Les biocarburants, vecteurs de développement pour l’Afrique ?

10 février 2014
Mathilde Douillet, chef de projet « Politiques et marchés agricoles » FARM


(Cet article a été publié dans une version plus courte dans le numéro Afrique Agriculture 398 de janvier/février 2014.)

Depuis plusieurs années, les biocarburants connaissent un essor sans précédent dans le monde. Considérés par de nombreux gouvernements comme une solution face à l’épuisement des réserves de pétrole et pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, ils présentent un attrait particulier pour les pays africains fortement dépendants des importations d’énergie et qui disposent de réserves de terres à exploiter. Pour autant, peuvent-ils servir le développement des pays africains ? La réponse à cette question n‘est pas simple, comme l’ont illustré les débats au Comité de la sécurité alimentaire mondiale (CSA) en octobre 2013, à Rome.Le CSA s’est en effet saisi de la question du lien entre les biocarburants et la sécurité alimentaire mondiale. Après plusieurs jours de négociations ardues entre les représentants des Etats, de la société civile et du secteur privé, il a été conclu que le développement des biocarburants «ouvrait des possibilités et impliquait des risques aux niveaux économique, social et environnemental, selon le contexte et les pratiques.»(1)  Malgré ces précautions de langage, les organisations de la société civile ont refusé de signer l’accord. En cause, le peu de reconnaissance pour les risques engendrés, selon elles, par la production de biocarburants - baisse des disponibilités de nourriture, hausse des prix alimentaires et acquisition de terres à grande échelle au détriment des agriculteurs locaux.

Ce blocage des discussions au niveau international signifie-t-il pour autant que les biocarburants ne sont pas une option à considérer pour les pays africains ?

Non. Des expériences montrent que sous certaines conditions, les biocarburants peuvent être un moteur de développement local. Le réseau JatroREF(2) apporte des illustrations d’initiatives prometteuses en Afrique de l’Ouest : la construction de filières paysannes de production d’huiles végétales à partir du jatropha peut générer des emplois attractifs de manière durable. Mais beaucoup reste à faire pour traduire ces promesses en réalité. Les conclusions de l’atelier sous régional tenu par le réseau à Dakar en novembre 2013 sont claires : La productivité doit augmenter, l’environnement de marché être amélioré, les acteurs institutionnels et la recherche mobilisés et les filières se structurer pour êtres efficaces.

Au Brésil, le biodiesel est une opportunité pour les petites exploitations familiales, comme le montre le rapport « Le programme biodiesel au Brésil, vecteur de développement »(3) , rédigé pour la Fondation pour l’agriculture et la ruralité dans le monde. Le cas brésilien enseigne qu’il est possible de faire d’une politique énergétique une politique sociale et régionale volontariste, grâce à une combinaison d’incitations fiscales et réglementaires. Mais de nombreuses difficultés subsistent, dues notamment aux surcoûts d’approvisionnement en oléagineux auprès des petits agriculteurs.

Pour l’Afrique, la leçon est claire : rien ne peut se faire sans une volonté politique forte, une administration publique capable de la traduire en acte, des industriels prêts à s’impliquer, des agriculteurs conscients de la nécessité de s’organiser, et des financements pour accompagner ces différents acteurs. Sans oublier, bien sûr, des garde-fous institutionnels, notamment en matière de droits fonciers.

(1) Voir le rapport final du CSA40.
(2) Le site du réseau JatroREF.
(3) Disponible sur le site de FARM au présent lien.



 


9 commentaire(s)
Comme dans beaucoup de débats, chacun apporte dans sa contribution une part de vérité. La faim et la pauvreté en Afrique sont un scandale au 21ème siècle, mais il faut s'interroger sur ses causes. Dans de nombreuses régions, le manque de terre n'est pas la cause principale de la faim. Ce sont l'absence de moyens financiers pour acheter des engrais qui permettent de doubler les rendements, pour acheter des boeufs qui permettent à une famille de cultiver des surfaces plus importantes, l'insuffisance de la formation, l'absence de politiques publiques et de marchés stables. Les biocarburants sont un danger s'ils donnent lieu à un accaparement des terres par des sociétés étrangères, mais peuvent être un atout dans des systèmes de contractualisation avec les paysans et de structuration des filières. L'exemple du coton qui fait vivre 4 millions de paysans en Afrique illustre l'intérêt majeur de cultures de rente à coté des cultures vivrières. De plus, il est possible de mener des projets à vocation mixte alimentaire/non alimentaire (agro-foresterie avec des cultures vivrières entre des rangées d'arbres, bioraffineries produisant des biocarburants, des aliments pour les hommes ou les animaux et des engrais organiques pour les cultures alimentaires). Le problème est que l'on n'a pas fait assez de recherches agronomique et technologique avant de lancer des projets tels que les projets d'huile ou de biodiesel à base de jatropha. De plus, il est très difficile d'atteindre le seuil critique de rentabilité avec des systèmes arbustifs qui ne sont productifs qu'au bout de 5 ans, ce qui explique les difficultés de la filière jatropha. Il faut espérer que l'on saura tenir compte de cette expérience pour préparer en Afrique de nouveaux biocarburants, plus productifs, conciliant alimentaire et non alimentaire et plus faciles à mettre oeuvre (par exemple à base de cultures de sorgho que les agriculteurs connaissent bien). L'avenir des biocarburants est clairement dans des pays qui ont suffisamment de terres, d'eau et de soleil, c'est à dire principalement en Afrique et en Amérique du Sud. Ils peuvent être un atout majeur pour ces pays, les carburants fossiles leur coûtant très cher et apportant 3 à 5 fois moins de valeur ajoutée locale que les biocarburants. Bien cordialement
Ecrit le 11 février 2014 par : Jean-Yves Dupré duprejy@yahoo.fr 2872

Bonjour, J'ai beaucoup de mal à accepter votre titre et l'interrogation que vous portez sur l'intérêt des biocarburants pour l'Afrique. Comment peut on imaginer nourrir les voitures avant de nourrir les hommes. L'Afrique sera le continent qui va le plus augmenter de population et le point crucial sera comment nourrir cette population. Je n'en dis pas plus. Mais merci de votre réponse. André Decoster Président d' Elevages sans frontières
Ecrit le 11 février 2014 par : André Decoster Elevages sans frontières andre.decoster@elevagessansfrontieres.org 2876

Beaucoup de conditions pour que les agrocarburants se développent, c'est envisageable, mais en dehors de quelques références comme le biodiesel au Brésil, cela ne paraît pas encore mûr pour la plupart des pays tropicauc, notamment sahéliens. En revanche le prix des combustibles domestiques devient prohibitif pour de nombreuses familles en zones urbaines, périurbaines africaines, alors que les instances internationales tentent d'imposer aux gouvernement la suppression des subventions aux dérivés pétroliers importés. N'y aurait-il pas une piste de recherche à poursuivre en ce sens pour l'utilisation avec une flamme bleue d'huile obtenue de jatropha ou autre espèce plantée à titre de haie dans un espace arboré, notamment autour de jardins villageois, suite à des projets initiés par la GTZ. Je serrai heureux d'avoir votre point de vue et que nous puissione en discuter lors d'un prochain passage à Paris. Cordialement, Dominique PETER Agro sans Frontière - Cerads - AGIR 02 38 56 19 66 - 06 72 35 40 34
Ecrit le 11 février 2014 par : Dominique PETER - Agro sans Frontière dominpeter@orange.fr 2877

Le problème de l'énergie se pose pour les pays producteurs de pétrole ou ceux importateurs? une autre question, doit également être posée; à chaque période, des sujets particuliers apparaissent, tels que les biocarburants, la volatilité des prix des produits alimentaires, les OGM's, etc. ; alors que pour l'Afrique, il faut que l'agriculture soit de plus en plus développée, plus productive et plus diversifiée, capable de promouvoir l'exportation et doit également préserver ses ressources naturelles pour garantir une vie plus paisible aux générations futures. Voilà, à mon avis, les problèmes réels et les défis que l'économie doit y faire face.
Ecrit le 11 février 2014 par : amor_chermiti@yahoo.com 2878

Bonjour, Je viens d'un pays en développement et je peut dire sans aucune doute que l'ennemie de la sécurité alimentaire est la manque d'emplois, de revenu, d'éducation et de démocratie. L'agriculture est la réponse plus efficace pour répondre à ces problématiques. Les agriculteurs produisent des matières premières qui sont utilisés pour l'alimentation et pour l'énergie, mais le plus importante c'est que l'agriculture soit une source de revenu. Je comprendre la difficulté des personnes des pays développés en analyser la raison de notre pauvreté. Monsieur André Decoster Président d' Elevages sans frontières je vous invite à prendre un rendez-vous avec moi pour qui on puisse échanger nos idées et croyances. Bien cordialement, Caroline Rayol carolinerayol@hotmail.fr
Ecrit le 11 février 2014 par : Caroline Rayol carolinerayol@hotmail.fr 2879

Bonjour votre réflexion est bien argumentée mais comme monsieur Andre Decoster je trouve que la priorité pour l'Afrique est de promouvoir les exploitations familiales et encourager l'agriculture vivrière! pour la simple et unique raison que les pays africains sont encore et toujours dépendants des exportations de céréales pour nourrir sa population! les Bio carburants c pas la priorité vraiment!
Ecrit le 11 février 2014 par : Mame Lissa Niang GIE MISSAL agroalimentaire mame_lissa@yahoo.fr 2880

L'Afrique importe 50% de ses besoins alimentaires pour près de 35 milliards $ par année. cei est paradoxale dans la mesure où le continent dispose de près de 1000 millions d'hectares de terres cultivables. La priorité de l'Afrique, me semble-t-il, est de développer une agriculture qui puisse nourrir une population de 1 milliards de personnes aujourd"hui et de 2,4 milliars à l'horizon 2050. Cette agriculture doit également s'incrire dans le cadre de la responsabilité sociale et du développement durable. Ce constat me parait fondamental. Ceci ne nous empêche pas de réflechir, pays par pays, région par région, à prospecter la piste des biocarburants dans des zones où il est difficile de pratiquer une agriculture de bouche, et à condition de batir une politique y afférnete basée principalement sur les petites exploitations agricoles locales susceptible d'améliorer leurs revenus et conditions de vie, sans trop dégrader l'enveronnement. Le modèle de biocarburant qui se développe de nos jours en Afrique, porté par des sociétés multinationales et pratiqué sur des superficies de grandes tailles, ne me parait pas être le bon choix. Meilleures salutations.
Ecrit le 11 février 2014 par : Ben El Ahmar Mustapha benelahmar@menara.ma 2881

le débat est clos pour les organisations paysannes: leurs choix portent sur la souveraineté alimentaire. On demande aux paysans de nourrir les populations, aujourd'hui on veut qu'ils relèvent le défis de l'approvisionnement en énergie... Soyons sérieux, le potentiel énergique de l'Afrique réside dans le soleil et l'eau; et non dans la terre et l'atome. Oui, les paysans du monde sont partant pour de l'énergie propre qui ne compromet pas la vie de ses utilisateurs futurs. Concentrons nos efforts à développer les énergies renouvelables, et orientons "les volontés politiques fortes" vers le défis de la souveraineté alimentaire. Tout autre lobby ne passera pas. MERCI ANDRE DECOSTER.
Ecrit le 11 février 2014 par : mar ngom FONGS ACTION PAYSANNE mar_ngom@yahoo.fr 2882

Chers tous, la critique est bonne mais l'action doit prévaloir. Aujourd'hui les consultants et les ONG "pro planète" rendent stériles les initiatives africaines pour la production de bioénergies. En effet les entreprises passent plus de temps à devoir justifier leurs actions qu'a se concentrer sur l'innovation et la véritable production de bioénergies. Pendant ce temps, l'industrie pétrolière se frotte les mains et la pollution continue de sévir. En tant qu'acteur du secteur des biocarburants en Afrique, je vous demande d'arreter les stéréotypes du style "Biocarburant=accaparement de terres", Courage à tous les initiateurs de projet.
Ecrit le 16 février 2014 par : koreissi TOURE k.toure@malibiocarburant.com 2884

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