Le Covid-19 questionne nos stratégies de développement

28 avril 2020

Jean-Christophe Debar, directeur de FARM



La crise est loin d’être terminée et pourtant le « monde de demain », celui de l’après-coronavirus, est déjà dans les esprits. L’avenir du système alimentaire y occupe une place de choix. Deux camps s’affrontent. D’un côté, le courant de pensée « classique », qu’illustre par exemple le dernier rapport de la Banque mondiale sur l’impact du Covid-19 en Afrique[1], préconise un éventail de mesures pour renforcer la résilience des filières agricoles, sans toutefois remettre en cause leur logique profonde : spécialisation, concentration, mondialisation. D’un autre côté, un camp « alternatif », dont Ipes Food est l’un des chefs de file, prône dans tous les pays un changement radical du complexe alimentaire « industriel », fondé sur l’agroécologie, les petits producteurs et les circuits courts[2].

Nous voudrions ici contribuer au débat en partant du constat que la crise sanitaire actuelle révèle d’indéniables faiblesses dans certaines conceptions du développement agricole, sans que celles-ci soient pour autant des impasses.

Un article précédent du blog de FARM alertait sur les risques d’un repli de l’agriculture européenne, lié à une décroissance de la production certes pavée de bonnes intentions mais qui nuirait en réalité tant à la sécurité alimentaire mondiale qu’à la lutte contre le changement climatique[3]. La présente contribution pointe les limites d’une autre idée, selon laquelle l’intensification de l’agriculture serait la clé de la réduction de la pauvreté dans les pays les moins avancés.

Que l’augmentation de la productivité agricole soit une condition nécessaire au développement, non seulement de l’agriculture mais plus globalement des économies, est attestée par l’Histoire (les contre-exemples sont rares). Les pays qui ont cru pouvoir sauter cette étape l’ont payé cher ; et c’est probablement la source des maux de maints pays d’Afrique[4]. Mais qu’une hausse des rendements soit une condition suffisante pour réduire sensiblement la pauvreté rurale et réduire les inégalités sociales, c’est une autre histoire. Comme d’habitude, la réalité est plus complexe.

Au point de départ, un fait : en Afrique, comme en Asie, l’agriculture est majoritairement constituée de petites fermes. Les choses se compliquent quand on déroule l’argumentaire. « Le narratif courant sur les petits agriculteurs répète à l’envi qu’ils produisent 70 % de la nourriture consommée dans les pays à revenu faible ou intermédiaire. Mais est-ce bien vrai ? », interroge un récent rapport de l’initiative Foresight4Food[5]. En réalité, 72 % des exploitations agricoles dans le monde ont une surface moyenne inférieure à 1 hectare. Si on considère les fermes de taille inférieure à 2 hectares, elles représentent au total 84 % du nombre total d’exploitations (c’est à peu près le même pourcentage en Inde et en Afrique subsaharienne), couvrent 12 % de la superficie agricole et ne réalisent que 20 % de la production (tableau).    

 

 

Dans ces conditions, si l’on considère les pays d’Afrique subsaharienne, accroître les rendements de ces petites exploitations n’augmentera guère la production agricole totale. Une partie du surplus sera sans doute absorbé par les ménages qui vivent sur ces fermes, pour leur propre consommation. En outre, compte tenu de la taille de ces ménages, généralement de l’ordre de 5 à 6 personnes, les gains résultant d’une intensification de la production n’auront que peu d’incidence sur le revenu moyen par personne. Dans la plupart des cas, ils seront beaucoup trop faibles pour sortir les membres de la famille de la pauvreté. C’est ce que montrent sans ambiguïté les travaux menés à l’ICRAF (Centre international de recherche en agroforesterie)[7].

Cela ne veut pas dire qu’augmenter la productivité de la terre soit sans intérêt pour ces ménages. Bien au contraire : ils en tireront un supplément de revenu et auront plus à manger ; peut-être pourront-ils ainsi échapper à la faim, se nourrir mieux et scolariser plus facilement leurs enfants. Mais on est là dans une stratégie de survie, pas de développement en tant que tel, si l’on entend par ce terme l’enclenchement, à l’échelle du pays, d’une double dynamique d’amélioration de la sécurité alimentaire, impliquant de produire davantage pour nourrir les villes en expansion, et de croissance significative et durable des revenus, permettant de consommer plus et d’investir.

En définitive, seuls les petits producteurs capables d’accroître la surface de leur ferme ou de se lancer dans des productions à plus forte valeur ajoutée tireront réellement parti d’une augmentation des rendements – ce qui aura sans doute pour effet de creuser les inégalités avec les autres agriculteurs. Le problème est de savoir quelles politiques peuvent être mises en œuvre pour toucher ces « autres », qui ne sont pas directement concernés par cette approche et constituent la grande majorité des ménages agricoles. Les différentes options possibles s’articulent soit autour du versement d’aides directes, comme le fait le gouvernement indien, soit autour de la diversification des revenus des petits producteurs.

Mais cette diversification suppose de trouver un emploi hors de l’exploitation, qu’il s’agisse de consolider une pluriactivité déjà existante, conjuguant revenus agricoles et non-agricoles, ou d’abandonner complètement l’agriculture pour un travail plus rémunérateur (avec probablement un mix de ces approches selon les membres du ménage). Dès lors, créer des synergies entre villes et campagnes, dans le cadre de politiques de développement rural intégrées, devient prioritaire[8]. Notons que cette stratégie ne s’oppose pas à l’intensification de la production agricole, elle lui est complémentaire. C’est pourquoi l’intensification agricole n’est pas une impasse, comme certains le clament en la qualifiant de « productiviste », mais un simple ingrédient d’une politique de développement qui doit jouer sur de multiples leviers.

Le bouleversement des filières agricoles dû à la pandémie de Covid-19 fait basculer dans la misère et la faim des millions de personnes. Il pousse à réfléchir aux limites de nos politiques et aux révisions qui s’imposent.  


 

[1] Africa’s Pulse, No 21, Spring 2020 : “An analysis of Issues Shaping Africa’s Economic Future”.

[2] “COVID-19 and the crisis in food systems: Symptoms, causes and potential solutions”, communiqué by IPES-Food, April 2020.

[3] Jean-Christophe Debar, “Covid-19, la sécurité alimentaire mondiale et la PAC”, 6 avril 2020, http://www.fondation-farm.org/zoe.php?s=blogfarm

[4] Jean-Christophe Debar et Abdoul Fattath Tapsoba, « Les agricultures africaines au défi de la transformation structurelle », in ARCADIA 2019. L’Afrique et les marchés mondiaux de matières premières, Cyclope – Policy Center for the New South. 

[5] Woodhill J., Hasnain, S. et Griffith, A. 2020. “Farmers and food systems: What future for small-scale agriculture?”, Environmental Change Institute, University of Oxford.

[6] Lowder, S.K., Skoet, J. et Raney, T. 2016. « The number, size, and distribution of farms, smallholder farms, and family farms worldwide ». World Development, 87: 16-29. Ricciardi, V., Ramankutty, N., Mehrabi, Z., Jarvis, L. et Chookolingo, B. 2018. “How much of the world’s food do smallholders produce? Global Food Security, 17: 64-72. Herrero, M., Thornton, P.K., Power, B., Bogard, J.R., Remans, R., Fritz et al. 2017. “Farming and the geography of nutrient production for human use: a transdisciplinary analysis”. The Lancert Planetary Health, 1(1): e33-e42.

[7] Voir par exemple A. Gassner et al., 2019. « Poverty eradication and food security through agriculture in Africa: Rethinking objectives and entry points”, Outlook on Agriculture, Vol. 48(4) 309-315.

[8] Bruno Losch, 2016. « Structural transformation to boost youth labour demand in sub-Saharan Africa: The role of agriculture, rural areas and territorial development”, Employment working paper No 204, International Labour Office.


5 commentaire(s)
Premiers commentaires provisoires
En admettant que 84% des exploitations de moins de 2 ha dans le monde ne produisent que 20% de la production, il faudrait d'abord savoir si l'on parle de produits agricoles en général ou seulement de produits alimentaires vivriers (en excluant les cultures d'exportation comme le coton ou le cacao). Il faudrait savoir aussi s'il s'agit de superficies à une seule culture annuelle en sec ou à plusieurs cultures annuelles en irrigué. Surtout il est évident qu'avec des politiques foncières radicalement différentes priorisant l'agrandissement des micro-exploitations sur les terres agricoles encore disponibles (du moins en ASS) en plafonnant l'accès à la terre des autres – selon le modèle chinois (lire pages 9 à 14 de la leçon inaugurale au forum en hommage à Samir Amin (https://www.sol-asso.fr/wp-content/uploads/2020/01/Samir-Amin-a-balis%C3%A9-les-r%C3%A9ponses-%C3%A0-la-crise-multidimensionnelle-du-syst%C3%A8me-mondial-16-02-2020.pdf) et des politiques garantissant des prix agricoles rémunérateurs à travers une protection efficace à l'importation basée sur des prélèvements variables, ces micro-exploitations de moins de 2 ha pourraient augmenter fortement leur production et donc leur part du marché alimentaire national avec des coûts de production moindres grâce à une intensification agroécologique. L'exemple de l'Ethiopie ou plus simplement du Nord Bénin par opposition au Nord Togo, montre en effet que les rendements des céréales locales peut être fortement accru en ASS, notamment en AO. Il faudra naturellement compenser la hausse inévitable des prix alimentaires pour la majorité de la population par un vaste programme d'aide alimentaire intérieure en s'inspirant des modèles indiens et des Etats-Unis.
Ecrit le 28 avril 2020 par : jacques.berthelot4@wanadoo.fr 3855

Tant que l'agriculture des petits planteurs sera basée en priorité sur des cultures d'exportation ( Cafe, cacao, hevea, palmier à huile, coton, etc...) , qui ne sont rentables que pcq le prix de la main d'œuvre est bon marché ( 2€ pour 10 heures de travail), et que la qualité n'est jamais réellement payée à sa juste valeur, les petits fermiers ne s'en sortiront pas.
Il faut que ces surfaces soient utilisées en priorité pour du vivrier local ( riz, mill, banane plantain, légumes, etc...). Les jeunes générations ne resteront pas à la campagne et iront grossir les bidonvilles des grandes agglomérations. Les riches de ces pays, s'intéressent plus au foncier qu'à la production de culture vivrières. Les organismes de développement doivent changer leur politique. Veulent t'ils vraiment le faire car ils sont contrôles par les lobbies des grandes cultures. L'impact de l'économie chinoise qui a repis le modèle de colonisation des terres pour exporter vers ses populations en Chine est aussi à bannir ( riz au senegal, etc...)
Ecrit le 28 avril 2020 par : Serge PALU serge.palu@cirad.fr 3857

Je préconise un systeme de taxe qui favorise la production locale.
Somai, M Ecological Footprint Tax for the Development of Local Agribusiness JOURNAL OF MODERN ACCOUNTING AND AUDITING 15 : 10 pp. 487-493. , 7 p. (2019) Voici le lien: http://www.davidpublisher.org/index.php/Home/Article/index?id=41850.html
Ecrit le 28 avril 2020 par : Miklós Somai 3858

Les récents blogs, regards croisés, publications FARM sur l'occupation des sols et leur disponibilité, l'autonomie alimentaire, la valorisation des filières de production agroalimentaires et de l'environnement donnent beaucoup à réfléchir sur les perspectives mondiales de développement durable.
En Afrique une croissance désordonnée des grandes villes se conjugue désormais avec un déficit structurel de production vivrière s'accentuant au fil des ans et une dégradation du milieu naturel au sein d'un environnement fragilisé par des pratiques souvent inadaptées, et les perspectives évoquées officiellement peu crédibles car s'appuyant sur des données statistiques souvent biaisées. L'histoire toute récente de 93 jardins en Ituri (RDC) promus en zone périurbaine autour de Mahagi de 2014 à 2019 fait ressortir, en s'appuyant sur les mesures faites in situ, quatre premières conclusions: 1- A raison de 3 cultures vivrières en 2 ans, la valorisation annuelle (récoltes végétales – élevage) est d'environ 600 $ par jardin soit 1 $ par m² cultivé, bien supérieure à celle obtenue pour du café certifié FLO. 2- L'intensification des cultures de plein champ conduites avec des outils manuels entraîne d'autres activités de développement durable: élevage, plantations, structuration de l'espace.... 3- La gestion et l'essaimage de tels jardins peuvent être assurés sans présence d'expatrié, 4- Le coût d'envoi par une équipe locale motivée reste raisonnable : 20 000 $ environ. Serait-il envisageable d'approfondir ces données, qui confirment les assertions des commentaires précédents, en atelier animé par FARM.
Ecrit le 29 avril 2020 par : Dominique PETER Agro sans Frontière et ASFHIA dominpeter@orange.fr dominpeter@orange.fr 3860

Salut Berthelot et Peter ! Bonjour à tous, libres de plume sinon d'ailes.
Complexe les moyennes mondiales, multiple la notion d'exploitation ! La césure la plus claire est au-dessus de 200 ha: 50 % des surfaces et 20 % de la production en valeur. Cela réunit des exploitations familiales et sociétaires intensives, des "plantations" spécialisées et toutes formes latifundiaires souvent peu productives. D'évidence l'ensemble fait globalement du volume et non de la valeur, donc surtout de la "commodity" fongible, stockable, industrielle, multi-usages alimentaires ou non, pour la nutrition animale, plutôt que des aliments et ingrédients culinaires; de l'énergie, lipides, glucides, cellulose, plutôt que des protéines. On propose l'hypothèse que ces surfaces sont ainsi plus destinées à l'expédition, à l'exportation, au fret, au commerce mondial, au lissage des aléas de production/consommation et des variations d'offre/demande, aux chocs de prix, à la spéculation. Pour partie une nécessité.
Ecrit le 3 mai 2020 par : jm bouquery 3861

Votre commentaire :
Votre nom :
Votre adresse email ne sera vue que par FARM :