La grande majorité des pauvres vivent de l’agriculture… et vice-versa

26 octobre 2016
Jean-Christophe Debar, directeur de la Fondation pour l'agriculture et la ruralité dans le monde


Eliminer l’extrême pauvreté d’ici à 2030 : c’est le premier des objectifs de développement durable (ODD) adoptés par l’Organisation des Nations unies. L’ODD n° 10 vise quant à lui à réduire les inégalités entre pays et au sein de chaque pays. Ces deux objectifs sont distincts mais complémentaires, souligne la Banque mondiale dans son rapport Poverty and Shared Prosperity 2016: Taking on Inequality, rendu public début octobre. Son message est clair : si les taux de croissance économique d’ici à 2030 restent aux niveaux observés durant la dernière décennie, il faudra réduire fortement les inégalités de revenu pour éradiquer l’extrême pauvreté, qui atteignait encore 11 % (41 % en Afrique subsaharienne) en 2013.



Mais qui sont les pauvres ? Un autre rapport de la Banque mondiale, publié simultanément, livre une moisson d’informations[1]. Une équipe de chercheurs a passé au peigne fin les statistiques disponibles pour 89 pays qui regroupent 84 % de la population des pays en développement. Dans l’échantillon étudié, 12,5 % des habitants, en 2013, vivaient en moyenne avec moins de 1,90 dollar par jour et tombaient donc sous le seuil de l’extrême pauvreté. Près de 20 %, ayant un pouvoir d’achat compris entre 1,90 et 3,10 dollars par jour, souffraient en outre de pauvreté « modérée »[2]. Soit un taux global de pauvreté, extrême et modérée, de 32 %.

La pauvreté touche « de manière disproportionnée » le milieu rural, notent les auteurs de l’étude. Environ 46 % des ruraux vivent avec moins de 3,10 dollars par jour, contre 16 % des urbains. Cela tient au fait  que la majeure partie des ruraux travaillent dans l’agriculture et que la moitié des actifs agricoles sont pauvres, contre 16 % pour les personnes employées hors de l’agriculture[3].

On peut regarder les choses d’une autre façon : 57 % des pauvres (et 65 % des extrêmement pauvres) travaillent dans l’agriculture. Ce ratio varie sensiblement selon les régions ; il est particulièrement élevé en Afrique subsaharienne[4]

Ces observations sont lourdes de conséquences pour les politiques publiques. Le rapport Poverty and Shared Prosperity 2016 avance des solutions transversales, consistant essentiellement à mener des politiques sociales ambitieuses (éducation, santé, aides directes aux plus démunis) et améliorer les infrastructures rurales (routes, électrification). Mais il ne discute pratiquement pas de mesures sectorielles. Or, si deux tiers des personnes extrêmement pauvres vivent de l’agriculture, la priorité des Etats et des bailleurs, pour atteindre l’ODD n° 1, devrait être d’améliorer le revenu des actifs concernés. Comment ? D’abord en augmentant la productivité de l’agriculture, comme le recommande la Banque mondiale dans un troisième document, publié à peu près au même moment[5]. Mais aussi en créant des emplois non agricoles dans les zones rurales, pour permettre aux petits agriculteurs de diversifier leurs sources de revenu et pour offrir une alternative à ceux qui ne vivent pas décemment de la production agricole. Les industries et services d’amont et d’aval de l’agriculture (transformation, agrofourniture, mécanisation…) constituent, de ce point de vue, des gisements d’emplois encore largement sous-exploités.    

En outre, si le taux de pauvreté est en moyenne trois fois plus grand parmi les actifs agricoles qu’au sein des urbains (et même quatre fois plus élevé si l’on considère l’extrême pauvreté), les politiques mises en œuvre dans le secteur agricole peuvent contribuer fortement à réduire les inégalités, donc à atteindre l’ODD n° 10. C’est bien ce qui s’est passé dans les pays développés qui ont appliqué, historiquement, de vigoureuses politiques agricoles.

Ce n’est donc pas seulement parce qu’elle conditionne la sécurité alimentaire et joue un rôle crucial en matière de changement climatique qu’il est justifié de soutenir l’agriculture et d’y investir massivement. Le secteur agricole est le vecteur potentiel d’énormes progrès sociaux, en termes de réduction de la pauvreté et des inégalités et, si l’on raisonne au niveau des filières agroalimentaires, sur le plan de la création d’emplois, thème du colloque annuel de la fondation FARM qui se tiendra le 8 décembre à l’OCDE. La Banque mondiale le soulignait déjà il y a près de dix ans, dans un rapport qui a fait date[6]. Ses dernières analyses confirment ce diagnostic et plaident pour un effort accru des gouvernements et des bailleurs en faveur de l’agriculture et, plus largement, du monde rural.  


 

[1] Who Are the Poor in the Developing World?, Policy Research Working Paper 7844, World Bank Group, October 2016. 

[2] Les seuils de pauvreté sont calculés en dollars en parité de pouvoir d’achat 2011.

[3] 19,8 % des personnes qui travaillent dans l’agriculture sont en situation d’extrême pauvreté, contre 4,6 % pour les personnes employées hors de l’agriculture. En outre, 29,8 % des actifs agricoles sont modérément pauvres, contre 11,8 % des personnes employées hors de l’agriculture.   

[4] Globalement, 65 % des personnes extrêmement pauvres et 52 % des personnes modérément pauvres travaillent dans l’agriculture. En Afrique subsaharienne, les pourcentages correspondants sont respectivement de 76 % et 66 %. Le taux moyen de pauvreté (extrême et modérée) de 57 % au niveau mondial a été calculé par FARM d’après les données de la Banque mondiale.

[5] Africa’s Pulse, octobre 2016, volume 14, Groupe de la Banque mondiale. Voir la section 3 : « Renforcer la productivité agricole pour réduire la pauvreté ». Ce chapitre reprend notamment les conclusions du rapport Obtenir de meilleurs résultats : priorités en matière de dépenses publiques pour les gains de productivité de l’’agriculture africaine, publié par la Banque mondiale le 17 octobre.   

[6] L’Agriculture au service du développement, Rapport sur le développement dans le monde 2008, Banque mondiale, juillet 2007. 


4 commentaire(s)
Merci Directeur
Quatre choses sont claires: - La situation est sombre. - L'agriculture et les agriculteurs tels quels ne sont pas tous assez durables. - Les solutions sont largement exogènes dans trois dimensions complexes et interactives: + limiter les effets généraux de la pauvreté et de la stagnation sociale (santé, instruction, femmes,...); + penser/investir la globalité et la variété des activités(statut/emplois) rurbaines de production/commerce/services finalisés/porteurs de V A (alimentation et autres), bien au-delà des acceptions courantes d'agroéconomie et de filières; + instrumenter/administrer les échelles territoriales pertinentes et compatibles avec les dimensions ci-avant. - La nécessaire contribution de nombreux gentlemen-FARMers. Fortitude. jm b
Ecrit le 26 octobre 2016 par : j-m bouquery bouquery@noos.fr 3119

L'article porte sur une thématique très intéressante. Mais, la première question que je me pose, c'est de savoir si l'assertion selon laquelle "la majorité des pauvres vivent de l'agriculture ...et vice versa" est vraie dans toutes les régions du monde. A mon avis, contraiement aux pays en développement comme les pays d'Afrique subsaharienne, cela n'est pas vrai dans les pays où s'observe déjà une transition agricole effective comme l'Amérique latine ou l'Israël. De plus, les différentes déclarations privilégient le taux de pauvreté comme indice d'appréciaion de la pauveté et même de l'extrême pauvreté. C'est là où se trouve le vrai problème. L'incidence de la pauvreté (taux de pauvreté) est le pire des indices d'appréciation de la pauvreté, parce qu'elle est très peu fiable. C'est un indice qui n'obéit pas aux principaux axiomes que doit respecter un vrai indice de la pauvreté, notamment l'axiome de monotonicité et l'axiome de transfert. Je voudrais dire par là que le taux de pauvreté peut s'améliorer pendant la profondeur et la sévérité de la pauvreté ont augmenté. Taux de pauvreté plus faible n'est pas synonyme de situation de pauvreté moins grave.
De plus, il est très trompeur de croire à la mesure de l'extrême pauvreté sur la base d'une analyse statique. Dire que "... 12,5 % des habitants, en 2013, vivaient en moyenne avec moins de 1,90 dollar par jour et tombaient donc sous le seuil de l’extrême pauvreté" ne me semble pas juste. Etre le plus pauvre à l'instant "t" n'est une preuve ou un indicateur sûr que je suis vraiment le plus pauvre. L'appréciation de l'extrême pauvreté doit avoir nécessairement une dimension temporelle. Par ailleurs, je suis d'avis qu'en Afrique, les plus pauvres se retrouvent plus dans l'agriculture et qu'une croissance économique pro-pauvre ne peut s'y réaliser sans la prise en compte de ce secteur d'activités. Il en est de même du secteur informel et des infrastructures.
Ecrit le 26 octobre 2016 par : Dr Emile N. Houngbo enomh2@yahoo.fr 3122

article très pertinent et qui "réveille"r plus d'un afro-optimiste...
A notre avis, les politiques d'aide au développement, les politiques agricoles et, particulièrement les modes de gestion de l'aide au Sud ont tous montré leurs limites. La subvention mal faite tue les tentatives de progrès! L'impact social doit guider toute approche de développement à la base au Sud, mais pas forcément avec l'"aide" et/ou la subvention comme stratégies opérationnelles. Les organisations paysannes, les ONG et autres intervenants doivent investir dans l'entrepreneuriat social pour emprunter ce qui est bon à l'entreprise et le mettre au service du développement social. Cette forte conviction nous la tenons après plus de 28 ans de tentatives au sein des organisations de la société civile du Sénégal. Une approche entrepreneuriale pour lutter contre la pauvreté et les inégalités en ayant plus d'impact social dans les investissements; c'est le grand défi que nous sommes entrain de chercher à relever.
Ecrit le 26 octobre 2016 par : Djibril Diao djibrildiao@yahoo.fr 3123

Merci pour vos commentaires. Cet article de blog avait pour principal objectif de tirer les enseignements, pour le secteur agricole, des dernières analyses de la Banque mondiale sur l'éradication de l'extrême pauvreté et la réduction des inégalités. La Banque reconnaît elle-même la fragilité des données et la difficulté d'établir des indicateurs pertinents. Quant à l'approche entrepreneuriale, c'est un des pivots de la philosophie de FARM depuis sa création, mais elle ne peut se déployer pleinement que dans un environnement institutionnel propice et doit être complétée par des mesures relevant des politiques publiques.
Ecrit le 10 novembre 2016 par : Jean-Christophe Debar 3128

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