Covid-19, la sécurité alimentaire mondiale et la PAC

6 avril 2020

Jean-Christophe Debar, Fondation pour l’agriculture et la ruralité dans le monde



Avec la pandémie due au coronavirus resurgissent les inquiétudes sur la sécurité alimentaire mondiale. Comme l’indique une note récente du Groupe d’experts de haut niveau sur la sécurité alimentaire et la nutrition (HLPE), « la crise du COVID-19 entraîne une instabilité des marchés alimentaires locaux et mondiaux, ce qui perturbe l’approvisionnement et la disponibilité des denrées alimentaires ». Cette instabilité résulte des chocs qui affectent l’offre et la demande de nourriture, et touche en particulier les plus pauvres. Et le HLPE d’émettre une série de recommandations aux pouvoirs publics, dont celle-ci : « Les gouvernements nationaux devraient aider les communautés et les citoyens locaux à accroître la production alimentaire locale (y compris les jardins familiaux et communautaires) par des mesures de relance appropriées (financières et en nature) afin de renforcer la résilience alimentaire, de réduire au minimum le gaspillage de nourriture et d’éviter les achats excessifs pour garantir un accès équitable à la nourriture à tous. »

Nul doute qu’accroître la production agricole locale, y compris pour l’autoconsommation et via l’agriculture urbaine, peut renforcer la sécurité alimentaire, même si le facteur majeur en la matière est celui de l’accès à la nourriture grâce à des revenus suffisants. L’enjeu est particulièrement prégnant dans les pays les moins avancés, dont une part importante de la population, généralement la plus pauvre, travaille dans les champs. Mais on sait aussi que la recherche de l’autosuffisance alimentaire se heurte à plusieurs obstacles, à commencer par l’expansion démographique, qui rendent souvent indispensable le recours aux importations. L’étude prospective réalisée par l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (INRAE), à la demande de l’association Pluriagri, anticipe ainsi une forte hausse des importations alimentaires de l’Afrique subsaharienne à l’horizon 2050, même si celle-ci parvient à tripler sa production agricole par rapport à 2010[1].

Les échanges contribuent donc de manière cruciale à la sécurité alimentaire de la planète. Le défi pour les Etats est de trouver le bon équilibre entre le développement de leur propre production agricole et l’ouverture au commerce. Mais il est aussi de faire en sorte que leur agriculture, quand elle le peut, et dans des conditions qui ne faussent pas indûment la concurrence, puisse répondre à la demande internationale et exporter des denrées vers les pays qui sont incapables d’en produire à hauteur de leurs besoins. Or il y a lieu de s’inquiéter sur l’évolution potentielle des échanges agricoles à moyen terme.

L’étude prospective de l’INRAE montre en effet que d’ici à 2050, la concentration des exportations agricoles mondiales pourrait encore s’accentuer. Elle bénéficierait essentiellement à un petit nombre de pays ou de régions, où le changement climatique aurait un impact positif sur l’agriculture et qui pourraient ainsi augmenter leurs surfaces cultivées, de même que les rendements des cultures. Les principaux gagnants de cette évolution seraient l’ex-URSS et l’Amérique du Nord, loin devant l’Europe (tableau).

 

Augmentation potentielle des exportations agricoles au-delà des projections du scénario de référence en 2050, dans l’hypothèse d'une remise en culture du surplus de terres cultivées (Md Kcal)

Note : dans les scénarios de référence à 2050, l’Europe, l’ex-URSS et l’Amérique du Nord réduisent leurs surfaces cultivées par rapport à 2010. Le tableau indique le supplément d’exportations, exprimé en équivalent kilocalories alimentaires, qui résulterait de la remise en culture des terres ainsi « libérées » en 2050, par rapport aux scénarios incluant une réduction des terres cultivées en 2050. Les estimations varient selon les hypothèses retenues pour les scénarios en 2050 (régimes alimentaires tendanciels ou sains, rendements hauts ou bas).

Source : INRAE

 

En d’autres termes, dans les prochaines décennies, les principales régions importatrices de produits alimentaires, à savoir l’Asie et l’Afrique, risquent de devenir de plus en plus dépendantes d’une poignée de pays exportateurs. Elles seraient dès lors particulièrement vulnérables aux chocs sanitaires susceptibles d’affecter ces pays, du fait par exemple d’une bactérie ou d’un virus dangereux pour l’homme qui bouleverserait comme aujourd’hui les chaînes d’approvisionnement alimentaire, ou à cause d’une maladie des cultures ou du bétail qui amputerait sensiblement leur potentiel de production agricole. A cela s’ajoute la crainte de la pénurie, qui incite au repli sur soi.

Déjà, la Russie a arrêté d’exporter des céréales transformées ; le Kazakhstan a suspendu les livraisons de farine, de sucre, d’huile de tournesol et de certains légumes ; le Vietnam a restreint les ventes de riz à l’étranger… D’autres embargos, comparables à ceux instaurés durant la crise de 2007-08, sont probables si la crise se prolonge, bien que le niveau actuel des stocks de grains, considéré globalement, soit loin d’être alarmant.

On mesure, à cette aune, l’enjeu de l’évolution de l’agriculture européenne à moyen terme. Celle-ci dépend notamment de l’orientation de la nouvelle réforme de la politique agricole commune (PAC) initialement prévue pour la période 2021-2027, mais dont la mise en œuvre est retardée à cause notamment d’une absence d’accord sur le budget communautaire.

Or c’est peu dire que la PAC est sous le feu de la mitraille[2]. Accusée le 8 mars par 3 600 scientifiques d’une soixantaine de pays[3] de financer des pratiques « qui détruisent la biodiversité à grande échelle, en contribuant au changement climatique et à la dégradation des sols et des terres », et de favoriser en outre les grandes exploitations, elle subit depuis longtemps les attaques d’une fraction croissante de la société civile et de la classe politique. Qui oublie que la PAC assure la sécurité alimentaire de l’Europe et semble vouloir lui asséner, au gré d’une interprétation partiale du Pacte vert[4], un coup fatal.      

Et pourtant.

La réforme de la politique agricole commune serait vraiment néfaste si, sous couvert de répondre aux enjeux climatiques et environnementaux – évidemment bien réels –, elle aboutissait à diminuer, comme certains le souhaitent, la production agricole de l’Europe. D’une part, le retrait européen des marchés d’exportation réduirait la diversité des sources d’approvisionnement et fragiliserait la sécurité alimentaire des pays acheteurs - d’autant plus que l’Europe elle-même devrait importer davantage[5]. D’autre part, il accentuerait l’expansion des terres cultivées dans les autres régions, en particulier en Afrique[6], aggravant ainsi le recul des forêts et de la biodiversité, tout en accroissant les émissions de gaz à effet de serre[7]. Ainsi, le renoncement de l’Europe à jouer un rôle sur la scène agricole mondiale ne ferait que déplacer la crise écologique, sans la résoudre. 

Partout sur la planète, une transition agroécologique de l’agriculture s’impose pour relever les défis dus au dérèglement climatique et à la dégradation de l’environnement. Elle implique des remises en cause, voire des ruptures dans les pratiques agricoles et l’action publique. Mais elle ne peut se faire au détriment de la sécurité alimentaire, locale et globale. Or ces trois défis sont étroitement liés. Ils appellent une réponse équilibrée, un arbitrage politique pour forger un compromis acceptable. En tenant compte – on l’omet trop souvent – des conséquences sur les revenus des agriculteurs.


 

[1] Etude disponible sur le site https://www.inrae.fr/actualites/agricultures-europeennes-horizon-2050

[2] Thierry Pouch, « Au revoir la PAC… Tu n’es plus la bienvenue en Europe », Lettre économique, Assemblée permanente des Chambres d’agriculture, No 402, mars 2020.

[3] https://usbeketrica.com/article/3600-scientifiques-appellent-reforme-pac-ambitieuse-climat-ecologie

[4] Le Pacte vert, présenté par la Commission européenne en décembre 2019, se veut une « nouvelle stratégie de croissance » plus écologique et plus inclusive, visant notamment à faire de l’Europe le premier continent neutre en carbone d’ici à 2050. Il est censé définir la feuille de route de l’ensemble des politiques communautaires, dont la PAC.

[5] Dans l’étude de l’INRAE, la hausse des exportations agricoles de l’Europe (échanges intracommunautaires inclus) entre 2010 et 2050, exprimée en calories alimentaires, représente, selon les scénarios, 20 à 27 % de la hausse des exportations agricoles mondiales projetée pendant cette période.

[6] Selon l’étude prospective de l’INRAE, l’augmentation des surfaces cultivées en Afrique subsaharienne, d’ici à 2050, pourrait varier de 75 à 264 millions d’hectares, en fonction des scénarios, alors que d’après certaines estimations, les disponibilités de terres encore réellement inexploitées et susceptibles de l’être dans des conditions soutenables pour l’environnement seraient approximativement de l’ordre de 50 millions d’hectares(blog FARM du 24 février 2020, http://www.fondation-farm.org/zoe.php?s=blogfarm&w=wt&idt=3832). L’INRAE montre comment que les exportations agricoles européennes pourraient alléger les tensions foncières en Afrique.

[7] Selon les chercheurs, c’est dans les zones tropicales en développement, en Afrique, en Amérique latine et en Asie, que la biodiversité pâtirait le plus de l’augmentation des surfaces cultivées et de l’intensification de l’agriculture (Zabel F. et al., « Global impacts of future cropland expansion and intensification on agricultural markets and biodiversity », Nat Comm 10, 2844(2019)). Mais l’expansion de l’agriculture dans les régions boréales, en particulier au nord du Canada et de la Russie, grâce au réchauffement climatique, entraînerait également une hausse massive des émissions de gaz à effet de serre (Hannah L. et al. (2020). « The environmental impacts of climate-driven agricultural frontiers ». PLoS ONE 15(2): e0228305).

6 commentaire(s)
Tout à fait d'accord avec l'essentiel de cet article. Un point de détail, cependant : il est clair que si le réchauffement climatique se poursuit, l'agriculture va se développer en Sibérie ou dans le nord du Canada. Mais sera-t-elle responsable des émissions de gaz à effet de serre liées au dégel du permafrost ? Assurément non, car, même non cultivé, le permafrost se dégèlerait de toute façon, ce qui produirait un dégagement massif de méthane... On est, là encore, en pleine naïveté !
Ecrit le 7 avril 2020 par : jean-Marc Boussard 3848

bonjour Jean Christophe,
c est article pourrait être un beau billet dans le journal de la marne agricole! L onde de choc que nous vivons va forcement impacter les discussions actuelles sur la réforme de la pac, mais il est dommageable de devoir subir une crise pour se poser les bonnes questions.Car j avoue avoir été très inquiets par la doctrine ultralibérale dominante et finalement très dangereuse de l UE. Pour moi, nous allons revivre une période aussi importante que le traité de Rome en 57, il va falloir définir ensemble un projet alliant les attentes des consommateurs/citoyens , le monde agricole et les politiques. Et enfin aller tous dans le même direction, sans dogmatisme. Nous répondrons a tous les segments de marché. Le premier référent commun est tout simplement d assurer une sécurité alimentaire (avec une qualité intraseque) et un revenu décent à celui qui produit, ses paysans (juste répartition de la valeur pour vivre, investir et répondre aux attentes sociétales). c était quelque part, les grands axes du traité de Rome. Et produire des volumes, tout en étant vertueux au niveau environnemental et en terme de biodiversité, c est possible . Plus il y aura de biomasses sur nos sols par nos cultures et couverture des sols parfois permanente ,plus la captation du carbone sera efficace.Entre la production alimentaire, les besoins en non alimentaire,l autonomie et indépendance énergétique, la réponse pour le climat, l agriculture a de réels défis à relever pour l avenir de notre population.L agriculture n est plus un problème, c est une solution ! christophe Songy
Ecrit le 7 avril 2020 par : christophe songy csongy@fdsea51.fr 3849

Oui, le déclin agricole de l'UE sur les marchés mondiaux n'est pas souhaitable. Quelqu'un a-t-il chiffré les conséquences sur le solde net export- import en grains d'une extension à 20, 30 , 50 % de la SAU de l'UE en agriculture biologique avec ses rendements actuels ? Les pays de l'UE se préoccupent-ils de conserver leur potentiel foncier agricole ?
Ecrit le 7 avril 2020 par : Jean-Paul Bonnet 3850

Bonjour Jean-Christophe,
Merci pour cet article qui met le doigt sur un sujet brûlant en posant clairement les tenants et les aboutissants des grands choix stratégiques qui s'offrent à l'agriculture européenne. Il y a néanmoins selon moi au moins deux points qui mériteraient d'être creusés dans ton raisonnement. 1- Est-ce qu'une transition agroécologique se traduirait nécessairement par une baisse de la production et des exportations ? Peut-être dans un premier temps pour gérer la période de transition (avec l'aide de la politique agricole), mais à terme les pertes de productivité pourraient être minimes. D'autant que l'amélioration de la santé des sols et des paysages contribuera à une resilience accrue des exploitations face aux impacts du changement climatique qui affectent déjà largement les rendements. On peut aussi imaginer que l'évolution des modes de consommation en Europé contribuera à libérer des terres qui pourront être réutilisées pour maintenir une production d'exportation en réponse à une demande accrue pour des produits plus durables. 2- Est-ce qu'une production plus faible de l'Europe se traduirait automatiquement par une expansion des terrres agricoles dans des zones riches en biodiversité et une augmentation des émissions de GES ? Il existe des marges considérables d'accroissement de la productivité des terres agricoles actuelles dans de nomobreux pays du Sud, notamment en Afrique. La transition agro-écologique a le potentiel d'améliorer la productivité et la résilience de ces systèmes de production, limitant de ce fait l'expansion des terres agricoles. Des modes de production diversifies pourraient également protéger et en accroitre la biodiversité et les puits de carbone dans les paysages agricoles, tout en maîtrisant les émissions de GES . Finalement, la question est bien de savoir ce que l'on met derrière le terme de transition agroécologique. Et la manière dont cette transition peut se traduire pour des systemes européens très productifs ou des systemes de production traditionnels au Sud. Il semble peu souhaitable de remettre en question du tout au tout le potentiel productif et d'exportation de l'agriculture européenne… Il serait également regrettable que l'on ne mette pas tout en oeuvre pour accompagner les pays du Sud à produire plus et mieux afin de satisfaire durablement les besoins de leur propre population.
Ecrit le 29 avril 2020 par : Ludovic LARBODIERE ludovic.larbodiere@iucn.org 3859

Merci pour vos commentaires. L'article voulait souligner le fait que le maintien d'un niveau élevé de production et d'exportations agricoles en Europe contribue à la sécurité alimentaire mondiale et à la lutte contre le changement climatique - évidemment pas dans n'importe quelles conditions ni à n'importe quel prix. Il n'y a pas de fatalité à ce que la transition agroécologique conduise à un repli de l'agriculture européenne, mais le risque existe (et certains considèrent qu'une décroissance de la production est inévitable pour répondre à ces enjeux). Je suis plus sceptique sur la capacité des pays d'Afrique subsaharienne à augmenter suffisamment les rendements agricoles pour ne pas "mordre" sur les zones riches en biodiversité et accroître leurs émissions de gaz à effet de serre. Sur ce dernier point, il faut s'inquiéter tout autant des conséquences d'une expansion de la production agricole dans les régions tropicales (notamment en Amérique du Sud) et dans les zones boréales (nord du Canada, Sibérie), qui pourrait libérer ou accélérer la libération dans l'atmosphère de quantités considérables de CO2. "Produire plus et mieux" est aussi un impératif pour les pays du Sud.
Ecrit le 5 mai 2020 par : Jean-Christophe Debar 3862

Le CH4 boréal risque de rendre ridicules les petits calculs de CO2. Planter et cultiver permettrait de stocker et compenser un peu.
Ecrit le 9 mai 2020 par : jm bouquery 3863

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