Investissements agricoles en Afrique : pour un dialogue public-privé

19 mars 2018
Jean-Luc Ricci, directeur développement Afrique, HEC Paris Executive Education


La plupart des gouvernements africains se sont maintenant dotés de plans qui visent à faire de leur pays un pays émergent en moins d’une génération. Pour ce faire, ces plans prévoient un effort massif d’investissements dans les infrastructures de base (transport, énergie, technologies numériques) ainsi que dans les infrastructures sociales (santé, emploi, protection sociale, l’accès à l’eau potable, assainissement, culture…).




Si les finances publiques jouent un rôle central pour réaliser ces investissements, elles ne pourront pas satisfaire la totalité des besoins dans tous les secteurs concernés. D'où un besoin d'investissements privés massifs devant accompagner et compléter les investissements publics.

Mais la participation accrue d’investisseurs privés au service des objectifs de ces plans crée des dilemmes en matière de politique publique. Les décideurs doivent en effet trouver un juste milieu entre, d’une part, l’instauration d’un climat propice à l’investissement et, d’autre part, la protection des intérêts publics par la réglementation ainsi que la nécessité de maintenir des services de qualité qui soient d’un coût abordable et accessible à tous.

Pour résoudre ce dilemme et réussir les réformes indispensables, le dialogue public-privé (DPP), s’il est bien utilisé et bien géré, est un outil puissant. En tant que mécanisme de collaboration structuré visant à rassembler tous les acteurs pertinents, de manière équilibrée et inclusive, le DPP peut en effet faire jouer les synergies et une interaction mutuellement bénéfique entre les fonds publics et les fonds privés et créer un sol fertile pour des solutions de financement innovant au service du développement

Cette synergie est indispensable dans le secteur de l’agriculture où l’on observe depuis quelques années unengagement accru d’acteurs privés (entreprises, fondations, fonds d’investissements) au travers d’investissements directs ou de soutiens apportés à des projets/programmes de développement.

Certes, des financements importants sont déjà ou seront bientôt disponibles pour relancer l’agriculture africaine, mais ces moyens risquent d’être sous-utilisés si un environnement économique, institutionnel, politique et juridique favorable n’est pas mis en place par les pays africains pour amener le secteur privé à investir massivement dans l’agriculture. Ce, d’autant que, là également, les financements publics ne seront pas suffisants pour permettre à l’agriculture africaine de relever les défis considérables à laquelle elle est aujourd’hui confrontée.

Le premier de ces défis est bien sûr de parvenir à satisfaire la croissance de la demande alimentaire liée à la croissance démographique, qui se poursuit à un rythme très élevé. L’autre défi est de renforcer la compétitivité des filières agro-industrielles à l’exportation pourparticiper plus efficacement au système commercial mondial et remonter durablement dans les chaînes de valeur régionales et mondiales.

Ces défis, qui ne sont pas inconciliables, devront être relevé en surmontant plusieurs contraintes, étroitement liées les unes aux autres. Les plus importantes d’entre elles sont l’excès de centralisme et le peu d’attention portée à l’agriculture au cours des dernières décennies par les gouvernements africains, le manque de sécurisation des droits d’accès et d’usage au foncier et aux ressources naturelles, la consommation accrue d’énergie qu’entraîne la hausse de la productivité agricole, les besoins croissants et non satisfaits en fourniture de biens publics et l’absence de complémentarité entre l’agriculture traditionnelle et les cultures d’exportation, ainsi que l’insertion insuffisante de l’agriculture familiale dans des filières de produits efficaces.

Pour lever ces obstacles, les pays africains devront formuler des stratégies et des politiques publiques cohérentes pour accroître significativement la productivité agricole tout en enrayant la dégradation des ressources naturelles. Dans une perspective d’accroissement de l’aide extérieure destinée à l’agriculture, ils devront parvenir à la mobilisation la plus efficace de ces fonds, l’enjeu étant aujourd’hui d’obtenir la meilleure complémentarité possible entre la fourniture de biens publics et les investissements privés, nationaux et internationaux.

Cette mobilisation suppose la mise en place par les États de nouvelles politiques publiques reposant sur la mise au point de compromis dans divers domaines tels que la réglementation foncière, la recherche agronomique, l’accès au crédit, la protection douanière et les mécanismes de lutte contre la volatilité des cours et de gestion des risques, le renforcement des organisations agricoles (développement des coopératives jusqu’ici peu encouragées par les États), la constitution de marchés régionaux, la formation, etc. Elle suppose également de s’attaquer aux goulots d’étranglement que sont notamment les infrastructures, la logistique et le manque d’intégration régionale, les facteurs de compétitivité, dont l’énergie, le manque d’intermédiaires financiers et de transformateurs.

Pour financer les infrastructures nécessaires, le secteur privé doit agir comme force de proposition pour des solutions innovantes dans le domaine des partenariats public privés (PPP) associant l’État, les opérateurs privés et les bailleurs de fonds. Ce, à condition qu’un cadre incitatif soit mis en place pour faciliter ces partenariats et permettre au secteur privé de pallier les défaillances des États à fournir ces infrastructures vitales pour l’agriculture.

Dans ce contexte, le DPP offre aux parties prenantes l’opportunité d’identifier les problèmes et de proposer des solutions dans un cadre sûr et structuré tout en contribuant à traiter et surmonter les problèmes de bonne gouvernance et de communication entre les acteurs privés et publics.

Les réformes proposées dans ce cadre, étayées par des mécanismes de suivi, visent non seulement à réduire les coûts et les risques liés au fait de faire des affaires dans le secteur de l’agroalimentaire, mais aussi à tirer parti des investissements privés dans les composantes de la chaîne de valeur en amont, en aval et transversales. Cela permet de s’assurer que toute intervention prend en compte les aspects de durabilité environnementale et sociale. Le dialogue public-privé joue également un rôle unique en tant que plateforme d’innovation et d’apprentissage, dans laquelle de nouvelles idées et des opportunités de type gagnant-gagnant sont partagées par tous les protagonistes.

Pour y parvenir et pour se faire entendre par les États et les bailleurs de fonds, le secteur privé doit s’organiser et affirmer sa doctrine sur les conditions de la relance de l’agriculture africaine, au-delà des lieux communs, clichés et idées reçues. Il doit faire la part du vrai et du faux, du simplifié et du déformé, en évitant les jugements à l’emporte-pièce, sur plusieurs questions épineuses qui conditionnent l’avenir de l’agriculture africaine, tout particulièrement la protection des marchés agricoles, les agro-carburants, les OGM, la relation entre cultures industrielles tournées vers l’exportation et les cultures vivrières, les politiques de développement durable… La contribution du secteur privé au développement est en effet un point-clé. Il a fait la preuve que son professionnalisme et son expertise peuvent être mis efficacement au service du développement su les zones où il opère.

Sait-on par exemple que le groupe SOMDIAA, investi notamment dans la production sucrière au Cameroun et au Congo, est maintenant le premier fournisseur privé d’électricité dans la zone CEMAC ?  Sait-on que dans la région du Cameroun où se trouvent ses plantations de bananes, la Compagnie Fruitière, premier producteur de fruits de la zone ACP, organise l’accès à l’électricité ainsi qu’à l’eau potable, contribue à renforcer le système éducatif par la participation au financement des écoles publiques et par la construction d’écoles ou de complexes scolaires, et s’occupe de l’entretien des routes et du ramassage des ordures ménagères ?

Chacun peut en effet constater que les entreprises privées savent généralement mieux dimensionner les investissements nécessaires aux projets, qu’elles ont des modes de gestion plus modernes et plus réactifs. Cela renforce le rôle du secteur privé qui peut jouer le rôle de courroie de transmission entre les États africains et les bailleurs de fonds pour libérer le potentiel agricole africain.

Plus généralement, avec le DPP, le secteur privé doit convaincre les décideurs africains qu’avec leur agriculture, ils disposent d’un potentiel énorme pour lutter contre la pauvreté et réduire le déséquilibre des échanges Nord-Sud, et de la nécessité pour eux de protéger ce potentiel pour permettre à leurs agricultures de prendre toute la place qui leur revient, à l’exemple d’un pays comme le Brésil qui, en deux décennies, s’est hissé au rang de géant agricole.

C’est pourquoi le dialogue public-privé doit avoir comme objectif de mettre en place un écosystème entrepreneurial favorable à l'entrepreneuriat agricole pour transformer les zones rurales en pôles de développement, en incitant davantage les jeunes à s’investir dans ce secteur, et avoir une vision prospective et innovante pour bien saisir les opportunités agricoles afin de relever le défi de l’autosuffisance alimentaire.

Cela passe notamment par le renforcement des capacités des coopératives pour permettre l’essor d’un entreprenariat agricole capable de passer d’une agriculture de subsistance à une agriculture moderne et durable.

Mais si le DPP fournit une réponse intégrée aux facteurs limitant la croissance du secteur agricole et accélère le rythme des réformes dans ce domaine, cela prendra encore du temps. Dans la plupart des pays d’Afrique francophone, ce dialogue est encore embryonnaire et peu conclusif. Celui-ci ne se décrète pas. Il ne suffit pas en effet de réunir gouvernement, hauts fonctionnaires et associations professionnelles autour d’une table pour qu’un climat de confiance s’instaure et que des orientations de politique économique soient conjointement élaborées.

Tous les observateurs s’accordent à dire que réunir les conditions d’un DPP fructueux en Afrique est chose éminemment complexe et relève d’un équilibre délicat entre les secteurs public et privé. D’où la nécessité de construire et entretenir en permanence une relation gagnante pour les deux parties, laquelle suppose confiance et dialogue continu entre elles….

Cela ne se fera pas rapidement. En effet, certaines des contraintes qui déterminent l’interaction entre l’Etat et le secteur privé, à commencer par la lourdeur de l’administration ou encore un secteur privé encore insuffisamment organisé malgré des progrès rapides, sont à la fois difficiles à contourner et impossibles à réformer à court terme. La confiance sera encore longue à s’installer, et aussi très rapide à disparaître. Comme le dit un proverbe, « la confiance pousse aussi lentement qu'un cocotier, mais tombe aussi vite qu'une noix de coco ».

Le dialogue public-privé n’est pas un outil miracle. Il s’apparente plutôt à un processus de long terme qui exige du temps, de la mesure et de la détermination et qui doit être conduit en fonction du contexte et adapté aux dispositifs institutionnels existants. Le comprendre permet de dessiner, de manière réaliste et pragmatique, les contours de ce que l’on peut attendre en matière de politique en faveur d’une meilleure compétitivité et d’une croissance créatrice d’emplois. Tel est l’enjeu du nouveau pacte africain[1].

 


 

[1]Jean-Luc Ricci et Patrick Sevaistre,Le nouveau pacte africain : les défis du dialogue public-privé,Les Cahiers du CIAN, éditions Michel Lafon, octobre 2017.

 


2 commentaire(s)
Bonjour à tous les amis de l'agriculture africaine
Les entreprises privées peuvent certes contribuer à améliorer la production alimentaire en Afrique. Elles peuvent aussi faire des dégâts plus graves si le cahier des charge de leur intervention n'est pas clairement fixé par les États et par les populations concernées. Voici 10 points qui pourraient composer un tel cahier des charges. Les articles récents de Farm les abordent parfois ici et là de manière timide et dispersée : 1/ Maintenir sur place les populations paysannes et éviter l'exode rural irréversible et catastrophique (même si il augmente mécaniquement le PIB et réjouit les observateurs) en améliorant leur revenu et leurs conditions de vie 2/ Maintenir sur place les revenus du travail agricole et le réinvestir dans l'amélioration de la production et des conditions de vie en évitant les fuites considérables de revenus observées dans les circuits urbains. 3/ Valoriser les produits et les échanges locaux : économie de transport, qualité nutritive, réduction de la spéculation 4/ Favoriser la transformation des produits à différents niveaux local, régional, national pour concilier création d'emplois locaux, productivité de la production et efficacité logistique. 5/ Réduire les consommations effrénées de produits importés que les exportations agricoles ne parviennent jamais à compenser. 6/ Améliorer les rendements agricoles avant d'améliorer la productivité du travail. Le problème n'est pas de produire plus avec moins de main-d’œuvre (et de la faire quitter les campagnes) mais de produire plus et mieux sur les surfaces auxquelles les paysans ont accès. 7/ Éviter les remembrements qui bouleversent les paysages et préserver les milieux naturels 8/ Réduire la dépendance à l'égard des intrans : engrais, semences, matériels importés depuis les villes ou les pays du nord. 9/ Valoriser les savoir faire locaux en aidant ceux qui travaillent. La connaissance du milieu, des techniques traditionnelle doit être valorisée, l'échange entre paysans doit être favorisé par les moyens de communication (SMS par exemple). 10/ Donner accès au marché aux paysans en réduisant les marges excessives des intermédiaires, grâce aux places de marché accessibles à tous par sms. Ces points ne relèvent pas d'un optimisme de la croissance ou de l'investissement massif mais plutôt d'une valorisation de l'existant. Ils tiennent compte de mon expérience en Afrique de l'Ouest et des enseignements des erreurs de l'agriculture industrielle. En effet, l'Afrique ne pourra jamais réduire son retard en suivant les mêmes méandres que les pays du nord. Elle doit emprunter le raccourci de la connaissance et de la vision à long terme qui nous ont souvent manqué. Bien cordialement
Ecrit le 19 mars 2018 par : CHEVALIER Patrick chevalier.patrick1@gmail.com 3525

Je suis tout à fait d'accord avec ce qu'écrit Patrick CHEVALIER, c'est très clair et, on le sent bien, fondé sur une bonne connaissance de cette économie. BRAVO. L'erreur, voire la faute, à ne pas commettre est de dupliquer en Afrique des systèmes de production qui ont été développés en Europe et qui, maintenant, prouvent leurs grandes faiblesses.
À mon sens cela commence par la connaissance et le respect des cultures locales. Ensuite je pense qu'il faut travailler sur l'accès aux marchés locaux et effectivement repenser la chaîne de distribution, les circuits, le nombre des intermédiaires. Dernier point, attention à la taille des exploitations qui doivent rester à taille humaine, familiale. Le pondoir climatisé avec de l'alimentation importée de Beauce ou du Brésil n'est certainement pas à recommander. Il ne fait qu'enrichir les bureaux de conseil, les fournisseurs d'aliments, les fabricants de matériel et à réimporter dans les pays développés les subventions accordées par ces derniers..."Un gala organisé au profit des organisateurs du gala" aurait dit Fernand RAYNAUD. Bien cordialement
Ecrit le 19 mai 2018 par : GENTON Daniel daniel.genton@bonus-eventus.com 3562

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