La croissance des besoins alimentaires en Afrique est largement sous-estimée

7 septembre 2015
Jean-Christophe Debar, directeur de FARM


La demande alimentaire mondiale va augmenter de 60 % d’ici 2050 : cette prévision souvent citée provient d’un rapport de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) publié en juin 2012 (1), qui fait référence. Or ce rapport s’appuie sur la « Révision 2008 » des perspectives démographiques des Nations unies (2), parue en 2009, qui prévoyait en moyenne une population mondiale de 9,15 milliards de personnes en 2050. La « Révision 2015 » de l’ONU (3), sortie fin juillet, a réévalué ce chiffre de 6 %, à 9,72 milliards. Toutes choses égales par ailleurs, pour satisfaire la hausse de la demande, il faudrait donc accroître la production agricole mondiale de 66 %, plutôt que 60 %, par rapport à la moyenne 2005-2007 qui sert de base aux calculs de la FAO.

Mais là n’est pas le plus important. Selon nos calculs, entre les Révisions 2008 et 2015, la projection moyenne de population en Afrique subsaharienne en 2050 s’est accrue de 451 millions de personnes, à 2,20 milliards, soit une hausse de 26 %. Ce qui signifie que la population dans cette région devrait plus que doubler entre 2015 et 2050, mais aussi que le rapport de la FAO publié en 2012 sous-estime fortement la croissance de la demande alimentaire africaine. La question est très sensible car, comme le montre l’étude réalisée pour FARM par Bruno Dorin (Cirad) (4), le rapport de la FAO anticipait déjà entre 2006 et 2050 une multiplication par 2,6 de la consommation de produits alimentaires en Afrique subsaharienne, exprimée en équivalent calories végétales. Cette hausse serait satisfaite à la fois par un quasi-triplement de la production alimentaire africaine, grâce essentiellement à une amélioration des rendements des cultures, et une augmentation, à un rythme comparable, des importations alimentaires.

La Révision 2015 des projections démographiques dans cette région implique donc, toutes choses égales par ailleurs, soit un accroissement encore plus soutenu de la production ou des importations alimentaires, soit une moindre augmentation de la consommation de calories alimentaires par personne. Or, dans le rapport 2012 de la FAO, celle-ci, en Afrique subsaharienne, est censée progresser de 28 % entre 2006 et 2050, à 2 740 kcal/tête, niveau moyen à peine suffisant pour réduire l’insécurité alimentaire qui touche aujourd’hui un quart de la population. Si la production ou les importations alimentaires africaines ne croissent pas plus fortement que ne l’anticipe ce rapport, l’explosion démographique risque de limiter sérieusement tout progrès notable dans les disponibilités alimentaires par personne, autrement dit de creuser encore les inégalités d’accès à la nourriture au détriment des plus pauvres.       

Les filières agroalimentaires en Afrique subsaharienne doivent donc relever un triple défi – sécurité alimentaire, réduction de la pauvreté, création d’emplois – encore plus considérable que ne le suggèrent les projections de la FAO, qui font aujourd’hui plus ou moins consensus (5). Encore faut-il ajouter que ces projections n’incluent pas l’impact du changement climatique sur la production agricole, qui devrait être globalement négatif dans la région.

(1) World agriculture towards 2030/2050: the 2012 Revision, Nikos Alexandratos et Jelle Bruinsma, FAO, 2012. 

(2)  World Population Prospects: The 2008 Revision, United Nations, 2009.

(3) World Population Prospects. The 2015 Revision. Key Findings and Advance Tables, United Nations, 2015.  Dynamiques agricoles en Afrique subsaharienne : une perspective à 2050 des défis de la transformation structurelle, Bruno Dorin, Cirad, www.fondation-farm.org/article956

(4) Dynamiques agricoles en Afrique subsaharienne : une perspective à 2050 des défis de la transformation structurelle, Bruno Dorin, Cirad, www.fondation-farm.org/article956

(5) Afrique, trois défis en un : sécurité alimentaire, pauvreté, emploi, Jean-Christophe Debar et Pierre Girard, in Diplomatie no 74, mai-juin 2015. Article disponible sur www.fondation-farm.org 


 


4 commentaire(s)
Merci pour cet article, très intéressant. Je regrette toutefois que la seule solution envisagée repose sur un accroissement de la production africaine et des importations. Ainsi, de moindres pertes post-récoltes (3 fois supérieures en Afrique qu'en Europe) grâce à un meilleur stockage, transport, commercialisation, notamment par le froid, permettraient de réduire les besoins; la FAO commence à y travailler avec nous. A votre disposition pour agir aussi avec vous.
Didier Coulomb, directeur général de l'Institut International du Froid
Ecrit le 7 septembre 2015 par : Didier Coulomb d.coulomb@iifiir.org 2927

Je suis un plein accord avec le commentaire de Didier Coulomb. La réduction de l'ampleur des pertes, qui peuvent atteindre 80% pour certains fruits, implique des investissements en infrastructure importants. C'est une condition incontournable pour que l'insécurité alimentaire en Afrique sub-saharienne soit durablement réduite.
Michel Foucault, ingénieur en chef IPEF
Ecrit le 7 septembre 2015 par : Michel Foucault foucaultm@gmail.com 2928

L'Afrique possède une grandes potentialité et un atout major pour relever le défis de la sécurité alimentaire.
Elle repose sur la connaissance et développement de l'agriculture par des formations sur la maitrise du sol et du climat. Le bon usage du matériel et la bonne et la maitrise climatique. Les méthode et technique de conservation de la production ou des importations alimentaires. Et la mise en place d'un fond d'appui sincère avec un contrôle en complicité avec les ONG et le ministère Gouvernemental charger du développement de l'agriculture.
Ecrit le 7 septembre 2015 par : Samba DIAKITE diakistt@gmail.com 2929

Il est bien sûr indispensable de réduire les pertes et gaspillages de nourriture à tous les stades des filières. D'énormes marges de progrès existent dans ce domaine. Cependant, pour mettre les choses en perspective, la demande alimentaire en Afrique subsaharienne devrait plus que tripler d'ici à 2050, alors que, selon un rapport du HLPE daté de juin 2014, les pertes et gaspillages alimentaires dans cette région sont de l'ordre de 36 % de la production. Leur réduction ne saurait donc se substituer à la nécessité d'augmenter la production agricole. ll faut en fait explorer toutes les pistes pour améliorer la sécurité alimentaire et alléger l'empreinte environnementale des filières agroalimentaires.
Ecrit le 11 septembre 2015 par : Jean-Christophe Debar, FARM 2931

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