Changements structurels dans les échanges agricoles mondiaux

13 juin 2013
Jean-Christophe Debar, directeur de FARM


La dernière livraison de Monitoring Agri-trade Policy, publié par la Commission européenne, contient deux informations révélatrices de l’évolution profonde du commerce mondial de produits agricoles, bruts et transformés. L’Union européenne (UE), premier importateur agricole, est devenue, de manière structurelle, un exportateur net de ces produits. Et la Chine, premier importateur net, est en passe de rattraper les Etats-Unis comme deuxième acheteur mondial de produits agricoles.

Les USA et l’UE sont depuis longtemps les premiers exportateurs agricoles. Ils vendent pratiquement le même montant sur les marchés mondiaux (respectivement 117 et 114 milliards d’euros en 2012). Contrairement à une opinion répandue, le Brésil vient loin derrière (65 milliards d’euros). Et les exportations agricoles brésiliennes progressent à peine plus vite que celles de l’UE (+ 35 % contre + 31 % depuis 2010).

Jusqu’en 2009, l’UE importait plus de produits agricoles, en valeur, qu’elle n’en exportait. La situation s’est inversée en 2010. L’excédent agricole communautaire enregistré en 2012 (12,6 milliards d’euros) est triple de celui observé en 2010.

Quant aux importations chinoises de produits agricoles, elles ont crû fortement ces dernières années, dopées par la hausse des revenus, l’expansion et la diversification de la demande alimentaire, ainsi que par le boom des achats de coton. Avec un bond de 30 % en 2012, elles ont atteint 82 milliards d’euros, niveau certes inférieur à celui des importations de l’UE (102 milliards d’euros), mais presque équivalent à celui des USA (85 milliards d’euros). Devenue importatrice nette de produits agricoles en 2003, deux ans après son accession à l’OMC, la Chine a vu son déficit augmenter de près de moitié à 47 milliards d’euros en 2012. Elle est devenue un moteur majeur des échanges internationaux de produits agricoles.

Un autre rapport éclaire cette évolution. Les Perspectives agricoles de l’OCDE et de la FAO 2013-2022, publiées le 6 juin, indiquent que, durant la dernière décennie, la production agricole chinoise a progressé à un rythme annuel (3,2 %) légèrement inférieur à celui de la consommation (3,4 %), ce qui a entraîné une croissance des importations. Encore ces chiffres ne concernent-ils que les principaux produits agricoles. Ils ne comprennent pas les fruits et légumes, les vins et spiritueux, ni les produits alimentaires transformés, dont la demande explose.

Selon ce rapport, l’écart entre la hausse annuelle de la production (+ 1,7 %) et celle de la consommation des principaux produits agricoles (+ 1,9 %), en Chine, devrait se poursuivre dans les dix prochaines années. On peut donc prévoir, à moyen terme, un creusement du déficit chinois de produits agricoles bruts et transformés, surtout si le yuan continue de se réévaluer.

D’où quelques réflexions sur le plan politique. Dès lors que l’UE dégage un excédent dans ses échanges agricoles, la justification primordiale de la politique agricole commune (PAC) - assurer la sécurité alimentaire des Européens -, semble s’estomper. Mais la mesure des échanges agricoles en valeur, et incluant les produits agricoles non comestibles, est un piètre indicateur de la sécurité alimentaire. Selon une étude du Cirad pour Pluriagri, l’Europe de l’Ouest produisait 87 % de sa consommation alimentaire, exprimée en calories, en 2007. Ce chiffre demande à être actualisé.

On note également que le solde des échanges agricoles communautaires s’est amélioré bien que, selon l’OCDE, le soutien à l’agriculture dans l’UE ait sensiblement diminué depuis le début de la réforme de la PAC, au début des années 1990. Inversement, le déficit agricole de la Chine s’accroît alors que le soutien à l’agriculture, dans ce pays, a fortement augmenté et dépasse désormais, en pourcentage des recettes des producteurs, le niveau observé aux Etats-Unis.

La relation entre politique agricole, commerce extérieur de produits agricoles et sécurité alimentaire est complexe. L’un des objectifs du programme européen FoodSecure, auquel participe Mathilde Douillet, chef de projet Politiques et marchés agricoles à FARM, en collaboration avec le Cirad, est d’en démêler l’écheveau.

 


4 commentaire(s)
Relation complexe....souvent entre les faits de demain et nos idées d'hier
Ecrit le 13 juin 2013 par : jm bouquery bouquery@noos.fr 2835

Synthèse et éclairage passionnants et éclairants. Néanmoins, de même que vous notez la différence entre balance commerciale agricole et sécurité alimentaire compte tenu du poids des produits agricoles non alimentaires (le coton), il faudrait prendre en compte l'impact de l'évolution des cours des principales denrées alimentaires au cours de ces dernières années. Si une analyse rapide pouvait conclure à l'inutilité de de la PAC, il suffirait d'envisager un retour à des cours plus "normaux" pour comprendre la nécessité d'une surveillance de notre sécurité alimentaire. Et un tel coup de frein sur les prix internationaux est déjà perceptible et sera probablement confirmé tant par le ralentissement de la croissance en extrême orient que par l'accroissement de la mise sur le marché de productions issues de nouveaux producteurs.
Ecrit le 13 juin 2013 par : Philippe Juglar, ABCD ph.juglar@euroabcd.com 2836

Pour Philippe Juglar : je suis d'accord avec vous. La justification de la PAC au titre de la sécurité alimentaire peut s'appuyer également sur l'instabilité des prix agricoles. Il faut alors se demander si les instruments de politique agricole en vigueur répondent à cet enjeu. Gros débat qui, hélas, est loin d'être au centre des discussions actuelles sur la réforme de la PAC.
Ecrit le 16 juin 2013 par : Jean-Christophe Debar 2837

Jean-Christophe Debar présente ici un bon résumé du dernier rapport de la Commission européenne (CE) sur les échanges agroalimentaires de l'UE, qui serait devenue excédentaire depuis trois ans. Toutefois ces conclusions de la CE sont liées à la liste des produits inclus, qui est aussi celle de l'Accord sur l'agriculture (AsA) de l'OMC. Si l'on suit les USA, qui ne considèrent pas le tabac manufacturé (cigares et cigarettes) comme un produit agricole mais comme un produit industriel et que l'on ajoute les échanges de caoutchouc, oubliés par la CE et l'AsA, l'excédent de l'UE baisse en 2012 de 12,6 Md€ à 6,3 Md€, et les années 2010 et 2011 étaient déficitaires. En outre on pourrait réduire de 8,8 Md€ la valeur des exportations de l'UE faites sous le régime de perfectionnement actif, c'est-à-dire à partir de 3,5 Md€ de produits agricoles importés exemptés de droits de douane lorsque les produits sont réexportés après transformation, auquel cas l'UE aurait eu un déficit de 2,5 Md€ de ses échanges agricoles en 2012. Dire que la Chine est en train de rattraper les USA comme deuxième acheteur mondial de produits agricoles c'est oublier la position spécifique de la Chine qui, comme premier exportateur mondial de textiles et vêtements, a consacré 14,3 Md€ à ses importations nettes de fibres textiles naturelles en 2012. Il faudrait logiquement exclure ces produits de la comparaison, ce qui réduirait le déficit agricole de la Chine de 39 Md$ en 2012 à 24,7 Md$. Dire que le Brésil est loin derrière les USA et l'UE pour les exportations agricoles ne doit pas occulter que le Brésil est de très loin en tête pour l'excédent des échanges agricoles, avec 56,3 Md€ en 2012, plus du double de celui des USA (24,9 Md€) et 4,5 fois celui allégué par l'UE. Et son excédent des échanges alimentaires a été de 49,3 Md€ en 2012, 3 fois celui des USA (16,6 Md€), quand l'UE a eu un déficit de 14,5 Md€, du fait du déficit de 4,9 Md€ des USA en poissons et préparations, 3 fois inférieur tout de même à celui de l'UE27 (14,6 Md€). Jean-Christophe Debar commente aussi le dernier rapport FAO-OCDE sur les perspectives agricoles 2013-22, notamment pour la Chine, qui met l'accent sur un déficit croissant en produits alimentaires de base, suggérant que le déficit serait supérieur si l'on tenait compte des fruits et légumes, vins et spiritueux, et produits alimentaires transformés "dont la demande explose". Sans doute mais, précisément, la Chine a un gros excédent commercial en fruits et légumes frais et transformés (11,4 Md$ en 2012) et un peu moins en préparations alimentaires diverses (1,3 Md$ en 2012), excédents très supérieure au déficit en boissons de 1,7 Md$. Jean-Christophe Debar conclut son analyse par d'utiles réflexions au plan politique en disant de ne pas confondre excédents agricoles et sécurité alimentaire assurée de l'UE. C'est toute l'ambiguïté des publications de la CE qui s'en tient aux échanges agricoles et n'analyse pas les échanges alimentaires, où le colossal déficit en poissons ne cesse de croître. C'est aussi l'ambiguïté d'Agreste dont la nomenclature CPF (code des produits français) tient certes compte des échanges de poissons mais élargit ceux de produits agricoles à une partie des échanges de bois. Comme en outre l'UE a un excédent structurel de ses échanges alimentaires avec les pays développés, largement imputable aux vins et spiritueux, son déficit avec les PED est très important (18 Md€ en 2012) et le serait encore plus en l'absence de l'excédent croissant en vins et spiritueux (7,2 Md€ en 2012). Est-ce ainsi que l'UE contribue à réduire le déficit alimentaire croissant des PED les plus pauvres, dont ceux d'Afrique subsaharienne ? Les commentaires complets sont téléchargeables en http://www.solidarite.asso.fr/Articles-de-2013
Ecrit le 17 juin 2013 par : Jacques Berthelot jacques.berthelot4@wanadoo.fr 2838

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