Blog FARM http://www.fondation-farm.org/ Blog FARM fr Quelque chose change au sein des agricultures familiales : à Madagascar, au Cameroun, au Togo, des jeunes se disent fiers de s’installer en agriculture Depuis plusieurs années, les travaux des démographes alertent les décideurs sur ces centaines de milliers de jeunes qui vont continuer à arriver chaque année sur le marché du travail des pays du Sud, et de l’Afrique en particulier, jusqu’en 2050. L’hypothèse économique selon laquelle les secteurs secondaire et tertiaire vont absorber cette main-d‘œuvre, ne semble pas fonctionner dans des contextes où l’industrie et les services formels sont faiblement développés et peu créateurs d’emplois. Des voix de plus en plus nombreuses s’élèvent pour dire que les agricultures familiales, qui assurent la part majeure de la production alimentaire mondiale et mobilisent plus de 40% de la population active dans le monde, pourraient aider à sortir de cette impasse. 

Crédit photo : AFOP

Alors que l’installation des jeunes agriculteurs a été un des leviers institutionnels majeur de la modernisation des agricultures familiales du Nord, peu d’attention a été portée jusqu’à une période récente aux conditions de renouvellement des agricultures familiales du Sud. De manière surprenante au regard de l’acuité des enjeux, il a fallu attendre la fin des années 2000 pour que des efforts de développement soient significativement concentrés sur la formation professionnelle agricole et que la problématique de l’installation des jeunes agriculteurs émerge à l’échelle internationale comme un enjeu de politique publique et d’appui de développement. Les dispositifs de formation et d’appui à l’insertion se multiplient aujourd’hui, mais leur développement à une échelle significative et leur pérennisation requièrent une mobilisation importante de ressources publiques ou privées. Mais est-il judicieux d’investir dans ces dispositifs ? Sont-ils de nature à changer l’avenir des jeunes qu’ils accompagnent ?    

En lien avec différents partenaires internationaux, les étudiants agronomes de Montpellier SupAgro/IRC et leurs formateurs, ont réalisé depuis 2010 une quinzaine d’études sur le processus d’installation des jeunes en agriculture familiale, en Afrique de l’Ouest et centrale, à Madagascar et en Asie du Sud-Est. Ces études apportent des éléments de réflexion sur ces questions.

Elles mettent d’abord en évidence la grande diversité des situations. Quoi de commun entre un fils aîné de « grande famille » de producteurs de coton du plateau Mossi au Burkina qui reprend, à 45 ans, la tête de l’exploitation familiale à la disparition du père, un jeune ménage de Madagascar qui tente de constituer une exploitation autonome par de patients et aléatoires métayages, un fils de planteur d’hévéa thaï que sa famille a envoyé à l’école et qui ne voit plus l’intérêt de revenir à l’agriculture familiale ou encore un jeune migrant mauritanien parti à Nouakchott pour nourrir sa famille et qui revient régulièrement au village pour les travaux agricoles de l’hivernage ? La variété des processus d’installation ou de non-installation des jeunes est engendrée par la diversité des agricultures familiales elles-mêmes, leurs contextes de développement, leurs modalités d’accès aux ressources et aux marchés, leur rentabilité économique, le potentiel de pluriactivité agricole et non-agricole dans une zone donnée.

Certaines de ces études ont été effectuées dans des contextes dépourvus de tout appui institutionnel à la formation et l’insertion des jeunes (à Madagascar, au Cambodge, au Ghana). Elles montrent que, même sans accompagnement, des jeunes s’installent en agriculture. Mais ces processus sont de plus en plus difficiles, à mesure que le foncier familial et la dotation de facteurs de production se réduisent au fil des générations. Ainsi, à Madagascar, certains jeunes s’installent sans même posséder une machette en propre. Dans ces conditions, l’agriculture familiale tend à devenir un recours pour les jeunes uniquement dans le cas où aucune autre alternative ne se présente à eux ; elle n’est pas non plus une option satisfaisante pour les familles qui poussent leurs jeunes hors de l’agriculture dès qu’elles peuvent investir dans leur éducation.

Trois autres études, réalisées auprès de jeunes formés et accompagnés dans leur insertion agricole par des dispositifs privés (collèges agricoles à Madagascar, CIDAP - Centre international pour le développement agro-pastoral - au Togo) et public (AFOP, Programme d’appui à la rénovation et au développement de la formation professionnelle dans les secteurs de l’agriculture, l’élevage et la pêche, au Cameroun), donnent une tout autre image de l’installation en agriculture familiale. Les trois dispositifs accueillent des jeunes garçons et filles de 15 à 30 ans), pour une formation agricole de longue durée (1 à 3 ans), réalisée en alternance entre le centre de formation et l’exploitation familiale. La formation intègre les techniques agricoles, la gestion de l’exploitation, mais aussi l’éducation à la citoyenneté. Un projet d’insertion en agriculture est élaboré par le jeune pendant la formation. Dans les collèges agricoles et le programme AFOP de Madagascar, la mise en œuvre du projet est ensuite soutenue par une dotation financière. Le CIDAP, quant à lui, encourage les jeunes à recourir au crédit de la microfinance pour financer leur installation. Les études portaient sur les premières générations de jeunes installés.

La plupart de ces jeunes avait, avant d’entrer en formation, une trajectoire de vie déjà mouvementée : ils sont partis tenter leur chance à la ville, ont fait de multiples petits métiers (taxi moto, call box, cuisinières, secrétaires, buvette, hôtesses), ont connu des échecs, mais aussi acquis quelques compétences et parfois un peu d’épargne. Lassés par trop de précarité, ils ont fini par revenir au village, sans motivation et sans réelles perspectives d’avenir. Pour les premières générations, l’entrée en formation agricole a souvent été plus un pis-aller qu’un choix déterminé. Beaucoup d’entre eux sont cependant arrivés au bout de la formation, ont élaboré un projet d’installation et ont commencé à le mettre en œuvre avec l’appui du dispositif d’accompagnement. Dans les trois cas, l’accès au foncier et au capital financier sont les problèmes majeurs auxquels les jeunes ont eu à faire face. Le foncier vient de la famille ou de la communauté – dans le cas du dispositif AFOP, avoir une dotation de 2 ha en propre est une condition pour accéder à la formation. Face aux faibles capacités d’autofinancement des jeunes, la dotation financière des collèges agricoles ou de l’AFOP s’avère être un appui déterminant pour investir (bâtiment d’élevage, plantation de cacao) ; dans le dispositif CIDAP, l’accès au capital est moins aisé, tributaire d’une microfinance peu ouverte à ces clients perçus comme trop jeunes et trop risqués. Les activités agricoles mises en œuvre diffèrent selon les contextes, fortement liées au foncier disponible et aux structures agraires existantes (plantations pérennes). Dans les zones proches des marchés urbains, les jeunes développent des activités de cycle court s’accommodant d’un foncier limité (élevage de poulets, de porc, maraîchage). Dans la plupart des cas, les systèmes sont diversifiés, associant productions commerciales et productions d’autoconsommation.

Dans les trois cas, les jeunes formés se distinguent très nettement dans leur milieu par leur maîtrise de « techniques améliorées » (semis ou plantation en ligne, utilisation d’intrants, soins aux animaux…), mais aussi par leurs pratiques de gestion : ils calculent, prévoient, anticipent, sont capables de négocier avec des fournisseurs et de discuter avec des conseillers agricoles. Souvent objet de moqueries par leurs pairs au moment où ils s’engageaient dans une formation agricole (« Tu vas faire l’école de la machette »), les jeunes installés gagnent en reconnaissance sociale dès que leurs projets portent des fruits. Leur compétence technique est reconnue, voire recherchée, par leurs voisins, la perception de la communauté devient plus favorable. Bien sûr, même accompagnés, ces processus d’installation ne sont pas tous des « success stories » : les activités restent tributaires du risque agricole (grippe aviaire, inondations, risques de marché), les exploitations des jeunes n’ont pas encore fait la preuve de leur viabilité économique, les succès obtenus peuvent générer des jalousies dans les communautés, voire entraîner de la malveillance.

Mais, au-delà de ces premiers résultats économiques et sociaux, somme toute, encourageants, quelque chose dans les témoignages des jeunes apparaît beaucoup plus décisif pour l’avenir : ces jeunes sont fiers de ce qu’ils font, ils affirment avec beaucoup de conviction que l’agriculture est un vrai métier et qu’ils ont envie de construire leur avenir dans ce métier.

« Grâce à la formation, j’ai le goût de l’agriculture, avant je ne voulais plus aller au champ. »
« Même les jeunes qui n’ont pas suivi la formation vont au champ pour copier, cela leur donne le goût. »
« Je n’ai plus la même vision des choses,  je connais la valeur de l’agriculture, c’est un facteur de développement. »
« C’est un bon métier, cela nous développe. »
« C’est l’agriculture qui nous fait les hommes de demain. »

(Extraits d’entretiens avec des jeunes formés au sein du dispositif AFOP au Cameroun)

Bien que récent et demandant à être consolidé, le changement de perception et de posture face à l’agriculture constitue l’un des résultats les plus significatifs observés à ce stade dans les dispositifs d’accompagnement étudiés. Il est le fait des jeunes eux–mêmes, mais aussi de leurs familles et des territoires qui les accueillent, et constitue  sans doute une condition essentielle du renouvellement  et de la transformation des agricultures familiales. Il est le fruit d’une acquisition de compétences professionnelles par les jeunes, d’une première mise en pratique réussie, d’une prise de confiance progressive en l’avenir, processus qui requièrent du temps et qui peuvent être facilités par un accompagnement approprié…

Note : cet article a été légèrement révisé par rapport à la version datée du 5 janvier



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http://www.fondation-farm.org/zoe.php?s=blogfarm&w=wt&idt=3210 2017-01-09 text/htmlfr
Assurer les petits agriculteurs contre les risques climatiques : une opportunité et un défi L’assurance basée sur des indices de rendement ou météorologiques permet de protéger les petits exploitants agricoles contre les risques climatiques. Cette innovation contribue à améliorer leurs conditions de vie, la sécurité alimentaire et leur capacité d’adaptation au changement climatique. Sa généralisation doit être une priorité sur l’agenda du développement durable. Elle implique une coopération étroite et à long terme entre tous les acteurs impliqués, qu’ils soient publics ou privés.

Les pays en développement comptent environ 430 millions d’exploita­tions agricoles de moins de deux hectares. Ces exploitations contribuent à plus de 80 % à la couverture des besoins alimentaires de ces pays.

Or, dans leur immense majo­rité, elles ne bénéficient d’aucun dispositif de protection contre les risques naturels, qu’il s’agisse d’assurances agricoles privées ou de systèmes publics d’indemnisation des calami­tés agricoles.

 

Jusqu’à une date récente, ces agriculteurs étaient en effet considérés comme non assurables : les sommes à couvrir étaient trop faibles et les coûts d’admi­nistration, de commercialisation et d’expertise trop élevés. Le développement récent de l’assurance indicielle change la donne. Contrairement à l’assurance traditionnelle, qui fait appel à un expert pour évaluer in situ la perte économique lors d’un sinistre, l’assurance indicielle s’appuie sur des données biométriques (fournies par l’imagerie satellitaire ou par des stations météo de surface) ou sur des données de rendement moyen pour modéliser la perte liée par exemple à une pluviométrie insuffisante et déclencher automatiquement une indemnisation.

En outre, en liant l’assurance à la distribution d’intrants ou à l’octroi d’un prêt de récolte, les coûts de commercialisation peuvent être fortement réduits.

Cette approche doublement innovante met l’assurance agricole à la portée des petites exploitations dans les pays en développement.

Elle permet d’assurer des montants minimes pour de très petites exploitations et d’indemniser rapidement les bénéficiaires. Protégé contre le risque de perte de sa récolte, voire de ruine de son outil de travail, l’agriculteur est incité à investir davantage. Il obtiendra plus facilement un prêt de récolte auprès d’une banque ou d’une institution de microfinance. Lorsque l’assurance est liée au crédit, le capital emprunté est remboursé directement à l’institution financière en cas de sinistre. Ainsi l’emprunteur reste solvable pour la campagne suivante et le risque de défaut de l’agriculteur diminue sensiblement.

En transférant au marché une partie des risques auxquels les petits producteurs sont naturellement exposés, l’assurance indicielle permet de déverrouiller leur capacité d’investissement et constitue un puissant facteur de développement et de modernisation des exploitations familiales.

Les études d’impact menées dans plusieurs pays (Chine, Inde, Ghana, Malawi, Éthiopie, Kenya) ont montré les effets positifs de l’assurance agricole pour les agriculteurs : augmentation des surfaces cultivées, de la demande de crédit, de l’investissement et des revenus.

L’augmentation des rendements nécessaire pour nourrir une population en croissance rapide, notamment en Afrique subsaharienne, passe par la diffusion de produits d’assurance récolte adaptés à la grande majorité des exploitations de moins de deux hectares.

La diffusion de ce nouveau type de produits rencontre toutefois quelques obstacles. Le risque de base – l’écart éventuel entre le dommage estimé par l’indice et la perte réelle subie par l’agriculteur – constitue le principal défi posé par l’assurance indicielle. Cet écart peut être lié à une erreur de calibration de l’indice, à une qualité insuffisante des données ou à la topographie. L’installation de stations météorologiques autonomes à bas coût et la mise au point d’index plus performants permettront d’améliorer la qualité, la régularité et la granularité[1] des données collectées, et de réduire le risque de base.

Les autres obstacles à une diffusion beaucoup plus large de l’assurance indicielle agricole sont d’ordre financier et culturel

En effet malgré des coûts d’administration et de distribution faibles, le montant des primes d’assurance peut constituer une barrière, d’autant plus élevée que le concept même d’assurance est souvent inconnu des petits agriculteurs, ou leur inspire une grande méfiance.

Pour être identifiés et surmontés, ces obstacles requièrent une collaboration étroite entre tous les acteurs publics et privés impliqués dans la chaîne de valeur de l’assurance indicielle agricole.

 En effet, l’élaboration de produits adaptés et leur diffusion auprès de petites exploitations dispersées sur un vaste territoire nécessitent l’intervention non seulement des compagnies d’assurance et de réassurance, mais aussi celle d’une chaîne complexe d’acteurs en amont et en aval : opérateurs techniques spécialisés pour concevoir les produits, entreprises de technologie et de « big data » pour alimenter les indices, entreprises agro-industrielles, institutions de microfinance et banques pour acheminer le produit d’assurance jusqu’au petit producteur en le liant à la vente d’intrants ou à l’octroi d’un crédit.

Elle requiert aussi un dialogue étroit avec les régulateurs pour lever d’éventuels obstacles réglementaires, ainsi qu’une collaboration avec les gouvernements et les institutions financières internationales pour mettre au point les mécanismes d’incitation nécessaires. Le soutien public peut porter sur le subventionnement des primes d’assurance, mais aussi sur l’investissement dans les biens publics nécessaires au développement de l’assurance indicielle (infrastructures météorologiques, données, recherche et développement), voire sur des capacités additionnelles de réassurance ou de titrisation au niveau mondial.

Nous plaidons pour que l’extension de l’assurance contre les risques climatiques à la grande majorité des petites exploitations agricoles dans les pays en développement soit reconnue comme une priorité sur l’agenda du développement durable et sur celui de l’adaptation au changement climatique.

Nous appelons à la constitution d’une Alliance mondiale réunissant tous les partenaires publics et privés qui partagent cette vision et sont prêts à en favoriser la mise en œuvre concrète dans le cadre d’une coopération ouverte multi-acteurs.

Grâce à l’innovation technologique et à une coopération étroite et de long terme entre les acteurs publics et privés, c’est un marché de 430 millions d’exploitations agricoles qui s’ouvre au secteur de l’assurance, c’est aussi et surtout la perspective de contribuer de façon décisive à la réponse aux grands défis de sécurité alimentaire que soulèvent l’évolution démographique et le changement climatique.  

Pour plus d’information sur l’assurance agricole, voir l’article publié dans la revue de Proparco, Secteur Privé & Développement, no25, « L’assurance en Afrique : un futur à construire »

 

[1] Qui fait référence au niveau de précision des données.

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http://www.fondation-farm.org/zoe.php?s=blogfarm&w=wt&idt=3161 2016-12-13 text/htmlfr
Comment mesurer et améliorer l'impact climatique des programmes de développement agricole ? Près d’un quart des émissions totales de gaz à effet de serre (GES), soit 10 à 12 Gt équivalent CO2 par an, proviennent de l’agriculture, de la forêt et du changement d'affectation des terres. Agir sur ce secteur peut permettre d’atténuer sensiblement le changement climatique. De nombreuses options techniques sont disponibles et peuvent être déployées immédiatement[1] :

  • réduire les émissions de dioxyde de carbone (CO2) grâce à la réduction de la déforestation et de la dégradation forestière, l’adoption de pratiques agricoles plus durables (réduction du travail du sol, gestion intégrée des intrants et de l’eau, etc.) ;
  • réduire les émissions de méthane (CH4) et d’oxyde nitreux (N2O) via l’amélioration des systèmes d’élevage (notamment la gestion des effluents) et une gestion plus efficiente des systèmes d’irrigation rizicoles et des intrants ;
  • stocker le carbone par l’utilisation de pratiques agricoles adéquates, l’amélioration de la gestion des pratiques forestières, l’afforestation et la reforestation, l’amélioration des pâtures et la restauration des sols dégradés.


Figure
1: Exemple de système agroforestier en Afrique, source : FAO

Des investissements importants sont nécessaires pour soutenir la transition mondiale vers une agriculture à faible émission de carbone et résiliente au changement climatique. Au-delà des fonds publics, la mobilisation des investisseurs  privés sera essentielle pour atteindre un changement significatif, transformationnel, avec des impacts durables sur toutes les économies[2].

La mise en œuvre des politiques publiques dans le secteur agricole se fait à travers un ensemble d’incitations et de réglementations destinées à influencer les acteurs dans leurs choix stratégiques en matière d’orientation et de transformation des activités de production. A travers le financement du secteur agricole, on dispose ainsi d’un ensemble d’outils pour inciter au changement, promouvoir de nouvelles pratiques agricoles plus durables, moins polluantes, réduire les externalités négatives (pollution de l’eau) ou appuyer les externalités positives (fixation de carbone dans le sol ou la biomasse, biodiversité).

Dans le cadre du changement climatique, il s’agit par exemple de l’accès aux :

  • fonds climat pour les projets publics,
  • taux bonifiés et subventions pour les investissements privés fixateurs de carbone,
  • paiements de services environnementaux aux producteurs pour des pratiques agro-écologiques ou climato-intelligentes ou renforçant la résilience aux chocs climatiques,
  • fonds de garantie ou d’assurance climat, ou encore
  • obligations labellisées « climat ».

Ces outils permettent d’accompagner la création de partenariats public-privé et donc de mettre en place un véritable effet de levier pour des pratiques climato-intelligentes.

Pour s’assurer que les programmes/projets d’investissement public en agriculture et au titre de l’aide au développement, ainsi que les investissements privés, sont identifiés et conçus pour optimiser leur impact en termes d’adaptation et d’atténuation du changement climatique, il faut pouvoir les évaluer sur ces critères. Depuis 2015, cette évaluation ex-ante sur l’impact carbone est devenue un préalable obligatoire à l’approbation des projets d’investissement notamment dans l’agriculture et les forêts.

Grâce aux données de coefficients carbone et aux méthodologies d’analyse du bilan carbone publiées par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), la FAO a pu développer l’outil EX-ACT[3] (Ex-Ante Carbon-balance Tool) dès 2009. Il s’agit d’un système d’évaluation qui fournit des estimations ex-ante de l’impact des projets, programmes et politiques de développement agricole et forestier sur le bilan carbone. Celui-ci se définit comme le bilan net de toutes les émissions de GES, exprimées en équivalent CO2, émises ou séquestrées lors du projet. Il correspond ainsi à la différence entre un scénario « avec projet » et un scénario « sans projet » ou scénario de référence.

Prenons l’exemple du Plan Maroc Vert (PMV), qui illustre parfaitement la convergence entre politique et financement de l’agriculture dans le cadre de politiques « vertes » influant à la fois sur l’atténuation du changement climatique et sur l’adaptation à ses effets. Un zoom sur la filière oléicole y dévoile une stratégie à grande échelle d’expansion et d’intensification de cette filière par l’installation de 440 000 ha de nouvelles plantations d’olivier, la réhabilitation de 300 000 ha de plantations existantes et l’équipement de 136 000 ha de vergers en micro-irrigation.

Dans ce cas, le Crédit Agricole du Maroc (CAM) agit comme intervenant principal car il distribue non seulement le crédit, mais aussi les subventions (350-600 euros/ha pour les nouvelles plantations, 80-100 % du coût d’installation du système d’irrigation…). L’investissement global pour la filière sur la période 2009-2020, au titre de ce partenariat public-privé, s’élève à 2,7 milliards d’euros dont 0,8 milliard financé par l’Etat (33 %).

L’impact de ce programme d’investissement en termes de bilan carbone a été estimé à 61 millions t CO2 séquestrées sur 20 ans, soit en moyenne 3 millions t CO2 d’atténuation par an. L’essentiel provient des nouvelles plantations d’oliviers qui permettent de fixer 56 millions t CO2 et la réhabilitation de plantations existantes à hauteur de 6,7 millions t CO2. Cet impact compense les émissions annuelles de gaz à effet de serre d’un pays comme Madagascar (3,08 millions t CO2/an). 

 


Figure 2 : une oliveraie marocaine[4]

L'adaptation au changement climatique et l'atténuation de ses effets ayant pris une importance majeure dans les priorités des gouvernements, il devient nécessaire de mesurer les performances climat de tout projet d’investissement public en matière d’atténuation des émissions de GES et de capacité d’adaptation au changement climatique. La mobilisation croissante des fonds climatiques dans le cofinancement des investissements publics et privés de développement  conduit ainsi les bailleurs de fonds et les banques à mettre en place progressivement des systèmes de suivi-évaluation des impacts du changement climatique. Cela assure une meilleure orientation des investissements et une concrétisation des avantages attendus de telles actions[5].

Le secteur de l’agriculture, de la forêt et du changement d’affectation des terres peut ainsi contribuer de 20 à 60 % au potentiel d’atténuation des émissions de GES d’ici à 2030. Pour accroître cet objectif, il faut une forte mobilisation des institutions de développement agricole qui financent le secteur et fournissent l’appui technique aux producteurs. Dans le cadre de partenariats public-privé, la transition vers de nouvelles pratiques d'atténuation pourrait demander de nouvelles formes de crédit, de gestion de risque ou mécanismes d'assurance, des fonds ciblés de développement agricole, s’inscrivant comme les outils d’une politique sectorielle incitative comme dans l’exemple du Plan Maroc Vert.

 La COP22 a été une étape clé pour mobiliser des partenariats public-privé dans le secteur agricole africain. En ce sens, l’initiative « Triple A » (« Adaptation de l’Agriculture Africaine ») proposée par le Maroc constitue un premier pas vers la mise en œuvre de mesures conjuguant l’amélioration de la productivité agricole, le stockage du carbone dans le sol et la lutte  contre la sécheresse, afin d’aider le continent le plus touché par les changements climatiques.




 

[1] Bockel, Schiettecatte, Grewer, & Bernoux. (2015). Guide rapide pour l’utilisation de l’outil Ex-Ante Carbon-balance Tool (EX-ACT) pour les secteurs agricoles et forestiers. Roma: FAO IRD World Bank.

[2] Smallridge. (2012). The Role of National Development Banks in Intermediating International Climate Finance to Scale Up Private Sector Investments. Inter-American Development Bank IDB Discussion Paper.

[3] http://www.fao.org/tc/exact/ex-act-home/en/

[4] Source: http://www.plan-it-fez.com/wp-content/uploads/2013/07/olive-trees-1024%C3%97768.jpg

[5] Bockel, Vian, & Torre. (2016). Towards Sustainable Impact Monitoring of Green Agriculture and Forestry Investments by NDBs: adapting MRV Methodology. Roma: AFD FAO.

 

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http://www.fondation-farm.org/zoe.php?s=blogfarm&w=wt&idt=3144 2016-11-28 text/htmlfr
L'intelligence économique au service des filières céréales d'Afrique de l'Ouest Dans les filières agricoles libéralisées, les producteurs, commerçants, exportateurs et transformateurs sont confrontés à une importante volatilité des prix, générant des risques dans leur activité. S’il existe une abondante littérature sur les outils de gestion de ces risques, peu de solutions sont actuellement proposées aux opérateurs des chaînes de valeur en Afrique de l’Ouest.

C’est pour répondre à ce besoin que RONGEAD a créé en 2010 un service d’information et de conseil nommé Nkalo[1]. Ce service, basé sur des outils de l’intelligence économique et organisé en partenariat avec l’entreprise ODA, décrypte les marchés agricoles mondiaux et fournit pour les opérateurs économiques ouest-africains une information adaptée à leurs besoins : pour les producteurs, des SMS simples et clairs permettant de prendre des décisions sur la commercialisation de leurs produits ; pour les commerçants et transformateurs, des bulletins de marché permettant d’affiner leurs stratégies commerciales.

A terme, 10 000 producteurs et productrices recevront des informations sur les marchés des céréales par SMS. 


Ce service est fonctionnel pour des filières particulièrement dynamiques en Afrique de l’Ouest : la noix de cajou, le sésame et le karité (en 2013, ces trois filières représentaient plus de 700 millions d’euros et constituaient une source de revenu pour plus de 800 000 familles). Le service Nkalo est disponible actuellement dans quatre pays : Côte d’Ivoire, Burkina Faso, Mali et Sénégal. Le service, loin d’avoir révélé tout son potentiel, doit s’améliorer en continu, en particulier sur l’accessibilité des informations, l’efficacité des systèmes de diffusion et l’ergonomie des services proposés. Nkalo est actuellement financé par ses utilisateurs (abonnés aux bulletins et SMS) et par la vente d’expertise sur-mesure.

Sur la base de cette expérience, il est apparu opportun de la démultiplier sur le secteur des céréales. L’équipe s’est lancée en juillet 2016 sur ce nouveau défi : appuyer les opérateurs économiques des filières céréalières d’Afrique de l’Ouest en développant une information sur ces marchés. Ce défi vise une amélioration des stratégies de commercialisation et de stockage pour quatre céréales (riz, maïs, mil et sorgho) par le secteur privé en Afrique de l’Ouest, grâce à une meilleure gestion des risques commerciaux.  Pour ce faire, l’équipe est associée au Réseau Ouest-Africain des Céréaliers (ROAC), et cible les Comités Interprofessionnels Céréaliers de 8 pays membres de la CEDEAO (Sénégal, Mali, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Ghana, Togo, Bénin et Niger). Le projet a également pour objet de transférer des outils basés sur l’intelligence économique à des analystes nationaux membres du ROAC, afin d’ancrer l’expertise dans les pays.

Les céréales, une production hautement stratégique

La production céréalière en Afrique de l’Ouest connait une forte croissance - elle a triplé entre 1982 et 2007 - et s’élevait en 2014 à 57,6 millions de tonnes. Cette production couvre 80 % des besoins locaux et deux tiers des céréales locales sont consommés en milieu rural. Le marché africain est globalement libéralisé : les taux de protection à l’importation sont faibles voire inexistants, les interventions publiques sur les stocks représentent moins de 10 % du marché global. Les opérateurs privés sont donc soumis à d’importants risques commerciaux endogènes, tandis que les risques exogènes (achats et ventes publics, distributions alimentaires des institutions « urgentistes », impact des marchés internationaux) sont nombreux et parfois peu transparents ou prévisibles. Il est donc essentiel de développer des outils par et pour les professionnels de ces marchés.

Dans ce contexte, le projet vise à construire une offre d'information et de conseil adaptés aux besoins du secteur céréalier, de développer un réseau d’organismes de stockeurs privés, fédérés par le ROAC et de renforcer l’expertise technique et l’implication des opérateurs dans la gouvernance et la régulation du secteur en Afrique de l’Ouest. Par la production d’informations qualitatives, indépendantes et robustes, le projet vise également à construire des plaidoyers solides pour le développement des filières locales.

Concrètement, le projet produira des bulletins mensuels sur les marchés des céréales, incluant une analyse prospective et des conseils sur les stratégies de commercialisation, se distinguant ainsi des suivis purement statistiques ou descriptifs répondant à d’autres objectifs. Il visera également la diffusion d’informations à destination de plus de 10 000 producteurs via SMS[2]. Le premier bulletin « Les Céréaliers », publié le 31 août en anglais et en français, a été diffusé à plus de 800 professionnels et institutionnels du secteur. L’information a été relayée dans plusieurs réseaux d’informations et les premiers retours sont positifs. La demande d’informations fiables sur ces marchés est forte. Suite aux crises alimentaires de 2008, les ministres de l’Agriculture des pays du G20 avaient suscité la création d’un observatoire mondial des marchés alimentaires stratégiques (blé, riz, maïs, soja), créé en 2011 sous l’égide de la FAO[3]. Nous espérons, avec modestie, que « Les Céréaliers » contribuera à une meilleure analyse stratégique du secteur en Afrique de l’Ouest.


 

[1] Signifie « je suis au courant » en dioula, une langue très utilisée dans le commerce en Afrique de l’Ouest.  

[2] Voir le blog https://roac-wagn.blogspot.fr/ . Via ce blog il est possible de s’inscrire à la liste de diffusion par email ou SMS. De même, vous pouvez donner votre avis permettant d’améliorer les services offerts aux professionnels des filières céréalières.

[3] Voir http://www.amis-outlook.org/home/en/

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http://www.fondation-farm.org/zoe.php?s=blogfarm&w=wt&idt=3129 2016-11-14 text/htmlfr
La grande majorité des pauvres vivent de l’agriculture… et vice-versa Eliminer l’extrême pauvreté d’ici à 2030 : c’est le premier des objectifs de développement durable (ODD) adoptés par l’Organisation des Nations unies. L’ODD n° 10 vise quant à lui à réduire les inégalités entre pays et au sein de chaque pays. Ces deux objectifs sont distincts mais complémentaires, souligne la Banque mondiale dans son rapport Poverty and Shared Prosperity 2016: Taking on Inequality, rendu public début octobre. Son message est clair : si les taux de croissance économique d’ici à 2030 restent aux niveaux observés durant la dernière décennie, il faudra réduire fortement les inégalités de revenu pour éradiquer l’extrême pauvreté, qui atteignait encore 11 % (41 % en Afrique subsaharienne) en 2013.



Mais qui sont les pauvres ? Un autre rapport de la Banque mondiale, publié simultanément, livre une moisson d’informations[1]. Une équipe de chercheurs a passé au peigne fin les statistiques disponibles pour 89 pays qui regroupent 84 % de la population des pays en développement. Dans l’échantillon étudié, 12,5 % des habitants, en 2013, vivaient en moyenne avec moins de 1,90 dollar par jour et tombaient donc sous le seuil de l’extrême pauvreté. Près de 20 %, ayant un pouvoir d’achat compris entre 1,90 et 3,10 dollars par jour, souffraient en outre de pauvreté « modérée »[2]. Soit un taux global de pauvreté, extrême et modérée, de 32 %.

La pauvreté touche « de manière disproportionnée » le milieu rural, notent les auteurs de l’étude. Environ 46 % des ruraux vivent avec moins de 3,10 dollars par jour, contre 16 % des urbains. Cela tient au fait  que la majeure partie des ruraux travaillent dans l’agriculture et que la moitié des actifs agricoles sont pauvres, contre 16 % pour les personnes employées hors de l’agriculture[3].

On peut regarder les choses d’une autre façon : 57 % des pauvres (et 65 % des extrêmement pauvres) travaillent dans l’agriculture. Ce ratio varie sensiblement selon les régions ; il est particulièrement élevé en Afrique subsaharienne[4]. 

Ces observations sont lourdes de conséquences pour les politiques publiques. Le rapport Poverty and Shared Prosperity 2016 avance des solutions transversales, consistant essentiellement à mener des politiques sociales ambitieuses (éducation, santé, aides directes aux plus démunis) et améliorer les infrastructures rurales (routes, électrification). Mais il ne discute pratiquement pas de mesures sectorielles. Or, si deux tiers des personnes extrêmement pauvres vivent de l’agriculture, la priorité des Etats et des bailleurs, pour atteindre l’ODD n° 1, devrait être d’améliorer le revenu des actifs concernés. Comment ? D’abord en augmentant la productivité de l’agriculture, comme le recommande la Banque mondiale dans un troisième document, publié à peu près au même moment[5]. Mais aussi en créant des emplois non agricoles dans les zones rurales, pour permettre aux petits agriculteurs de diversifier leurs sources de revenu et pour offrir une alternative à ceux qui ne vivent pas décemment de la production agricole. Les industries et services d’amont et d’aval de l’agriculture (transformation, agrofourniture, mécanisation…) constituent, de ce point de vue, des gisements d’emplois encore largement sous-exploités.    

En outre, si le taux de pauvreté est en moyenne trois fois plus grand parmi les actifs agricoles qu’au sein des urbains (et même quatre fois plus élevé si l’on considère l’extrême pauvreté), les politiques mises en œuvre dans le secteur agricole peuvent contribuer fortement à réduire les inégalités, donc à atteindre l’ODD n° 10. C’est bien ce qui s’est passé dans les pays développés qui ont appliqué, historiquement, de vigoureuses politiques agricoles.

Ce n’est donc pas seulement parce qu’elle conditionne la sécurité alimentaire et joue un rôle crucial en matière de changement climatique qu’il est justifié de soutenir l’agriculture et d’y investir massivement. Le secteur agricole est le vecteur potentiel d’énormes progrès sociaux, en termes de réduction de la pauvreté et des inégalités et, si l’on raisonne au niveau des filières agroalimentaires, sur le plan de la création d’emplois, thème du colloque annuel de la fondation FARM qui se tiendra le 8 décembre à l’OCDE. La Banque mondiale le soulignait déjà il y a près de dix ans, dans un rapport qui a fait date[6]. Ses dernières analyses confirment ce diagnostic et plaident pour un effort accru des gouvernements et des bailleurs en faveur de l’agriculture et, plus largement, du monde rural.  



 

[1] Who Are the Poor in the Developing World?, Policy Research Working Paper 7844, World Bank Group, October 2016. 

[2] Les seuils de pauvreté sont calculés en dollars en parité de pouvoir d’achat 2011.

[3] 19,8 % des personnes qui travaillent dans l’agriculture sont en situation d’extrême pauvreté, contre 4,6 % pour les personnes employées hors de l’agriculture. En outre, 29,8 % des actifs agricoles sont modérément pauvres, contre 11,8 % des personnes employées hors de l’agriculture.   

[4] Globalement, 65 % des personnes extrêmement pauvres et 52 % des personnes modérément pauvres travaillent dans l’agriculture. En Afrique subsaharienne, les pourcentages correspondants sont respectivement de 76 % et 66 %. Le taux moyen de pauvreté (extrême et modérée) de 57 % au niveau mondial a été calculé par FARM d’après les données de la Banque mondiale.

[5] Africa’s Pulse, octobre 2016, volume 14, Groupe de la Banque mondiale. Voir la section 3 : « Renforcer la productivité agricole pour réduire la pauvreté ». Ce chapitre reprend notamment les conclusions du rapport Obtenir de meilleurs résultats : priorités en matière de dépenses publiques pour les gains de productivité de l’’agriculture africaine, publié par la Banque mondiale le 17 octobre.   

[6] L’Agriculture au service du développement, Rapport sur le développement dans le monde 2008, Banque mondiale, juillet 2007. 

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http://www.fondation-farm.org/zoe.php?s=blogfarm&w=wt&idt=3117 2016-10-26 text/htmlfr
Des raisons d’être optimiste pour les économies agricoles subsahariennes Un ralentissement généralisé de l’Afrique subsaharienne ? Plutôt une divergence entre les économies

Les indicateurs macroéconomiques des pays africains sont en berne et avec eux, l’optimisme portant sur le continent africain qui prévalait depuis la décennie 2000.[1] Symbole des « lions africains », l’Afrique du Sud peine en 2016 à sortir de la stagnation alors que le Nigéria devrait être en forte récession. La conjoncture extérieure est peu porteuse : 1) le cours de la plupart des matières premières exportées est très en dessous des niveaux d’avant mi-2014 ; 2) la locomotive de la demande chinoise décélère ; 3) la politique monétaire américaine, orientée vers une augmentation du taux d’intérêt directeur, conduit à un surenchérissement du dollar et rend plus coûteux l’endettement en devises.

Face à ces éléments adverses, il faut néanmoins faire preuve de discernement car tous les pays africains n’ont pas la même vulnérabilité. Les structures économiques des pays sont plus diversifiées qu’elles ne l’étaient dans les années 1980 et 1990, « décennies perdues du développement ». Les services sont aujourd’hui le cœur de l’activité dans les économies subsahariennes : ils représentent plus de 50 % du PIB dans la majorité des pays de la zone. Et puisque les services sont le secteur majoritaire dans la plupart des économies subsahariennes, la distinction entre les types d’économies se fait plus sur leur positionnement sur les chaînes de valeur mondiales que sur leur structure sectorielle. Le panier des exportations est donc le meilleur indicateur de positionnement d’un pays sur les chaînes de valeur. Se distinguent ainsi trois groupes : les pays exportateurs de matières minérales et fossiles (Angola, Gabon, Mozambique, Nigeria, RDC, Zambie), les pays exportateurs de matières d’origine agricole (Kenya, Ethiopie, Côte d’Ivoire) et les pays exportant les deux types de produits (Ghana).

Horticulture en Ethiopie

Les pays les plus touchés par les éléments externes adverses sont avant tout les pays pétroliers et miniers. Les difficultés du Nigeria sont symptomatiques de celles de nombreux pays africains. En 2013, le pays affichait un excédent commercial de 8 % du PIB, une croissance de 5,4 % et un déficit public de -2,3 % du PIB. En 2016, son solde commercial devrait être déficitaire, l’activité en récession (-2 % estimé en 2016), et sa devise, le naira, a perdu 50 % de sa valeur dans les deux mois suivant la libéralisation du régime de change en juin 2016.

Gare cependant à une généralisation trop hâtive, car tous les pays africains ne sont pas concernés par ces chocs. D’autres économies font preuve d’une forte résistance à la conjoncture extérieure morose : les économies exportatrices de matières agricoles (et importatrices nettes de pétrole) d’Afrique de l’Ouest francophone et d’Afrique de l’Est. Le prix des produits agricoles a moins diminué que le prix des matières fossiles et minérales : le cacao, le thé et le café dénotent par des cours relativement stables depuis la mi-2014. Enfin, les effets d’entraînement sur l’économie nationale sont moins élevés pour les matières renouvelables que pour les matières fossiles et minérales. La fiscalité des pays pétroliers et miniers est plus volatile et dépendante des cours des matières exportées et leurs exportations sont beaucoup plus concentrées.

Par conséquent, comme le révèle le graphique ci-dessous, les économies en nette décélération sont avant tout les pays miniers et pétroliers, alors que les perspectives sont bonnes pour les économies agricoles.

Les moteurs internes, consommation et investissement, assurent la stabilité de la croissance à moyen terme

Une analyse de la demande agrégée des économies agricoles permet de déceler le principal  moteur de ces pays : la consommation des ménages. Ce n’est pas le client étranger consommant des produits d’origine africaine qui tire la croissance économique mais la consommation locale. L’Afrique de l’Est est, par exemple, assez peu extravertie : les exportations représentent à peine plus de 16 % du PIB, ce qui limite de fait l’exposition à la conjoncture internationale. La croissance est-africaine est à ce titre majoritairement autoentretenue par la consommation des ménages et l’investissement public (cf. graphique suivant).

La dynamique est similaire à l’échelle subsaharienne. Si le PIB régional a plus que doublé entre 2000 et 2014 (+105 %), près des trois quarts de cette hausse proviennent de la consommation des ménages (+75 %). A l’échelle du temps long, la forte croissance démographique couplée à une lente mais réelle sortie de la pauvreté des populations devraient pérenniser ce dynamisme de la consommation.

Enfin, le second moteur de la demande des économies agricoles est l’investissement. A titre d’illustration, le taux d’investissement sénégalais (27 % du PIB en 2015 selon la Banque mondiale) est à un plus haut historique. En Ethiopie, ce taux est passé de 32 % en 2011 à 39 % en 2015, des niveaux se rapprochant de ceux de la Chine. Le manque d’infrastructures de transport et une fourniture limitée d’énergie ont longtemps constitué des goulots d’étranglement pour les productions nationales. Aujourd’hui, les investissements promus par les autorités vont donc dans le sens d’une dynamique clairement positive, aussi bien pour répondre à la demande locale que pour favoriser l’exportation.

De l’industrie d’exportation à l’industrie locale : l’exemple de l’horticulture en Ethiopie

Se basant sur ses avantages comparatifs (une main d’œuvre importante, une proximité géographique avec le marché européen) et sur le poids de son secteur agricole (38 % du PIB), le gouvernement éthiopien a entamé une vigoureuse politique d’industrialisation durant les années 2000. Un des premiers succès de cette politique volontariste menée par le gouvernement est le développement rapide du secteur horticole. En dix ans, l’Ethiopie est passé du statut de petit exportateur horticole (34 millions de dollars d’exportations en 2005) au statut de cinquième exportateur mondial (417 millions de dollars en 2015).

Cette réussite est le résultat d’une politique sectorielle volontariste, avec la mise en place de facilités d’importations de biens d’équipement, des exemptions d’impôt et la construction d’infrastructures dédiées. Cette politique a permis de développer une industrie avec une valeur ajoutée certes modérée, mais qui a de fortes externalités positives. Le développement progressif  de l’industrie d’exportation à partir des matières premières produites localement permet de surmonter l’étroitesse du marché local. Aujourd’hui, le marché éthiopien est devenu lui-même attractif pour les entreprises, en témoigne l’ouverture d’une ligne d’assemblage à destination du marché local par le constructeur automobile Peugeot en juillet 2016.



 

[1] Selon la Banque mondiale, après avoir chuté à 3 % en 2015, la croissance économique en Afrique subsaharienne devrait atteindre 1,6 % en 2016, son taux le plus bas depuis plus de vingt ans (World Bank Group. 2016. Africa’s Pulse, No 14, October 2016, World Bank, Washington, DC).
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Mais pourquoi donc produire du lait fermier en Côte d'Ivoire ? A l’heure où l’Europe cherche à réduire sa production laitière et où les exportations de lait en poudre des pays développés inondent les marchés mondiaux,  des fermes laitières en Afrique croient en leur développement malgré les difficultés liées notamment à la concurrence internationale. Visite chez l’une d’entre elles, à Bingerville, Côte d’Ivoire.

On part visiter une ferme, alors on s’attend à quitter le béton, direction la campagne… Mais on ne quitte pas vraiment la ville car Bingerville est maintenant reliée à Abidjan du fait de l’urbanisation galopante. En passant à travers une succession de lotissements, on arrive enfin dans un petit havre de paix (toutefois entouré de nouvelles constructions en plein travaux annonçant un futur voisinage très proche). Les vaches sont belles et imposantes dans les prés, les petits veaux se reposent sagement dans leur parc, l’herbe des mangeoires est grasse. Nous sommes chez Nouvelle Normandia, une ferme laitière qui existe depuis vingt ans.

Les vaches laitières proviennent de quatre races (Holstein, Montbéliard, Abondance, Normande) croisées avec la race locale.


À l’origine, Normandia était une entreprise de production et de transformation de lait créée par la famille Sanson venue tenter un pari un peu fou : importer des races françaises et les croiser avec les races locales[1], vendre le lait et les produits transformés localement. Rachetée en 2005 par Charles Emmanuel Yace, PDG d’EXAT, elle devient alors Nouvelle Normandia.

A Bingerville, ce sont aujourd’hui 100 têtes de bétail dont 50 laitières (une trentaine en production) qui fournissent chaque jour 500 litres de lait. Docteur Kalidou Ba, le directeur, ne cache pas les difficultés rencontrées avant que le cheptel ne produise entre 18 et 20 litres de lait par jour pendant 10 mois (alors que la production journalière d’une vache d’un élevage traditionnel, en Côte d’Ivoire, est en moyenne de 0,8 à 0,9 litre avec au maximum 180 litres annuels par vache). Le succès est arrivé grâce à un effort soutenu sur la génétique, l’amélioration de la nutrition des vaches et une surveillance accrue de la santé du bétail. La ferme produit aujourd’hui du lait pasteurisé, du fromage blanc, des yaourts (1 600 sont fabriqués et écoulés par jour), du lait caillé, de la crème fraîche et de la tomme, nommée « le Bingé ».

La demande est bien présente, elle augmente deux fois plus vite que l’offre

La distribution des produits est bien rodée, une partie en supermarché, livrée par le véhicule réfrigéré et une partie dans les magasins Le Terroir, auxquelles s’ajoute  la vente directe aux particuliers.

Circuits courts : les magasins Le Terroir (une quinzaine dans l’agglomération d’Abidjan) commercialisent uniquement les produits laitiers de Nouvelle Normandia et les produits de la boucherie et charcuterie de Sics (Société Internationale de Charcuterie et de Salaison). Les deux entités et Le Terroir appartiennent à EXAT, groupe familial qui a choisi d’intégrer son activité.


Le marché est donc là et la demande en lait fermier se fait croissante, indique Docteur Ba. Ainsi Nouvelle Normandia souhaite s’étoffer et recherche des partenaires. Des chiffres sont avancés : parvenir à produire 10 000 litres de lait par jour ; soit multiplier par 20 le cheptel actuel. Mais pour cela il faudra s’agrandir, ce qui suppose de composer avec la ville qui avance. La pression foncière devra certainement obliger la ferme à se délocaliser.

Le lait fermier, un marché de niche ?

Le continent africain produit 5 % du lait de vache mondial soit 33 millions de tonnes (en 2012). La Côte d’Ivoire produirait environ 31 000 tonnes de lait (chiffres de 2011) soit 15 % de la consommation totale estimée à 200 000 tonnes. La part de poudre de lait importée reste donc très majoritaire.

D’après l’analyse de l’OCDE-FAO 2012-2021[2], la demande en produits laitiers a augmenté en Afrique de 22 % de 2006 à 2012. Et les besoins augmentent deux fois plus vite que l’offre. L’arrêt des quotas de production de lait en Europe en 2015 favorise donc le flux de lait en poudre sur le continent africain, tout comme en Inde ou en Chine où les consommateurs chinois n’ont plus confiance dans le lait local depuis le scandale, en 2008, du lait contenant de la mélamine. Les industriels européens développent maintenant une politique d’installation durable sur le continent africain avec la vive intention de transformer du lait collecté ou/et du lait en poudre.

Localement, la production du lait se heurte à de multiples barrières dont la première est la concurrence avec le lait en poudre importé qui bénéficie d’un bas niveau de taxation[3].  Ce sont aussi les pouvoirs publics qui pourraient développant la production de lait soit en imposant des barrières tarifaires régionales à l’importation du lait en poudre, soit en diminuant la TVA sur les produits laitiers locaux. Mais surtout en favorisant la production laitière tant au niveau des installations, des moyens de conservation et de collecte,  et en favorisant la recherche en génétique. En Côte d’Ivoire, une nouvelle réglementation, datée du 11 mars 2016, qui limite à trois mois au lieu de huit mois la date limite de consommation après fabrication des produits alimentaires, a récemment bousculé le landerneau. En effet, la solution pour se conformer à cette réglementation est d’implanter des laiteries directement sur le sol ivoirien. C’est déjà le cas pour Eurolait, qui produit du lait UHT à base de poudre de lait sous licence Candia, du groupe Sodiaal.

Trouver la bonne dose entre lait local et poudre de lait

Si la motivation est là, tant au niveau des grands groupes que des petites laiteries et à l’échelle des  gouvernements, soucieux notamment de réduire les déficits commerciaux, des choix stratégiques restent à engager. La laiterie du Berger, au Sénégal, incorpore dorénavant du lait en poudre pour répondre à la demande, tout en continuant à se fournir auprès de 800 éleveurs locaux. Car la difficulté d’approvisionnement (faibles rendements en lait, carences des transports…) provoque immanquablement une non-compétitivité avec le lait en poudre importé[4]. De fait, la grande majorité des laiteries qui collectent du lait incorporent du lait en poudre.

Selon une étude récente[5], les consommateurs perdent ainsi peu à peu le goût du « vrai lait ». C’est peut-être pour apporter une réponse qu’à Bingerville, la ferme ne dit jamais non aux nombreuses sollicitations de visites de la ferme par des écoles, des touristes et des officiels. Le consommateur, s’il demande haut et fort plus de produits fermiers, pourra aussi peser dans les choix d’investissements.



 


[1]
« Produire du Camembert à Abidjan », Marie-José Neveu Tafforeau, Réussir lait/élevage, novembre 1999.

[2] « Le commerce laitier entre l’UE et l’Afrique évolue : réponses des entreprises européennes des quotas de production de lait », Agritrade, septembre 2014.

[3] Dans la zone UEMOA, le tarif extérieur commun est de 5 % pour le lait en poudre et 20 % pour les produits transformés comme les yaourts ou le beurre.

[4] « La Laiterie du Berger en quête d’identité », Marion Douet, Jeune Afrique, août 2016.

[5] « Comment développer la filière du lait local », Claire Stam, Défis Sud, mars/avril 2016.

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http://www.fondation-farm.org/zoe.php?s=blogfarm&w=wt&idt=3091 2016-10-03 text/htmlfr
Comment améliorer l’offre semencière en Afrique de l’Ouest et du Centre ?

Cette question a fait l’objet d’un forum électronique et d’un atelier de travail organisés par la fondation FARM et le Centre ouest et centre africain pour la recherche et le développement agricoles (CORAF/WECARD), respectivement en mars-avril 2015 et juillet 2016. Les recommandations issues de ces réflexions ne sont pas encore publiées, mais quelques pistes d’action se dégagent.

Malgré la mondialisation croissante des échanges et des régimes alimentaires, il est important de distinguer la spécificité du contexte et des systèmes agraires africains, comparés à ceux des pays émergents ou développés. Le faible pouvoir d’achat des agriculteurs, le manque de connaissances des systèmes de production paysans par les acteurs des filières semencières et les capacités réduites des services publics (notamment en matière de recherche, de certification et de contrôle) imposent de  réorienter le modèle de production semencière.

Du fait, en particulier, de la prédominance des petits producteurs familiaux, de l’extrême diversité des conditions du milieu,  l’élément clé de ce changement est la prise en compte fine des systèmes de production paysans dans la sélection variétale, grâce à la recherche participative. En effet, au-delà du potentiel de rendement, la qualité d’une variété se mesure par sa capacité à accroître la production au moindre coût (c’est-à-dire à optimiser la valeur ajoutée nette[1]) et par son adaptation à un contexte socio-économique (itinéraire technique des systèmes de culture, valeur nutritionnelle des produits, utilisation, etc.) et pédoclimatique (climat, ensoleillement, pression des ravageurs, texture des sols, nutrition minérale, etc.) spécifique. Les critères de sélection des variétés doivent être établis par la recherche, en étroite concertation avec les communautés paysannes à travers des organisations de producteurs agricoles (OP) structurées. Ce modèle de recherche participative a par exemple été suivi, au cours des années 2000, entre deux organismes de recherche (le CIRAD[2] et l’INERA[3]) et une OP burkinabaise (l’UGCPA-BM[4], partenaire de la fondation FARM depuis 2008) pour la sélection de nouvelles variétés de sorgho.

En ce sens, il est nécessaire que les pouvoirs publics contribuent au renforcement des capacités et des responsabilités des OP au sein des filières agricoles, notamment sur le volet semences (sélection, formation/conseil, production, stockage de proximité, emballage, certification, commercialisation). Cela permettrait de mettre en place des subventions sur les semences plus cohérentes (subventions monétaires plutôt qu’en nature afin de donner la possibilité au producteur d’acheter la variété de son choix, versées directement à l’agriculteur ou transitant par les OP) et ce dans le cadre d’une politique agricole systémique, visant à créer un environnement économique plus stable pour les producteurs, grâce notamment à des protections douanières, des assurances contre les aléas climatiques et des dispositifs de gestion des risques de prix.

Pour organiser les filières semencières dans le but de favoriser leur efficience et leur efficacité, il serait également utile de créer ou renforcer :

- des plateformes d’échange et d’innovation régionales intégrant des informations relatives aux variétés disponibles (catalogue recensant les lieux de production, les itinéraires techniques, les types de sols, etc.), aux marchés, aux aspects règlementaires et aux politiques de soutien ;
- des cadres de concertation multi-acteurs nationaux (comme celui existant déjà au Ghana) au niveau des interprofessions, associant représentants des producteurs, de la recherche, des entreprises semencières, des institutions financières et des organismes publics. Ceci permettrait de dresser le  bilan offre/demande des semences (production, stocks, échanges, taux d’utilisation, etc.) pour la saison écoulée et de préparer la campagne suivante ;
- des banques de semences pouvant conserver l’ensemble des variétés commercialisées (paysannes et industrielles) afin de disposer d’une palette la plus large possible en cas de crise (sécheresse, inondations, conflits, etc.) et pour la sélection de nouvelles variétés à partir de celles présentant des caractères jugés pertinents. Il est important que ces variétés soient à la disposition des producteurs et parfaitement référencées.    

Un fonctionnement efficient des filières semencières requiert un accompagnement public performant en matière règlementaire, de certification et de traçabilité. Même s’ils existent sur le papier, les certificats d’obtention variétale (COV) peinent à trouver leur place en Afrique, faute de moyens financiers et humains suffisants. C’est regrettable, car outre qu’ils protègent les détenteurs de variétés, ces certificats ont le mérite, à la différence des brevets, de permettre la libre utilisation des ressources génétiques pour la création de nouvelles variétés et de laisser la possibilité aux producteurs de ressemer (semences de ferme).

Par ailleurs, afin d’augmenter la sécurité alimentaire, la résilience des systèmes de production face aux changements climatiques et la diversité des régimes alimentaires, il importe de ne pas laisser des semences « orphelines », c’est-à-dire sans effort concerté d’amélioration génétique. Outre les céréales les plus communes (maïs, riz) et les plantations pérennes (cacao, hévéa, palmier à huile), les espèces traditionnelles africaines (sorgho, manioc, mil, taro, fonio, niébé, etc.) devraient elles aussi bénéficier de l’attention des chercheurs.



 

[1] Celle-ci exprime la création de richesse du système de production et se mesure par le produit brut dont on déduit la valeur des biens et services partiellement (dépréciation de capital fixe) et totalement consommés (consommations intermédiaires) dans le processus de production.  

[2] CIRAD : Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement. 

[3] INERA : Institut de l’environnement et de recherche agricole du Burkina Faso.

[4] UGCPA-BM : Union des groupements pour la commercialisation des produits agricoles de la Boucle du Mouhoun. 

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http://www.fondation-farm.org/zoe.php?s=blogfarm&w=wt&idt=3080 2016-09-13 text/htmlfr
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http://www.fondation-farm.org/zoe.php?s=blogfarm&w=wt&idt=1329 2016-07-25 text/htmlfr
Comment l’agriculture peut-elle répondre à l’arrivée massive de jeunes Sénégalais sur le marché du travail ? [1]. Au Sénégal, le phénomène a connu un écho particulier du fait de la détermination des jeunes à rejoindre l’Europe (« Barça ou Barsakh »[2]), souvent avec la bénédiction de leurs parents. Pour juguler le phénomène, le gouvernement du Sénégal, avec l’appui financier de l’Espagne et de la France, avait proposé un Plan de retour vers l’agriculture (REVA).

En réalité, la crise migratoire n’est que le révélateur d’un problème plus délicat : chaque année, environ 300 000 nouveaux actifs arrivent sur le marché du travail alors que les structures économiques peinent à créer des opportunités d’emplois pouvant absorber ces flux. La population sénégalaise (13,5 millions d’habitants en 2013) est caractérisée par sa jeunesse, la moitié de la population étant âgée de moins de 18 ans, et un taux d’accroissement annuel moyen de 2,7 %, encore élevé.

Comme dans les autres pays d’Afrique, les réponses de l’Etat ont souvent consisté à créer des agences et des fonds de promotion de l’emploi des jeunes et à soutenir l’apprentissage. Partout, les résultats de ces initiatives ont été généralement décevants, mettant en exergue le décalage entre les stratégies proposées et la réalité des structures économiques. De plus, ces initiatives ont souvent peu pris en compte les besoins des jeunes ruraux, se concentrant davantage sur la situation des jeunes diplômés plus visibles et mieux organisés.

Récemment, de nouvelles orientations ont émergé, considérant l’agriculture comme la solution idéale. Au Sénégal, d’importants moyens financiers ont été déployés dans le cadre des projets de l’Agence nationale d’insertion et de développement agricole (ANIDA, ex Plan REVA) et du Programme des domaines agricoles communautaires (PRODAC). Il reste à évaluer rigoureusement ces expériences, en particulier leur efficience et leur efficacité. En plus de comparer le niveau  d’engagement financier avec le nombre d’emplois créés, il faudrait aussi interroger la viabilité et la durabilité de ces modèles. Le coût approximatif du PRODAC est de 100 milliards FCFA sur cinq ans[3].

Entre 2008 et 2010, l’Agence nationale du Plan de retour vers l’agriculture (AN-REVA), devenue l’ANIDA en 2012, a mobilisé 10,199 milliards FCFA, dont 7,156 milliards provenant des partenaires techniques et financiers et 3,043 milliards du budget de l’Etat. Le fonctionnement représente 15 % de ce financement. Le budget cumulé de 2011 et 2012 s’élève à 8,423 milliards. Au début de l’année 2016, le directeur général de l’ANIDA a indiqué que sa structure a réalisé, entre 2008 et 2015, 79 fermes villageoises et familiales dans lesquelles travaillent 10 000 jeunes agriculteurs sénégalais, pour un budget d’environ 17 milliards FCFA.

Conditions requises pour que l’agriculture absorbe une bonne partie des nouveaux actifs

La transformation structurelle de l’agriculture est une condition préalable pour accroître la productivité du travail et le niveau des revenus. Elle suppose des investissements conséquents dans la recherche, le conseil agricole, la mécanisation, la disponibilité d’intrants de qualité (semences et engrais), le bon fonctionnement des marchés d’intrants et de produits avec des incitations appropriées et un crédit adapté.  Elle doit s’insérer dans une stratégie globale de développement des entreprises et des services le long des chaînes de valeur. 

En développant un tissu de petites entreprises adossées à des chaînes de valeur porteuses, celles-ci vont constituer un réservoir d’emplois pour des jeunes formés. L’exemple de la filière du riz irrigué au Sénégal est assez illustratif. Dans la vallée du fleuve Sénégal, il existe 458 décortiqueuses privées qui transforment près de 77 % du riz paddy (c’est-à-dire un riz non décortiqué, qui a conservé sa balle)  produit dans la vallée. En même temps, 28 rizeries ou mini-rizeries fonctionnelles proposent un riz de qualité, apprécié des consommateurs urbains. Une politique agricole et industrielle qui se préoccupe de création d’emplois devrait proposer des stratégies spécifiques d’appui à ces petites entreprises afin de les faire évoluer vers des standards de qualité et accompagner celles qui sont capables de grandir[4]. Malheureusement, les options politiques sont souvent plus favorables à l’investissement privé étranger à grande échelle[5] et  ne sont pas forcément créatrices d’emplois.

Par ailleurs, le développement de la chaîne de valeur du riz irrigué, avec les investissements publics et privés dans les aménagements et la mécanisation, ouvre la voie à l’émergence de petites et moyennes entreprises de prestations de services et des métiers qui en découlent : services d’entretien et de maintenance, gestion, logistique, conduite d’engins… Une politique réfléchie de formation professionnelle ciblant les jeunes et intégrée à la politique agro-industrielle de développement de la chaîne de valeur permettra de réaliser un saut qualitatif durable.

On le voit, l’enjeu fondamental est de repérer les filières porteuses, d’y investir de façon massive et ciblée, en privilégiant la connexion des agricultures familiales au marché par le biais du développement de petites entreprises, en amont comme en aval de la production. Il est donc nécessaire de repenser la politique agricole, notamment son volet création d’emplois, en valorisant des initiatives qui connectent les systèmes de production et l’organisation sociale et qui puissent trouver leur rythme de croisière et se développer comme de véritables entrepreneurs agricoles.

Enfin, la politique foncière est un aspect fondamental à prendre en compte, dans la mesure où les jeunes rencontrent souvent de fortes contraintes d’accès à la ressource. Une étude récente de l’IPAR[6] a montré que la croissance démographique et l’émiettement du patrimoine foncier dû à l’héritage freinent beaucoup de jeunes dans leur désir d’engager des activités agricoles lucratives. Pourtant, dans le delta du fleuve Sénégal, la mobilité relative du foncier par la location ou la vente de terres (transactions illicites au regard de la loi)  facilite l’accès des jeunes au foncier, se traduisant ainsi par leur plus grande implication dans la production agricole. La Loi sur le domaine national interdit toute vente ou location de terres. En fait, sur les terres agricoles sous juridiction du domaine national, les producteurs n’ont qu’un droit d’usage et ne peuvent donc aliéner ces terres. Seul le conseil rural a la prérogative d’affecter ou de désaffecter les terres du domaine national. Cependant, dans la pratique, il existe de nombreuses transactions sur le foncier, surtout dans les zones où il y a une forte pression sur la terre.

Des opportunités à capter et à soutenir

Aujourd’hui le monde rural représente 55% de la population sénégalaise, mais la société s’urbanise progressivement. Cette tendance et les évolutions inéluctables qu’elle engendre (changement de modes de consommation, hausse du niveau de vie) constituent des opportunités intéressantes si cette demande économique est connectée à une offre agroalimentaire nationale et locale. Ainsi, une politique de décentralisation intelligente, qui appuierait le développement des villes secondaires, offrirait  de nouveaux débouchés à une agriculture familiale de type commerciale, renforçant ainsi son rôle de pourvoyeur d’emplois viables et rémunérateurs pour les jeunes. Si l’Etat prenait la résolution de développer de nouveaux pôles régionaux, en dehors de Dakar, en les dotant d’infrastructures et de ressources et en leur permettant une gestion décentralisée de ces ressources, ces pôles secondaires constitueraient un débouché naturel pour une agriculture en transformation connectée au marché local. Outre les maillons aval des chaînes de valeur agricoles, les activités non agricoles peuvent constituer une source d’emplois non négligeable pour les jeunes. Dans la situation actuelle, la plupart des villes secondaires sont dépourvues de tout et ne peuvent offrir aucune alternative aux jeunes, obligés de partir à Dakar ou en Europe.

[1] Hathie I. (2014), Youth employment: a potential destabilizing force in Senegal?, Southern Voice, Africa Up Close blog series, 28 April 2014.

[2] « Barcelone ou la mort »

[3]100 FCA = 0,1524 euro

[4] Dans la vallée du fleuve Sénégal, de petites entreprises de décorticage ont pu évoluer pour devenir de grandes entreprises offrant de multiples services (rizerie, prestations pour le labour et la moisson). On peut citer l’entreprise Coumba Nor Thiam, le GIE Naxadi Deret à Thiagar et le GIE Mbodj et frères à Rosso.

[5] L’entreprise CASL est en train de construire à Ross Béthio (St-Louis) une rizerie d’une capacité de 100 000 tonnes par an.

[6] Hathie I., Wade I., Ba S., Niang M., Niang A., Sow M.K., Ndione Y., Ba C.O. (2015), Emploi des Jeunes et migrations en Afrique de l’Ouest, rapport final Sénégal. 

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Vent de jeunesse sur l’entrepreneuriat africain Ils sont jeunes, audacieux, ils se lancent… Ces entrepreneurs représentent cette nouvelle génération, pleine de ressources et d’idées qui pourrait bousculer positivement l’environnement entrepreneurial africain. Très médiatisés, invités de nombreux colloques, ne sont-ils pas pourtant qu’une petite minorité qui cache toujours le sous-emploi chronique des jeunes en Afrique ?

Et si la boisson la plus consommée au monde devenait africaine ? Tel est le slogan (et sans doute l'ambition) des fondateurs de Bana-Bana[1], entreprise de production et distribution de jus de fruits fabriqués au Sénégal. Il faut aller dans le 18ème arrondissement de Paris pour rencontrer Youssouf et Mamadou Fofana, 55 ans à eux deux. Ces derniers viennent d’ouvrir leur boutique, Les oiseaux migrateurs, qui rassemble leurs premiers projets : Bana-Bana (distribution de Bissap dans un premier temps) et Maison Château rouge (ligne de vêtements en wax). Car c’est bien un projet global dans lequel ils se lancent, un projet visant à faire connaître les possibilités du continent africain en les « marketant » correctement. Pour Bana-Bana, le bissap est entièrement fabriqué et embouteillé au Sénégal, en partenariat avec Esteval, dans une usine qui emploie une dizaine de personnes, l’approvisionnement en hibiscus se faisant auprès de 800 femmes de la région de Thiès et Kaolack. Bana-Bana connaît un franc succès notamment par la vente à travers des évènements parisiens, ce qui amène les créateurs à se poser la question de l'augmentation de leur capacité de production.


Etiquetage du jus de bissap au Sénégal (Crédit photo : Bana-Bana)

Isolée, cette initiative ? Non. Il n’y a qu’à parcourir la presse.

Avec la population la plus jeune du monde, le réservoir d’entrepreneurs en puissance est particulièrement important sur le continent africain. Dans un rapport récent de l’OCDE[2], la population africaine est estimée à 1,2 milliard en 2016, avec une prévision à 1,7 en 2030 et 2,5 en 2050, soit un quart de la population mondiale. La jeunesse africaine représente plus de 60 % de cette population et les 15-24 ans sont déjà plus de 200 millions aujourd’hui. Dans vingt ans, ils seront 350 millions. D’après la dernière enquête Ipsos Africap axée particulièrement sur la jeunesse en Afrique, les 15-24 ans aspirent à « s’instruire, travailler, consommer, se divertir, bénéficier de l’électricité et d’internet à volonté », comme le mentionne Florence de Bigault dans une interview donnée au Point Afrique. Mais l’enquête (menée auprès de 1 816 répondants) a montré aussi que cette jeunesse n’attend rien des gouvernements et préfère dessiner son avenir par elle-même à travers l’entrepreneuriat et l’innovation. Le 13 juin dernier, lors de la 5ème conférence de l’African Business Lawyers' Club, à Paris, Ndidi Okonkwo Nwuneli, fondatrice d’AACE Foods, au Nigéria, insistait sur le fait que l’Etat devait laisser les entreprises se monter, sans proposer des appuis ponctuels qui sont sources de distorsion et sont in fine dangereux lorsqu’ils disparaissent. CQFD.

Alors la recette serait de laisser les jeunes se lancer dans l’entrepreneuriat… Mais est-ce aussi simple que cela ? Pas tout à fait, car le financement est aussi le nerf de la guerre. Des solutions existent, comme en témoigne Aïssata Diakité, fondatrice à tout juste 27 ans de ZABBAN Holding.

Aïssata Diakité fait partie de cette jeunesse audacieuse. Née au Mali, elle part faire des études supérieures en France en agrobusiness et là, le déclic se produit : l’envie d’entreprendre pousse cette jeune femme sur le chemin de la création. Son entreprise de conseils, de production et de commercialisation de jus de fruit nutritionnel au Mali sera lancée en juillet 2016. Son credo est d’oser, de s’entourer de conseillers - notamment de Gyin (cf. plus bas) et d’Entrepreneurs en Afrique de Campus France, qui apportent conseils, études en recherche et développement, appui technique, étude de faisabilité et un prêt d’honneur - et surtout de partager son expérience. Pour les financements, il aura fallu frapper à plusieurs portes : un fonds de développement de la Banque mondiale et un fonds de garantie de l’African Guarantee Fund. De plus, la mobilisation des fonds propres aura permis d'obtenir des crédits, en complément d'un prêt d’honneur.  

Coaching et formation sont les deux autres nerfs de la guerre. On voit fleurir des incubateurs, des labs, des startup weekend ou des startups bus où au cours d’un périple en bus, ponctué de rencontres avec des entrepreneurs inspirants, les créateurs en herbe affinent leurs projets en groupe. Ces lieux d’innovations et de partages existent aussi en virtuel, notamment avec le Global Youth Innovation Network (Gyin[3]), un réseau international de jeunes aux services des jeunes adossé à l’université de Columbia, aux Etats-Unis, et à des organisations internationales comme le CTA ou le FIDA (Fonds international de développement agricole). Gyin intervient également dans la négociation de prêts pour les jeunes au moment de la création d’entreprises, ce qui permet d’obtenir des taux plus attractifs. De  même, l’International Trade Center, à Genève a lancé, fin 2015, un cours en ligne (en anglais) destiné aux jeunes souhaitant se lancer dans le montage d’une PME. Enfin, la Tony Elumelu Foundation, qui propose aussi un programme d’entrepreneuriat sur 12 mois[4] et a l’ambition de créer 10 000 startups en 10 ans, initie régulièrement des « Agribusiness Twitter chat ». Il s’agit d’un lieu de discussion, durant une petite heure, avec un spécialiste de l’agrobusiness. Le dernier en date (Agripreneuship in Africa) s’est déroulé le 18 juin avec Calestous Juma, professeur spécialiste en développement international à Harvard.

2 jeunes actifs sur 3 ne sont pas formés efficacement

Cette effervescence d’initiatives ne doit pas toutefois cacher qu’en 2014, près de 37 % des 199 millions de chômeurs dans le monde étaient des jeunes, selon l’OIT[5]. En Afrique subsaharienne, les taux de chômage restent relativement faibles car la grande majorité des jeunes ne peut pas se permettre de ne pas travailler, mais ces jeunes se retrouvent en situation de sous-emploi et n’ont pas de travail décent. Et la situation peine à changer en raison de la piètre formation des jeunes Africains : deux-tiers d'entre eux ne possèdent pas le niveau d’instruction nécessaire pour travailler de manière productive. Encore moins pour entreprendre !

On espère voir émerger beaucoup de Ndidi, d’Aïssata ou de Mamadou et Youssouf, des entrepreneurs qui pourront aussi être vecteurs d’emplois et à l’initiative de filières de production rentables et durables. Des entrepreneurs inspirants pour leur génération, mais pas seulement.

[1] En wolof, Bana-Bana veut dire « pour moi, pour moi », nom donné aux marchands ambulants des rues au Sénégal.

[2] Perspectives économiques en Afrique 2016, http://dx.doi.org/10.1787/aeo-2016-fr

[3] http://www.gyin.org/

[4] http://tonyelumelufoundation.org/teep/

[5] Tendances mondiales de l’emploi des jeunes 2015 

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Coton : les Etats-Unis au secours de leurs producteurs En annonçant, le 6 juin, une aide de 300 millions de dollars aux producteurs de coton, le département américain de l’Agriculture (USDA) montre que la réforme mise en œuvre par le farm bill de 2014 pour libéraliser ce secteur est bien fragile. Car cette aide n’était pas planifiée : elle est destinée à soulager les producteurs touchés par la baisse des prix du coton, même si elle est présentée officiellement comme un nouveau « programme de cofinancement des coûts d’égrenage », visant à « étendre et maintenir la commercialisation du coton ». Le National Cotton Council of America est plus franc : son président a aussitôt remercié le secrétaire à l’Agriculture pour la réponse apportée aux « vrais besoins » des producteurs, compte tenu de « la forte diminution du chiffre d’affaires due en partie à la concurrence étrangère lourdement subventionnée ».

Nous avons analysé en détail (voir article à ce lien) la modification du système de soutien au coton réalisée par les Etats-Unis en 2014 pour mettre fin au différend qui, depuis dix ans, les opposait au Brésil suite à une plainte de ce pays à l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Retenons simplement que le farm bill a supprimé l’octroi aux producteurs de coton de deux paiements directs, toujours versés aux producteurs de céréales et d’oléagineux : d’une part, une aide forfaitaire découplée, versée quel que soit le niveau de la production et des prix ; d’autre part, un « paiement anticyclique », déclenché si le prix de marché du coton tombait sous le seuil de 71 cents/livre[1]. Le montant cumulé de ces deux subventions, qui permettaient d’amortir les fluctuations du marché, pouvait atteindre en moyenne jusqu’à 260 dollars par hectare de « base coton »[2]. Pour faciliter l’ajustement, la législation a prévu le versement d’une « aide transitionnelle » estimée à 528 millions de dollars, montant légèrement inférieur à celui de l’aide forfaitaire découplée accordée précédemment aux producteurs de coton.      

L’encre du farm bill à peine sèche, ces derniers n’ont eu de cesse de tenter de récupérer, par une voie détournée, les aides qui venaient de leur être retirées. Ils ont d’abord demandé à l’USDA d’intégrer la graine de coton dans le régime de soutien aux oléagineux, pour recevoir à nouveau une aide forfaitaire et un paiement anticyclique (qui ne seraient plus, dès lors, fondés sur le rendement en fibre). Ces efforts n’ayant pas abouti, ils ont soufflé au gouvernement américain l’idée de la création d’un programme de cofinancement des coûts d’égrenage. Il est intéressant de noter que les 300 millions de dollars accordés au titre de ce programme représentent environ 60 % du budget de l’aide transitionnelle.

Le farm bill de 2014 n’a pas, loin s’en faut, éliminé tout soutien aux producteurs de coton. Ils continuent de bénéficier d’un prix minimum, compris entre 45 cents et 52 cents/livre, et d’une assurance chiffre d’affaires, fortement subventionnée, qui garantit la majeure partie de la recette d’un hectare de coton telle que prévue sur la base du prix à terme projeté au moment des semis. Le Congrès a en outre créé un nouveau dispositif assuranciel, le STAX, qui réduit la franchise de l’assurance chiffre d’affaires, normalement à la charge des producteurs. Mais si les assurances protègent contre une baisse du prix ou du rendement du coton, elles reposent sur les prix à terme et ne couvrent donc pas nécessairement les coûts de production.

Vu d’Afrique, où le coton fait vivre des millions de personnes (contre moins de 9 000 exploitations outre-Atlantique), ce nouvel épisode de la politique agricole américaine pourrait laisser indifférent. Mais le soutien octroyé aux Etats-Unis, premier exportateur mondial de coton, contribue à déprimer les cours de manière non négligeable : environ 7 %, selon une étude récente[3]. Ce sont les producteurs des autres pays, généralement beaucoup plus pauvres que leurs homologues américains, qui en font les frais.

[1] A titre de comparaison, selon l’USDA, le prix payé aux producteurs de coton américains était de 61,3 cents/livre pendant la campagne 2014/15. Il devrait tomber à 58 cents/livre en 2015/16 et est projeté dans une fourchette de 47-67 cents/livre en 2016/17.

[2] La « base coton », calculée par exploitation, était la surface cultivée en coton pendant une période historique de référence. L’aide forfaitaire et le paiement anticyclique étaient versés sur  85 % de la surface de base et ajustés en fonction du rendement historique de l’exploitation.  

[3] Christian Lau, Simon Schropp, and Daniel A. Sumner (2015), The Economic Effects on the World Market for Cotton of US Cotton Subsidies Under the 2014 US Farm Bill, ICTSD.   

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Six pays du Sahel face au défi de l’insécurité alimentaire Le Burkina Faso, le Mali, la Mauritanie, le Niger, le Sénégal et le Tchad sont six pays francophones du Sahel qui partagent le même environnement fragile, la même diversité ethnique, le même climat semi-aride, la même économie de subsistance basée sur le pastoralisme et la culture intensive du sorgho et du millet. Six pays dont l’enclavement rend difficiles les échanges commerciaux. Six pays où l’accès à la nourriture est compliqué par un réseau routier faible ou inexistant et où une partie des territoires est en proie aux rebelles. Comment ces six pays, partageant les mêmes handicaps, ont-ils progressé par rapport aux objectifs mondiaux de réduction de la faim et de l’insécurité alimentaire ?  

Le premier objectif-cible des OMD visait à réduire de moitié d’ici à 2015 la proportion de personnes souffrant de la faim, alors que l’objectif du Sommet mondial de l’alimentation, plus ambitieux, visait à réduire de moitié le nombre de personnes sous-alimentées. Si, globalement, les six pays du Sahel ont atteint l’objectif des OMD en réduisant le pourcentage de personnes sous- alimentées de 29 % à 15 % entre 1990 et 2015, l’objectif du SMA n’a pas été atteint puisque le nombre de personnes concernées a augmenté depuis 1990 (figure 1).

Figure 1. Tendance de la sous-alimentation dans six pays francophones du Sahel : Burkina Faso, Mali, Mauritanie, Niger, Sénégal, Tchad 


(*) Données préliminaires. Source : FAO 

 Ces tendances globales masquent toutefois de grandes différences par pays. Le Mali a déjà atteint les deux objectifs. Le Sénégal, le Niger et la Mauritanie ont tous les trois réduit de moitié le pourcentage de personnes sous-alimentées et ont contenu l’augmentation de leur effectif. En revanche, les progrès ont été très timides au Tchad et au Burkina Faso, en raison de la croissance démographique qui a été plus forte que la baisse du nombre de personnes sous-alimentées. Une personne sur cinq au Burkina Faso, une sur trois au Tchad souffrent encore de la faim.

Des progrès en matière de réduction de la sous-alimentation, donc, mais des progrès très mitigés et inégaux qui n’ont pas toujours été accompagnés d’une réduction de l’insécurité alimentaire dans toutes ses dimensions. La sécurité alimentaire se définit comme la condition selon laquelle toute personne, en tout temps, a accès à de la nourriture en quantité et qualité suffisantes pour mener une vie saine et active. Ce concept va au-delà de la disponibilité alimentaire et du bon fonctionnement des capacités domestiques à assurer de la nourriture pour tous. Il englobe aussi l’accès à la nourriture, l’assurance d’une utilisation saine des aliments par le biais d’infrastructures sanitaires opérantes et la consommation effective des aliments disponibles. Il implique également que les conditions de disponibilités, d’accès et d’utilisation soient stables dans le temps.

Les disponibilités énergétiques alimentaires font ressortir de grandes disparités entre les pays, de 2 900 kcal/personne/jour en Mauritanie à 2 200 kcal/personne/jour au Tchad. Dans les pays francophones du Sahel, à l’exception du Sénégal et de la Mauritanie, le secteur agricole génère plus de 30 % de la valeur ajoutée et moins de 10 % de l’offre de céréales domestiques provient des importations, de sorte que la lutte contre la faim passe inévitablement par l’augmentation de la production agricole domestique. Si les rendements céréaliers ont effectivement progressé depuis 1990, ils n’ont pas suffi à couvrir le déficit en calories. Plus le nombre de personnes sous-alimentées est élevé, plus l’effort à faire pour éradiquer la faim est important. Ainsi, pour combler le déficit en énergie au Tchad et au Burkina Faso, il aurait fallu en 2015 une hausse de la production de céréales de 4,8 % et 1,4 %, respectivement, soit approximativement 128 000 et 64 400 tonnes de céréales supplémentaires, alors que seulement 751 tonnes de céréales supplémentaires auraient suffi en Mauritanie.

Si les divergences entre ces pays sont manifestes en termes de disponibilités et d’efforts à faire pour couvrir le déficit en calories, sur les autres dimensions de la sécurité alimentaire, il semble y avoir convergence. Dans tous ces pays, malgré la réduction de la pauvreté et de la faim au niveau national, l’accès à la nourriture est difficile dans les zones rurales, où plus de la moitié de la population vit encore en dessous du seuil de pauvreté.  

Un cinquième des enfants en insuffisance pondérale

Le pourcentage des enfants de moins de cinq ans en insuffisance pondérale est supérieur à 20 % dans tous les pays étudiés ici, à l’exception du Sénégal, où la prévalence est inférieure à 15 %. D’énormes progrès restent encore à faire, car le pourcentage de la population ayant accès à l’eau potable et à des infrastructures sanitaires est bien inférieur à la moyenne observée dans les pays en développement. Les efforts les plus importants doivent être entrepris au Niger et au Tchad, où moins de 12 % de la population ont accès à des infrastructures sanitaires contre 56 %, en moyenne, dans les pays en développement.  Le manque d’accès à l’eau potable et aux infrastructures sanitaires affecte durement l’hygiène et les qualités nutritives des aliments consommés.  

Le régime alimentaire en lui-même est peu varié. A l’exception de la Mauritanie, grand consommateur de farine de blé (28 % de l’apport énergétique total), le mil, le maïs, le sorgho et le riz contribuent à eux seuls à près de 50 % des apports énergétiques, ce qui engendre de fortes carences nutritionnelles. Ainsi le pourcentage des enfants de moins de cinq ans souffrant de carence en fer, vitamine B12, folates et vitamine A est supérieur à 80 % au Mali et Burkina Faso et supérieur à 70 % dans les quatre autres pays.

Malgré des progrès inégaux, consolidés au Mali, Mauritanie, Sénégal et Niger et plus timides au Tchad et au Burkina Faso, la lutte contre la faim et l’insécurité alimentaire en général est devenue une priorité nationale. Ces six pays affichent tous une volonté politique réelle de mettre en place des programmes de réduction de l’insécurité alimentaire, avec des systèmes de suivi de ces politiques et de la réalisation des objectifs internationaux. Toutefois l’insécurité prévalant dans certaines zones, en proie aux rebelles et aux aléas climatiques, rend ces politiques difficiles à mettre en place.

Les Objectifs de développement durable adoptés en septembre 2015, en particulier l’objectif 2 qui vise à éradiquer la faim, assurer la sécurité alimentaire et améliorer la nutrition et promouvoir une agriculture durable d’ici à 2030, représentent un nouveau défi pour ces pays. Un défi de taille mais qui n’est pas impossible à relever, si le Burkina Faso, le Mali, la Mauritanie, le Niger, le Sénégal et le Tchad renforcent les politiques de sécurité alimentaire existantes, rétablissent la sécurité dans les zones à risques et, surtout, font en sorte que le développement économique soit plus participatif et inclusif, c’est-à-dire qu’il ne laisse pas de côté les personnes les plus vulnérables.]]>
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Bienvenue à Park Slope Food Coop, le supermarché coopératif made in Brooklyn Créée en 1973, la Park Slope Food Coop propose un mode de consommation « normal » dans un supermarché qui ne l’est pas : avant d’acheter quoi que ce soit, il faut adhérer à la coopérative et y travailler en qualité de bénévole. Ce modèle pourrait-il se développer sur le continent africain ?

A la sortie du métro 7ème Street à Park Slope à Brooklyn, un des cinq arrondissements de New York City (NYC), remonter le long de la 7ème avenue (en croisant les rues transversales abritant de magnifiques brownstone houses, les fameuses maisons en grès typiques de ce quartier), puis à Union Street prendre à gauche et, là, vous tombez sur la Park Slope Food Coop (PSFC). Avant d’y arriver vous pourrez croiser une personne poussant un caddie avec un accompagnateur muni d’un gilet jaune indiquant le nom de PSFC. Une première originalité, les consommateurs sortent dans la rue avec leur caddie. Au niveau du magasin, nouvelle surprise, vous ne pourrez pas entrer… car il faut être adhérent de la coopérative pour pouvoir remplir son chariot, mais pas seulement. En plus il vous faudra aussi travailler pour la coopérative.

On peut toutefois bénéficier d’une visite guidée et commentée d’un membre de la coopérative venu effectuer ses 2h45 de travail bénévole toutes les quatre semaines. Seule une poignée de salariés figure parmi le staff, les autres personnels du magasin sont les membres.


L’entrée du supermarché Park Slope Food Coop à Brooklyn en avril 2016
Crédit photo : Marie-José Neveu Tafforeau 

Alors la visite commence, d’abord par les légumes d’une extrême fraîcheur, salades, carottes, poireaux et toutes sortes de légumes verts mis sous un système de brumisation, puis les produits laitiers, les fromages, les boissons, etc. Beaucoup de produits locaux mais on trouve aussi des produits venus de bien plus loin comme la confiture « Bonne Maman », qualifiée d’excellente par notre accompagnatrice. En somme, c’est un supermarché. Oui, mais en y regardant de plus près, on aperçoit des petits conditionnements très simples et sans marque d’épices ou de fruits séchés. On apprend que la coopérative dispose d’une salle où certains produits achetés en gros sont répartis ensuite en petits sachets. Les prix affichés sont moins élevés qu’ailleurs (même par rapport au supermarché Trader Joe’s à NYC qui propose des produits de qualité et moins chers). Il faut préciser qu’à NYC, acheter des produits frais est onéreux (par exemple, chez Fairway, une salade 3,99 $, un kilo de tomates 3,98 $). Acheter des produits finis peut être plus accessible (un hamburger 3,99 $ chez Mac Do, une salade complète grande taille dans un restaurant ouvert 24h/24, 6 $).

La PSFC privilégie les produits bio mais pas uniquement, des produits de fermes en conversion, des produits réputés et surtout du local. Les producteurs livrent directement au magasin, les autres produits étant achetés à distance et parfois reconditionnés afin de proposer des petites quantités à des prix compétitifs. Tout le personnel membre met en magasin, nettoie, réceptionne, encaisse, range, et même accompagne les clients/membres jusqu’au métro et récupère le caddie.

Notre accompagnatrice raconte que la coopérative, créée en 1973, compte maintenant 16 000 membres. Ce nombre est monté à 25 000 au pire moment de la crise post-2008, l’adhésion avait alors été fermée. Car la PSFC n’attire pas uniquement des New-Yorkais conscients-de-la-nécessité-de-bien-manger-sainement-tout-en-étant-responsable-vis-à-vis-de-la-planète, mais aussi des personnes ayant des revenus modestes souhaitant bien manger et consommer autrement. Car c’est bien le challenge de la coopérative, la prise de conscience de bien s’alimenter. Aujourd'hui, il est à nouveau possible de devenir membre. S’engager ensuite sur un créneau horaire mensuel demande une discipline mais la PSFC a tout prévu en cas d’empêchement majeur, le membre peut se faire remplacer par un autre coopérateur. Certains membres s’occupent aussi du journal de la PSFC et même de la crèche disponible pour les enfants des parents faisant leurs courses. Il y a suffisamment de personnel bénévole pour toutes ces tâches.

Un supermarché non lucratif

La PSFC ne fait pas de bénéfice, elle applique une marge commerciale de 20 % afin d’assurer ses coûts de fonctionnement uniquement. C’est un nouveau système de consommation, qualifié d’avenir par notre accompagnatrice. Car ce supermarché coopératif est exclusivement réservé à ceux qui s’impliquent, prennent part à toutes les décisions stratégiques, aux choix des produits comme à l’organisation des plannings, etc. Aux Etats-Unis ce modèle est unique. Il sera bientôt transposé à Paris, dans le 18ème arrondissement. La Louve devrait ouvrir ses portes à la rentrée 2016.

On peut se demander si ce type de supermarché pourrait intéresser le continent africain qui voit aujourd’hui arriver la grande distribution « classique » dans de nombreuses villes. Cela impliquerait des producteurs locaux ou des organisations de producteurs suffisamment structurés et axés sur la fourniture de produits de qualité pouvant assurer un approvisionnement régulier (produits conventionnels, bio, répondant aux normes du commerce équitable, …). Y a-t-il déjà assez de filières ou de producteurs bien organisés ? Cela demanderait également une volonté de s’impliquer en tant que consommateur dans le fonctionnement d’un supermarché, tant dans les décisions opérationnelles que dans un temps de travail donné en tant que bénévole. Il s’agirait, comme à New York, de disposer de personnes motivées, conscientes des enjeux et souhaitant construire ensemble un lieu de consommation. Ce modèle ne favorise pas l’emploi au niveau du magasin mais il interroge résolument sur une autre façon de consommer, ayant une vertu éducative quant à la qualité des produits que l’on souhaite manger. En revanche, des emplois peuvent se créer autour des filières d’approvisionnement. De même, les produits frais et transformés locaux sont préférés et trouvent là une source de  commercialisation sans intermédiaire. Ce mode de consommation permet de conserver des habitudes de consommation locale et de faire découvrir des produits de terroir, tout en poussant à l’amélioration de leur qualité. Ce modèle peut certainement trouver sa place dans de nombreux pays, notamment dans les villes de grande taille et plus éloignées des lieux de production, à l’heure où les consciences s’éveillent de plus en plus quant à l’environnement et l’économie sociale et solidaire.

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Pour l’industrialisation de l’agriculture Le concept d’industrialisation de l’agriculture peut poser problème a priori, d’autant que le principe de la mécanisation de l’agriculture est solidement ancré et ne souffre d’aucune remise en cause dans ce texte. Sauf que les données démographiques ont simplement explosé durant ces 50 dernières années, avec un accroissement quasi exponentiel de 260 % de la population mondiale et les conséquences que cela entraîne. L’industrialisation et le développement agricoles sont les premiers responsables de cette croissance. Comme dans un cycle fermé, un accroissement de la population exigera simultanément un accroissement de la production agricole, qui à son tour demandera une industrialisation plus accrue de son système de production, pour faire face à la demande. Car, pour chaque habitant de la planète, l’agriculture doit apporter en moyenne et chaque année, 1 tonne de produits alimentaires tous confondus (pour 7 milliards d’habitants, il faudra 7 milliards de tonnes).

 Agro-industrialisation, agro-industrie, sont des concepts admis du fait des industries de transformation ou de fabrication de machines-outils et d’intrants agricoles. Autrement dit, en amont et en aval de la ferme ou de l’exploitation agricole, les machines agricoles, les engrais, les produits phytosanitaires sont des produits industriels au même rang que les produits alimentaires transformés (jus, pâte, charcuterie, conserves, etc.). Mais le concept d’industrialisation de l’agriculture va toucher, cette fois, tous les segments de la chaîne des valeurs, et, particulièrement, le cœur de la production agricole elle-même, à cause d’une intervention plus accrue et plus coordonnée de la machine dans les opérations agricoles et un degré de sophistication et d’automation plus accrues dans les techniques de production.

En clair, en amont de la production, on distingue toute la classe des intrants qui entrent dans la production, tels que les engrais, pesticides, aliments concentrés etc. Egalement en aval de la production on retrouve les produits finis transformés tels que conserveries, jus, concentrés de tomate, fromages, céréales en boites, charcuteries, etc. Il est généralement admis que ces produits en amont et en aval  sont des produits d’usine donc des produits industriels. Tandis qu’au cœur de la production, au niveau de l’exploitation agricole, l’on peut retrouver une absence totale de technologies ou d’organisation.

On parle ici d’industrialisation de l’agriculture en s’attaquant à ce maillon si fragile de la chaîne de production en lui dotant tous les atouts de l’industrie tels que les normes et standards, les outil-machines, une formation plus spécialisée des acteurs sinon un coaching de ces producteurs par des services spécialisés pour effectuer des opérations culturales telles que labour, semis, ou récolte. Ces producteurs de toutes les tailles (paysans, PME, grandes sociétés de production…) s’appuient donc, à travers des prestations de service, sur toutes les technologies disponibles, de la communication à la logistique en passant par l’outillage simple ou sophistiqué. Les petits producteurs peuvent ainsi accéder au service de toutes les machines sans être obligés de les acheter. Ce processus de modernisation des systèmes de production agricoles mènera progressivement à l’industrialisation massive de l’agriculture tout le long de sa chaîne de valeur avec une meilleure gestion de l’environnement.

Cette compréhension de l’industrialisation de l’agriculture règle un double problème :

  • d’abord cette industrialisation ne concerne pas seulement les grandes fermes agricoles appelées à tort agrobusiness, on y reviendra. Les petites exploitations agricoles, particulièrement l’agriculture familiale, peuvent prétendre à cette industrialisation contrairement à certaines idées reçues qui séparent et mettent en conflit agriculture industrielle et agriculture traditionnelle. D’ailleurs, l’agriculture urbaine interstitielle sur le micro jardinage, avec son degré de sophistication, est en train de prendre un essor important dans toutes les villes du monde ;
  • ensuite, l’agrobusiness est généralement collé et attribué aux grandes fermes agricoles. En réalité, l’agrobusiness est l’art de faire du business avec sa production agricole. Si tel est le cas, tous les agriculteurs, petits ou grands qui emmènent leur production au marché font de l’agrobusiness. Le niveau d’investissement dans une ferme qui produit des fleurs sur un hectare peut être 10 fois plus élevé que dans une ferme de riz de 100 hectares et de surcroît avec beaucoup plus de revenus. Les producteurs de tomates dans les serres au Maroc à Agadir, cultivent sur des superficies de 0,5 à 3 hectares avec des pics de rendement de 300 tonnes à l’hectare. Par conséquent, il devient logique d’interpeller les petits agriculteurs, ainsi que les acteurs dans l’agriculture familiale à arrêter de s’exclure du secteur privé. Leurs activités et leur contribution (plus de 90 % dans l’agriculture et dans l’agro-industrie en Afrique) leur donnent le plein droit d’entrée dans le secteur privé, de se moderniser et d’accéder implicitement à la technologie et au crédit.      

La sécurité alimentaire devient aujourd’hui une priorité mondiale et, pour beaucoup de nations, une question de souveraineté ; ce qui constitue des arguments assez forts pour injecter plus de sciences et de technologies dans l’agriculture. L’agriculture de précision utilisant les NTIC avec des systèmes de communication par satellites pour exécuter des opérations culturales (irrigation, semis, application phytosanitaire, etc.) connaît un développement fulgurant dans certains pays développés. Pour dire que l’industrie sera désormais présente à tous les niveaux ou stades de la production alimentaire.

Par conséquent, le profil du personnel dans une ferme agricole naguère composé d’agronomes, de techniciens et d’ouvriers agricoles, qualifiés ou non, changera progressivement pour intégrer plus de mécaniciens, d’électriciens, d’électromécaniciens, de conducteurs d’engins, d’informaticiens et de robots. Les process et standards de qualité industriels ou leurs équivalents (GlobalGap) seront donc de plus en plus appliqués à l’agriculture. Le processus d’industrialisation est quasiment achevé en amont de la production agricole. En aval de la production, les stations de conditionnement ou les industries de l’agro-alimentaire ont déjà fini leur mutation industrielle.

L’urgente nécessité d’aller vite et de produire plus et sur de larges et nouvelles superficies impose une industrialisation des opérations culturales. De nouvelles machines sont nécessaires pour faire le repiquage de la tomate ou de la patate douce. Le semis direct de l’oignon et sa récolte à la machine ont contribué pour plus de 50 % à l’augmentation de la production de cette denrée. Puisque le repiquage à la main est la principale contrainte à l’augmentation des superficies cultivées pour certaine cultures (oignon, patate douce, etc.).  La faible production rencontrée dans certaines cultures relève moins de la performance variétale que de l’absence d’une technologie performante pour lever une contrainte au niveau d’une opération culturale.

Par ailleurs, le processus industriel, particulièrement l’automatisation de la succession des opérations, doit être maîtrisé dans la production agricole. Des attelages sont montés derrière les tracteurs pour exécuter plusieurs opérations en une seule. Le labour, l’offsettage, la préparation du lit de semis et le semis peuvent se faire en une seule opération pour le riz ou le blé. Cette technologie a le mérite de réaliser en un seul jour une opération qui se faisait en 4 jours, ce qui donne la possibilité de multiplier les superficies cultivées au moins par trois. La production de la tomate dans les serres a boosté les rendements qui passent de 10 tonnes en moyenne dans une agriculture traditionnelle à 800 tonnes à l’hectare.  C’est une performance jamais égalée par une culture, du fait seulement de l’industrialisation de la production dans la serre qui reçoit toutes les technologies combinées dans une usine classique (propreté, process, qualité, normes, standards, maîtrise de l’énergie, systèmes opérationnels et maîtrise des coûts).

L’industrialisation de l’agriculture ne suggère pas forcément une fusion des deux secteurs, encore moins de leurs institutions ou de leurs écoles. Mais au moins, l’on doit travailler à leur rencontre et à leur synergie. La relation entre le disponible alimentaire et l’accroissement de la population est une relation arithmétique élémentaire, mais hautement politique. Pour augmenter le disponible alimentaire mondial en urgence, l’industrialisation de l’agriculture est inévitable, voire obligatoire. Cette industrialisation doit aller au-delà de la mécanisation agricole connue jusque-là. Elle doit surtout assimiler les procédés et caractéristiques industriels d’efficacité, de rapidité et de traçabilité. Selon la FAO, « les progrès technologiques et l’abondance des ressources que cela génère font que la faim est devenue plus évitable et donc plus intolérable ».

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Semences : organiser les marchés, répondre à la demande des agriculteurs Les marchés des semences en Afrique de l’Ouest et du Centre ne demandent qu’à s’organiser. En effet, la demande des agriculteurs est forte en variétés performantes et de bonne qualité, car ils ont compris qu’augmenter les rendements implique de pouvoir disposer de semences sélectionnées. L’organisation des marchés semenciers passe par plusieurs étapes.

La première étape est de mettre en place un système officiel d’essais où seules les meilleures variétés, quelle que soit leur origine (variétés importées, variétés issues de la recherche publique ou des programmes de sélection participatives), sont inscrites sur un catalogue. Des critères agronomiques et qualitatifs doivent être retenus pour juger des performances par rapport à des témoins représentant les variétés déjà existantes sur le marché. Seules les meilleures variétés, dont les résultats sont supérieurs à ceux des témoins, sont inscrites sur un catalogue après deux ans d’essais. Afin d’éviter la multiplication des essais, une inscription au catalogue réalisée dans l’un des pays d’une même zone économique, par exemple la CEDEAO[1], devrait être valable dans les autres pays de la zone.

La deuxième étape est d’assurer la promotion de ces variétés via des essais de démonstration auprès des agriculteurs, à l’occasion de visites des essais en plein champ. Les services techniques de vulgarisation agricole appuyés par les techniciens des sociétés de semences constituent un moyen efficace pour diffuser les bonnes variétés.  

La troisième étape est d’assurer aux agriculteurs l’accès à des semences certifiées, garantissant l’origine de la variété et le respect de normes de pureté et de germination.

La quatrième étape est de monter une industrie semencière capable de répondre aux besoins d’un pays ou d’une zone économique, ce qui nécessite l’organisation de réseaux de producteurs de semences respectant un cahier des charges bien précis. Ces producteurs sont adossés à une ou plusieurs usines capables de trier, calibrer, ensacher des centaines ou des milliers de tonnes de semences. Les productions locales sont à privilégier, pour réduire les coûts de logistique et de transport et offrir aux agriculteurs des semences à un prix abordable.

Enfin, la cinquième étape est la diffusion des semences produites, de manière à ce que les agriculteurs, y compris dans les régions les plus reculées, aient accès aux variétés de leur choix.

Autant l’inscription et la certification des semences peuvent être assurées par les Etats (souvent les ministères de l’Agriculture), autant les étapes 2 à 5 devraient être du ressort d’entreprises privées ou de coopératives semencières qui font preuve de plus de réactivité et d’adaptation aux demandes du marché. In fine, le secteur semencier doit être capable de gagner de l’argent pour réinvestir dans la sélection variétale, l’équipement de nouvelles usines ou la promotion et la diffusion des nouvelles variétés.

Cela étant, le coût d’accès à des semences certifiées provenant de variétés améliorées, donc plus chères,  est souvent un obstacle pour des agriculteurs qui n’ont pas beaucoup de moyens financiers. On se trouve alors dans un cercle vicieux où les semences utilisées sont des semences de ferme issues de la récolte précédente ou des semences bon marché, parfois contrefaites ou qui ne respectent pas des normes de germination et de pureté acceptables. Les rendements obtenus sont médiocres, ce qui ne permet pas aux producteurs de dégager une marge suffisante pour acheter des semences pour la récolte suivante.

Il faut donc briser ce cercle. A titre d’exemple, les gouvernements de plusieurs pays de la SADC[2], en Afrique australe, ont mis en place des programmes de subvention grâce auxquels les agriculteurs peuvent obtenir gratuitement, pour une partie de leur exploitation, des semences certifiées pour des variétés de leur choix, ainsi que d’autres intrants (le plus souvent des engrais). Ces subventions sont dégressives dans le temps, mais elles permettent d’encourager et accompagner, pendant les premières étapes, l’utilisation de semences certifiées. Les ministères de l’Agriculture et des Finances achètent directement auprès des sociétés de semences les quantités nécessaires pour la campagne. Les résultats sont probants : dans les pays de la SADC, le taux d’utilisation des semences certifiées est élevé et les rendements des cultures sont souvent supérieurs à ceux obtenus dans le reste de l’Afrique. On initie ainsi un cercle vertueux. Cependant, ces aides sont coûteuses et dépendent de la santé financière des Etats.

Il existe une autre voie, qui passe par le développement de filières intégrées à travers des agro-industriels ou des coopératives. Les semences sont alors fournies, au moment des semis, aux agriculteurs qui s’engagent à vendre leur récolte à leur partenaire dans la filière. Le prix de semences est défalqué au moment de la livraison de la récolte. Ce système, largement pratiqué en Europe de l’Est, évite aux producteurs d’emprunter avant la campagne pour financer leurs intrants.

[1] Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest, qui regroupe quinze pays.

[2] Southern African Development Community (Communauté de développement d’Afrique australe), qui regroupe quinze Etats membres. 

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Protection sociale pour les pauvres ou pauvre protection sociale ? « La protection sociale a contribué directement à la réduction de la faim ». Tel est le constat dressé par la FAO[1] à propos des programmes d’assistance sociale mis en place depuis la fin des années 1990. Alors que ces programmes de transferts monétaires étaient conçus à l’origine principalement pour pallier les effets de crises financières sur les populations les plus vulnérables dans les économies émergentes, on s’est rendu compte que de tels dispositifs avaient eu un impact positif direct sur la productivité agricole. Ces dispositifs se sont alors étendus car ils étaient accompagnés d’une croissance économique considérée comme durable et inclusive. On estime que désormais tous les pays du monde ont recours d’une manière ou d’une autre (par exemple à travers des cantines scolaires) à un mécanisme de protection ou de filet social.

Ces transferts visent à améliorer les conditions de vie, l’accès à l’alimentation ou aux soins et jouent donc un rôle important direct dans la sécurité alimentaire.  En y regardant de plus près, on constate qu’au-delà des effets directs, ce sont des moteurs de production agricole grâce à leur impact stimulant sur les stratégies des producteurs qui y voient une forme d’assurance contre le risque, susceptible d’atténuer les chocs productifs ou de prix et qui peut donc les préserver des « pièges à pauvreté ». La prévisibilité des transferts, surtout si ces derniers représentent des montants monétaires significatifs, semble être facteur d’épargne et d’investissement car elle incite les producteurs à planifier les dépenses et à former des projets productifs. Prolonger les dispositifs au-delà d’une période de crise ou de passage difficile pour des ménages vulnérables a des effets cumulatifs avantageux : plus un programme dure, plus la période de soudure semble se raccourcir et plus le capital – en particulier le cheptel – s’accumule (cas relaté par le HLPE pour l’Ethiopie[2]). Quelle que soit sa forme, la protection sociale semble capable d’améliorer la productivité du travail agricole comme le montre une analyse empirique récente sur le Burkina Faso où la densification du réseau de centres de santé aurait permis un accroissement important des revenus des agriculteurs lorsqu’ils tombaient malades lors de la saison des pluies[3]. En définitive, donc, les programmes de protection sociale peuvent être des investissements très rentables pour la société et pour l’Etat.

Ces programmes ont souvent la faveur des organisations de développement car ils s’intègrent dans une vision des politiques économiques qui ne touchent pas aux mécanismes de prix agricoles tout en semblant prendre en charge les défaillances de marché, notamment celui de l’assurance. Ils trouvent ainsi l’assentiment de larges fractions d’acteurs. Pourtant, il serait erroné de vouloir faire de ces programmes une alternative aux politiques agricoles régulatrices puisque l’expérience montre que par exemple les transferts d’espèces sont moins efficaces lorsque les marchés sont peu actifs et que les prix sont élevés et instables[4]. La frontière entre programmes de protection sociale et instruments de politique agricole est d’ailleurs parfois floue, puisque certains incluent dans le périmètre des premiers des mesures telles que les subventions aux intrants et que la combinaison des deux est gage d’efficacité[5].

La question du ciblage préoccupe souvent les architectes de ces dispositifs. S’il est prouvé que les programmes d’assistance sociale en faveur des femmes reposant sur des transferts monétaires ou de nourriture ont souvent une incidence meilleure sur la sécurité alimentaire des ménages[6], on peut mettre en doute l’intérêt de réaliser un ciblage fin des bénéficiaires compte tenu des coûts supplémentaires que génère une telle sélection. Les régimes universels seraient en définitive plus efficaces, pour plusieurs raisons :  ils ne laisseraient pas sur le bord de la route près de la moitié des bénéficiaires prétendus, ne créeraient pas de discrimination vécue parfois comme illégitime et conflictuelle, n’inciteraient pas les personnes non-éligibles à tricher sur leur statut réel ni les bénéficiaires à mentir sur la réalité des engagements qu’il s’étaient engagés à respecter, n’auraient pas d’effet pervers de désincitation au travail survenant lorsque l’on craint de devenir inéligible à l’aide et ne coûteraient finalement guère plus à mettre en place. C’est en tout cas ce que montrent des comparaisons d’impacts de régimes de retraite universels et de mécanismes de protection ciblés[7].

Ce constat semble battre en brèche l’idée, somme toute assez paternaliste, selon laquelle il faut concevoir les programmes de protection sociale de manière à garantir que l’usage fait des transferts serve bien à accroître le capital humain ou à investir dans des actifs productifs plutôt qu’à des dépenses « superflues », de plaisir, de loisir ou liées à la religion…. Finalement, la bonne conscience économique serait sauve, qui constate que sans contrainte et par la simple poursuite de leur utilité, les pauvres maximisent bien l’efficacité de l’utilisation des transferts que la puissance publique leur octroie, qu’ils soient une cible privilégiée ou non. Au final, le ciblage ne serait-il pas finalement qu’une couverture à l’établissement de filets de sécurité réduits au minimum, qu’un alibi pour éviter de construire des régimes de protection sociale généralisés qui ne manqueraient pas de justifier des politiques fortement redistributrices, exigeant une pression fiscale plus forte, en clair plus interventionnistes et qui n’auraient donc pas les faveurs des bailleurs ?

En tout état de cause, les systèmes de protection sociale sont des instruments essentiels en Afrique, dans un contexte où les possibilités d’absorption hors de l’agriculture d’une main d’œuvre rurale toujours en expansion sont incertaines, où les marges de manœuvre  pour une redistribution plus équitable des ressources (terre et eau) sont étroites et où l’amélioration du potentiel productif est limitée (en zone sahélienne par exemple). Les perspectives à moyen et long termes d’évolution de la productivité du travail agricole et les possibilités restreintes de trouver des débouchés pour la main d’œuvre agricole africaine nous obligent à penser les transferts monétaires comme une composante intégrante des politiques agricoles.

[1] FAO ; L’état de l’insécurité alimentaire dans le monde ; rapport 2015

[2] HLPE ; La protection sociale pour la sécurité alimentaire ; 2012

[3] Combary O.-S. ; Impacts of Health Services on Agricultural Labor Productivity of Rural Households in Burkina Faso ; Working Paper; Agrodep; 2016

[4] Id. HLPE

[5] Douillet M. ; Sécurité alimentaire : relancer la production agricole ou fournir une aide sociale ? L’exemple du Malawi ; Note no 5, FARM ; 2013

[6] id. HLPE

[7] Kidd S. ;  Idées pour le développement ; AFD ; 2016

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L'assurance agricole en Inde : combler les failles du système Le Premier ministre indien, Narendra Modi, a annoncé, le 13 janvier, un fort accroissement du  budget dédié à l’assurance récolte. En 2018/19, le gouvernement central et les Etats fédérés devraient consacrer à ce dispositif l’équivalent de quelque 1,14 milliard de dollars U.S., soit plus du double de l’enveloppe actuelle. Les primes d’assurance payées par les producteurs de grains seront fixées à un faible niveau (2 % pour les cultures de printemps, 1,5 % pour les cultures d’hiver), identique pour tous les producteurs et très inférieur au taux actuariel permettant de couvrir les indemnités, ce qui correspond à une subvention d’environ 80%. En outre, les indemnités versées en cas de sinistre devraient augmenter, car le capital assuré par les agriculteurs sera déplafonné. L’objectif officiel est que l’assurance récolte couvre, à terme, 50 % de la surface cultivée,  contre 23 % actuellement. 

Il faut bien sûr saluer l’implication accrue des autorités indiennes dans la protection des agriculteurs contre les aléas climatiques. Les énormes pertes de récolte subies ces dernières années à cause de la sécheresse, de la pluie ou de la grêle, et leurs répercussions dramatiques pour des millions de petits agriculteurs, criblés de dettes, ont montré les limites du dispositif d’aide existant. Celui-ci repose sur deux piliers : un fonds de garantie contre les calamités naturelles, financé par les pouvoirs publics, et un système d’assurance récolte, cofinancé par les agriculteurs et les pouvoirs publics. Les aides versées par le fonds de garantie sont limitées (même si leur budget global est substantiel) : elles visent seulement à permettre aux agriculteurs d’acheter des intrants pour la prochaine récolte. L’assurance est censée fournir la majeure partie des compensations des pertes de récolte.

Un rapport récent d’une ONG indienne, le Center for Science and Environment (CSE)[1], révèle les failles du dispositif. Elles sont béantes. Le fonds de garantie contre les calamités naturelles repose sur des procédures d’évaluation des pertes très rudimentaires. Ses critères d’indemnisation varient selon les Etats, sans autre justification que les priorités des administrations locales. Surtout, le fonds est miné par la corruption et manipulé par les politiciens pour se constituer une clientèle. Quant à l’assurance récolte, la lecture de l’analyse du CSE est hautement recommandée pour tous ceux qui s’intéressent à la construction dans les pays en développement, notamment en Afrique, de systèmes efficaces de gestion des risques, incitant les agriculteurs à investir sur leur exploitation. Manque de transparence dans l’évaluation des pertes – là encore, objet de corruption -, « risque de base » dû au fait que les pertes sont estimées à un niveau très agrégé (celui d’une unité administrative), lenteur de l’indemnisation… autant de facteurs qui expliquent le mécontentement des agriculteurs à l’égard du système. Les mesures annoncées par Narendra Modi le 13 janvier répondent partiellement à ces critiques, car elles promettent de recourir aux images satellitaires pour l’évaluation des pertes et au téléphone mobile pour le paiement des indemnités. Encore faut-il disposer pour cela de l’infrastructure technique et financière adéquate, ce dont doutent certains observateurs[2]. 

Un point du rapport du CSE retient particulièrement l’attention. L’assurance récolte est obligatoire pour les agriculteurs qui contractent un prêt dans le cadre du programme Kisan Credit Card, principal outil de crédit à court terme. De fait, la quasi-totalité des agriculteurs assurés sont engagés dans ce programme. La prime d’assurance est collectée par la banque, qui la transmet (si elle « n’oublie pas ») à la compagnie d’assurance. Ce dispositif permet de réduire les coûts de gestion, mais le producteur ignore très souvent quel est le montant de la prime, à quelle culture elle s’applique et surtout à combien d’indemnités il peut prétendre en cas de sinistre. Cette opacité se double du fait que l’agriculteur ne peut guère choisir son assureur, celui étant généralement en position de monopole. Il est ainsi complètement déresponsabilisé dans sa gestion des risques. Cela n’a peut-être pas d’importance pour les petits paysans qui vivent sur moins de un hectare (et qui constituent deux tiers du nombre de ménages agricoles en Inde), dans la mesure où la plupart d’entre eux produisent essentiellement pour leur propre consommation et ont peu de marges de manœuvre. Mais cette situation est regrettable pour les producteurs insérés dans les circuits commerciaux, qui, quelle que soit la taille de leur exploitation, sont amenés à raisonner en entrepreneurs. En Inde, comme dans beaucoup d’autres pays du Nord et du Sud, la sensibilisation des agriculteurs à l’assurance est un chantier immense.     

[1] Centre for Science and Environment, Lived Anomaly. How to enable farmers in India cope with extreme weather events, 2015

[2] Ashok Gulati, A harvest-time gift, The Indian Express, January 18, 2016

 

 

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La Chine affirme sa politique de coopération avec l'Afrique : le moment d'approfondir le dialogue ème Forum sur la coopération sino-africaine (FOCAC) s’est tenu à Johannesburg, en Afrique du Sud, les 4 et 5 décembre 2015. Ce sommet a été l’occasion de la publication du second document sur « La politique de la Chine à l’égard de l’Afrique », après celui de 2006[1]. Les orientations plaident pour une coopération qui se veut gagnant-gagnant, qui concerne tous les domaines (santé, éducation, agriculture, mines etc.) et qui aborde les questions de sécurité. A priori rien de très original comparé aux déclarations politiques que l’on peut trouver lors des sommets France-Afrique ou Japon-Afrique, si ce n’est une volonté marquée de lever ce que les autorités considèrent comme des « goulots d’étranglement du développement », à savoir le retard d’investissement dans les infrastructures, le manque de qualifications et une insuffisance dans l’accès à l’énergie. Le document insiste aussi sur la nécessaire industrialisation, la sortie d’une trajectoire trop dépendante des produits primaires.

Au-delà des considérations assez générales, ce document et les déclarations lors du sommet confirment la complexification du paysage de la coopération en Afrique, à laquelle la Chine participe en prenant une place majeure. Les engagements à conditions préférentielles de la Chine vis-à-vis de l’Afrique s’élèvent à 20 milliards $US par an en moyenne pour les années 2016-2018 (dont 8 % seraient versés à taux zéro, 60 % à taux préférentiels et 8 % destinés aux PME africaines notamment). C’est un montant significatif comparé aux engagements des pays du Comité d’aide au développement (CAD) de l’OCDE à destination de l’Afrique qui ont atteint 55,7 milliards $US en 2013 ou à ceux de la France qui étaient de 3,2 milliards $US cette même année. Dans beaucoup de pays d’Afrique, la Chine restera ou deviendra le premier bailleur de fonds. Certes, l’aide de la Chine dans le secteur agricole représente moins de 4 % de l’aide totale de la Chine en Afrique, et se situe assez loin derrière les aides bilatérales ou multilatérales du CAD/OCDE. Mais il faut aussi tenir compte des multiples présences chinoises privées et publiques. Les investissements publics et privés chinois sont conséquents dans les secteurs de l’hévéa, du coton, du bois ou encore du cacao, en particulier en Côte d’Ivoire et au Cameroun pour ne citer que ces deux pays.

La coopération entre la Chine et l’Afrique articule trois niveaux[2] : un partenariat de coopération stratégique globale soutenu par cinq piliers (politique, économie, culture, sécurité et rôle sur la scène internationale) et dix plans sectoriels. Un de ces plans sectoriels concerne la modernisation du secteur agricole.

Les orientations de ce plan de modernisation ne sont actuellement pas très précises. Elles incluent la mise à disposition d’équipes d’experts agricoles et de formateurs, la poursuite de recherches et l’innovation agricole. Les Centres de démonstration agricole seront les supports de cette recherche, avec pour vocation notamment de proposer des variétés sélectionnées de riz irrigué et de vulgariser des pratiques agricoles sur la base de l’expérience chinoise. Même si les modalités de mise en œuvre de cette coopération agricole diffèrent selon les pays, plusieurs études menées aussi bien par des chercheurs chinois que français[3] ont montré les atouts et limites de cette coopération. Le principal point faible relevé est celui d’une quasi absence de coordination dans les pays d’Afrique avec les bailleurs de fonds dits « traditionnels » ainsi qu’avec les centres nationaux de recherche agronomique. Ce manque de coordination, qui s’explique essentiellement par un manque de confiance de part et d’autre, nuit à la construction d’une coopération tripartite féconde. D’autre part, plusieurs observateurs[4] estiment que ce plan de modernisation est davantage un plan de soutien aux entreprises chinoises qu’un réel plan de développement de l’agriculture africaine.

Il devient donc urgent de croiser les réflexions et savoirs des équipes chinoises avec ceux des équipes nationales en Afrique (les centres nationaux de recherche agronomique), des équipes régionales (comme par exemple AfricaRice) et des centres internationaux (les institutions membres du CGIAR[5]), ainsi que des équipes étrangères (comme le CIRAD). Le secteur agricole ayant été trop largement négligé par les bailleurs de fonds du CAD ainsi que par les Etats africains eux-mêmes depuis plusieurs années, le regain d’intérêt actuel de l’ensemble des acteurs nécessite la construction d’une cohérence politique. A trop vouloir pousser son propre agenda sans tenir compte des actions engagées par les autres, le risque est grand de voir une déperdition des moyens et de nombreux investissements agricoles dépourvus de financement. Il faut donc créer les conditions pour que des rencontres aient lieu, que les savoirs accumulés soient mutualisés, afin que les coopérations tripartites France-Chine-Afrique, qui sont annoncées, puissent se concrétiser. Mais il revient aux Etats africains eux-mêmes de prendre de telles initiatives.

[1] http://www.focac.org/fra/zfgx/dfzc/t1321596.htm

[2] He Wenping, chercheuse à l’Académie chinoise des sciences sociales parle d’une structure 1+5+10

[3] Voir document

[4] http://pairault.fr/sinaf/index.php/15-references/745-60-milliards-de-dollars-d-aides-1

[5] Groupe consultatif pour la recherche agricole internationale (CGIAR de par son acronyme anglais)

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Les biocarburants impuissants à enrayer la chute des prix alimentaires Il arrive que les nouvelles se télescopent et produisent du sens. Ainsi a-t-on appris quasi simultanément que l’indice des prix alimentaires mondiaux calculé par la FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture) a reculé de 19 % en 2015 et que 64 pays, soit un sur trois dans le monde, ont désormais dans leur législation des objectifs ou des obligations d’incorporation de biocarburants dans l’essence ou le gazole[1]. Un nombre qui n’a cessé de croître depuis quinze ans.

Les marchés agricoles sont très instables. En 2011, l’indice des prix alimentaires de la FAO, mesuré à partir d’un panier de denrées englobant céréales, sucre, huiles végétales, viandes, produits laitiers…, avait atteint en termes réels (c’est-à-dire après déduction de l’inflation) son plus haut niveau depuis 1975 (graphique). Ce point culminant d’une décennie de hausse avait engendré de vives préoccupations sur la capacité à assurer la sécurité alimentaire de la planète, eu égard notamment à l’augmentation de la population et à la demande croissante de produits animaux dans les pays en développement. 


Source : FAO

Naguère présentés comme une solution à la lutte contre le changement climatique, les biocarburants tombaient brusquement de leur piédestal. Ils se voyaient accusés d’être un des principaux moteurs de l’emballement des prix alimentaires mondiaux, au point que le Groupe d’experts de haut niveau (HLPE) sur la sécurité alimentaire et la nutrition leur consacrait, en 2013, un rapport alarmiste[2].

Mais la prévision est un art difficile : alors que la production de bioéthanol et de biodiesel continue de progresser, les prix des denrées diminuent depuis quatre ans. En 2015, l’indice de la FAO est tombé, en termes réels, à son niveau le plus bas depuis 2007, inférieur à celui du début des années 1960. Tous les produits alimentaires sont pris dans une spirale baissière, causée essentiellement par une offre pléthorique, un ralentissement de la demande et une appréciation du dollar U.S., qui renchérit les importations. Ces facteurs l’emportent largement sur la pression haussière exercée par l’utilisation accrue de céréales, de plantes sucrières et d’huiles végétales pour la production de biocarburants.   

Le principal sujet d’inquiétude aujourd’hui n’est plus la cherté des denrées, c’est la chute du revenu des agriculteurs liée à l’effondrement des cours. Car l’avantage de prix bas, en termes de sécurité alimentaire, est compromis voire annulé par le risque d’une aggravation de la pauvreté[3].

Les prix alimentaires rebondiront tôt ou tard, et les biocarburants seront à nouveau sur la sellette. Plus que jamais, la priorité est à la recherche d’une forte amélioration de la productivité de l’agriculture, en particulier celle des millions de petits paysans des pays du Sud, seule capable de concilier, dans la durée, les intérêts des producteurs et des consommateurs de produits alimentaires.     

[1] Biofuels Mandates Around the World: 2016, http://www.biofuelsdigest.com/bdigest/2016/01/03/biofuels-mandates-around-the-world-2016/

[2] HLPE, 2013. Biofuels and food security. A report by the High Level Panel of Experts on Food Security and Nutrition of the Committee on World Food Security, Rome 2013.

[3] Derek Headey, Food Prices and Poverty Reduction in the Long Run, IFPRI Discussion Paper 01331, March 2014.  

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Repenser le financement du secteur agricole en Afrique de l’Ouest : une nécessité Depuis le début de la décennie 2000, la structure du financement du développement se caractérise par une croissance très nette des apports privés (plus de 70 % des financements totaux en 2013 contre 60 % dix ans auparavant), une érosion relative (en particulier pour les pays les plus pauvres) des apports d’aide publique au développement (APD) bilatéraux des pays membres du CAD/OCDE[1] et une croissance des flux financiers dans le cadre de la coopération Sud-Sud (malgré la difficulté de mesurer ces flux avec précisions). Depuis 2014, au niveau de la gouvernance mondiale du financement du développement et en particulier de celle relative à l’APD, une dynamique de discussion se construit pour à la fois préparer la conférence d’Addis-Abeba sur le financement du développement (qui s’est tenue en juillet 2015, après celle de Monterrey en 2002), engager la période post-2015 sur ce que seront les Objectifs de développement durable (ODD, adoptés par l’Organisation des Nations unies en septembre 2015) et préparer la conférence COP 21 sur le changement climatique, qui vient de s’ouvrir à  Paris.

Les conclusions de la réunion à haut niveau tenue à l’OCDE les 15-16 décembre 2014 donnent des estimations des besoins de financement post-2015 qui se chiffrent en trillions de dollars, montants qui ne peuvent évidemment être financés par la seule APD mondiale dont le niveau oscille entre 130 et 140 milliards $ et qui ne devrait guère augmenter à moyen terme selon les prévisions du CAD/OCDE ou des Nations unies. Dès lors, résoudre l’équation du besoin de financement post-2015 oblige à se tourner vers la mobilisation potentielle d’autres sources : l’épargne publique et privée mondiale serait de l’ordre de 22 trillions $, les actifs financiers mondiaux de l’ordre de 218 trillions $, sans oublier la mobilisation des ressources fiscales au niveau national. D’autre part, il faudrait faire appel au secteur privé avec des émissions obligataires, lutter contre l’évasion fiscale (paradis fiscaux, surestimation des prix de transferts des entreprises multinationales, etc.), mobiliser des ressources venant des fondations (la plus emblématique étant la fondation Gates) et enfin mobiliser des ressources des pays émergents,  en particulier celles de la Chine. 

Dans ce contexte de recours massif à des sources de financement diversifiées, le rôle même de l’APD va changer. En effet, et d’une façon globale, l’APD est désormais « pensée » dans sa capacité à mobiliser ces autres sources qui viendraient du secteur privé. L’APD doit en premier lieu avoir des effets de levier sur de futurs financements privés ; ces fonds d’APD doivent être « catalytiques »,  selon l’expression consacrée dans la littérature internationale.  Ils pourront se concrétiser dans des fonds de garantie aux investissements privés ou publics nationaux, en finançant  de l’assistance technique afin de favoriser la mise en place de fonds d’investissements, etc.

Ces changements dans la gouvernance mondiale du financement du développement vont avoir des répercussions sur le financement du secteur agricole, en particulier en Afrique au sud du Sahara. L’agriculture est redevenue une priorité dans les politiques de développement des Etats ainsi que dans l’agenda des politiques de coopération. L’agriculture est aussi présentée comme un secteur où « on peut faire des affaires ». Si, depuis le début des années 2010, on constate effectivement une croissance des financements publics et privés en faveur de l’agriculture, deux grandes questions restent ouvertes. Tout d’abord n’y-a-t-il pas une insuffisante vision d’ensemble des différentes sources de financement ? Ensuite, ces multiples sources de financement n’appellent-elles pas à davantage de régulation par les Etats compte tenu des grands enjeux auxquels ils sont confrontés ?

En premier lieu, ce paysage global du financement de l’agriculture dans les différents pays et au niveau des programmes régionaux (CEDEAO, CILSS, UEMOA, etc. [2]) reste très mal renseigné. Certes, on dispose d’informations concernant les financements publics mis en œuvre dans le cadre des Programmes nationaux d’investissement agricole (PNIA) ou ceux des bailleurs de fonds. Mais beaucoup d’autres informations font défaut. Il en est ainsi des investissements directs étrangers, de l’utilisation des prêts dans le cadre de la micro-finance, des financements issus des transferts de revenus des travailleurs migrants ou encore (et c’est très certainement le volume le plus important…) des financements venant des agriculteurs eux-mêmes. Il n’y a aucun suivi sur chacune de ces composantes. Or,  l’ensemble de ces financements fait « système » et c’est bien ce système global qui doit être connu afin de piloter une politique agricole et non la seule partie visible de l’iceberg constituée des seules dépenses publiques agricoles, qui ne sont plus majoritaires.

De manière plus globale, Il n’y a pas de suivi de l’ensemble des financements qui permettrait d’estimer d’où viennent les grandes masses et vers quels domaines elles se dirigent. Il existe en la matière un paradoxe entre d’une part le discours dominant sur la nécessité de montages de financements associant fonds publics et privés, et d’autre part l’absence de dynamique collective pour construire une vision partagée par l’ensemble des acteurs du paysage du financement. D’un côté, le secteur privé, qui fait pourtant souvent des suivis relativement détaillés de ses propres investissements, semble réticent à diffuser l’information correspondante. De l’autre, les administrations semblent démontrer peu d’intérêt et de curiosité pour mieux connaître les financements privés.  Cette lacune dans un suivi global est symptomatique  de l’absence de prise en considération des articulations et coordinations nécessaires entre ces différentes sources afin de trouver des financements innovants et adaptés aux besoins de l’agriculture. Car cette absence de suivi global risque d’aboutir à des doublons et des angles morts. Par exemple, le rapport d’Oxfam présenté le 16 novembre à Dakar sur « L’ECOWAP : une politique morcelée »[3] a bien montré l’inefficacité des politiques régionales liée à une absence de coordination entre les institutions régionales en Afrique de l’Ouest.  De même qu’à l’échelle nationale on ne sait pas avec précision où « arrivent » ces financements : quels sont les bénéficiaires ? Quelles régions ?  Quelles spéculations ? Si des financements innovants doivent être recherchés, à savoir des financements adaptés aux différentes situations (petite agriculture, agrobusiness), des financements mixtes (prêts et dons), des partenariats publics-privés, des garanties, des assurances indicielles, du warrantage, etc., encore faut-il disposer d’une vision large des intervenants, de leurs interventions et de leurs stratégies afin de construire des synergies.

Et pourtant, cette complexification du paysage du financement de l’agriculture est très certainement une excellente nouvelle après ces deux décennies atones, mais elle plaide pour davantage de politique publique, celle-ci devant jouer pleinement son rôle de régulation mais aussi d’orientation des investissements en fonction des grands enjeux auxquels la plupart des pays d’Afrique subsaharienne sont confrontés. La conférence internationale sur l’agriculture en Afrique de l’Ouest qui s’est tenue  à Dakar les 17-19 novembre derniers a dressé les perspectives de la politique agricole de la CEDEAO pour les dix ans à venir. Les défis démographiques, d’emploi des jeunes, de changements climatiques trouverons des réponses dans le développement de l’agriculture et de bon nombre d’activités qui lui sont liées. Plusieurs  participants à cette conférence n’ont pas hésité à considérer que la sécurité en Afrique de l’Ouest passait par le développement de l’agriculture, qui devrait rester la première source d’emplois dans les années à venir. Mais les réponses à ces défis devraient être largement maîtrisées par les Etats, leur capacité à mettre en œuvre des plans d’actions qui, nous le souhaitons, ne pourront se limiter à de simples listes de projets. La régulation d’ensemble doit élaborer des outils de politique agricole vers davantage de cohérence entre de multiples instruments portés par les acteurs publics et privés : politiques de prix, politiques commerciales, politiques industrielles, politiques fiscales, politiques d’aménagement du territoire etc.  Dans ce contexte, n’est-il pas essentiel de mettre en place des mécanismes facilitant une  coopération entre Etats membres d’une institution régionale et les différents acteurs concernés autour de filières stratégiques telles que riz, manioc, lait local, produits halieutiques, fruits et légumes, etc. ? Comment construire des alliances ou des structures interprofessionnelles ? C’est bien en prenant en compte ces besoins immenses et cette complexité institutionnelle croissante que la conférence de Dakar a conclu notamment, par la voix du Premier ministre du Sénégal, qu’il fallait « repenser le financement du secteur agricole ».  

[1] CAD : Comité d’aide au développement ; OCDE : Organisation de coopération et de développement économiques.

[2] CEDEAO : Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest ; CILSS : Comité permanent inter-Etats de lutte contre la sécheresse dans le Sahel ; UEMOA : Union économique et monétaire de l’Afrique de l’Ouest. 

[3] L’ECOWAP est la politique agricole de la CEDEAO.

 

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Responsabilité sociétale des entreprises : une opportunité pour un développement durable en Afrique
En pratique, il s’agit de concilier développement économique, protection de l’environnement et équité sociale, en développant une organisation adéquate en relation avec ses parties prenantes et pour les générations futures. Cela peut paraître un grand défi dans des pays dont la plupart ont plus de 50 % de leur population en dessous des seuils de pauvreté…

Il est incontestable que l’urgence de la plupart des pays africains est la lutte contre la pauvreté d’une grande partie de leur population et le besoin d’une croissance qui permettra de pallier les nombreux manques de ces pays. Mais est-ce pour autant incompatible avec la responsabilisation des entreprises sur les sujets environnementaux, sociaux, de droits des hommes et des femmes ? Ne pourrait-on pas imaginer que de bonnes pratiques environnementales et sociales deviendront un levier de développement nécessaire pour le pays et d’amélioration importante de la performance des entreprises et qu’une croissance qui ne prend pas en compte ces aspects ne serait pas pérenne ?

Parmi les bénéfices apportés à l’entreprise par une démarche responsable, l’expérience montre en particulier la diminution des risques de réputation, légaux et financiers, l’ouverture des marchés internationaux, de meilleures performances et rentabilité, une meilleure acceptabilité sociale, la diminution des charges, le bien-être des salariés, de meilleures relations avec les communautés avoisinantes…

Si les bénéfices semblent convaincants, le chemin est semé d’embûches pour les entreprises implantées en Afrique. En effet, dans de nombreux pays africains, l’instabilité politique ou les conflits, l’absence de réglementations et de contrôles, le manque d’infrastructures publiques de qualité (stations d’épuration par exemple), le manque de main d’œuvre qualifiée, de consultants spécialisés et le foisonnement de normes internationales ne favorisent pas l’émergence de bonnes pratiques dans les entreprises. Si certaines s’en accommodent, nombreuses sont celles qui le déplorent et doivent faire face seules à ces défis. Il faut aussi être conscient que le coût d’entrée est significatif pour les entreprises (études, audits, certifications, formation, investissements) et que les aides ne sont pas aussi développées qu’en Europe (exonération d’impôts, subventions, allègement de charges…). Néanmoins les initiatives fleurissent : les réseaux d’entreprises comme le réseau RSE Sénégal, le réseau Kilimandjaro favorisent les échanges entre entreprises et la diffusion de savoir-faire. Nombre d’universités et écoles d’ingénieurs sur le continent dispensent depuis plusieurs années des enseignements spécialisés. Les chambres de commerce (Tunisie, Cameroun..) s’emparent du sujet et quelques « labels RSE » apparaissent au Maroc, au Sénégal. Au-delà des réglementations environnementales, les Etats commencent à développer des cadres règlementaires pour inciter les entreprises à évoluer dans ce domaine.

La société civile africaine se structure et certaines banques et fonds d’investissement commencent également à accompagner leurs clients sur ce chemin. Les bailleurs de fonds, enfin, accompagnent ce mouvement en apportant conseils et assistance technique en complément de leurs financements.

Il y a donc de bonnes raisons d’espérer que ce phénomène s’amplifie et accompagne la croissance africaine. Plusieurs exemples récents d’entreprises volontaires confirment ces propos. L’implication de tous les acteurs est un gage d’une plus grande diffusion de la RSE dans le tissu économique africain, que l’on constate lorsque des entreprises industrielles mettent en place des stations d’épuration des eaux pour réduire la pollution autour des usines, ou recensent les zones de travail dangereuses pour leurs employés et améliorent la sécurisation de ces zones à risque pour réduire les accidents du travail, ou encore font pression sur leurs fournisseurs pour améliorer les conditions de travail de leurs ouvriers.

Toutes ces pratiques ne pourront toutefois changer d’échelle sans un engagement fort des Etats africains pour promouvoir la RSE, notamment par la création d’un cadre législatif efficace, et des mécanismes et mesures de contrôles d’application adéquats. De fait, toutes les parties prenantes, des entreprises aux bailleurs de fonds et aux organisations de la société civile, auront un rôle à jouer au cours des prochaines années pour soutenir cette démarche tant publique que privée en faveur d’un développement durable de l’Afrique.]]>
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Assurance agricole : le paradoxe africain En matière d’assurance agricole contre les aléas climatiques, la situation de l’Afrique est paradoxale. Elle exploite en effet près de 20 % des terres cultivées de la planète et est soumise à des événements extrêmes en termes de températures et de précipitations, qui devraient encore s’accentuer avec le dérèglement du climat. Pourtant, selon un rapport récent rédigé pour le G20[1], sur les 178 millions d’agriculteurs dans les pays en développement ayant souscrit une assurance indicielle en 2014, l’immense majorité (97 %) sont indiens ou chinois. Moins de 450 000 sont africains, soit une part insignifiante du nombre total d’agriculteurs sur le continent.  

Débattre des raisons qui expliquent cette situation, et surtout identifier des pistes d’action pour lever les obstacles au développement de l’assurance agricole, tel était l’objectif du side-event que la fondation FARM a organisé le 13 octobre, à Rome, en marge de la réunion annuelle du Comité de la sécurité alimentaire mondiale. Avec trois intervenants : Emily Coleman, du Fonds international de développement agricole (FIDA) ; Olga Speckhardt, de la Fondation Syngenta pour une agriculture durable, directrice intérimaire d’ACRE Africa, dispositif assuranciel le plus répandu en Afrique de l’Est ; Gideon Onumah, du National Research Institute, University of Greenwich, qui participe au projet de recherche FARMAF[2] sur la gestion du risque agricole en Afrique.

S’interrogeant sur la faible pénétration de l’assurance indicielle, sur laquelle reposent la plupart des projets pilotes en Afrique, les experts ont souligné les conditions à réunir pour aller de l’avant : disposer de données climatiques fiables pour élaborer des produits assuranciels efficaces, minimisant le « risque de base » (dû au décalage entre le montant des dommages subis par les agriculteurs et la valeur des indemnités versées – ou non – au titre de l’assurance) ; s’appuyer sur un réseau de distribution privilégiant les « agrégateurs » d’agriculteurs, comme les coopératives ; instaurer un cadre juridique et réglementaire solide, harmonisé entre pays ; sensibiliser les agriculteurs au fonctionnement de l’assurance, afin de répondre à leurs préoccupations légitimes sans susciter de leur part des attentes infondées… Il existe bien d’autres leviers. En outre, les promesses de l’assurance indicielle ne doivent pas occulter l’intérêt de certains dispositifs d’assurance récolte conventionnels, c’est-à-dire indemnisant les pertes individuelles de rendement, commercialisés à des prix abordables car couvrant un petit nombre d’aléas climatiques ou offrant des garanties limitées[3].

Si l’enjeu est de créer des marchés de l’assurance, accessibles aux petits agriculteurs, avec une forte implication du secteur privé, les Etats et les bailleurs de fonds ont néanmoins un rôle crucial à jouer. Mise à disposition aux assureurs de données publiques de qualité, investissement dans des stations météo, subventionnement « intelligent » des primes d’assurance, offre de réassurance complétant celle des réassureurs privés… Autant de domaines où l’intervention publique peut s’avérer déterminante pour le lancement et l’adoption de systèmes assuranciels.

Le fait est là : dans les pays développés (Etats-Unis, Canada, Espagne…) comme dans les pays émergents (Inde, Chine, Mexique…), aucune assurance agricole ne s’est développée à grande échelle sans une action forte de l’Etat. Même si le volume de fonds publics injecté dans l’assurance agricole ne garantit nullement, à lui seul, la pertinence et la viabilité des dispositifs proposés.

L’enjeu, en réalité, est que les gouvernements changent leur regard sur l’assurance et, plus largement, sur la gestion des risques agricoles. Pour investir sur leur exploitation, accéder au crédit et acheter des intrants, les  agriculteurs ont besoin d’un cadre politique qui leur garantisse un minimum de stabilité. Il revient à l’Etat de prendre en charge les risques les plus élevés - d’origine climatique, mais aussi sanitaire ou économique -, que les exploitations agricoles et les assureurs privés peuvent difficilement couvrir seuls. Si l’une des fonctions essentielles des politiques agricoles est de réduire ces risques, alors l’assurance climatique doit être considérée comme un outil de politique agricole.

Le paradoxe évoqué au début de cet article n’est donc qu’apparent. La faiblesse de l’assurance agricole en Afrique est le reflet de la faiblesse générale – malgré quelques exceptions et de timides progrès – des politiques agricoles mises en œuvre sur le continent.  

[1] Ulrich Hess et Peter Hazell, Agricultural Insurance: Emerging Trends and Innovations, document de travail préparé pour giz et BMZ, septembre 2015.

[2] Voir notamment Marcel van Asseldonk et al., Is there evidence of linking crop insurance and rural credit and its potential benefits?, Policy Brief, Farm Risk Management for Africa Project (FARMAF).

[3] Ainsi, en Zambie, une assurance récolte conventionnelle sur le maïs, couvrant seulement le montant du crédit lié à l’achat d’intrants, affiche un taux de prime de 4 % contre 9,5 % pour une assurance indicielle au Burkina Faso. Voir Marcel van Asseldonk et al., op. cit. 

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« Le nouveau paysage mondial du soutien à l’agriculture » : réponse à Jacques Berthelot Jacques Berthelot a mis en ligne, début septembre, une longue analyse du dernier document de travail publié par la fondation FARM[1]. Sa critique (http://www.solidarite.asso.fr/-Articles-Jacques-Berthelot-) pose des questions légitimes, mais elle est sous-tendue par un désagréable procès d’intention : les conclusions du document correspondraient selon lui « au discours néolibéral tenu par les pays développés ». L’épithète « néolibéral » est-elle infamante ou y a-t-il erreur de diagnostic ? Nous nous en tiendrons ici aux faits et discuterons leur interprétation et quelques-unes de leurs implications.

D’abord, les faits

Rappelons les trois principales conclusions de l’étude de FARM.

1) Le niveau du soutien à l’agriculture a diminué sensiblement dans les pays à haut revenu tandis qu’il a crû fortement, depuis une vingtaine d’années, dans les pays émergents. Ce double phénomène a conduit à une convergence de l’Estimation du soutien aux producteurs (ESP), exprimée en pourcentage de la valeur des recettes des producteurs - l’indicateur le plus courant du soutien, calculé par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) – pour ces deux groupes de pays.

Les chiffres produits par J. Berthelot ne remettent pas fondamentalement en cause ce constat. D’après les données actualisées de l’OCDE et en incluant la Colombie dans les pays émergents, l’ESP atteint en moyenne, sur la période 2010-14, 18 % des recettes agricoles dans les pays à haut revenu (contre 31 %, selon nos estimations, sur 1986-89) et 16 % dans les pays émergents (contre 7 %, selon nos calculs, sur 1995-99)[2]. Il y a donc bien eu, en termes relatifs, baisse du soutien dans les pays à haut revenu et hausse dans les pays émergents, le niveau moyen de l’aide étant aujourd’hui à peu près comparable dans les deux groupes de pays.

Ces données doivent bien sûr être interprétées avec prudence, pour les raisons évoquées dans le document de travail. Soulignons que l’OCDE ne publie pas d’ESP pour l’Inde. Or le montant des transferts budgétaires aux agriculteurs, en pourcentage de la valeur de la production agricole, est, selon nos estimations, du même ordre de grandeur en Inde que dans les pays à haut revenu.    

2) L’augmentation de l’aide à l’agriculture dans les pays émergents s’est faite essentiellement par un accroissement des soutiens censés générer le plus de distorsions des échanges (notre indicateur SDE), si l’on suit les critères de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Alors que, suite notamment à l’Accord sur l’agriculture signé à Marrakech en 1994, l’intervention publique dans les pays à haut revenu a pris des formes supposées moins perturber les marchés.

J. Berthelot critique les critères de l’OMC, qui classent les types de soutien selon leur degré présumé de distorsion, mais ne conteste pas l’évolution divergente du SDE dans les pays à haut revenu et les pays émergents. 

3) Selon un autre indicateur - le taux nominal d’assistance aux agriculteurs (TNA), calculé par la Banque mondiale -, les pays les moins avancés (PMA) sortent à peine de décennies de « ponction » de leur agriculture, même si leurs protections à l’importation sur les produits vivriers ne sont pas négligeables. On peut donc distinguer, d’un côté, les pays à haut revenu et les pays émergents, qui soutiennent de manière substantielle leur agriculture, et de l’autre, les pays les moins avancés, qui tendent globalement à négliger ce secteur alors que, paradoxalement, il absorbe la majeure partie de leur population active. Il existe bien sûr, au sein de ces trois groupes, très hétérogènes, de grandes différences dans le niveau du soutien par pays et par produit.  

J. Berthelot critique le TNA, mais ne conteste pas la situation spécifique des PMA en matière d’aide à l’agriculture.

 L’interprétation des faits

L’argumentation de J. Berthelot peut être résumée comme suit : les conclusions de l’étude de FARM sont erronées, parce que les indicateurs utilisés pour mesurer le niveau de soutien ne sont pas bons et parce que la distinction à l’OMC des subventions en boîtes orange, bleue ou verte, censées traduire leur degré supposé de distorsion, « n’a aucun fondement scientifique en dépit des économistes néo-libéraux et des Institutions internationales dominées par les pays développés qui tentent de démontrer le contraire ». 

Commençons par le second point. L’étude de FARM ne porte pas de jugement sur le soutien à l’agriculture, ni sur la classification des subventions agricoles à l’OMC. Notre objectif était d’analyser l’évolution comparée du montant et de la composition de l’aide à l’agriculture dans les différents groupes de pays en suivant les critères et les méthodes officiellement admis. Cependant, il nous paraît difficile de réduire la classification des soutiens dans l’Accord de Marrakech à « l’habilité politique » des Etats-Unis et de l’Union européenne à élaborer des règles multilatérales favorables à leur agriculture et défavorables à celles des pays du Sud. Les rivalités géoéconomiques n’épuisent pas le débat, légitime à nos yeux, sur le degré de distorsion des différents types de soutien sur les marchés. Selon le consensus « néoclassique » en vigueur, le soutien des prix et les subventions aux intrants, instruments qui constituent la majeure partie du soutien dispensé dans les pays émergents, créent en théorie plus de distorsions des échanges qu’une aide directe découplée de la production et des prix de marché, même si le découplage fait l’objet d’une abondante littérature critique. Dire cela n’est pas reconnaître que les disciplines de l’Accord sur l’agriculture sont équitables : l’écart est grand entre la théorie et la pratique des soutiens[3]. Ce n’est pas non plus entériner un principe de primauté des règles de l’échange sur la préservation des capacités de production locale et la sécurité alimentaire. C’est simplement reconnaître que toutes les aides n’ont pas le même effet sur les échanges, certaines contribuant plus que d’autres à fausser la concurrence, et que cela doit être pris en compte dans les accords commerciaux qui veulent promouvoir une approche coopérative des politiques agricoles, afin d’éviter une escalade des subventions entre Etats.    

Venons-en au premier point de l’argumentation, sur la validité des indicateurs de soutien. Cette question est pertinente. Nous examinons dans le document de travail les principales objections formulées, souvent avec raison, à l’encontre de l’ESP et du TNA. J. Berthelot propose des alternatives. Certaines de ses propositions nous semblent non recevables (comme l’exclusion du soutien des prix du marché de l’ESP) ou peu convaincantes (la comptabilisation dans l’ESP des aides aux céréales et oléo-protéagineux comme subventions aux éleveurs), car elles reposent sur une interprétation déformée de l’ESP. Cet indicateur est une simple « photo » du soutien, prise selon des conventions déterminées (soutien des prix du marché, paiements budgétaires) ; il n’apporte aucun éclairage sur la justification des aides et ne fournit que des informations partielles sur les gains et les pertes que subiraient les producteurs, les consommateurs et les contribuables si tous les soutiens étaient supprimés. D’autres suggestions ouvrent des pistes de réflexion intéressantes. Ainsi, de l’ajout à l’ESP du coût des « services d’intérêt général », comme la recherche agronomique et certaines dépenses d’infrastructures, qui contribuent indéniablement, à terme, à accroître le revenu agricole ; ou de la prise en compte, en équivalent subvention à la production agricole, de l’aide alimentaire octroyée aux consommateurs, qui mobilise aux Etats-Unis d’énormes budgets. Encore ne faut-il pas évacuer trop rapidement les problèmes méthodologiques posés par ces approches.

L’idée d’exprimer le soutien non pas en pourcentage de la valeur des recettes des producteurs, comme c’est le cas traditionnellement pour l’ESP, mais en montant d’aide par actif agricole, pour tenir compte du nombre d’agriculteurs beaucoup plus élevé dans les pays en développement, retient l’attention. Jusqu’au début des années 2000, l’OCDE publiait d’ailleurs des ESP par équivalent agriculteur à temps plein (EATP). Il y a toutefois un réel problème de fiabilité des statistiques disponibles pour le calcul des EATP, surtout dans les pays du Sud. Par ailleurs, pour établir des comparaisons significatives entre pays de niveaux de vie très différents et lisser les effets des variations des taux de change, les montants de soutien par actif agricole devraient être exprimés en parité de pouvoir d’achat, plutôt qu’en dollars ou en euros courants. Les calculs restent à faire.   

Mais si l’objectif est d’utiliser un critère plus équitable de mesure du soutien, faut-il considérer le montant de l’aide par actif agricole ou par hectare exploité ? Tout dépend de la définition de l’équité. En Europe, les efforts visant à élaborer une politique agricole commune plus « juste » prennent généralement pour étalon un rapprochement des niveaux de paiements directs par hectare. Ce critère est bien sûr discutable, mais un indicateur de soutien par actif sans aucune référence à la production ou au potentiel de production agricole ne va pas de soi, car les objectifs majeurs des politiques agricoles, dans tous les pays, ont toujours été d’accroître la production pour assurer la sécurité alimentaire et/ou d’améliorer le revenu agricole via un accroissement de la production agricole. Une option, à discuter, serait la définition d’un indicateur mixte, comme par exemple le montant du soutien par hectare et par actif agricole.    

 Les implications de l’étude

Les débats techniques, pour importants qu’ils soient, risquent d’occulter les enjeux politiques liés aux conclusions de l’étude de FARM. La nouvelle donne mondiale du soutien à l’agriculture éclaire sur les rapports de force dans les négociations agricoles à l’OMC et les conditions susceptibles de rendre possible un nouvel accord. Les pays à haut revenu sont réticents à réduire encore leur soutien tant que – de leur point de vue – les pays émergents n’ouvrent pas suffisamment leurs marchés. Leurs réticences sont exacerbées par la montée en puissance des pays émergents sur les marchés agroalimentaires mondiaux, à l’exportation comme à l’importation.   

Il faut prendre la mesure du renversement de situation qui s’est produit depuis la signature de l’Accord de Marrakech, en 1994. Alors qu’il y a vingt ans, les Etats-Unis, l’Union européenne et le groupe de Cairns conduit par l’Australie déterminaient quasiment à eux seuls le contenu et le rythme des négociations commerciales, les économies émergentes font aujourd’hui jeu égal. Elles réussissent même à imposer leurs vues, comme en témoigne la remise en cause, par l’Inde, du statut des stocks publics de denrées dans le calcul du soutien soumis à réduction. Ainsi, l’Accord sur l’agriculture n’a pas empêché ces économies de renforcer leurs politiques agricoles ; les carences des pays les moins avancés, dans ce domaine, tiennent bien moins aux règles de l’OMC qu’à leurs propres insuffisances.

Deux arguments justifient, traditionnellement, le maintien du « traitement spécial et différencié » en faveur des pays en développement (PED) à l’OMC. En ce qui concerne l’agriculture, ils reposent tous deux sur les écarts considérables de productivité du travail agricole existant entre les PED et les pays à haut revenu. D’abord, dans les pays émergents comme dans les pays les moins avancés, la grande masse des petits agriculteurs, bien moins productifs que les producteurs des pays à haut revenu, ne peut pas soutenir la concurrence internationale sans une aide forte. Ensuite, comme le note J. Berthelot, « la compétitivité actuelle supérieure des produits agricoles et alimentaires occidentaux par rapport aux PED résulte moins des différences dans les soutiens agricoles actuels – les seuls pris en compte à l’OMC – que dans les soutiens non agricoles actuels et passés et les soutiens agricoles passés, depuis des décennies voire des siècles, en particulier une forte protection à l’importation ». Les pays en développement ont donc besoin de temps pour moderniser leur agriculture, comme en ont eu, historiquement, les pays aujourd’hui développés.

Ces arguments restent valables malgré la tendance à la convergence des niveaux de soutien à l’agriculture entre pays émergents et pays à haut revenu. A deux nuances près, cependant.  D’une part, il existe dans les pays émergents une « agriculture de firme », composée de fermes de grande taille et ayant accès aux intrants, au crédit et aux technologies modernes, souvent intégrées dans des chaînes de valeur performantes, qui est compétitive avec l’agriculture des pays occidentaux. D’autre part, il n’est pas interdit de s’interroger sur les instruments de politique agricole les plus appropriés pour favoriser l’amélioration de la productivité des agricultures familiales dans les pays émergents, sans se polariser exclusivement sur la protection à l’importation, pour nécessaire qu’elle soit. D’autant que cette protection a tendance à fondre sous l’effet de la multiplication des accords commerciaux bilatéraux et régionaux.

Là encore, la trajectoire suivie par les pays développés est riche d’enseignements. Le passage d’un soutien des prix du marché à des aides budgétaires peut contribuer à atteindre différents objectifs : augmentation de la production alimentaire, accroissement du revenu agricole (avec éventuellement un ciblage des aides vers les petites et moyennes exploitations), sécurité sanitaire des aliments et préservation des ressources naturelles, en particulier les sols et les eaux. La Chine a commencé, timidement, à réorienter sa politique agricole dans cette voie. Quant au renforcement de la sécurité alimentaire, préoccupation majeure des PED, il peut se faire par d’autres outils plus efficients qu’une politique de stockage public de denrées, comme le montre l’exemple du Brésil. Quel que soit le niveau des protections à l’importation, de gros investissements publics sont indispensables dans plusieurs domaines - en particulier celui, si délaissé, de la gestion des risques liés aux aléas climatiques et à la volatilité des prix - pour stimuler la production et surtout la productivité agricoles.  

Il va de soi que l’évolution des instruments de politique agricole vers des aides budgétaires dépend étroitement de l’existence d’un Etat fort, disposant de ressources financières suffisantes (donc apte à lever l’impôt) et doté d’une administration efficace, capable d’effectuer des versements directs à un très grand nombre de personnes. Ces conditions sont plus facilement réunies dans les pays émergents que dans les pays les moins avancés, même si la téléphonie mobile permet aujourd’hui, y compris en Afrique, de réaliser des transferts monétaires fiables et peu coûteux.  

Que J. Berthelot se rassure, l’étude de FARM appelle à une forte augmentation du soutien à l’agriculture dans les pays les moins avancés et ce message n’est pas « ambigu ». Mais la cause du développement agricole mérite un débat serein.           

[1] Jean-Christophe Debar et Mathilde Douillet, « Le nouveau  paysage mondial du soutien à l’agriculture », Document de travail no 7, FARM, juillet 2015. Les idées exprimées dans le présent article de blog n’engagent pas M. Douillet, qui depuis septembre 2014 ne travaille plus à FARM.

[2] Les chiffres produits par J. Berthelot sont légèrement plus élevés car il exprime l’ESP en pourcentage de la valeur de la production agricole, alors que l’OCDE rapporte le soutien à la valeur des recettes des producteurs (somme de la valeur de la production agricole et des paiements budgétaires).

[3] Comme le relève justement J. Berthelot, une aide classée dans la boîte verte peut engendrer des distorsions de marché non négligeables si son montant n’est pas plafonné, comme c’est le cas pour les paiements découplés octroyés par l’Union européenne et (jusqu’en 2013) par les Etats-Unis.  

 

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Les satellites au service de l’agriculture en Afrique Continent vaste et aux climats contrastés, l’Afrique peut tirer pleinement profit de l’utilisation des satellites pour la mise en œuvre  et le contrôle des politiques publiques dans le domaine de l’agriculture en particulier.

 Un premier enjeu est de disposer d’une cartographie à jour afin de pouvoir identifier les terres cultivables. Les images des satellites d’observation sont mises à profit pour réaliser des cartes d’occupation des sols. Grâce à des traitements appropriés de ces images, il est possible d’extraire des informations sur  les types de cultures, les types de sol, les forêts, les zones en eau ou humides, les zones bâties et les routes. Un suivi dans le temps permet, par différence avec des situations passées, de voir l’évolution de ces différentes zones. Ces produits d’information peuvent être utilisés par les gestionnaires de l’environnement, de l’aménagement du territoire et de la planification de l’agriculture pour organiser la production agricole, en gérant au mieux la répartition entre terres bâties et terres cultivables ou le suivi de la croissance des cultures. La production agricole en Afrique étant souvent vivrière, les parcelles cultivées sont de petite taille. Les satellites actuellement en orbite permettent aux décideurs de disposer d’un panel d’outils d’observation pertinent pour la mise en œuvre et le contrôle de leur politique agricole depuis le niveau national, jusqu’au niveau local. En effet, les satellites d’observation Sentinel-1 et Sentinel-2 du programme européen COPERNICUS permettent de réaliser des observations avec respectivement une résolution de 5 m (radar) et de 10 m (optique). Les satellites de très haute résolution (THR) de type Pléiades permettent de voir des détails de l’ordre de 70 cm.

 L’eau est un autre enjeu majeur. Les satellites de météorologie fournissent des observations qui alimentent les modèles de prévisions de pluie, en Afrique en particulier. Ces prévisions sont utilisées par les décideurs pour anticiper  les productions agricoles, d’éventuels problèmes de sécheresse ou de fortes pluies. Via EUMETSAT[1], l’Europe facilite l’accès aux données de satellites Météosat, conjuguant ses efforts à ceux de l’Union européenne, de l’Union africaine et de l’Organisation de la météorologie mondiale. Les satellites d’observation optique (SPOT, Pléiades, Sentinel-2), radar (Sentinel-1, Cosmo-Skymed, Terra-SARX) et d’altimétrie (JASON1&2, SWOT en 2020) contribuent à mieux connaître les réserves en eau des fleuves, des lacs et des grands réservoirs fournissant aux gestionnaires des politiques publiques des informations essentielles pour leur stratégie de développement et de sécurité alimentaire.

 Les pays africains se dotent eux aussi de moyens d’observation par satellites. En Afrique du Nord, des pays comme l’Algérie ou le Maroc disposent d’une agence spatiale et/ou de satellites qui leur fournissent les informations d’aide à la gestion des enjeux agricoles. En Afrique subsaharienne, l’Agence spatiale du  Nigéria (NASRDA)[2] s’est dotée  des satellites d’observation optique NigeriaSat-1 (lancé en 2003, retiré en 2012) et NigeriaSat-2 (lancé en 2011, résolution 2,5 m) et d’un satellite d’observation radar NigeriaSat-X (lancé en 2011, résolution 22 m). Ces satellites sont utilisés en particulier pour la gestion des catastrophes naturelles (suivi des essaims de criquets). En 2010, le Gabon a créé son agence spatiale l’AGEOS. En 2011, il s’est doté d’une plateforme technologique SEAS-Gabon de réception en temps réel d’images satellitaires sur laquelle s’appuie le  centre de surveillance de l’environnement EarthLab Gabon[3] créé en 2013. Les objectifs de ce centre sont  d’élaborer des produits d’information nécessaires aux enjeux de gestion forestière, de gestion des ressources naturelles et d’occupation des sols, ainsi que de surveillance des zones propices au développement de moustiques et autres vecteurs de maladies tropicales. L’Afrique du Sud a créé en 2010 sa propre agence spatiale, la SANSA[4], et s’était doté d’un microsatellite d’observation pour détecter les catastrophes naturelles et surveiller les ressources en eau du continent africain (ce satellite n’est plus opérationnel).

Enfin, le développement de l’agriculture « raisonnée », pour la gestion des produits phytosanitaires et des engrais, avec l’utilisation de tracteurs guidés par GPS, se développe lentement. Mais compte tenu de son potentiel de développement économique, des acteurs majeurs[5] de la fourniture d’équipements et de services ont fait le pari de s’implanter sur le continent africain pour y promouvoir leurs solutions.

En Afrique, les enjeux de sécurité alimentaire et de développement agricole restent considérables et mobilisent les efforts des organisations internationales : ONU[6], PAM[7], FAO[8], UN-OCHA[9] et WMO[10]. Les images satellites acquises par ces organismes alimentent le portail d’information GeoNetwork[11] sur lequel elles peuvent être partagées librement. Des outils « open source » sont mis à disposition afin que les utilisateurs puissent réaliser les produits d’information dont ils ont besoin.

Le développement de l’agriculture en Afrique passe non seulement par l’accès à l’eau, mais aussi par l’accès aux semences améliorées et aux engrais, à l’accès aux informations sur les marchés. Aussi, le FIDA[12], la FAO et le PAM ont entrepris d’aider le Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD) à élaborer une stratégie pour développer l’agriculture et le commerce.

Les communautés spatiales se mobilisent autour des enjeux liés à l’agriculture, la gestion de l’eau et la sécurité alimentaire en Afrique dans le cadre du Group for Earth Observation, avec les projets AfriGEOSS et GEOGlam, qui mobilisent les experts des agences spatiales, environnementales et météorologiques internationales.

Enfin, notons que depuis 1974, 13 pays du Sahel[13] ont mis en commun leur expertise et ont créé le centre régional AGRHYMET, situé au Niger, dont la mission est de contribuer à la sécurité alimentaire, à la gestion des ressources et de l’environnement par le renforcement des capacités de formation, de recherche et de diffusion des informations des institutions nationales.

L’utilisation des satellites en Afrique pour l’agriculture est une réalité. Les pays africains ont bien compris le potentiel des informations satellitaires. A ce titre, ils se dotent des nouvelles technologies qui leur permettront non seulement d’accéder aux informations indispensables à la mise en œuvre et au contrôle de leurs politiques de développement agricole, mais aussi de tirer le meilleur parti de leurs ressources pour leur développement économique.

La création au CNES d’une Direction de la Science de l’Innovation et des Applications devrait poursuivre et amplifier les efforts visant à ce que les données issues des missions spatiales et les produits issus des travaux scientifiques soient utilisés par des organismes et des entreprises fournissant des services adaptés aux besoins des citoyens et des décideurs des politiques publiques. Les différents secteurs de l’agriculture, qu’il s’agisse de l’aide à la gestion de l’exploitation, du renseignement agricole ou de l’assurance agricole, secteurs économiquement porteurs, pourraient bénéficier de cette dynamique et voir, d’ici quelques années, la création de services et de start-ups françaises dans ces domaines.

[1] EUMETSAT: Organisation européenne pour l’exploitation des satellites de météorologie : http://www.eumetsat.int/website/home/index.html

[2] NASRDA : National Space Research & Development Agency: http://services.gov.ng/fr/nasrda

[3] Earthlab Gabon est issu d’un partenariat entre Telespazio France et la République du Gabon, représentée par l’Agence Gabonaise d’Etudes et d’Observation Spatiale (AGEOS) et le Fonds Gabonais d’Investissements Stratégiques (FGIS) : http://www.earthlab-galaxy.com/gabon/

[4] SANSA : Agence spatiale d’Afrique du Sud) : http://www.space.gov.za/

[5] GARMIN s’est implanté en Afrique

[6] ONU : Organisation des Nations unies : http://www.un.org/fr/index.html

[7] PAM : Programme alimentaire mondial : http://fr.wfp.org/

[8] FAO : Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture : http://www.fao.org/home/fr/

[9] UN-OCHA: Bureau des Nations unies pour la coordination de l’aide humanitaire: http://www.unocha.org/

[10] WMO: Organisation météorologique mondiale: https://www.wmo.int/pages/index_fr.html

[11] GeoNetwork : http://geonetwork-opensource.org/

[12] FIDA: Fonds international de développement agricole: http://www.ifad.org/

[13] AGRHYMET rassemble les efforts de 9 pays : le Bénin, le Burkina Faso, le Cap-Vert, la Côte d’Ivoire, la Gambie, la Guinée, la Guinée-Bissau, le Mali, la Mauritanie, le Niger, le Sénégal, le Tchad et le Togo.

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http://www.fondation-farm.org/zoe.php?s=blogfarm&w=wt&idt=2002 2015-09-21 text/htmlfr
La croissance des besoins alimentaires en Afrique est largement sous-estimée La demande alimentaire mondiale va augmenter de 60 % d’ici 2050 : cette prévision souvent citée provient d’un rapport de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) publié en juin 2012 (1), qui fait référence. Or ce rapport s’appuie sur la « Révision 2008 » des perspectives démographiques des Nations unies (2), parue en 2009, qui prévoyait en moyenne une population mondiale de 9,15 milliards de personnes en 2050. La « Révision 2015 » de l’ONU (3), sortie fin juillet, a réévalué ce chiffre de 6 %, à 9,72 milliards. Toutes choses égales par ailleurs, pour satisfaire la hausse de la demande, il faudrait donc accroître la production agricole mondiale de 66 %, plutôt que 60 %, par rapport à la moyenne 2005-2007 qui sert de base aux calculs de la FAO.

Mais là n’est pas le plus important. Selon nos calculs, entre les Révisions 2008 et 2015, la projection moyenne de population en Afrique subsaharienne en 2050 s’est accrue de 451 millions de personnes, à 2,20 milliards, soit une hausse de 26 %. Ce qui signifie que la population dans cette région devrait plus que doubler entre 2015 et 2050, mais aussi que le rapport de la FAO publié en 2012 sous-estime fortement la croissance de la demande alimentaire africaine. La question est très sensible car, comme le montre l’étude réalisée pour FARM par Bruno Dorin (Cirad) (4), le rapport de la FAO anticipait déjà entre 2006 et 2050 une multiplication par 2,6 de la consommation de produits alimentaires en Afrique subsaharienne, exprimée en équivalent calories végétales. Cette hausse serait satisfaite à la fois par un quasi-triplement de la production alimentaire africaine, grâce essentiellement à une amélioration des rendements des cultures, et une augmentation, à un rythme comparable, des importations alimentaires.

La Révision 2015 des projections démographiques dans cette région implique donc, toutes choses égales par ailleurs, soit un accroissement encore plus soutenu de la production ou des importations alimentaires, soit une moindre augmentation de la consommation de calories alimentaires par personne. Or, dans le rapport 2012 de la FAO, celle-ci, en Afrique subsaharienne, est censée progresser de 28 % entre 2006 et 2050, à 2 740 kcal/tête, niveau moyen à peine suffisant pour réduire l’insécurité alimentaire qui touche aujourd’hui un quart de la population. Si la production ou les importations alimentaires africaines ne croissent pas plus fortement que ne l’anticipe ce rapport, l’explosion démographique risque de limiter sérieusement tout progrès notable dans les disponibilités alimentaires par personne, autrement dit de creuser encore les inégalités d’accès à la nourriture au détriment des plus pauvres.       

Les filières agroalimentaires en Afrique subsaharienne doivent donc relever un triple défi – sécurité alimentaire, réduction de la pauvreté, création d’emplois – encore plus considérable que ne le suggèrent les projections de la FAO, qui font aujourd’hui plus ou moins consensus (5). Encore faut-il ajouter que ces projections n’incluent pas l’impact du changement climatique sur la production agricole, qui devrait être globalement négatif dans la région.

(1) World agriculture towards 2030/2050: the 2012 Revision, Nikos Alexandratos et Jelle Bruinsma, FAO, 2012. 

(2)  World Population Prospects: The 2008 Revision, United Nations, 2009.

(3) World Population Prospects. The 2015 Revision. Key Findings and Advance Tables, United Nations, 2015.  Dynamiques agricoles en Afrique subsaharienne : une perspective à 2050 des défis de la transformation structurelle, Bruno Dorin, Cirad, www.fondation-farm.org/article956

(4) Dynamiques agricoles en Afrique subsaharienne : une perspective à 2050 des défis de la transformation structurelle, Bruno Dorin, Cirad, www.fondation-farm.org/article956

(5) Afrique, trois défis en un : sécurité alimentaire, pauvreté, emploi, Jean-Christophe Debar et Pierre Girard, in Diplomatie no 74, mai-juin 2015. Article disponible sur www.fondation-farm.org 

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http://www.fondation-farm.org/zoe.php?s=blogfarm&w=wt&idt=1993 2015-09-07 text/htmlfr
"La révolution tunisienne n’a pas profité à l’agriculture" Plus de trois ans après la révolution, peut-on dresser un bilan de la situation de l’agriculture ?

L'agriculture tunisienne reste étroitement handicapée par un manque de visibilité et de dynamisme, fruit de l'absence d'une politique agricole appropriée. L'investissement a accusé une chute régulière, de 2 % entre 2013 et 2014, conférant au secteur une part de 7 % par rapport aux investissements totaux du pays contre 8 % l'année précédente. Il faut cependant noter que les investissements du secteur privé dans l’agriculture ont repris en 2014 et représentent 67 % du total contre 51,6 % en 2012, alors que ceux du secteur public ont régressé entre 2012 et 2014 (Observatoire National de l’Agriculture).

 Nous observons également depuis 2009 une tendance baissière du taux de couverture des échanges alimentaires. La part du déficit de la balance alimentaire dans le déficit global du commerce extérieur du pays est ainsi passée de 6,7 % en 2010 à 10,1 % en 2014. La dépendance alimentaire de la Tunisie à l'égard de certains produits de base comme les céréales se confirme avec de fortes corrélations entre les exportations alimentaires totales et celles d'huile d'olive, et entre les importations alimentaires totales et celles de céréales, selon l'Observatoire National de l'Agriculture. Le taux de financement bancaire reste très faible (inférieur à 7 %), la mécanisation également : seuls 8 % des agriculteurs ont un tracteur. Seulement 3,5 % des agriculteurs demandent des crédits de campagne et 58 % les obtiennent. En conséquence, seulement deux agriculteurs sur dix ont accès au crédit !

Les agriculteurs quant à eux, sont confrontés à une forte augmentation de leurs coûts de production dus à une forte hausse voire au doublement du prix des intrants (engrais, pesticides, aliments d'élevage ...) et de l'énergie, conséquence, entre autre, de la dévaluation régulière du dinar tunisien. Le coût de la main-d’œuvre agricole, qui se fait de plus en plus rare, a également augmenté ainsi que le poids des charges sociales. La hausse des coûts de production n'a pas été suivie par une augmentation proportionnelle des prix de vente des produits agricoles, cela étant en partie dû au rôle régulateur de l'Etat par la fixation des prix de certains produits (lait, viandes blanches, œufs...), à l'érosion du pouvoir d'achat des consommateurs tunisiens, à la désorganisation de certain circuits de distribution. Le faible pouvoir de négociation et de représentation des organisations professionnelles pénalise les agriculteurs pour la défense de leurs intérêts. La pression sur les ressources naturelles et particulièrement sur les ressources en eau s'est aggravée. Des milliers de puits ont été creusés illégalement, ce qui pèsera certainement sur l'avenir.

Y a-t-il eu un changement de cap de la politique agricole ? La révolution a-t-elle bénéficié à des filières ou à des catégories d’agriculteurs plus qu’à d’autres ?

Peut-on seulement considérer que nous ayons une politique agricole adaptée à notre réalité et aux défis de notre pays ? Il semble qu'en dehors de la douloureuse expérience collectiviste des années 1960 qui a traumatisé le monde paysan tunisien, nous n'ayons jamais eu de vision stratégique de long terme. Au cours de son histoire récente, depuis l'Indépendance, les différentes politiques ont favorisé le développement des secteurs industriels et touristiques, bien souvent aux dépens du secteur agricole. Ces choix étaient certainement portés par une volonté de développement économique rapide du pays qui devait lui permettre de sortir du sous-développement. Les besoins en quantité et en diversité des produits agricoles n'étaient pas les mêmes. En cinquante ans, le pays s'est rapidement développé, une importante classe moyenne a vu le jour. A l'échelle mondiale, les tensions sur les denrées alimentaires n'étaient pas celles d'aujourd'hui. Mais depuis, la mondialisation est passée par là et un nouveau système spéculatif a entraîné le monde dans la spirale que nous connaissons. Il ne faut pas oublier la politique « myope » de bon nombre d'institutions internationales qui recommandaient à la Tunisie de développer son agriculture essentiellement vers l'exportation en abandonnant pratiquement la culture de céréales, puisque celles-ci pouvaient « toujours » se trouver à des prix abordables sur les marchés internationaux ! Mais, comme le dit l'adage, « vérité d'aujourd'hui, erreur de demain » !

Le monde agricole et rural a trop souvent été considéré d’un point de vue de problématique sociale, difficile à faire évoluer, comme un pourvoyeur de main-d’œuvre appelée par un fort exode rural vers les régions côtières en plein essor économique. La Tunisie du Nord et en particulier du Nord-Ouest, riche de sa pluviométrie (900 mm/an), ne s'est pas développée !

Depuis la révolution de 2011 et jusqu'à ce jour, quatre ministres de l'agriculture se sont succédé, le dernier étant en place depuis quelques mois. Gestion des affaires courantes et absence de vision ont été les maîtres-mots de ces dernières années. Les questions du financement, de l'endettement, de l'assurance, de l'investissement, de la gestion des terres agricoles, de la bonne utilisation des ressources naturelles, de la formation professionnelle, de la performance sont restées sans réponses !

Non, hélas, la révolution tunisienne n'a pas, à mon avis, profité à l'agriculture en général et encore moins à des filières ou à des catégories d'agriculteurs. Augmentations alarmantes des coûts de productions, mauvaise organisation des filières, augmentation de l'insécurité (vols...)… l'appareil de production souffre.

 Sur quels points, selon vous, la politique agricole et les organisations agricoles doivent-elles évoluer ?

Les agriculteurs sont la principale ressource de l'agriculture, donc pas de solutions si les pouvoirs publics ne travaillent pas étroitement avec les premiers concernés... Sur ce point, force est de constater que la situation a empiré depuis 2011, puisque les gouvernements successifs se sont révélés incapables de mettre en place un dialogue digne de ce nom.

 Les problématiques essentielles de l'agriculture tunisienne tiennent au morcellement des terres (75 % des exploitations ont moins de 10 ha et près de 55 % soit 281 000 sont inférieures à 5 ha), à la rareté des ressources naturelles, au vieillissement de la population active agricole, à la difficulté d'accès au crédit et à la terre, à la très faible structuration des organisations professionnelles … Les questions qui doivent être posées sont nombreuses : comment augmenter la production agricole de manière durable ? Comment l'agriculture peut-elle contribuer à la croissance et à l'emploi ? Comment rééquilibrer les territoires ruraux ? Comment renforcer la sécurité alimentaire, améliorer la balance agricole et augmenter les exportations ? Comment mobiliser l'investissement agricole public et privé ? Comment renforcer la pérennité des petites exploitations agricoles et rurales dans les territoires vulnérables ? Comment améliorer la gouvernance du secteur ? Comment soutenir la petite agriculture ?

 Il va falloir trouver des solutions à ces questions et s'attaquer aux problématiques posées par :

- la mobilisation du foncier par la réaffectation des terres domaniales, les crédits fonciers, la restructuration des baux ;
- les incitations à l'investissement par la fiscalité, les exonérations, la TVA, la réforme du code des investissements agricoles, l'organisation des filières ;
- les accès aux services financiers (crédits et assurance agricole). Le secteur bancaire, totalement inadapté à l'agriculture, doit innover avec des nouveaux services financiers pour la petite agriculture en particulier ;
- enfin, les relations avec l'Union européenne, qui présentent certes des opportunités mais aussi d'importantes menaces. Un accord avec l'UE ne peut pas produire de résultats positifs pour les Tunisiens si le pays ne s'engage pas dans une réforme structurelle rompant avec les modèles qui ont érodé les ressources et plongé le pays dans la dépendance alimentaire. La force principale de l'agriculture tunisienne se trouve dans sa paysannerie, dont le potentiel a été volontairement nié. Le développement de l'Europe occidentale et des USA a été fondé sur la mobilisation de cette paysannerie.

Nous allons devoir sortir du manque de cohérence des politiques agricoles et commerciales et trouver ensemble une réponse à la question de savoir quelle agriculture nous voulons pour demain. Ce problème ne concerne pas uniquement les producteurs agricoles, mais tous les Tunisiens ! Continuer à maltraiter le monde rural et agricole ne peut qu'alourdir la facture pour les générations actuelles et futures.

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http://www.fondation-farm.org/zoe.php?s=blogfarm&w=wt&idt=1969 2015-06-30 text/htmlfr
Let’s Eat What We Can and "CAN" What We Cannot International Women’s Day is fast approaching – March 8th 2015, the countdown is on… women all over the world have a “date” with the “world” on March 8th - time to dress to the nines!  They will naturally want to take stock of all the milestones achieved. They will celebrate much love, joy, laughter, success, and share tears, failures, burdens, strife…etc. They will be united – all barriers will be flattened, as they all come together to speak one language of love… “Equality”.

As March 8th looms into view, I can’t help but think, there’s an “itch” I simply have to scratch – the counterintuitive low participation of African women, in the lucrative activities of the agribusiness industry.    Why CAN’T African women producers and exporters “Eat What they Can and CAN What they Cannot”? Hard as they may try, they seem to be stuck in a disempowering “labyrinth” of business mediocrity.

I recently attended a very interactive and intellectually stimulating one-day conference on Women and Agricultural Value Chain Financing. The conference was organized by the South African based New Faces New Voices (NFNV) in partnership with Making Finance Work for Africa and the Deutsche Gesellschaft für Internationale Zusammenarbeit (GIZ). Attended by policy, development, gender, financial experts as well as agricultural producers and exporters, the conference presented a platform for highly charged views – setting apart demand and supply. The agricultural private sector put forward arguments for lack of access and affordability of agricultural financing with the financial sector citing promoters’ lack of bankability: inability to produce goods competitively, lack of market information and off takers. This absolutely enthralling debate left me, as a panelist, with much food for thought…. What really is the heart of the matter here? What is going on with women in agriculture? What are they producing and what markets are they producing for? Why are they not getting financed? Essentially, why are African women in agriculture watching other people’s lives go by…..?

We are all living in a fast-paced world characterized by global and regional demands of an ever dynamic agricultural high value chain (AHVC) landscape. Spurred by rising incomes, population growth and diverse sophisticated diets, high value agricultural products (HAVCP) are the “cash cow” of the agribusiness industry.  This includes non-staple agricultural crops such as vegetables, fruits, flowers, ornamentals, condiments and spices, the list goes on. According to the U.S. Department of Agriculture (USDA) developing countries will account for a sizeable increment in projected growth in global consumption of meats and crops between the years 2013 – 2022. The share of growth for developing countries, including African countries, is projected at 81% for meat, 83% for grains and oilseeds, and 95 % for cotton. Consequently, these countries together, will account for a whopping 92% of the total increment in world meat imports, 92% of total grain and oilseeds imports, and almost all the world cotton imports!

Just to bring context to the discussion, it is reported that Africa will experience an increase in demand for both local and regional urban food markets. In monetary terms, this means between USD 50 billion and USD 150 billion by 2030. According to a 2014 African Trade Report, African farmers will by 2030, practically have the opportunity to derive potential income to the tune of USD 4.5 billion from international trade and USD 30 billion from domestic and regional cross-border trade. The Africa-focused Future Agriculture Consortium also reports that there are 53 Private Equity Funds in the process of raising funds estimated at USD 5.8 billion, with at least 27 of them focused solely on agriculture. I sit back and think, wow! Certainly very exciting and encouraging news for ALL PLAYERS; in this potentially lucrative business with a growing sea of opportunities…..or so one would assume, imagine, expect…. You name it!

So what then is going on in this billion dollar playing field? Who is GROWING agricultural products, who is “CANNING” them, who is EXPORTING them and who is BUYING them? Let’s start with who is growing agricultural products. It is widely known that African women represent up to 52% of the total population in agriculture, are responsible for approximately 75 % of the agricultural labour, and produce 60% to 80% of the food. Just to be clear, African women are driving production, creating jobs and feeding the African continent. Hats off to these great and formidable women! They must be running successful agribusiness companies… they must be sustainably integrated in domestic, regional and global HVAVCs… I mean, surely they must have strong business linkages with lead firms and assured markets….. Once again, or so one would assume, imagine, expect…. You name it!

Given their laudable performance upstream, let’s take a look at how African women feature beyond production; across the value chain to processing (“CANNING”) all the way to markets…. the Alliance for Green Revolution in Africa (AGRA) reports that Africa’s food losses are valued at over USD 4 billion on an annual basis. These losses are typically due to post-harvest inefficiencies (storage, processing, packaging, transportation and marketing) across the agricultural value chain. At this point one begins to wonder about the plight of the African women – the same women who admirably produce 60% to 80% of the continent’s food.  The annual 4 billion USD in food losses tells us that it is highly probable that African women are not involved in food processing or exporting of HVAP. They are out of the loop, confronted with daunting barriers to entry in the agribusiness playing field. Counterintuitive right? Yes, so we now have a befuddle that simply begs the following questions… how do post-harvest inefficiencies impact African women’s incomes, profit margins and their ability to repay their nearly-impossible-to-access agricultural value chain loans? A few not-so-pleasant things spring to mind… loss of collateral, loss of business, loss of profits and outright, crippling indebtedness to financial institutions – a vicious slippery cycle that perpetuates poverty with no promise of regaining one’s vantage position!

So let’s assume financial institutions decided to play nice and provide affordable, tailored value chain financial products to potentially allow African women to be sustainably integrated in HVAVCs. The lack of off-takers, market intelligence – domestic, regional and global, would still be a hurdle in so far as the women’s bankability is concerned (an issue that was raised repeatedly by financial experts in the conference). Who are the buyers of HVAP and do African women have strong business linkages to buyers or markets? What are the quality and regulatory requirements and do African women have a sound understanding of buyer/importer-mandated standards? Lead buyers or firms typically call the shots in the dynamic landscape of HVAVCs. Exporters are expected to meet stringent Sanitary and Phyto-sanitary (SPS) Measures as well as Quality and Standards. Women producers and exporters in the conference echoed the lack of technical skills, business linkages and market intelligence as major stumbling blocks – even for domestic markets. For domestic and regional markets in particular, transparency on product standards and regulations, is like the “roll of the dice”, they complained – sometimes you win sometimes you lose….

The plot gets thicker… assuming the production, processing and agricultural value chain financing were right, it still leaves the question of quality and efficient transport and logistic services for reliable access to input and output markets. In the agribusiness sector, to be competitive on speed, reliability and transaction costs, improved transportation, logistics and services play a critical role. In Africa, transport costs can account for up to 50-75% of the retail price of goods. In essence, the proportion of the total final product cost accounted for by transport, logistics and services costs along trade transit corridors, is unreasonably high!  In addition, though primal, safety and security is not guaranteed for women exporters. A recent World Bank study revealed that in East Africa female cross-border traders are forced to pay larger bribes than their male counterparts or provide sexual favors to avoid detention by the border guards or confiscation of their goods. My, oh my…..!

The heart of the matter it seems to me, is that while African women are ready to “Eat What They Can and CAN What They Cannot”, they are up against a host of intertwined odds – though not insurmountable if Africa is serious about it, in my opinion. Question is, how can development partners, governments, regional bodies and financial institutions combine efforts to assume authority in the dynamics and trends of HVAVCs and sustainably integrate African women in this playing field? Immediately I want to say eliminate piece-meal and one-size-fits-all type of approaches – they don’t work and never will. African women, from the marginal groups to the missing middle and beyond, are all singing from the same hymn sheet: “Let’s Eat What We Can and “CAN” What We Cannot”…. And I say YES they CAN!   But what do the African business and political leaders say? Are they decisively in on this agenda? My two pennies worth of advice would be to adopt integrated and holistic approaches which seek to address several issues that impact women across the value chain, including, but not limited to: productive capacity, infrastructure and services, credit and financial support, innovation and technology, market intelligence, business linkages to lead firms etc.

Finally I want to say, listen up ladies, March 8th is no regular “date” with an average “Joe”…. Recognize that this is a special virtual workshop – a platform to reiterate theabsurdity of gender-based inequality. So the “date” calls upon you to fully understand the language of “Equality”. Reflect and be clear on what needs to change.Tell your story like it is. Identify the challenging issues in your different walks of life. Demonstrate how they make survival and prosperity seem more unattainable for you, than for your male counterparts. Gear up to teach and move those who hold the “key” to your empowerment. Participate in discussions with business and political leaders to bring innovative tailor-made solutions to your situation. Remember you need to be free from all forms of inequality so that YOU can take your rightful place in society and/or business.

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http://www.fondation-farm.org/zoe.php?s=blogfarm&w=wt&idt=1918 2015-03-05 text/htmlfr
Pour une agriculture au service de la sécurité alimentaire et nutritionnelle en Afrique
Sous-alimentation et malnutrition dans le monde

Malheureusement, de nombreux pays dans le monde en développement, notamment en Afrique et en Asie du Sud, n'ont pas réussi à réaliser l’exploit de la sécurité alimentaire et nutritionnelle. On estime qu’environ 870 millions de personnes ont été sous-alimentées pendant la période 2010–2012, soit 12,5 % de la population mondiale, ou encore une personne sur 8. L’écrasante majorité d’entre elles – 852 millions de personnes – vivent dans des pays en développement, où on estime maintenant que 14,9 pour cent de la population sont touchés par la sous-alimentation. 234 millions de ces personnes sous-alimentées se trouvent en Afrique subsaharienne (FAO-FIDA & PMA, 2012)(1) . La malnutrition est ainsi fortement concentrée dans deux grandes zones du monde : l’Asie et l’Afrique subsaharienne.

Situation paradoxale pour l’Afrique

L’Afrique continue d’afficher la mauvaise image de sous-alimentation, alors qu’elle reste le continent où la proportion de la population active s’adonnant à l’agriculture demeure des plus élevées au monde. C’est aussi le continent qui dispose d’énormes potentialités agricoles pour nourrir ses populations. En effet, l’Afrique est, avec l’Amérique latine, le continent qui dispose de la plus grande surface de terres arables non cultivées. Les terres cultivables (hors zones forestières) représenteraient trois fois la superficie des terres cultivées actuellement. Les zones soudaniennes en particulier, situées au nord et au sud du bassin du Congo, bénéficient de conditions souvent très favorables à l’agriculture, mais elles n’ont encore qu’une faible densité de population. Cela signifie qu’il existe de grandes marges de progrès de la productivité des terres agricoles. En dehors du bassin du Nil et des agro-systèmes méditerranéens, la faible mobilisation du potentiel hydrique est l’une des illustrations les plus évidentes de ce potentiel sous-exploité. À titre de comparaison, 6 % des terres agricoles africaines sont irriguées, contre 40 % en Asie. Cela pourrait justifier pourquoi l’Union africaine a fait de 2014 l’année de l’agriculture et de la sécurité alimentaire, année marquant le dixième anniversaire du lancement du programme détaillé de développement de l’agriculture africaine (PDDAA) adopté à Maputo en 2003. Le PDDAA vise à relever la productivité agricole de 6 % par an et recommande aux Etats de porter leurs efforts budgétaires consacrés à l’agriculture à au moins 10 % de leur budget. Car l'augmentation de la production agricole est insuffisante pour sortir l'Afrique du sous-développement. La moyenne des rendements céréaliers y est de 1,23 tonne/ha, contre 2,48 en Amérique latine et 2,94 en Asie. Mais, il convient de préciser que l’efficacité de ces 10 % de budget exigé n’est pas évidente. Elle dépendra beaucoup des formes d’affectation de ces ressources ; les spéculations ciblées notamment.

Au regard de ce qui précède, on note clairement que l’Afrique représente l’espace de grandes potentialités agricoles encore inexploitées dans le monde et reste dans le même temps le continent qui n’arrive pas à nourrir ses populations.

Sources du paradoxe

La raison principale de cette situation malheureuse pour l’Afrique se trouve à notre avis dans les mauvais choix de politique agricole. Ceux-ci entravent la situation alimentaire du continent et le positionne très mal sur le marché international. L’Afrique a plus tendance à s’investir dans la production des spéculations qu’elle ne consomme pas, au détriment de celles qui doivent garantir la sécurité alimentaire et nutritionnelle et l’intensification des échanges intra-régionaux. L’Afrique s’est lancée en priorité dans des cultures où elle ne bénéficie pas d’avantage comparatif (le coton notamment) et néglige les spéculations fortement adaptées à ses conditions agro-écologiques et bien intégrées dans les habitudes alimentaires des populations. L’exemple le plus frappant aujourd’hui est celui du coton qui se positionne comme le produit d’exportation phare de l’Afrique. Pourtant, plusieurs indicateurs révèlent que la production cotonnière se fait très mal en Afrique. La culture du coton conduit à une dégradation de plus en plus marquée de l’environnement (baisse drastique de la fertilité des sols, utilisation de pesticides chimiques non recommandées, intoxication alimentaires, …). C’est en Afrique que le rendement de coton est le plus bas dans le monde. Ce rendement avoisine les 1.200 kg/ha en Afrique, contre 1.750 en Asie centrale et 3.500 en Chine. L’Afrique ne se trouve ni parmi les 3 premiers producteurs de coton au monde que sont la Chine (24 %), les USA (19%) et l’Inde (14 %) ; ni dans les 3 principaux consommateurs de coton que sont la Chine (33 %), l’Inde (14 %) et le Pakistan (10 %). En revanche, elle se trouve être le 2e exportateur de coton au monde, avec 12 %, derrière les USA (40 %). Ces chiffres montrent bien combien l’Afrique s’est engagée dans un secteur où elle ne bénéficie pas d’avantage comparatif du fait qu’il s’agit d’une spéculation faiblement consommée par le marché intérieur qui la rend donc dépendante de l’extérieur, alors même qu’elle est désavantagée par la faible productivité et la faible part de marché. L’Afrique consomme seulement 1 % de la production mondiale de coton.

Toutefois, il faut noter que ce n’est pas de façon systématique que le coton pénalise l’Afrique. La mauvaise gestion de la filière, marquée par une affectation trop importante et disproportionnée des ressources productives vers la filière et la très faible diversification des produits d’exportation sont les facteurs qui aggravent la situation. Dans cette dynamique, les cultures vivrières sont délaissées au profit des cultures de rente (telles que le coton) qui ne garantissent pas une marge de compétitivité intéressante pour l’Afrique.

Quelques propositions pour améliorer la situation

Les options politiques à prendre désormais en Afrique en matière d’agriculture devront être à la hauteur des réalités socioéconomiques vécues sur le continent ; réalités d’ailleurs reconnues à travers le monde : sous-alimentation, malnutrition, pauvreté (à dominance rurale). Elles devront aussi prendre en compte la réalité agro-économique du continent. Celle-ci peut être présentée en trois axes importants.

Le premier axe est relatif aux spéculations alimentaires, à fort potentiel d’échange intra-régional et d’exportation sur le marché international. C’est le cas du riz et de la banane plantain. Ces spéculations devraient être un moteur inéluctable de promotion agricole de l’Afrique du fait qu’elles sont prédisposées à relever les trois défis socioéconomiques énumérés ci-dessus. Le cas du riz par exemple est nettement observable au regard de la crise alimentaire qui a frappé le monde entier en 2007/2008 ; crise causée entre autres par l’essoufflement de l’offre d’exportation mondiale du riz. En effet, plus de 80 % de la production exportable de riz est concentrée dans seulement cinq pays du monde, à savoir la Thaïlande (31 %), le Vietnam (16 %), l’Inde (15 %), les Etats-Unis d’Amérique (13 %) et le Pakistan (8%). L’Afrique représente la principale zone déficitaire du monde, avec 35% du déficit mondial. Elle constitue de ce fait une destination d’exportation de riz pour presque tous les pays exportateurs, la Thaïlande en tête, suivie du Vietnam, de l’Inde et du Pakistan. Du fait que l’Afrique ne couvre que 60 % de ses besoins en riz par sa production, cette céréale constitue une spéculation à fort potentiel pour la sortir de la sous-alimentation et même de la pauvreté, parce les échanges intra-régionaux qu’elle induira seront très avantageux pendant que l’exportation internationale sera aussi possible. Ce sera probablement le cas aussi de la banane plantain.

Le deuxième axe est relatif aux spéculations agricoles bien adaptées aux conditions écologiques africaines, des spéculations qui pullulent, avec des quantités énormes perdues chaque année. Celles-ci demandent très peu d’effort physique et en intrants pour leur production. Ces spéculations qui ont un fort potentiel alimentaire et dégagent des excédents transformables et exportables, sont largement sous-valorisées pour le moment. Elles regorgent donc de valeurs ajoutées exploitables pour la croissance économique et la création de l’emploi. C’est le cas de la tomate, de la mangue, de l’orange et dans une moindre mesure de l’oignon.

Le troisième axe est relatif aux spéculations pour lesquelles l’Afrique obtient déjà des rendements intéressants, sans gros effort, avec un potentiel d’amélioration. Ces spéculations garantissent une position plus ou moins confortable à l’Afrique sur le marché mondial. C’est le cas des racines et tubercules en général et du manioc, et dans une moindre mesure de l’igname, en particulier.

En guise de conclusion

L’agriculture africaine peut relever les défis alimentaire, nutritionnel et financier de l’Afrique. Elle demeure un réservoir de productivité non seulement pour elle-même, mais aussi pour le monde entier du fait que son poids relatif y est plus important que dans les autres continents : elle représente environ 30 % du PIB, 70 % de la population active, et 40 % des exportations de l'Afrique, contre respectivement 10, 29 et 30 % en Amérique latine et 25, 72 et 18 % en Asie. Mais, cela dépendra de l’efficacité des politiques agricoles qui y seront mises en place et de l’accompagnement dont le continent bénéficiera des autres continents.

(1) FAO-FIDA & PMA (2012) : L’état de l’insécurité alimentaire dans le monde. La croissance économique est nécessaire, mais elle n’est pas suffisante pour accélérer la réduction de la faim et de la malnutrition, Résumé, Rome : FAO, 4 p.]]>
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L’agriculture urbaine en Afrique : un potentiel vivrier sous-exploité face à l’insécurité alimentaire Aujourd’hui, la moitié de la population mondiale est concentrée dans les centres urbains. Cette forte croissance urbaine est encore plus perceptible en Afrique particulièrement en Afrique subsaharienne. Certes, ce boom démographique est un atout majeur pour les économies locales mais il pose de véritables enjeux de développement. En effet, plongée depuis plusieurs décennies dans des crises agricoles majeures et récurrentes, l’Afrique subsaharienne est marquée, en ce début de 21ième siècle, par une situation d’insécurité alimentaire généralisée, aussi bien dans les campagnes que dans les villes. Et cette situation risque d’aller de mal en pis à cause de la faiblesse des ressources des États et la forte croissance démographique enregistrée ces dernières années.

Malgré tout cela, l’Afrique subsaharienne a les moyens de sortir de cette spirale de crises économiques dont les causes sont à chercher dans l’inexistence de politiques et programmes agricoles adéquats au sein des différents États d’une part et à l’échelle du continent d’autre part. Ceci se traduit par la non prise en compte de plusieurs secteurs d’activités qui sont en mesure de participer à l’autosuffisance alimentaire dans ces pays. C’est le cas de l’agriculture urbaine qui, contrairement à son caractère de mouvement social auquel elle est assimilée dans les grandes métropoles des pays riches, est une véritable économie dans les villes d’Afrique subsaharienne. C’est ainsi que l’agriculture urbaine est définie en Afrique comme une variété d’activités agricoles et pastorales pouvant prendre place dans les limites ou en périphérie des agglomérations urbaines (Smith et al., 2004). Et c’est dans cette proximité avec la ville que cette activité tire ton son potentiel économique dont les impacts vont au-delà même des frontières des grandes agglomérations africaines.

En effet, l’agriculture urbaine occupe aujourd’hui une place prépondérante dans l’économie des pays africains. En plus de participer à la réduction de la pauvreté en procurant d’importants revenus aux exploitations familiales et à la réduction de la balance commerciale des pays concernés grâce aux exportations de ses productions, l’agriculture urbaine constitue de nos jours le principal grenier agricole de plusieurs villes africaines en dehors des céréales en assurant une part importante de leurs besoins en légumes et autres produits agricoles. C’est le cas à Dakar (Sénégal) où cette activité assure à hauteur de 70 % la demande en légumes et où sa composante avicole représente 33 % de la production nationale soit entre 65 % et 70 % de la demande du pays (Mbaye, 1999). C’est la même tendance qu’on observe dans d’autres villes d’Afrique subsaharienne. À Dar-es-Salam (Tanzanie) tout comme à Bissau (Guinée Bissau), c’est 90 % de la demande en légumes feuilles qui est assurée par l’agriculture urbaine contre 100 % de la demande tous légumes confondus à Bamako (Mali) (Akinbaminjo, 2002). À Kampala (Ouganda), c’est 70 % de la demande en viandes de volailles et œufs qui est satisfaite par l’agriculture urbaine contre 50 % à Bamako (idem) et 60 % à Cotonou (Bénin) (Guèye & al., 2009).

Par ailleurs, l’agriculture urbaine est un secteur avec un fort potentiel d’emplois dans un continent où la moitié de la population âgée de moins de 25 ans est confrontée à un chômage endémique. Les emplois créés aujourd’hui par l’activité agricole en milieu urbain se chiffrent à des dizaines de milliers à l’échelle du continent et ceux-ci ne cessent d’augmenter à cause d’une part du fort taux de chômage dans toutes les villes africaines et d’autre part de l’attractivité économie de cette activité. C’est ainsi qu’à Ouagadougou (Burkina Faso), 45 000 emplois directs et indirects sont attribués à l’agriculture urbaine (Ouedraogo et al., 2009) contre 15 000 emplois directs et 35 000 emplois indirects à Dakar (Mbaye, 1999). En Afrique centrale, 12 500 familles actives dans le maraîchage sont dénombrées à Yaoundé au Cameroun (T. Dongmo & al., 2004) contre 10 000 maraîchers à Kinshasa (R.D du Congo) (Dieudonné & al., 2011).

Ces chiffres révèlent toute l’importance économique et sociale de l’agriculture urbaine en Afrique. Malheureusement, le poids de cette activité dans l’économie des pays africains est manifestement sous-coté au détriment de l’agriculture rurale. Et cela se manifeste par la non-prise en compte de cette activité d’une part dans les politiques publiques agricoles et d’autre part dans les politiques d’aménagement urbain. Ainsi, pour faire face à l’explosion des projets immobiliers au détriment des zones agricoles urbaines, il est urgent d’élaborer des politiques publiques visant à encadrer le développement et la pérennisation des activités agricoles dans les villes africaines. Sinon, malgré les fortes productions et les milliers d’emplois générés, l’agriculture urbaine risque de disparaître un jour dans la plupart des grandes métropoles africaines. Ce qui ne fera qu’amplifier les crises agricoles dans lesquelles l’Afrique subsaharienne est empêtrée depuis plusieurs décennies. Et à l’heure où on cherche des réponses à la question: comment nourrir les populations africaines?, l’agriculture urbaine offre à coup sûr de véritables pistes de réflexion.

Bibliographie :

Akinbamijo, O., & Smith, O. B. (2002). « Useful wastes » in urban agriculture for crop-livestock systems. In Akinbamijo, O., Fall, S. T., Smith, O. B. (eds) 2002. Advances in crop-livestock integration in west Africa cities Grafisch Bedrijf ponsen and looijen, the Netherlands.
Dieudonné E. Musibono, E.M. Biey, M. Kisangala, C.I. Nsimanda, B.A. Munzundu, V. Kekolemba et J.J Palus, « Agriculture urbaine comme réponse au chômage à Kinshasa, République Démocratique du Congo », VertigO - la revue électronique en sciences de l'environnement [En ligne], Volume 11 Numéro 1.
Guèye, N. F., Wone, S. S., & Sy, M. (2009). Agriculteurs dans les villes ouest-africaines:
Enjeux fonciers et accès à l’eau (IAGU, KARTHALA, CREPOS.) Dakar.
Mbaye, A. (1999) « Vers une gestion concertée des ressources naturelles en zone périurbaine. Le cas de la région de Dakar ». Montpellier: CIRAD/CORAF.
Ouédraogo. D, Sangaré. D, Tougmat. A (2009) «Gestion des risques en agriculture urbaine irriguée et consentement à payer pour une amélioration de la qualité de l’eau pour le maraîchage dans les villes de Ouagadougou et de Bobo-Dioulasso au Burkina».
Smith, O. B., Moustier, P., Luc J.A Mougeot, & Fall,, A. (2004). Développement durable de l’agriculture urbaine en Afrique de l’ouest francophone : Enjeux, concepts et méthodes (CIRAD, CRDI.). Dakar, Ottawa.
T. Dongmo, J. Gockowski, S. Hernandez, L.D.K Awono & R. Mbang (2004) « L’agriculture périurbaine à Yaoundé : ses rapports avec la réduction de la pauvreté, le développement économique, la conservation de la biodiversité et de l’environnement » in Tropicultura, Numéro 23.

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Journée mondiale de l’alimentation : le dilemme des prix agricoles Le lien entre sécurité alimentaire et niveau des prix agricoles fait l’objet d’un intense débat parmi les économistes du développement. Lorsque les prix alimentaires sont élevés, les consommateurs sont touchés, l’accès à la nourriture diminue. Lorsque les prix agricoles s’effondrent, les agriculteurs ne gagnent pas suffisamment pour investir sur leur exploitation et produire davantage ; la disponibilité de nourriture est compromise. Accès versus disponibilité : la Journée mondiale de l’alimentation, le 16 octobre, offre l’occasion de revenir sur cette apparente contradiction.      

Un premier constat s’impose. Malgré l’augmentation des prix alimentaires internationaux en valeur réelle, depuis le début des années 2000, la part de la population souffrant de sous-alimentation n’a cessé de baisser dans les régions en développement (graphique). Selon les dernières estimations de la FAO, elle est tombée de 23,4 % sur la période 1990-1992 à 13,5 % sur 2012-2014. Cela ne signifie pas que la hausse des prix alimentaires n’a pas eu d’effet négatif sur les ménages. Cet effet a simplement été compensé par d’autres facteurs, dont sans doute la croissance du pouvoir d’achat. En outre, comme le suggèrent les données de la FAO, les variations des prix internationaux des produits alimentaires se transmettent faiblement aux prix à la consommation dans les pays en développement. L’évolution de ceux-ci dépend principalement de déterminants locaux, dont le volume de la production intérieure. 

Evolution des prix alimentaires internationaux en valeur réelle 
et de la prévalence de la sous-alimentation dans les régions en développement

Les années indiquées correspondent à des moyennes triennales (1991 est la moyenne de 1990-1992, etc.).
1/ Indice des prix réels des produits alimentaires déflatés par l’indice des prix des produits manufacturés de la Banque mondiale (2002-2004 = 100) 
2/ Prévalence de la sous-alimentation dans les régions en développement (%)
Source : FARM d'après FAO

Il est vrai que l'indicateur de prévalence moyenne de la sous-alimentation masque l’impact subi par les personnes les plus vulnérables, ainsi que le niveau préoccupant de l’insécurité alimentaire dans les régions les plus touchées, notamment l’Afrique subsaharienne (23,8 % sur la période 2012-14) et l’Asie du Sud (15,8 %).Mais on peut aussi arguer que la hausse des prix agricoles a contribué à réduire la sous-alimentation. Ce paradoxe tient au fait que la majorité des personnes souffrant de la faim sont des ruraux qui vivent directement ou indirectement de l’agriculture. La hausse des prix des cultures ou des produits animaux leur serait donc favorable. L’argument n’est cependant pas complètement convaincant, car les ménages agricoles pauvres sont généralement acheteurs nets de nourriture : ils produisent moins de denrées qu’ils ne doivent en acheter pour leur consommation.

Des chercheurs ont poussé plus loin le raisonnement en prenant en compte les répercussions des prix agricoles sur l’ensemble de l’économie, via le marché du travail. Comme le suggèrent des études fondées sur les exemples de l’Inde et du Mexique, lorsque les prix payés aux agriculteurs augmentent, ceux-ci rémunèrent mieux leurs ouvriers ou embauchent davantage de main d’œuvre. La croissance de la masse salariale correspondante crée une demande supplémentaire qui profite à l’économie locale. Les ménages ruraux les plus vulnérables en bénéficient amplement, même s’ils sont acheteurs nets de denrées. Globalement, la pauvreté diminue, ce qui est propice à une amélioration de la sécurité alimentaire.  

Le débat est loin d’être tranché, mais il est de toute évidence bien trop simpliste d’assimiler sécurité alimentaire et baisse des prix agricoles. La théorie économique et l’histoire du développement fournissent deux enseignements. D’une part, c’est l’accroissement de la productivité de l’agriculture qui concilie les intérêts contradictoires des producteurs et des consommateurs. Elle permet en effet, grâce à la réduction des coûts de production, d’augmenter simultanément le revenu des agriculteurs et le pouvoir d’achat des ménages. Elever la productivité agricole est donc un enjeu majeur pour le renforcement de la sécurité alimentaire.

D’autre part, l’introduction de mécanismes de garantie et de stabilité des prix agricoles a été un puissant moteur d’expansion de la production et d’amélioration de la productivité de l'agriculture dans les pays à haut revenu. Elle a ainsi permis, dans la durée, de diminuer fortement les prix alimentaires en valeur réelle. Ces mécanismes ont été si efficaces qu’il a fallu signer un accord à l’Organisation mondiale du commerce, au milieu des années 1990, pour réduire les distorsions de marché qu’ils engendraient. Le problème n’est pas réglé, comme le montre l’enlisement des négociations commerciales du cycle de Doha. Mais la nécessité de maîtriser les soutiens à l’agriculture ne doit pas conduire à jeter le bébé avec l’eau du bain : si l’agriculture reste sous-développée dans beaucoup de pays pauvres, c’est par insuffisance, non par excès de politiques agricoles. A quand une Journée mondiale des politiques agricoles ?    

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Quelles agricultures familiales faut-il soutenir dans les pays du Sud ? Cette année de célébration universelle de l’agriculture familiale risque paradoxalement d’occulter ses limites et surtout de ne pas éclairer avec assez de précision et de rigueur les choix difficiles de politiques publiques nécessaires à son soutien. Pourtant le sujet est d’importance car il ne fait aucun doute que dans de nombreux pays, tout particulièrement les pays pauvres d’Afrique et d’Asie, l’agriculture familiale continuera d’être la forme dominante d’agriculture, au moins en termes d’emploi, au cours des prochaines décennies. Mais quelle agriculture familiale ? Et dans quelles conditions économiques et sociales ? En effet,pour cette agriculture familiale, les risques de pauvreté et de marginalisation sociale sont considérables. Or l’expérience passée montre que la situation de l’agriculture dépend beaucoup de l’orientation des politiques publiques. Que le lecteur qui n’est pas convaincu songe simplement à l’amélioration de la situation des paysans chinois qui a résulté de l’instauration au début des années 1980 du « système de responsabilité familiale », par exemple. Quelques leçons de débats anciens sur l’agriculture peuvent être utiles. Nous les rappellerons donc brièvement ici avant de nous interroger sur les politiques publiques à mettre en place.

Les leçons du passé

Il faut tout d’abord clarifier ce que l’on entend par agriculture familiale. Le plus souvent, celle-ci est définie implicitement en l’opposant à la grande agriculture industrielle. Cette définition couvre alors une gamme très large de situation diverses : depuis la femme africaine qui cultive son champ individuel jusqu’aux gros agriculteurs du Bassin parisien ou du Middle West américain, dont l’essentiel des moyens de production (travail, capital et même terre) est fourni par la famille, en passant par le petit riziculteur asiatique. Depuis plus d’un siècle, les controverses sur les avantages relatifs de la grande et de la petite exploitation ont fait rage, inspirant d’ailleurs des politiques publiques très variées : des collectivisations communistes aux nombreuses révolutions et réformes agraires en Asie et en Amérique latine. En schématisant à l’extrême le débat contemporain, on peut dire que pour certains, la survie de nombreuses petites exploitations est la preuve de leur efficacité économique alors que d’autres y voient la manifestation de la paupérisation des paysans mis en concurrence avec une agriculture fortement capitalistique, beaucoup plus productive certes, mais fondée sur la surexploitation des ressources naturelles et très consommatrice de ressources non renouvelables comme le pétrole et les phosphates.

Comme analysé dans l’article cosigné avec Jean-Christophe Debar, je pense que la diversité des formes d’agriculture observée dans le temps et l’espace s’explique par des considérations économiques simples. Les petites exploitations (familiales) se maintiennent en grand nombre là où elles ont accès à la terre et où les conditions du marché du travail sont telles qu’il est très difficile pour les agriculteurs et leurs enfants de trouver des emplois rémunérateurs en dehors de l’agriculture. Autrement dit, en termes économiques, le nombre d’exploitations agricoles diminue lorsque le coût d’opportunité du travail augmente. Sinon, les agriculteurs sont obligés de rester et d’accepter une situation où la productivité de leur travail est faible et, par suite, leurs revenus agricoles peu élevés. Telle est la cause principale de la pauvreté rurale, si générale dans le monde et parfois si grande. Et cela est cause d’une grande inquiétude pour l’avenir: les tendances démographiques et surtout les pyramides des âges des populations déjà nées sont telles qu’il sera très difficile de créer dans l’ensemble de l’économie un nombre suffisant d’emplois pour les très nombreux nouveaux entrants sur le marché du travail au cours des prochaines années.

Déjà, même dans les pays d’Afrique du Nord où la transition démographique est pourtant déjà largement entamée, la population rurale continue d’augmenter et cette tendance se prolongera au cours des années à venir. Dans de telles conditions, la réduction de la population agricole sera très difficile, voire impossible, dans de nombreuses régions du monde. Le seul espoir pour augmenter la productivité du travail, condition sine qua non de l’amélioration des revenus agricoles, réside dans l’intensification de l’agriculture et la diversification des activités des ménages agricoles – dans et hors exploitation.   

Quelles politique publiques ?

Les considérations qui précèdent paraîtront peut-être bien pessimistes. Je les crois lucides et surtout susceptibles d’éclairer les débats publics relatifs à l’agriculture et au développement rural. La diversité soulignée ci-dessus impose des politiques ciblées. Tous les agriculteurs familiaux d’un même pays, ou d’une même région au sein d’un pays, n’ont pas les mêmes besoins. Quels agriculteurs veut-on soutenir et pour les aider à quoi faire ? Dans cette perspective, il faut se méfier d’un instrument pourtant très couramment employé : le soutien des prix à la production. On sait qu’un tel soutien bénéficie surtout aux plus gros agriculteurs et, à ce titre, n’est pas efficace dans la lutte contre la pauvreté rurale. Il est en outre cause de distorsions économiques nombreuses et peu visibles, dont les effets nocifs ne sont sensibles qu’à long terme. Enfin, l’encouragement à la croissance de la production intérieure, souvent le principal argument avancé pour justifier le soutien aux prix à la production, pourrait être assuré par d’autres instruments. Mais il est vrai que cibler précisément les bénéficiaires d’une intervention publique quelle qu’elle soit est toujours politiquement difficile. Pour être efficace, il faut cependant le faire. Et c’est au politique de décider quel degré de ciblage est possible.

Les conditions de l’accès aux ressources productives sont essentielles pour toute agriculture familiale, comme indiqué ci-dessus. Je suggère que c’est à l’amélioration de ces conditions que les politiques doivent s’attacher en priorité. Très souvent, il y a beaucoup à faire dans le domaine foncier, il est vrai très délicat au plan politique lui aussi. On peut au moins suggérer aux gouvernements trop complaisants face au « land grabbing » de mieux protéger les droits, formels ou informels, des utilisateurs traditionnels des territoires concédés à des opérateurs capitalistes étrangers. Les conditions d’accès à l’eau dépendent des circonstances locales, bien sûr, mais aussi d’arrangements institutionnels très variés, qui peuvent être fortement influencés par la puissance publique. Celle-ci doit notamment acquérir une bonne connaissance des situations locales pour favoriser tel ou tel type d’agriculteurs.

Quant à l’accès aux intrants nécessaires à l’intensification de l’agriculture, même si les risques pour l’environnement de cette intensification doivent être maîtrisés et gérés, l’Etat peut rarement intervenir directement. Il faut donc favoriser l’émergence et le développement de coopératives ou d’autres structures d’action collective dans un processus, dit « bottom up », de mobilisation sociale authentique, permettant le jeu effectif du contrôle social de l’action des dirigeants. Là encore, le rôle de la puissance publique est à la fois important et délicat. Remarquons en outre que ce sont les coopératives de ce type qui offrent le plus grand espoir d’améliorer l’accès des exploitations familiales au crédit agricole. Les tentatives antérieures de créer des systèmes nationaux de crédit agricole, dans un processus essentiellement « top down », ont le plus souvent échoué. Par ailleurs, le microcrédit réussit rarement à financer l’activité agricole, qui est beaucoup plus aléatoire que les activités artisanales, pour lesquelles le microcrédit excelle, et exige plus de capitaux. L’avantage des coopératives authentiques est qu’elles peuvent fournir un cadre mutualiste favorable au développement des opérations de crédit. Par ailleurs, les infrastructures et les services publics, notamment la recherche agronomique et la formation des agriculteurs et celle des cadres de l’agriculture, relèvent de la responsabilité des pouvoirs publics qui trop souvent n’accordent pas une priorité suffisante à ces actions 

En conclusion, les politiques publiques ont un grand rôle à jouer pour soutenir l’agriculture familiale. Mais les actions doivent être ciblées car les situations des exploitations familiales sont très variées et toutes les exploitations familiales du monde ne pourront pas s’engager fortement dans la voie de l’intensification évoquée ici. Quant à la diversification des revenus des ménages agricoles, elle nécessite des sources d’emploi en milieu rural, dans l’industrie ou les services, et des niveaux de formation appropriés. Il faudra donc faire des choix, parfois difficiles, et adapter les interventions à la diversité des situations, ce qui requiert toujours beaucoup d’intelligence institutionnelle.]]>
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Professionnaliser les coopératives agricoles africaines ? retour sur une étude de FARM Suite à la publication récente de l’étude de Théo Gning et Fabrice Larue[1] dédiée au nouvel Acte uniforme relatif au droit des sociétés coopératives, adopté par l’Organisation pour l’harmonisation en Afrique du droit des affaires (OHADA), FARM a proposé à différents experts des coopératives agricoles de donner leur point de vue sur le sujet. Dans cet article de blog, Maryline Filippi, professeur d’économie à l’université de Bordeaux, revient sur le contenu de l’étude et discute les recommandations formulées par les auteurs.

L’objectif de cette étude est d’expertiser les propositions réalisées dans le cadre du 9ème Acte uniforme de l’OHADA afin d’analyser la faisabilité de sa mise en œuvre, les éventuels obstacles et les impacts attendus de cette nouvelle réforme. Des études de cas menées dans quatre pays, le Bénin, le Burkina Faso, le Mali et le Togo, permettent d’apprécier les éventuels décalages entre la règlementation proposée et les réalités de l’organisation des producteurs. L’étude réalise un état des lieux susceptible de mieux comprendre quels seraient les impacts de ce nouvel Acte uniforme sur la structuration des organisations de producteurs (OP) et, par voie de conséquence, sur l’économie agricole africaine afin de souligner les différences entre les législations coopératives et les statuts actuels des OP. A partir d’un examen d’un point de vue juridique du contenu du 9ème Acte uniforme, les auteurs formulent les possibles ou nécessaires recommandations à envisager afin d’en favoriser la mise en œuvre.

Cette étude est agréablement écrite, dans un style permettant une lecture aisée pour un non-spécialiste. Les auteurs nous proposent une synthèse instructive pour comprendre les environnements législatif et juridique de la zone OHADA au sein desquels les coopératives agricoles déploient leurs activités au service des producteurs.

L’étude se construit autour de quatre parties abordant successivement, (I) une mise en perspective du modèle coopératif, l’histoire des coopératives d’Afrique de l’Ouest et un état de lieux des quatre pays étudiés, puis (II) une présentation détaillée du contenu de cet Acte uniforme rappelant les conditions de son émergence, ses apports au regard des législations existantes, ses différences et nécessaires ajustements à opérer avant de poser (III) une audit des écarts et (IV), en conséquence, de formuler un certain nombre de recommandations.

Elle s’ouvre sur une mise en perspective qui définit ce qu’est une coopérative, avant d’en rappeler les valeurs, de situer brièvement l’histoire du mouvement coopératif africain dans les pays de l’OHADA et de dresser un état des lieux dans les quatre pays sélectionnés. La mise en perspective est non seulement utile aux lecteurs peu familiarisés avec les spécificités du modèle coopératif ou avec le contexte africain, mais elle est également nécessaire pour situer les enjeux, l’ambition et les apports de l’Acte uniforme. Elle ouvre ainsi la réflexion sur les problématiques sous-jacentes à la « transparence financière », au fonctionnement démocratique des « faîtières » (coopératives) ou encore à l’importance de l’inter-coopération. Cette mise en perspective africaine resitue les questionnements et les limites de la nouvelle règlementation.

Une réforme nécessaire pour favoriser la liberté d’entreprendre

Les auteurs soulignent d’emblée la nécessité et l’intérêt de la réforme. L’Organisation pour l’harmonisation en Afrique du droit des affaires (OHADA) a adopté le 9ème Acte uniforme afin d’harmoniser les législations coopératives des 17 pays membres dans tous les secteurs économiques, dont l’agriculture qui nous intéresse ici (voir le site internet de l’OHADA). L’objectif de se doter un cadre législatif commun pour favoriser les leviers économiques n’est pas sans rappeler le système européen. Comme le notent les auteurs, « l’Acte uniforme OHADA se rapproche du règlement communautaire de par sa nature (supranationalité et applicabilité immédiate), mais fonctionne en définitive comme une directive communautaire puisqu’il fixe le cadre général en laissant soin aux Etats de préciser les parties générales et de maintenir leurs spécificités nationales dans certains domaines » (Gning et Larue, 2014, p. 56).

Le 9ème Acte uniforme entend accorder une plus grande liberté pour créer et diriger les coopératives agricoles en écho aux Principes premiers des Pionniers de Rochdale[2]. La clarification et l’actualisation des textes en vigueur dans les différents pays favorisent un rééquilibrage des prérogatives de l’Etat dans l’optique de garantir une certaine « liberté d’entreprendre ». Deux types de coopératives sont proposés : les coopératives SCOOPS (petites coopératives ou coopératives de transition) et les SCOOP-CA (adaptées à des structures de taille plus importante ou à des unions de coopératives et dotées d’un Conseil d’Administration). La liberté d’adhésion est associée d’une part à une simplification des procédures de constitution et de réglementation et d’autre part à des mécanismes de contrôle interne. L’étude détaille fort clairement l’ensemble des mesures inscrites dans le nouvel Acte qui décline les principes de l’Alliance Coopérative Internationale (ICA, 1995[3]) en règles juridiques concernant le principe démocratique, la transparence financière et le développement économique des coopératives. Dans cette perspective, l’Acte uniforme affirme une volonté réelle de soutien aux organisations coopératives par un encadrement favorisant le développement de leurs activités et de leur professionnalisation, afin de garantir aux producteurs, comme aux parties prenantes, un cadre favorisant la défense des intérêts de chacun.   

Deux constats : une faible concertation préalable et des ambiguïtés contrastant avec l’ambition du 9ème Acte uniforme  

L’expertise des auteurs les conduit à formuler certaines recommandations ordonnées à partir de deux constats principaux : d’une part la « faible concertation » préalable à l’établissement du 9ème Acte uniforme avec les parties prenantes concernées, administrations aussi bien qu’organisations de producteurs, et d’autre part, les imprécisions, voire les ambiguïtés, quant à son effective application.  

Les auteurs s’interrogent, semble-t-il à juste titre, sur la capacité de l’Acte à poser les jalons d’un cadre juridique susceptible de répondre à l’ambition qu’il s’est donné au regard de la réalité africaine. L’enjeu essentiel dont il est question ici est celui du développement des marchés locaux et des filières agro-alimentaires répondant au besoin croissant et persistant des populations locales en termes d’approvisionnement et de sécurité alimentaire (ICE, 2014[4]). Il s’agit donc non seulement de favoriser le développement d’une activité économique en termes d’emploi rural et de production locale, mais également de satisfaire aux besoins alimentaires premiers des populations des zones concernées.

Si l’Année internationale des coopératives, en 2012, a célébré de par le monde la réussite de ces structures comme mode d’organisation des producteurs, un renforcement des Principes internationaux (ICA, 1995) ne peut être que favorable au soutien des producteurs et à leur accès aux marchés. La liberté de choix des modalités juridiques de leur réorganisation se doit d’être respectée, tout comme doit l’être l’exercice de leur activité. Cela questionne donc l’action publique dans son soutien législatif, en termes de transfert de responsabilité du secteur public vers le secteur privé, sans l’exonérer d’un accompagnement économique de nature incitative. Cette association entre un cadre législatif et une stratégie économique atteste d’une évolution importante en faveur de l’action économique privée.

L’étude détaille de façon précise et concise les nouvelles propositions du 9ème Acte et, fort judicieusement, les compare aux règlementations en vigueur. Cela nous permet d’avoir une bonne évaluation des écarts existants et de mesurer les difficultés des réformes à mener. Les auteurs avancent ainsi les risques de rupture d’égalité entre les Etats parties en termes de mesures pénales, fiscales ou encore de dispositions incitatives. Dans la tradition institutionnaliste de North[5], les évolutions juridiques sont des repères importants pour les acteurs économiques marquant des changements significatifs des règles du jeu. Or la volonté d’adopter un cadre commun aux 17 pays génère une complexité comportant certaines limites, clairement exposées par les auteurs, et des risques certains de générer de nouvelles inégalités. Mobilisant les cas d’étude, les auteurs énoncent les difficultés liées à la mise en œuvre de la nouvelle réforme : risque dans la transition juridique pour le Togo qui fait figure d’exception en terme d’adoption ; risque dans le champ d’application, voire risque d’accroissement des différences entre pays adoptants, conduisant à une remise en cause du vœu initial d’uniformisation.

La partie sur l’analyse des écarts est aussi intéressante que déstabilisante. Elle permet de mesurer la nature et l’ampleur des changements envisagés mais aussi, en creux, l’inertie et les difficultés inhérentes à leur applicabilité. S’il existe une grande liberté dans l’application des statuts des coopératives en raison du caractère d’applicabilité directe du 9ème Acte, les choix nationaux, illustrés à travers les études de cas concrètes, laissent songeur quant à l’effectivité de la réforme en cours. Il serait ennuyeux de reprendre les éléments exposés si clairement dans l’étude, concernant les différents cas de figure. Il ressort à la lecture de cette partie que la diversité des législations existantes ne facilite pas le travail d’ensemble, expliquant le retard voire la non-mise en oeuvre de la réforme comme le besoin commun de formation tant des autorités locales que des producteurs en charge du management de leur coopératives. Il ressort aussi clairement que la mise en place de cet Acte uniforme est porteuse d’exclusion des producteurs les plus fragiles, par leur impossibilité de respecter les nouvelles règles. Au Bénin, le coût d’immatriculation est inadéquat, avec les faibles moyens financiers des coopératives villageoises. Au Mali, la complexité, comme les retards, l’inadéquation et les besoins de formation semblent autant d’obstacles à une mise en place de l’Acte. Le cas du Burkina Faso pose concrètement la question de son effectivité réelle dans le contexte national. Le Togo, exception qui confirme la règle, éclaire les processus potentiels à l’œuvre, ceux de la concentration et de l’exclusion, et donne une idée claire des propositions qui pourraient atténuer les difficultés dans la mise en œuvre.

Ainsi, la formation tout comme la vulgarisation et la professionnalisation sont des éléments essentiels à l’accompagnement du processus. Finalement, le constat établi par l’étude dégage un certain pessimisme quand à la réelle applicabilité de la réforme. Ce constat serait somme toute tragique au vu des enjeux que représentent l’évolution législative des coopératives agricoles et les besoins des populations locales, tant en termes d’organisations économiques qu’en termes de consommation et d’accès à l’alimentation.

L’Acte uniforme propose un cadre unique du droit des sociétés coopératives appliqué à toutes les familles de coopératives (agriculture, mais aussi artisanat, commerce …) dans les 17 pays concernés (Hiez et Tadjudje, 2012[6]). L’ambition de cette réforme n’a d’égal que son ampleur et les bouleversements dont inévitablement, elle est « génitrice ». Cette volonté d’uniformité dans le soutien aux organisations coopératives recèle intrinsèquement une complexité dans son application générant retards, incompréhensions et réticences.

La loi unique, comme cela est le cas en France avec une loi de 1947, commune à l’ensemble des coopératives quelle que soit l’activité, présente certains avantages et inconvénients (voir Recma pour les différents commentaires).

L’ambiguïté entre la mise en œuvre d’un cadre règlementaire et les pratiques au sein de ce cadre, souligne le besoin de souplesse autant que de garde-fous, mais également la nécessité d’une reconnaissance pour les acteurs économiques. Cela n’est pas sans rappeler Ostrom (1990)[7], selon laquelle l’effectivité des regroupements collectifs pour gérer les biens communs ne saurait être sans une légitimation du groupe et sans des principes liés à leur fonctionnement, à leur contrôle et à la sanction des déviances. Leur absence conduit à une certaine illégitimité et à un sentiment d’incompréhension de la part des acteurs, ici publics et privés, débouchant sur un non-respect voire une non-application. Ainsi, « l’absence de budgétisation de la mise en œuvre » avant, pendant et après l’immatriculation, éclaire sur l’écart existant entre l’ambition affichée et l’applicabilité concrète. Faut-il alors suivre l’expertise des auteurs, soulignant le manque de concret qui ouvre la porte à une solution juridique complexe ou rejoindre l’analyse de Hiez et Tadjudje sur la grande liberté laissé aux Etats pour la mise en œuvre de l’Acte uniforme (Hiez et Tadjudje, 2012 ; 2013[8]).

La lecture de l’étude laisse un fort sentiment d’une certaine déconnexion voire d’étanchéité, entre un cadre juridique et une action publique concrète en faveur du développement économique.

Des recommandations à destination des acteurs publics et privés pour concrétiser le transfert de responsabilités vers les acteurs privés et repenser l’intervention publique

Cette étude est une critique, constructive mais sévère, quant au devenir du 9ème Acte, même si elle s’attache à formuler certaines recommandations à destination des acteurs publics et privés. A titre d’exemple, la proposition faite par Willy Tadjudje d’affecter les excédents de la réserve légale pour le fonctionnement de la coopérative (Gning et Larue, 2014, p. 77) soulève un problème non seulement comptable mais pointe toute la complexité de l’association en coopérative.

Il semble que la « nécessité de l’adaptation de l’Acte uniforme » pourrait être contournée par « une solution qui s’inscrit cette fois dans le droit interne des Etats parties, à savoir  l’institution d’un ou plusieurs statuts juridiques plus adaptés aux modalités de constitution et du fonctionnement de monde agricole, notamment aux organisations paysannes de base » (Gning et Larue, 2014, p. 98). Or ce questionnement autour du rôle du cadre juridique en faveur du développement des coopératives agricoles, fait sens au delà du cas africain. Différentes études, aux Etats-Unis comme en Europe (voir l’étude réalisée pour le compte de la DG Agri, Support for Farmers’ Cooperatives, 2012), soulignent l’importance d’un cadre règlementaire influençant le fonctionnement et l’efficience des coopératives agricoles.

Je recommande ainsi non seulement la lecture de cette étude mais surtout la mise en discussion des recommandations qui y sont formulées. En effet, les auteurs nous proposent des recommandations et des perspectives qui, énoncées de cette manière, se doivent d’être débattues pour éviter de tomber dans le commentaire docte. Le 9ème Acte uniforme se veut un outil au service des coopératives agricoles comme leviers de développement économique. Il marque un changement radical dans la volonté de transférer une responsabilité, et donc d’octroyer une plus grande liberté aux acteurs privés. Cependant, cela nécessite un changement dans les mentalités et dans les modalités d’accompagnement des acteurs publics. Les propositions ouvrent la discussion sur l’importance des lois en faveur des relations économiques au-delà même des frontières africaines. Sa clarté et son angle d’approche de la nouvelle règlementation juridique en font un outil de réflexion sur la professionnalisation des organisations paysannes comme sur la formation et l’action économique impulsées par les politiques publiques.

Enfin, je conclurai en reprenant la citation de Léopold Lokossou, président de la Plateforme nationale des organisations paysannes et de producteurs agricoles au Bénin : « On ne peut pas décider du bonheur de quelqu’un en son absence » (Gning et Larue, 2014, p.55). Une invitation, donc, au débat constructif pour un réel développement économique au service des populations locales.

[1] Le nouveau modèle coopératif dans l’espace OHADA : un outil pour la professionnalisation des organisations paysannes ?, Théo Gning et Fabrice Larue, FARM, février 2014, 123 pages.

[2] The Rochdale Society of Equitable Pioneers est une société coopérative fondée en 1844 par 28 tisserands de Rochdale, en Angleterre, souvent considérée comme fondatrice du mouvement coopératif.

[3] ICA, 1995, Déclaration sur l’identité internationale des coopératives

[4] ICE, 2014, Industrialization of the Agricultural Sector for a Food Secure West Africa, Report ECA-W A/ICE.17/2014/04, January, 48 pages.

[5]North, D.C., 1990, Institutions, Institutional Change and Economic Performance, New York, Cambridge University Press, 152 pages.

[6] Hiez D. et Tadjudje W., 2012, Droit des coopératives OHADA, RECMA, septembre, www.recma.org.

[7] Ostrom E., 1990, Governing the commons, the evolution of institutions for collective action, Cambridge University Press, 280 pages.

[8] Hiez D. and Tadjudje W., 2013, The OHADA Cooperative Regulation, in Cracogna D., Fici A. and Henrÿ H., International Handbook of Cooperative Law, Springer, 89-113.

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http://www.fondation-farm.org/zoe.php?s=blogfarm&w=wt&idt=1745 2014-07-01 text/htmlfr
La mise en mouvement de l'agriculture familiale : quel bilan tirer du 2ème séminaire international SESAME ? Pourquoi faut-il s’occuper de l’agriculture familiale ? Pourquoi un « changement de paradigme » est-il nécessaire ? Quelles nouvelles visions, politiques et coopérations trans-méditerranéennes et transsahariennes se donner ? Comment s’organiser, accéder aux marchés et créer de la richesse en milieu rural ? Comment assurer l’accès de l’agriculture familiale au financement ?

Les questions abordées par le deuxième séminaire international SESAME (1), tenu à Meknès les 25 et 26 avril 2014, étaient nombreuses. La qualité des panels et des débats a été à la hauteur et les résultats du séminaire méritent une publication. Les deux institutions sœurs à l’origine du projet, le Conseil général du développement agricole (CGDA, Maroc) et le Conseil général de l’alimentation, de l’agriculture et des espaces ruraux (CGAAER, France), vont s’y attacher.

Tout en invitant les lecteurs du blog FARM à s’y reporter le temps venu, je souhaiterais, pour ma part et à ce stade, mettre l’accent sur trois points qui m’ont personnellement marqué.

Le premier, ce serait de dire « enfin » ! Enfin, on commence à parler de l’agriculture familiale(AF) et à en montrer le potentiel et l’importance stratégique. Enfin, on dit clairement combien une vision de progrès centrée sur la seule grande exploitation mécanisée ou sur le seul investissement extérieur ne peut aboutir qu’à des impasses. Enfin des dynamiques nouvelles se font jour.

Les panels ont notamment bien montré que :

  • le défaut de politique « pro AF » a eu pour conséquence une double fragilité – sociale et environnementale – qui devient inacceptable dans le nouveau contexte que l’on sait : changement climatique, retour de l’insécurité alimentaire, mondialisation, forte croissance des besoins d’emplois et alimentaires ;
  • pour l’Afrique, la « mise en mouvement » de l’AF et du monde rural est d’une importance vitale pour mobiliser les jeunes, relever le défi de l’emploi et maintenir les équilibres urbain/rural et donc la stabilité ;
  • les choses bougent comme la qualité d’analyse des responsables des organisations de producteurs d’Afrique de l’Ouest ou la mise en mouvement de l’AF observée au Maroc l’ont montré. L’excellent film réalisé par l’Agence française de développement sur le Pilier 2 du Plan Maroc Vert, le très bon exemple du développement des fruits rouges dans le bassin du Loukos, et l’extraordinaire présentation de produits de terroirs au Salon de Meknès en ont témoigné. Les résultats en termes de création de coopératives et de GIE, de revenus ruraux, de réengagement des jeunes dans l’agriculture et de développement humain sont déjà bien visibles.

Le deuxième point porte sur les politiques publiques et sur la nécessaire évolution du rapport entre l’Etat et la société rurale. Les panels ont à mon avis clairement fait ressortir les points suivants :

  • dans les pays du sud méditerranéen, les politiques technicistes descendantes ont montré leurs limites et le déficit de confiance entre l’Etat et les ruraux explique pour une large part l’insuffisance de progrès et les difficultés rencontrées. Après des décennies de politiques tournées d’abord vers les infrastructures hydro-agricoles, il est temps de reconnaître que le progrès passera d’abord par la professionnalisation et par l’organisation de l’AF, laquelle n’est pas à décider d’en haut mais doit être le fait des acteurs eux-mêmes, même si elle peut être impulsée et doit être appuyée par l’Etat. On a donc besoin de nouvelles politiques agricoles et rurales tournées vers les acteurs et à même de répondre à leurs besoins. Ce qui est ici en jeu, c’est la capacité des pays à se redonner une confiance, à réussir une mise en mouvement et à faire émerger à la fois un nouvel ordre agraire, une nouvelle ruralité, une démocratie professionnelle et un Etat et une société modernes !
  • dans les pays d’Afrique de l’Ouest, le recul général de l’Etat a permis aux organisations paysannes de s’organiser par elles-mêmes mais ceci ne peut suffire au succès ! Chacun reconnaît la nécessité absolue de politiques publiques adaptées aux besoins de l’agriculture familiale ;
  • le Maroc, par l’émergence de nombreuses coopératives et GIE et par la mise en place progressive depuis 2008 de nouveaux dispositifs pour l’AF et le développement territorial (politiques, institutions et processus), est un cas particulièrement intéressant.

Il montre notamment la nécessité de bien différencier les types d’exploitations et de territoires afin de mettre en place des politiques d’appui adaptées à cette diversité. Ainsi, le Crédit Agricole du Maroc, reprenant les analyses de la prospective « Agriculture 2030 : quels avenirs pour le Maroc ? », distingue-t-il : i) les très grandes exploitations qui ont déjà accès à tout, y compris au crédit agricole, ii) les micro-exploitations pour lesquelles le micro-crédit peut être un outil utile (création d’activités génératrices de revenus), et iii) les petites et moyennes exploitations (elles sont 750 000 au Maroc) qui, malgré l’absence de garanties hypothécaires, doivent pouvoir accéder à un véritable « crédit agricole » adapté à l’activité et à ses risques. Le nouveau dispositif de méso-finance « Tamwil El Fellah », mis en place pour cette dernière catégorie d’exploitations, représente donc une innovation extrêmement importante. Sa réussite suppose une véritable « professionnalisation » de l’agriculture familiale. Comme l’a dit très bien Loïc Le Menne, du CER France, la réussite repose en effet toujours et d’abord sur « un homme » et « un projet ». Et la confiance, qui permet le financement, s’acquiert par la compétence économique et de gestion du porteur de projet (exploitant, coopérative ou GIE). La qualité du conseil et son indépendance pour aider à l’émergence de bons projets sont donc très importantes ;

  • des dispositifs innovants pour le conseil, le financement (mixage à trouver entre subvention et crédit) et pour la sécurisation des prix et du foncier (reconnaissance du droit à exploiter plus que du droit de propriété et agrandissement des exploitations lorsque c’est possible) sont donc à imaginer et mettre en place. L’analyse pertinente du Syndicat des exploitants agricoles de l’Office du Niger au Mali, confirmée par l’étude du Professeur Mazoyer, mériterait à cet égard d’avoir une suite effective en termes de politiques publiques. La région dispose en effet d’un potentiel irrigable important et une politique « pro AF » permettrait aux exploitations d’accéder à un crédit adapté, de s’agrandir et de dégager ainsi des revenus permettant de rembourser les investissements hydro-agricoles à réaliser. Ceci m’a rappelé la réussite de la politique foncière à l’île de la Réunion, mise en œuvre avec succès à partir de 1966 par l’Etat, la Société d’aménagement foncier et d’établissement rural (SAFER) et le Crédit Agricole. Cette réussite exemplaire avait d’ailleurs conduit Jean de Cambiaire, le directeur du Crédit Agricole de l’époque, à écrire en 1983 un livre intitulé « La certitude du développement : une référence mutualiste à la Réunion ».

Le troisième point enfin, c’est l’intérêt de l’initiative SESAME, c’est-à-dire d’une plate-forme de réflexion partagée Nord/Sud sur les questions croisées de sécurité alimentaire, de gestion des ressources naturelles et de développement des territoires ; et d’une plate-forme capable d’associer conseillers et acteurs de politiques publiques, scientifiques et agriculteurs/acteurs privés. Comme la première rencontre de l’an dernier à Montpellier, consacrée au sujet de l’eau et de la sécurité alimentaire en Méditerranée, la seconde, tenue à Meknès ces 25 et 26 avril, s’est avérée fructueuse. Elle le doit à l’appui que de nombreuses institutions partenaires, notamment l’AFD, le CIRAD, le Crédit Agricole du Maroc, FARM, ou encore le CIHEAM, ont bien voulu apporter. Elle le doit aussi à l’excellente ambiance, à la fois « amicale et généreuse », qui a marqué ce séminaire comme le précédent. Celle-ci a en effet permis d’avancer ensemble et de prendre la hauteur voulue. C’est important dans le monde d’aujourd’hui où l’on se doit de comprendre les interconnections entre pays en termes de « solutions » et pas seulement en termes de « problèmes ».

(1) SESAME tire son nom du séminaire « Eau et sécurité alimentaire en Méditerranée », qui s’est tenu à Montpellier en février 2013. 

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http://www.fondation-farm.org/zoe.php?s=blogfarm&w=wt&idt=1738 2014-06-23 text/htmlfr
Family farming in Brazil: from concept to policy FARM: The International Year of Family Farming (IYFF) aims at raising the visibility of family farmers into national and international policy agendas. In this context, the Brazilian case keeps being referred to. It is true that Brazil is one of the few countries in the world to have a legal definition of what a “family farm” is, it is the only one to have a distinct Ministry for Agrarian development with a department dedicated to family farming, and an agricultural policy with several measures specifically dedicated to family farms such as the widely known PRONAF (Program to Strengthen Family Farming).

But who knows that before the 1990s, the concept of family farming had been unheard of in Brazil?

We have asked two Brazilian experts closely involved in the process that led to the recognition of this category of actors in Brazil to describe it and provide some insights for other countries.

The discussion about family farming, its definition, mode of production and its social and political role dates back to the end of XIXth century, at least in Europe. For a long period the concept was appropriated by conservative political parties and it was only recently that it started emerging as a “new” and progressive area of work (1).

In Brazil, family farming (also family agriculture) is now defined by the Family Farming Law (Law 11,326), based on four criteria: a maximum land tenure defined regionally; a predominant recourse to non-wage family labor; an income predominantly originating from the farming activity; and a farm operated by the family. It is considered a specific means of organizing agricultural, forestry, fisheries, pastoral and aquacultural production. The family and the farm are inseparably linked, co-evolve and combine economic, environmental, reproductive, social and cultural functions (2).

The emergence of the concept of family farming in Brazil, shows that this reality is, by definition, diverse. The concept is still under discussion today in Brazil and many functions are being associated with this terminology (economic, social – like the care/social farming, cultural, environmental and reproductive ones), with obvious implications in terms of measuring its importance in national economies.

This blog article has been written based on exchanges and presentation made within the World Agricultural Watch (3) working group, dedicated to develop an international framework for typology of agricultural holdings informing policy on agricultural transformations, taking into account specificities and stakes of family farms in their diversity. Our aim with this article is to raise awareness on the Brazilian internal process and maybe guide other countries that wish to start a debate on family farming.

How did the “family farms” emerge in policy debate in Brazil?

In the 1990s, two fundamental milestones led to the recognition of family farmers as political actors and as direct beneficiaries of public policy. They were the outcome of two distinct processes.

The first process led to the enforcement of the 1988 Constitution, and the extension of the social security rights that had been introduced in the 1970s to rural workers. This was the successful achievement of successive social mobilizations by both CONTAG (the National Confederation of Workers in Agriculture, the traditional union for small farmers and rural laborers), and landless workers. In doing so, CONTAG started looking for a wider definition than the traditional “small farmer/peasant” one because it had a strong presence in the Northeast and sought to extend and consolidate its political influence as new actors emerged to represent small farmers in southern Brazil as well as landless workers.

The second process leading to the definition of PRONAF stemmed from the federal government itself, which in 1993 during the Itamar Franco administration put land reform back on the public policy agenda with the Emergency Settlement Program and included small farmers in agricultural policy concerns, particularly with regard to farm credit. This was backed by academic studies that contributed both to the debate on the subject and to public policy formulation, especially the PRONAF.

Those academic studies were to prove fundamental to the delimitation of family farming as a category and its consolidation as a relevant political actor and public policy focus.

The most blatant proof of the success of these processes is the creation in 1999 of the Ministry of Agrarian Development, with a Secretary for Family Farming which was given the instruments and funding to intervene in reality and contribute to rural development.

The FAO/INCRA project instrumental to produce evidence on the importance of family farms in Brazil

The return to democracy in Brazil in 1985 came with a strong social movement (Landless Movement: Movimento dos Trabalhadores Sem Terra, MST) in favor of a needed major agrarian reform. However, there was very little indisputable knowledge about the agrarian sector: few numbers were available at national level, there was a heated controversy about the efficiency of land use in the agrarian reform settlements and their viability (4) and, finally, the need to devote scarce public resources to this theme was a core issue in the first democratic governments.

For those reasons, when, at the beginning of 1990s, a joint project supported by UNDP (United Nations Development Program) and FAO proposed to provide some basic figures on this, it received warm support from all parties. But the data came as a certain surprise: they showed that level of income of settlers were higher than expected. The analysis gave a strong basis for the official program in favor of agrarian reform. It is worth mentioning that those data are still undisputed today.

Until then, little attention had been given to the planning of settlements, with very limited implications of the rural extension workers and other experts not pertaining to the Agrarian Reform institute (INCRA). But, after having set the basis for a wider agrarian reform program, INCRA requested technical support from the FAO in order to help settlers improve their production systems by testing an innovative approach based on the French school of agrarian systems (5). After initial projects in Sao Paulo and Maranhao States, the support was expanded to the entire country, through a series of trainings and support to field work.

Realizing the lack of connection between the two main institutions, INCRA aimed at settlers and EMATER responsible for Rural Extension towards other farmers, and the lack of consideration for the experience and knowledge of small farmers already present in the areas were new settlements were conceived, the FAO team became concerned about promoting collaboration between pre-existent farmers and settlers and amongst the concerned institutions. It led to a major change into the agreement signed by FAO and INCRA, in 1994, to start deepening the analysis of these “old” farmers, in order to better know their production systems, technical itineraries, economic and agronomic efficiency and, finally, to get an idea on how many they were and how they managed to survive in a relative market-led environment with no specific public support.

It also became urgent to get quantification at national scale of those farmers. The political support of the newly created Extraordinary Ministry of Land was instrumental in getting access to rough existing census data that were rearranged for the purpose of the study (6). A working group was set up, composed of several universities experts in statistics and agro-economics, and field workers. The first data on the family farming sector in Brazil took more than a year of work.

Academia, social movements and government institutions were very involved in the debate on the concept of family farming since the beginning, because it was perceived very different from the previous concepts of “small farmers” or “peasantry” ones which were the mood in the 1980s. It was necessary for the FAO team to explain why the size of land did not discriminate farmers well enough compared with the new element they introduced which was the type of labor. The FAO Team played a key role of facilitator between the different actors, while taking into account the need of policy makers to have a definition that could be used as basis for a future targeted program.

Towards a Brazilian definition of “family farms”

The first variable that was introduced into the discussion was the maximum threshold of family labor that differentiated family farms from other farms. The group decided that family farms should rely more on family members than hired labor. But preliminary results showed that it was impossible to ascertain that a farm with 4 family and 3 hired workers was different from one with 3 family and 4 hired workers, hence the shared perception that any proposed threshold, although well justified, would be arbitrary.

But once the criteria of maximum hired labor share was agreed, it became possible to get a first estimation of the prevalence of family farms nation-wide. Obviously, to make this typology more useful in practical terms, the second step was to deepen it at regional and local level in order to provide the government with an acceptable estimate of the numbers of farmers by types so that it could estimate the federal budget.

The FAO/INCRA project promoted a twofold approach: on the one hand continued technical support was provided to local agrarian systems diagnostics as a way to raise awareness on the need to improve the methodological approach, training local teams (a mix of government rural extension officers, NGOs technicians and universities’ experts) and checking the data from the ongoing national census. On the other hand, based on these field works, a feedback on the variables used at national level was also carried out, thus double-checking the results obtained.

At the same time, regional and national policy makers were engaged in policy discussions to create the “enabling environment” in the policy arena for what then became a National Program in support of the Family Farming (PRONAF). Initially adopted under Cardoso’s Administration, although a lower scale, it became one of the flagship programs of the newly elected Lula’s Administration later on. The fact that among the FAO/INCRA working group there were experts pertaining to the inner circle of advisers of the future President obviously facilitated the move.

The PRONAF has since then reached more then 2.2 million contracts, covering roughly 50% of the family farmers in the country, with a very diversified set of credit proposals, covering main production costs, investments, agro- industry processing and marketing, agro-ecology, forest, a dedicated program for women and for youth and others. Associated with the credit program, it is worth mentioning the rural extension and education program (ATER) that was designed and implemented by Lula’s Administration, thus providing a coherent and complete support package. In terms of resources mobilized, PRONAF moved from the initial 3.3 to almost 20 billion R$ (from about 1 to 6.6 billion euros) in 2013.

Making the case for the specific needs of family farms while recognizing their diversity

There are undoubtedly several subcategories embedded in the generic concept of family farming. Family farmers differ by their history, cultural heritages, professional experience and private lives; they also have different access to and availability of factors, including natural resources, human and social capital; they are inserted in distinct agrarian landscapes, have different degrees of access to markets; hence they have relevant distinctions, including different potentialities and constraints, which shapes their particular interests and specific strategies for survival and production. Therefore they react differently to similar challenges, opportunities and barriers, and require treatment compatible with such differences.

But beyond those differences, economic and social similarities justify the use of the family farming category for the purposes of public policy.
Family farmers tend to create a significant number of jobs in the countryside, not only by retaining and employing family members to work on the family property, but also by living and spending locally. This contributes to other activities, such as the street markets that are so important to small towns in the interior, the local retail trade, food supply, and the production of inputs integrated with agroindustrial value chains with a key role in the national economy, such as tobacco, poultry, hog farming, and fruit growing. They also suffer from disadvantages due to historical distortions associated with anti-rural bias, such as the infrastructure deficit, as well as structural distortions, such as low acces to land due to the highly concentrated land tenure.

What are the lessons learned from the Brazilian experience?

Such a short article cannot do full justice to the extent of the debates that we had and are still going on in Brazil on the question “Who are the family farmers?”

One important lesson is that although the question might seem trivial for anyone familiar with rural life, identifying family farmers for public policy purposes means defining objective criteria. Yet the real identity of family farmers is multifaceted. Translating this complexity into objective criteria is difficult, especially when it has to be based on the incomplete information available. It inevitably entails simplifications, which like any simplification are open to questioning, disagreement, controversy and even distortions. But those simplifications are inevitable to lobby policy makers about the importance of family farms.

In this context, to our mind, it is important to use a simple criteria that takes into account the essential features of family farming and ensures the inclusion of a majority in the segment while reducing as much as possible the leakages and distortions that could result from ill-defined criteria. That is why a combination of labour, capital and size was used in the Brazilian case.

Despite certain specificities that differentiate it significantly from other segments of the agricultural sector, at least part of the family farming segment in Brazil are part –a fragile part, no doubt– of Brazilian agribusiness. Those are the ones that are much capitalized. But at the other extreme, there are also some “subsistence” farms, more similar to peasants.

To account for the internal differentiation inside the family farming category, and to give a relative figure about the proportions of the sub-categories at the national regional and local level, a variety of criteria on consumption vs surplus commercialization, assets, income beyond the labor used, should be employed. Unfortunately most governments still use income as exclusive criteria to differentiate internal groups.

But even by using assets, or consumption and sales, the problem persists of how to understand which the determinant differentiating factors are. It is not only the use of family labor force that determines the income and evolution. Although econometrics helps to see coherence between variables, the limitation of Census data does not allow going deeply on the issue.

In Brazil, since the project had started with field research using the methodology of agrarian systems, it was sometimes possible to correlate the different systems of production with income or assets groups, and historical and ecological factors. Different soils, climate, support or not of agricultural policies, access to credit, and so on were found to be very important. But these variables are not often present in census data.

Therefore on the methodological side, our main lesson has been that the classification using only census data revealed important for preliminary analytical understanding and foremost for political lobbying. But once the question moves into which production system to give priority to and how to improve them, the diversity of systems of production appears, and it becomes necessary to go the field. Field research is the only way to allow understanding the reasons that explain the success or not of different types of family farms and therefore what kind of policy will adjust better to the different target groups.

Understanding the background of the Brazilian policy shift and especially the role of research in producing important evidence is critical for countries where family farms are not yet an accepted issue in national policies and where data are still weak and fragmented.

Finally, the practicality of the concept for national policy makers was also a plus. Promoting this debate not only within the Academia, with a declared purpose of making a concrete use of this concept and the typology for future targeted public policy program, with the support of an independent external agency like FAO, was instrumental to fill the gap between the research (Universities) and the action (Government). Linking the analytical part of the work with the desiderata of the policy makers (in general, not necessarily limited to government forces), through an intense and constructive dialogue had proved to be helpful to pave the way for its following success.

(1) Hans Georg Lehmann, Il dibattito sulla questione agraria nella socialdemocrazia tedesca e internazionale. Dal marxismo al revisionismo e al bolscevismo. Feltrinelli Ed., Milan, 1977.

(2) Economic functions include production and employment. Environmental functions include soil enrichment, carbon sequestration, water purification, pest control, pollination and biodiversity enhancement.. Reproductive and social functions include childcare, nutrition, water and energy provisioning, education, health, social security, insurance and risk management. Cultural functions include transmission of identity, symbolic and religious values of resources and territories, knowledge and technologies.

(3) More information on WAW on its website
http://www.worldagricultureswatch.org

(4) Agrarian reform settlements regrouped the “settlers” farmers beneficiary of the agrarian reform. Between 1985 and 1993, more than 85 000 families were settled on more than 5 million hectares.

(5) FAO, 1999. Guidelines for Agrarian Systems Diagnosis,
http://www.fao.org/sd/ltdirect/LTre0010.htm

(6) The statistic work was done using micro data of Agricultural Census of 1985, 1996 and more recently 2006.]]>
http://www.fondation-farm.org/zoe.php?s=blogfarm&w=wt&idt=1705 2014-05-21 text/htmlfr
Les forces en présence dans l’espace CEDEAO : ce que révèle la négociation du tarif extérieur commun Fin 2013, après près de dix ans de négociations, les chefs d’État de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO)  ont approuvé la structure définitive du tarif extérieur commun (TEC), qui prendra effet en janvier 2015. Cette étape importante vers la mise en œuvre d’un marché commun dans l’espace CEDEAO (1) signifie que les quinze pays de la CEDEAO devront appliquer les mêmes droits de douane sur les marchandises en provenance de pays non membres de la CEDEAO (comme la France, la Chine ou l’Afrique du Sud).
Le ROPPA (Réseau des organisations paysannes et de producteurs de l’Afrique de l’Ouest), comme d’autres acteurs de la société civile africaine mais aussi française, se déclare fortement insatisfait 
(2) de ce TEC, considéré comme trop peu protecteur. Aurait-il été possible de négocier un tarif plus élevé pour les produits agricoles ?
Suite à l’annonce de l’adoption du TEC, les négociations pour les Accords de partenariat économique (APE) entre l’Union européenne et la CEDEAO se sont conclues au niveau technique en janvier 2014, après plusieurs années de blocage. Quel lien y-a-t-il entre ces deux négociations ?
Roger Blein et Raphaël Beaujeu, deux experts qui ont suivi de près ce processus, ont accepté de répondre à nos questions.



FARM : L’adoption d’un TEC est un pas vers une plus grande intégration régionale, ce que de nombreux acteurs appellent de leurs vœux. Mais le TEC de la CEDEAO entraînera un changement des taux tarifaires appliqués sur un bon nombre de produits agricoles par ces pays. Qu’en est-il ?

Plus de la moitié des pays membres de la CEDEAO étant aussi membres de l’UEMOA (3) - une union douanière disposant d’un TEC, généralement considéré comme peu protectionniste -, il avait été initialement décidé d’adopter le même TEC à l’échelle de la CEDEAO (4). Mais certains pays non membres de l’UEMOA, en particulier le Nigeria très protectionniste, et certains groupes d’acteurs comme les syndicats agricoles – le ROPPA, syndicat régional, mais aussi les syndicats agricoles des pays de l’UEMOA - souhaitaient des taux plus protecteurs. D’autres pays comme la Côte d’Ivoire, la Gambie ou la Guinée sont au contraire encore plus ouverts aux importations. Dans le TEC de l’UEMOA, les produits sont classés dans quatre bandes (0 %, 5 %, 10 % et 20 %). Les chefs d’Etats ont finalement adopté pour la CEDEAO un TEC  comprenant une cinquième bande tarifaire, négociée à 35 % (contre 50 % demandé par le Nigéria et les organisations de producteurs). La deuxième partie de la négociation, la plus ardue, a concerné la classification des produits au sein de ces bandes tarifaires.
Au final, aucun produit agricole n’est libéralisé complètement, et 90 % des lignes tarifaires de la cinquième bande (taxée à 35 %) sont des produits agricoles. Cependant, certains produits, comme les céréales et le riz, seront peu protégés (respectivement aux taux de 5 et 10 %), comme ils l’étaient dans l’UEMOA. Le Nigéria, en particulier, va donc devoir diminuer sa protection tarifaire pour le riz, de 110 % à 10 %. La poudre de lait reste taxée à 5% (5) et le sucre en poudre à 20 %, comme dans l’UEMOA.

FARM : Les syndicats agricoles sont très critiques. Comment se sont déroulées les négociations ? Les droits de douane auraient-ils pu être plus hauts ?

Les organisations de producteurs (OP) ont fait un énorme travail de plaidoyer sur la spécificité du secteur agricole et la nécessité de réformer la structure tarifaire pour contribuer à la souveraineté alimentaire de la région. Elles ont contribué à faire adopter une cinquième bande tarifaire, et ont donc réussi à obtenir une structure plus protectionniste que ce qui était envisagé initialement. On peut considérer que, du point de vue des organisations de producteurs, leur plaidoyer sur le besoin de protéger l’agriculture est un succès.
Cependant, le processus de négociation sur le TEC n’a rien à voir avec celui qui avait eu lieu pour la politique agricole régionale (ECOWAP). Dans un processus d’élaboration de politique sectorielle comme ECOWAP, il est possible de parvenir à un consensus entre les pays et avec les acteurs professionnels, en « additionnant » les attentes et les priorités des uns et des autres. Mais dans le cas du TEC, il s’agit d’un tout autre processus, fait de compromis et d’arbitrages entre des intérêts divergents, entre producteurs et consommateurs, entre secteurs, entre pays, exactement comme pour une négociation entre pays au sein de l’Union européenne ou de tout autre espace économique. Les négociations sont menées par les ministres du Commerce, donc les enjeux agricoles sont mis sur la table dans un cadre global d’arbitrage avec les autres secteurs. C’est un point clé. Les OP n’étaient pas les seuls acteurs de la négociation, les intérêts des consommateurs et des industriels ont également compté dans la négociation. Or, là où les OP ont effectivement perdu certaines batailles, c’est dans la catégorisation entre les bandes tarifaires, là où ils auraient dû être présents s’ils cherchaient à défendre chaque produit sur l’ensemble des filières.
Il faut se souvenir que la négociation, à ce stade, porte sur plus de 5 000 produits. Pour défendre leurs positions, les OP auraient dû adopter un argumentaire qui ne soit pas général mais précis, produit par produit, ligne tarifaire par ligne tarifaire et là, à l’évidence, elles n’ont pas été suffisamment présentes pour imposer un rapport de force dans tous les choix de catégorisation. C’est une question de capacités, car il est vrai que le processus de la CEDEAO était somme toute très peu prévisible. Mais c’est aussi lié à la hiérarchie dans les priorités des organisations de producteurs et à la capacité de mobilisation de ces organisations dans chaque pays. Le TEC n’est pas parfait du point de vue des OP, loin s’en faut, mais il est sans doute le reflet des rapports de force actuels et des contradictions d’intérêts.

Le riz (taxé à 10 %) est un bon exemple d’un produit pour lequel les acteurs défendant d’autres intérêts étaient plus présents que les OP lors des négociations clés: beaucoup de pays de la CEDEAO sont importateurs nets. L’arbitrage final reflète le poids des consommateurs (6) et des importateurs, et l’incertitude des décideurs quant à la capacité à satisfaire la demande à partir des bassins de production ouest-africains.

Le sucre (taxé à 20 %) est un produit pour lequel un faible nombre d’entreprises sont concernées. Elles forment un lobby très important, très bien documenté, très bien organisé, qui ont argumenté la nécessité de protéger leur outil industriel pour maintenir les capacités de production et sauvegarder voire créer plus d’emplois.

Le lait est un produit pour lequel il y a un véritable conflit à court terme entre les intérêts des filières de production locales et ceux des entreprises de transformation (reconstitution en particulier). Ces dernières ont fait valoir la difficulté de se reposer sur les filières locales (caractère saisonnier de la production, difficultés de maîtrise de la qualité sanitaire, problèmes de conservation, capacité à répondre à la croissance de la demande urbaine, etc.) et l’intérêt de la poudre de lait importée, qui est dès lors considérée comme un intrant pour la fabrication des produits laitiers régionaux.

FARM : La CEDEAO rassemble des pays assez différents économiquement. Le processus de négociation du TEC semble s’être débloqué pendant la présidence ivoirienne de la CEDEAO et la négociation avec le Nigéria. Que s’est-il passé exactement ?

Le Nigéria est le géant économique de la zone. C’est un pays de tradition protectionniste qui a fait du plaidoyer pour une cinquième bande tarifaire à 50 %. Il faut savoir qu’il a bloqué l’adoption du TEC au dernier moment, et qu’il n’a accepté de signer qu’après avoir obtenu l’adoption de mesures complémentaires de protection (MCP) au TEC qui lui permettent de maintenir des niveaux de protection plus élevés que les autres pays de la région pendant une période de cinq ans sur certains produits. Il y a deux autres raisons qui ont pu le pousser à finalement faire le jeu de l’accord régional et accepter le compromis de 35 %. Tout d’abord, le commerce de contrebande par les pays frontaliers moins protectionnistes est un vrai problème et tend à affaiblir l’impact de la protection pour les secteurs de production stratégiques. D’autre part, le Nigéria s’affirme de plus en plus comme une puissance régionale face à la concurrence croissante de l’Afrique du Sud. De plus en plus d’investisseurs nigérians ont des intérêts dans le secteur bancaire, le BTP, l’énergie dans différents pays d’Afrique de l’Ouest. Ils ont intérêt à voir le marché régional fonctionner correctement.
Le fait que la Côte d’Ivoire ait assuré la présidence de la CEDEAO a beaucoup joué sur l’accord. Il faut bien voir que le TEC adopté pose problème à la Côte d’Ivoire, car elle est actuellement plus libérale, or comme elle a consolidé ses droits à l’OMC, elle va être obligée de négocier auprès de l’Organisation mondiale du commerce. Son rôle de « médiateur » régional l’a emporté sur ses propres intérêts.

FARM : Le processus de négociation des APE entrepris parallèlement depuis plus de dix ans a-t-il joué un rôle dans l’adoption du TEC ?

Très certainement, et la Commission de la CEDEAO s’est explicitement appuyée sur le calendrier des APE pour faire avancer les négociations sur le TEC. En effet, rappelons-nous que l’esprit initial des APE est de renforcer le commerce entre deux blocs régionaux et non entre un pays et l’UE comme cela était le cas dans les accords préférentiels. La finalisation du processus d’intégration économique régional, en particulier la création de l’union douanière, est donc un pré-requis pour que la CEDEAO puisse « bénéficier » de l’APE. La libéralisation progressive des échanges doit se réaliser à partir du tarif commun adopté par l’ensemble des pays de la CEDEAO.
Revenons à ce qui s’est passé en 2008. L’UE fixe une première date limite pour la finalisation des négociations : les régions qui n’ont pas signé d’accord intérimaire vont perdre les préférences commerciales pour leurs exportations vers l’UE. En l’absence d’accord régional, la Côte d’Ivoire et le Ghana ont donc signé un APE intérimaire, car comme ces deux pays ne sont pas considérés comme des  pays les moins avancés, ils n’ont pas un accès garanti au marché de l’UE, sans quota ni tarif douanier, dans le cadre du régime « Tous sauf les armes ».
Après un report de la date d’achèvement des négociations, la Commission européenne annonce qu’ils ont jusqu’à octobre 2014 pour ratifier les accords. A ce moment, les autres pays de la région ont craint que si un accord régional n’était pas conclu, la Côte d’Ivoire et le Ghana signeraient bilatéralement. Non seulement une telle perspective aurait compromis l’intégration régionale mais, compte tenu de la porosité des frontières en Afrique de l’Ouest et de la dépendance des pays enclavés par rapport aux pays côtiers, elle aurait fait de ces pays des portes d’entrée des produits de l’Union européenne dans la région. De plus, n’oublions pas que l’UE est le principal financeur de l’aide au développement de la zone. Son influence reste importante. C’est pourquoi, à notre avis, même si d’un point de vue strictement commercial les pays les moins avancés redoutent l’impact des APE sur leurs secteurs de production, d’autres paramètres sont entrés en jeu, qui les ont incités à accepter un APE régional.

Enfin, il est certain que la réflexion sur le TEC agricole a été alimentée par le processus APE, en particulier grâce au travail sur les produits sensibles pour les APE, entrepris en 2007, qui a été piloté conjointement par les départements du Commerce et de l’Agriculture. Nous avons vu pour la première fois des ministères de l’Agriculture se saisir du débat sur le commerce, alors qu’ils privilégient habituellement les approches techniques de promotion des productions. Le sujet de la cinquième bande du TEC émerge directement des discussions sur les produits sensibles à l’ouverture commerciale, qu’il convenait d’exclure du processus de libéralisation avec l’Union européenne.

FARM : Au final, les débats se focalisent sur les droits de douane. Est-ce vraiment le cœur du développement agricole dans la zone CEDEAO ?

La problématique a en effet beaucoup évolué depuis la crise mondiale des matières premières de 2008. Les débats se déplacent du degré de protection vers l’enjeu de la maîtrise de la volatilité aux frontières. Or, plus les droits de douane sont élevés, plus l’impact de la volatilité importée sur les marchés régionaux est amplifié. De fait, le problème principal, dans cette zone, pour les producteurs comme pour les consommateurs, n’est pas tant le niveau des prix agricoles intérieurs que leur instabilité. L’incertitude est un frein majeur pour les producteurs et les agents des filières agricoles et agroalimentaires, et un risque crucial pour les consommateurs pauvres. Il faudra nécessairement compléter le TEC avec des instruments de gestion de la volatilité, mais c’est un vaste sujet qui mériterait un article à lui seul !

(1) Créée en 1975, la CEDEAO est un regroupement régional de 15 pays : Bénin, Burkina Faso, Cap-Vert, Côte d’Ivoire, Gambie, Ghana, Guinée, Guinée-Bissau, Liberia, Mali, Niger, Nigeria, Sénégal, Sierra Leone, Togo. Sa mission est de promouvoir l’intégration économique dans tous les domaines de l’activité économique, notamment l’industrie, les transports, les télécommunications, l’énergie, l’agriculture, les ressources naturelles, le commerce, les questions monétaires et financières, les questions sociales et culturelles.

(2) Voir lien

(3) Les pays membres de l’UEMOA sont le Benin, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, la Guinea-Bissau, le Mali, le Niger, le Sénégal et le Togo.

(4) Décision des chefs d’Etat de la CEDEAO en janvier 2006.

(5) Poudre importée par les usines de transformation laitière et utilisée comme intrant pour produire du lait reconstitué et des produits laitiers tels que les yaourts.

(6) Il est courant d’entendre que « les présidents sont élus par les campagnes mais chassés par les villes »…]]>
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Etats-Unis : le nouveau système de soutien au coton, réforme réelle ou trompe-l’œil ? (farm bill), signée par le président Obama le 7 février 2014 et applicable jusqu’en 2018, réforme en profondeur le dispositif de soutien à l’agriculture. Elle modifie notamment le système d’aide au coton, dont les Etats-Unis sont les premiers exportateurs mondiaux. Avec un objectif clairement affiché : mettre un terme au différend qui, depuis une douzaine d’années, les oppose au Brésil.

En 2004, puis en 2008, l’Organisation mondiale du commerce, saisie par le Brésil, a jugé que certaines aides versées aux producteurs de coton américains faussaient les échanges et violaient les règles commerciales internationales. En 2010, les Brésiliens ont accepté d’être compensés partiellement pour les préjudices subis, à hauteur de 147 millions de dollars par an, moyennant l’engagement des Américains à réduire sensiblement leur appui aux producteurs de coton dans le prochain farm bill. Ce que, selon ces derniers, ils viennent de faire.

Pour comprendre la portée de cette réforme, il faut savoir que jusqu’en 2014, les producteurs de coton étatsuniens étaient protégés par une panoplie de soutiens, de même nature que ceux octroyés aux producteurs de céréales et d’oléo-protéagineux: prix minima, aides directes et contrats d’assurance (récolte et chiffre d’affaires) fortement subventionnés. Ces soutiens avaient pour effet de protéger les «cotonculteurs» contre les baisses de rendement et les fluctuations des prix de marché, les incitant ainsi à accroître leur production et leurs exportations, au détriment de leurs concurrents brésiliens, africains et autres.   

Le nouveau farm bill supprime les paiements découplés de la production et des prix de marché, qui étaient versés depuis 1996 aux agriculteurs dotés d’une surface historique en grandes cultures (coton et autres). Il élimine également les aides directes octroyées lorsque le prix de marché du coton était inférieur au prix d’objectif établi par la loi ou quand le chiffre d’affaires par hectare de coton tombait sous la moyenne des cinq années précédentes (dispositifs qui restent opérationnels pour les autres grandes cultures). En outre, le prix minimum (marketing loan rate) du coton upland sera désormais fixé par le département américain de l’Agriculture sur la base de la moyenne des prix mondiaux du coton durant les deux campagnes précédentes. Ce prix ne pourra toutefois être inférieur à 45 cents la livre ni dépasser 52 cents la livre, soit le niveau en vigueur depuis plusieurs années.

Mais la mesure la plus originale est la création, à partir de 2015, d’un programme d’assurance spécifique au coton, dénommé STAX (Stacked Income Protection Plan). STAX pourra être souscrit seul ou en complément à l’assurance chiffre d’affaires classique offerte à tous les producteurs de grandes cultures. Dans ce dernier cas, sans doute le plus courant, il permettra de combler une partie de la franchise de l’assurance classique. Ainsi, un producteur de coton pourra acheter une assurance chiffre d’affaires classique, garantissant jusqu’à 85 % de son chiffre d’affaires par hectare de coton tel que projeté au moment des semis, et souscrire une police d’assurance STAX, fournissant des indemnités complémentaires. Celles-ci seront calculées sur la base du chiffre d’affaires moyen par hectare de coton dans le comté (subdivision des Etats) où est située l’exploitation ; elles seront comprises entre 10 % et 30 % de ce chiffre d’affaires, tel que projeté au moment des semis (1). Les contrats STAX, qui devraient être commercialisés à partir de 2015, seront subventionnés à hauteur de 80 %, contre environ 60 % en moyenne pour l’assurance chiffre d’affaires classique (2). 

Trois questions se posent. Dans quelle mesure le nouveau système d’aide réduit-il réellement le soutien à la production de coton ? Quel sera son impact sur la production américaine de coton ? Enfin, est-il susceptible de mettre un terme au différend qui oppose les Etats-Unis et le Brésil ? 

La baisse du soutien au coton fait l’objet de différentes évaluations, mettant en balance l’élimination des paiements découplées et des aides directes liées aux prix de marché, d’une part, et l’introduction du STAX, d’autre part. Selon nos calculs, d’après les projections récemment publiées par le FAPRI (Food and Agricultural Policy Resarch Institute), le soutien aux producteurs de coton pourrait tomber de 32 % de la valeur de la production sur la période 2008-2013, couverte par le farm bill précédent, à 18 % sur la période 2015-2018. Mais ces estimations n’ont qu’une valeur indicative, car elles dépendent des hypothèses considérées en matière de rendement et de prix de marché du coton, et du taux de participation des producteurs de coton aux programmes d’assurance (y compris le STAX). Une chute des prix du coton entre les semis et la récolte - fenêtre d’application de l’assurance chiffre d’affaires - pourrait entraîner une explosion des indemnités.

En outre, les différents programmes de soutien ne protègent pas le revenu des producteurs de la même façon. L’extension du système assuranciel a deux conséquences. Comme on l’a vu, les contrats STAX, contrairement aux assurances classiques basées sur le rendement individuel de l’exploitation, seront indexés sur le rendement moyen du comté dans lequel est située l’exploitation. Sur la partie de la récolte couverte par le STAX, les producteurs de coton seront ainsi exposés à un «risque de base», dû au déficit éventuel de corrélation entre l’évolution du rendement de l’exploitation et le rendement moyen du comté. Si cette corrélation est mauvaise, les producteurs seront sous-indemnisés ou sur-indemnisés par rapport aux pertes réellement subies. Par ailleurs, et surtout, les garanties offertes par l’assurance chiffre d’affaires (contrats classiques ou STAX) sont basées sur les prix à terme du coton ; elles ne constituent pas un réel filet de sécurité lorsque les prix de marché du coton ne couvrent pas les coûts de production. Ce rôle est dévolu au prix minimum, mais celui-ci est très bas et ne couvre qu’une faible part des charges payées par les producteurs de coton. 

L’impact du nouveau régime de soutien sur la production américaine de coton est, lui aussi, difficile à cerner. Les Etats-Unis exportant près de 80 % de leur récolte, la dynamique de leur production dépend étroitement de l’évolution du marché mondial. Or, celle-ci est très incertaine à moyen terme. Soucieuse de réformer son coûteux programme de soutien, la Chine, premier pays importateur, va probablement acheter moins de coton et mettre en vente une partie de ses énormes stocks. Compte tenu, par ailleurs, de la demande prévue pour les autres grandes cultures, le FAPRI anticipe une stabilité de la sole de coton aux Etats-Unis dans la prochaine décennie. Selon ses projections, la production de coton devrait augmenter en raison de la hausse des rendements, mais elle serait inférieure, en 2023, à son niveau moyen de 2010-2012. Un léger recul est également prévu pour les exportations américaines de coton.          

Ces perspectives vont-elles favoriser un règlement définitif avec le Brésil ? Rien n’est moins sûr. Selon l’association des producteurs de coton brésiliens, l’ABRAPA, le nouveau régime de soutien « va probablement causer des distorsions majeures des prix internationaux du coton ». Apparemment, le gouvernement brésilien envisage différentes options, dont l’une serait d’appliquer, à l’égard des Etats-Unis, les mesures de suspension de certains droits de propriété intellectuelle qu’il avait accepté de différer en 2010. Il est vrai que les prochaines  élections présidentielles, qui auront lieu au Brésil en octobre, incitent à la surenchère.  

L’issue de ce dossier intéresse au plus haut point l’Afrique subsaharienne, notamment les quatre pays d’Afrique de l’Ouest (Burkina Faso, Bénin, Mali, Tchad) qui ont lancé il y a une dizaine d’années, à l’OMC, une « initiative sectorielle » en faveur de la libéralisation des politiques cotonnières. En vingt ans, les exportations américaines de coton ont doublé et celles du Brésil ont été multipliées par douze, tandis que les exportations africaines ont augmenté de 50 % et stagnent depuis dix ans (tableau 1). Réduire les subventions excessives octroyées aux producteurs américains est une chose. Faire en sorte que les producteurs africains de coton disposent, eux aussi, de soutiens et de dispositifs appropriés de gestion des risques en est une autre, non moins cruciale.

Tableau 1 : Exportations de coton des Etats-Unis, du Brésil et d’Afrique subsaharienne

 Moyenne 1990-92Moyenne 2000-02Moyenne 2010-12
 QuantitéPart des exportations mondiales (%)QuantitéPart des exportations mondiales (%)QuantitéPart des exportations mondiales (%)
Etats-Unis
Brésil
Afrique subsaharienne
6 547
320
2 945
23,6
1,1
10,6
9 880
493
4 743
34,6
1,7
16,6
13 039
3 700
4 448
30,5
8,6
10,4
Quantité : en milliers de balles de 480 livres, soit 218 kg. Source : USDA

(1) La loi encadre strictement la combinaison d’une assurance chiffre d’affaires classique et du STAX. Ces deux dispositifs ne peuvent pas se chevaucher. Ainsi, si un producteur de coton souscrit une assurance chiffre d’affaires classique avec une garantie de 70 % (taux choisi par la majorité des producteurs), les indemnités éventuelles au  titre de STAX seront plafonnées à 20 % du chiffre d’affaires garanti au niveau du comté, tel que projeté au moment des semis. Si le producteur achète une assurance chiffre d’affaires avec une garantie de 80 %, STAX indemnisera 10 % du chiffre d’affaires garanti au niveau du comté. Dans tous les cas, le producteur de coton qui souscrit au STAX conservera une franchise égale à 10 % du chiffre d’affaires garanti au niveau du comté.     

(2) Le taux de subvention de l’assurance chiffre d’affaires des grandes cultures varie selon le taux de franchise. Il est de 67 % pour une franchise de 50 % et de 38 % pour une franchise de 15 % (dans les deux cas, pour une indemnisation à 100 % du prix projeté sur le marché à terme).]]>
http://www.fondation-farm.org/zoe.php?s=blogfarm&w=wt&idt=1689 2014-04-14 text/htmlfr
Fertilizers to tackle climate change in agriculture Fifth Assessment Report “The Impacts, Adaptation, and Vulnerability” was released yesterday. It shows the dramatic impacts to be expected in the near future on agriculture and food production patterns Agriculture practices will need to evolve quickly and both farmers and the fertilizer industry will need to innovate. The industry believes that one of the most important actions to building climate-smart agricultural practices is to improve outreach to farmers on correct and balanced fertilizer application.
The fertilizer industry regards farmers – large and small - worldwide as strategic partners since they are the ultimate customers and users of our products. We depend on farmers, big, medium and small, men, women and youth, to use our products appropriately and cost effectively so they can raise their yields, increase their incomes, improve their livelihoods and take care of their soils and the environment.
In my view, the climate change debate around agriculture and fertilizer centers around the following key three questions:

How is fertilizer production and use linked to the environment and climate change?

Crop nutrients, whether organic or mineral, are the food that feed the plants, which in turn feed the people. Therefore fertilizers constitute key ingredients for food security. Where soils are degraded and lack the appropriate macro and micro nutrients, yields are dismally low and the nutritional content of crops is deficient, also contributing to poor health for the population. There are not enough organic fertilizers available to meet agricultural demand worldwide. In regions where organic matter and residues are not available because of little livestock and small farm volumes, supplementing with mineral fertilizers is imperative to avoid nutrient mining and soil degradation.

Mineral fertilizers have contributed 40 percent (2)  to the increase of our global food supply in the past 50 years. Moreover, they help us to maximize the potential of our increasingly scarce arable land around the world and thus preserve our forests and biodiversity. Fertilizers facilitate sustainable agricultural intensification. An astonishing 89 percent of agriculture’s future greenhouse gas mitigation potential is based on soil carbon sequestration, and forests of course play a vital role. Farmers therefore play a very important role – with help from fertilizers – to mitigate climate change.

When taking into account the production, distribution and application of mineral fertilizers, it is estimated that fertilizers contribute about 2.5 percent of total global emissions (estimated at 1240 million metric tons of CO2 equivalent in 2007). When you break this figure down, it becomes apparent that the largest part of these emissions occurs at the point of application/consumption of fertilizers: 1.5 percent of total global emissions accounting for 60 percent of fertilizers emissions, compared to 0.93 percent of total global emissions from the production of fertilizers and 0.07 from their distribution (3).  Emissions from fertilizer use of course have to be evaluated in the context of the need for mitigation.

How can we most effectively minimize the negative impacts of fertilizers on the environment?

The fertilizer industry is actively taking steps to reduce emissions of ammonia and nitrous oxide, as well as nitrate leaching and phosphate runoff into surface and groundwater. Some of these steps involve innovation and research that have resulted in new technologies such as:
- foliar application;
- coated soluble granules to allow controlled release of nutrients in the root zone;
- urea deep placement: using super-granules of urea in rice production to improve nitrogen recovery;
- adding inhibitors to slow the conversion of urea fertilizer to ammonia and thereby minimize potential ammonia loss to the atmosphere;
- fertigation: adding soluble fertilizer to irrigation water to deliver nutrients to the root zone in a more precise and timely manner.

In addition to new fertilizer products, the methods of application at the farm level play an important role in the lifecycle of fertilizers. The industry is a strong proponent of the 4R nutrient stewardship framework. This framework conveys to farmers the principles of using the right fertilizer sources at the right rate, right time and right place so as to achieve economic, social and environmental goals. It has been shown that improved management practices such as application rate, timing, and method, plus cover crops and reduced tillage can reduce nutrient losses by up to an average of 30 percent (4).

What are the common interests that the fertilizer industry and farmers should pursue?

The framework of how to establish best management practices already exists, but we must focus more on how it applies to specific regions and crops and how to better disseminate this type of knowledge among the world’s millions of farmers. By promoting nutrient stewardship at national and regional level, we can safely and sustainably feed a growing population, while reducing nutrient loss to the environment and thus helping mitigate climate change.

Our industry has a role to play in empowering smallholders in Africa, Asia and Latin America to rise above subsistence and become dynamic commercial farmers and we are hopeful that farmers’ organizations can help us in this outreach effort. At a time when most governments can no longer bear the cost of expensive public extension programs, advisory services, training, and sharing of best practices requires more public-private partnerships and greater use of information technology.

In conclusion, sustainable agricultural intensification and climate change mitigation must not be viewed as a trade-off. These two are sides of the same coin. Any sustainable development effort must reflect input from food security experts, environmental scientists, and farmers as food security, the environment, and the farm are inextricably linked. Farmers and the fertilizer industry can and should work together to develop site-specific outreach and training programs in order to ensure that the world’s farmers can continue with the most important task they have of feeding the world, and do so with reduced environmental effects, while becoming more resilient to climate change.

(1) The International Fertilizer Industry Association (IFA) is a not-for-profit trade association representing the fertilizer industry globally with 545 member companies based in 84 countries–with 50 per cent based in developing economies.
(2) Smil, V. 2002. Nitrogen and food production: Proteins for human diets. Ambio, 31: 126–131cited in FAO (2006). Fertilizer Use By Crop. Fertilizer and Plant Nutrition Bulletin. 17. Page 3.
(3) IFA (2009). Fertilizers, Climate Change and Enhancing Agricultural Productivity Sustainably. International Fertilizer Industry Association.
(4) IFA (2011). Fertilizer Best Management Practices. International Fertilizer Industry Association.

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Why does farmers’ collective action matters for food security?

What can be done to overcome this challenge, one of the most pressing that humanity faces today? Many would argue that agriculture needs to reinvent itself and that it is now time to think in a more holistic way, while drawing on lessons from the past and ensuring the sustainability of agricultural models as an unavoidable way forward. In other words, the productivity model, based solely on investing in physical capital regardless of the human, social, or organizational capital, as well as the environmental dimensions, cannot be sustained. This year, the world is celebrating “family farming”, a model which has the potential to provide a viable alternative to the productivity model. However, the family farming sector often suffers from under-productivity due to the various barriers faced by t family farmers and particularly in the developing countries. Therefore, this model can only be effective in achieving food security if family farmers form their own organizations in order to overcome these barriers.  

Farmers’ collective action is key to food security

Farmers’ collective action which translates in the form of cooperatives, producers’ organizations and associations or self-help groups has proven to be one viable solution to achieving food security and eradicating hunger in the world. These organizations, when they are efficient and equitable (that is, inclusive and gender sensitive) are a proven means to increase the productivity of agriculture while responding to social and environmental demands. In this way, such organizations become the expression of jointly owned, democratically controlled and membership-driven enterprises, where generating profit goes alongside satisfying members’ needs and aspirations. In other words, they become organizations at the service of their members.

What are the main motivations that make these organizations contributors to food security?

Evidence shows that through pooling their assets together, bulk purchasing, and developing a common vision and actions around common objectives, small farmers, fisher folk, livestock keepers and forest holders  manage to gain access and adapt to input and output changing markets, access information, knowledge, innovation, natural resources and have a say in policy making. By creating their own organization, stemming from their own initiative, these producers become more strongly equipped to face all kinds of shocks. Their resilience has been demonstrated in times of crisis and in particular during the food price crisis.

And yet, up to the end of the 1980s much has been said about the failure of cooperatives and producer organizations. Who did not hear about ill-functioning organizations, not representing the true interests of the farmers? Who did not come across an article, a paper or a farmer complaining and expressing the loss of faith in cooperatives and what they can provide to their members? Often, these organizations have been considered “empty shells”. And yet, organized agriculture is key to feeding the world.

Beyond past failures

Before going through some of the essential ingredients that lead to successful collective action schemes that are managed and run by the farmers themselves, in the form of organizations, cooperatives, self help groups and the like, let’s look back to analyze the reasons behind their past failure. The period from the 1960s to the 1980s was marked by state-led policies with the creation of organizations, often given the name of cooperatives. Instead of encouraging the farmers, fisher folk, forest holders and livestock keepers to come together on their own initiative, these organizations were formed either under the impulse of the state or the donor community, following a top-down approach. This led to a situation whereby the government had control over the decisions made by the organization and its members. An immediate consequence of this top-down approach was demotivation of the membership, which itself translated in some cases into significant drop outs. The members did not own these organizations; rather they considered them as an extended arm of governments.

Another important factor that explains the failure of these organizations is due to the nature and modalities of external support provided mainly by some donors and non-governmental organizations. Instead of thriving to support organizations so that they become sustainable and autonomous, the latter developed a dependency towards aid. Indeed this support often focused on the technical aspects of organizations instead of looking at longer term issues related to the three dimensions of capacity development (individual, organization and institutional strengthening) including the so-called “soft skill development” such as: strengthening the effective participation of members, developing their managerial and financial skills, enhancing governance and equity aspects of organizations as well as looking at their external environment which impact them (policies, legal framework, incentives, consultation platforms.). Besides, this support was often managed by donors and the development community and not by the organizations themselves.
In brief, these organizations failed when governments, the donor and development communities imposed their agenda, priorities and organizational models as a tool for their own development policies. This is certainly not sustainable.

The need for a “social contract”

The last three decades have seen a withdrawal of public institutions from rural areas, along with a decline of public agricultural expenditure (less than 4% in many African countries). This situation provided an “autonomous space” for farmers and gave rise to a wide range of organizational innovations. Indeed producer organizations, cooperatives, private companies, public-private organizations emerged to fill this void, albeit imperfectly at times. At the same time, recognition of the importance of smallholders to meet growing food needs as the main investors in agriculture, has contributed to a real shift in thinking in terms of organizational development. Many of these organizations are based upon a new organizational approach whereby the smallholders themselves define their own needs, preferences and agenda within their organization. As a result, they develop their own autonomy forming transparent and efficient organizations. Indeed, those organizations that succeeded in becoming more efficient and equitable invested in forming good social and organizational capital bases through the development of three types of relationships: bonding relations among small producers within organizations to build an autonomous capacity, bridging relations through cooperation among similar organizations and, finally, linking with public actors and economic agents.

This shift in thinking and practice in organizational development is a necessary condition for food security but is not on its own sufficient. It should also be based upon a transformation of the relations between member-based organizations (cooperatives, producer organizations and others) with other actors such as the public sector, the development community (including donors). Instead of considering member-based organizations as mere recipients and passive actors, this relationship needs to transform into a win-win partnership whereby the “traditional beneficiaries” become partners on an equal footing. It is only through this transformed relationship that collective action will be able to perform its role of becoming an agent of development alongside other powerful actors (including donors) and decision-makers. Therefore, a new “social contract” is needed to overcome the challenge of securing food needs in the world.]]>
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Les biocarburants, vecteurs de développement pour l’Afrique ? (Cet article a été publié dans une version plus courte dans le numéro Afrique Agriculture 398 de janvier/février 2014.)

Depuis plusieurs années, les biocarburants connaissent un essor sans précédent dans le monde. Considérés par de nombreux gouvernements comme une solution face à l’épuisement des réserves de pétrole et pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, ils présentent un attrait particulier pour les pays africains fortement dépendants des importations d’énergie et qui disposent de réserves de terres à exploiter. Pour autant, peuvent-ils servir le développement des pays africains ? La réponse à cette question n‘est pas simple, comme l’ont illustré les débats au Comité de la sécurité alimentaire mondiale (CSA) en octobre 2013, à Rome.Le CSA s’est en effet saisi de la question du lien entre les biocarburants et la sécurité alimentaire mondiale. Après plusieurs jours de négociations ardues entre les représentants des Etats, de la société civile et du secteur privé, il a été conclu que le développement des biocarburants «ouvrait des possibilités et impliquait des risques aux niveaux économique, social et environnemental, selon le contexte et les pratiques.»(1)  Malgré ces précautions de langage, les organisations de la société civile ont refusé de signer l’accord. En cause, le peu de reconnaissance pour les risques engendrés, selon elles, par la production de biocarburants - baisse des disponibilités de nourriture, hausse des prix alimentaires et acquisition de terres à grande échelle au détriment des agriculteurs locaux.

Ce blocage des discussions au niveau international signifie-t-il pour autant que les biocarburants ne sont pas une option à considérer pour les pays africains ?

Non. Des expériences montrent que sous certaines conditions, les biocarburants peuvent être un moteur de développement local. Le réseau JatroREF(2) apporte des illustrations d’initiatives prometteuses en Afrique de l’Ouest : la construction de filières paysannes de production d’huiles végétales à partir du jatropha peut générer des emplois attractifs de manière durable. Mais beaucoup reste à faire pour traduire ces promesses en réalité. Les conclusions de l’atelier sous régional tenu par le réseau à Dakar en novembre 2013 sont claires : La productivité doit augmenter, l’environnement de marché être amélioré, les acteurs institutionnels et la recherche mobilisés et les filières se structurer pour êtres efficaces.

Au Brésil, le biodiesel est une opportunité pour les petites exploitations familiales, comme le montre le rapport « Le programme biodiesel au Brésil, vecteur de développement »(3) , rédigé pour la Fondation pour l’agriculture et la ruralité dans le monde. Le cas brésilien enseigne qu’il est possible de faire d’une politique énergétique une politique sociale et régionale volontariste, grâce à une combinaison d’incitations fiscales et réglementaires. Mais de nombreuses difficultés subsistent, dues notamment aux surcoûts d’approvisionnement en oléagineux auprès des petits agriculteurs.

Pour l’Afrique, la leçon est claire : rien ne peut se faire sans une volonté politique forte, une administration publique capable de la traduire en acte, des industriels prêts à s’impliquer, des agriculteurs conscients de la nécessité de s’organiser, et des financements pour accompagner ces différents acteurs. Sans oublier, bien sûr, des garde-fous institutionnels, notamment en matière de droits fonciers.

(1) Voir le rapport final du CSA40.
(2) Le site du réseau JatroREF.
(3) Disponible sur le site de FARM au présent lien.


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Nourrir les villes : une chance pour les agricultures familiales?
Jusqu’à aujourd’hui, l’agriculture familiale a assuré une contribution très importante à l’alimentation de la planète. Selon Jean-Michel Sourisseau, chercheur au Cirad, elle fournit plus de 90 % de la production mondiale de riz, de café, de cacao et presqu’autant pour les racines et tubercules. Il note néanmoins que les importations de céréales en Afrique de l’Ouest sont dominantes dans l’approvisionnement des grandes villes.

Cependant, Nicolas Bricas, également chercheur au Cirad, nous alerte et souligne : « Ce n’est pas parce que l’agriculture familiale a réussi à nourrir les populations et à survivre dans le passé que cela continuera ». André Beaudoin, secrétaire exécutif de l’Union des producteurs agricoles Développement international du Québec (UPA-DI), va plus loin. Il s’insurge contre le fait que « l’on [fasse] porter le poids de la pauvreté du monde sur le secteur agricole » avec la volonté de maintenir des prix agricoles bas. Et de poursuivre : « il y a quatre manières de tuer l’agriculture familiale et dans de nombreux cas elles sont toutes réunies » : la libéralisation aveugle des marchés, l’instauration de réglementations de plus en plus complexes qui rejettent les agricultures de proximité hors de l’économie formelle, le manque d’accès au marché ainsi qu’à celui des services techniques et de financement.

En somme, le pari n’est pas sûr d’être gagné. Il faudra remplir certaines conditions pour qu’il le soit. Et ce sont bien les interrogations sur les conditions à remplir pour permettre aux agricultures familiales, chacune dans leur contexte, d’être plus efficaces et de répondre à la demande urbaine en expansion, qui ont dominé les interventions des différents orateurs du colloque. Il est urgent de trouver des solutions, car les évolutions dans le secteur agricole prennent du temps alors que les consommateurs urbains, la grande distribution et les industriels de l’alimentation, eux, n’attendront pas.

Les témoignages, tout au long de la journée, sur les actions engagées tant par les pouvoirs publics que plus récemment par des initiatives privées, montrent que des solutions existent et fournissent des pistes de réflexion pour favoriser leur diffusion à grande échelle.

Des politiques publiques affirmées

Les exemples de l’Inde et du Brésil sont riches d’enseignements. En Inde, les politiques publiques visant à assurer la sécurité alimentaire sont nombreuses et puissantes. Elles ont émergé dans les années 1960, en lien avec la Révolution verte. Après avoir effectué un rapide historique des programmes existants, Sudha Narayanan, professeur à l’Institut Indira Gandhi de recherche sur le développement, a faite le point sur les débats en cours.

Ces programmes ont évolué, mais ils continuent de s’appuyer sur deux grands principes : encourager l’augmentation de la production agricole par des prix de soutien et des subventions aux intrants ; pratiquer une politique de prix bas pour les produits alimentaires de base en faveur des personnes défavorisées, grâce à un système de distribution publique de grains. Les impacts de ces mesures sont indéniables, mais elles sont la cible de plusieurs critiques, portant sur leur complexité, leur coût et leur manque d’efficacité. Ainsi, 54% des aliments n’atteindraient pas les populations ciblées.

Une nouvelle loi, visant à étendre le système de distribution publique de grains, a été votée en 2013. Son coût serait élevé : 1,27% du PIB. Le débat se concentre sur la manière d’améliorer l’efficacité des programmes. Mais il n’est pas question de désinvestir. En Inde, une chose est sûre : « la sécurité alimentaire est non négociable » et l’Etat fédéral continuera à y consacrer des moyens importants, tant financiers qu’humains. Beaucoup de problèmes restent encore à résoudre : 46 % des enfants souffrent d’un retard de croissance, 56 % des femmes mariées sont anémiées, pour ne citer que ces aspects.

Au Brésil, le programme « Faim zéro » regroupe tout un ensemble de mesures alliant la lutte contre les effets de la pauvreté sur les populations défavorisées et le soutien à l’expansion de la production des petites exploitations familiales. L’un des dispositifs les plus importants consiste à octroyer aux familles pauvres ou en situation d’extrême pauvreté des aides liées à la scolarisation et à la fourniture de soins de santé aux enfants. Il touche 12 millions de familles, c’est-à-dire 48 millions de personnes, soit un quart de la population du pays. Ce dispositif aurait permis de réduire l’extrême pauvreté de près de 20 %. Trois quarts des transferts monétaires sont dépensés en nourriture. Leur coût est estimé à 0,5 % du PIB.

Parallèlement, des programmes pour dynamiser la production agricole issue des petites exploitations familiales sont mis en œuvre. Ils sont centrés sur l’accès au crédit, l’assurance des pertes de récolte et l’assistance technique. Une partie de la production est acquise par l’Etat et par des collectivités territoriales pour la constitution de stocks publics. Après plusieurs années de fonctionnement, le bilan est positif : dès 2009, la  pauvreté a été divisée par deux. Là aussi, de nombreux problèmes subsistent.  Les programmes vont évoluer, mais ils seront poursuivis.

L’examen des politiques publiques en vigueur au Brésil et en Inde met en évidence plusieurs constantes. Combattre les fléaux de la pauvreté et de la faim, accroître la production agricole des exploitations familiales et la rapprocher de la demande alimentaire exigent de la part des Etats une volonté politique très affirmée, un effort soutenu dans la mise en œuvre de systèmes complexes, une évaluation permanente des programmes en vue de leur adaptation régulière.

Et c’est sans doute ce qui manque en Afrique subsaharienne, où ce type de mesures est encore peu répandu. En leur absence, la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) tente d’impulser et de coordonner la réflexion entre Etats membres et mène le combat auprès des instances internationales pour promouvoir des politiques propices à l’émergence d’agricultures familiales plus robustes. Le Dr. Lapodini Marc Atouga, commissaire de la CEDEAO chargé de l’agriculture, de l’environnement et des ressources en eau, nous a fait part de ses intentions. Après avoir rappelé que 90 % des agriculteurs ont des exploitations familiales, il a souligné l’intérêt de les soutenir pour améliorer leur environnement économique et créer des conditions pour accroître leur efficacité. Cela passe, au sein de la CEDEAO, par une amélioration de l’accès aux intrants, une baisse des taux d’intérêt du crédit aux agriculteurs, la mise en place d’un dispositif public de stocks alimentaires et la libre circulation des produits agricoles dans la région. Les objectifs sont clairs, leur atteinte dépendra de la volonté des Etats africains. Pour l’instant, ceux-ci mènent envers l’agriculture familiale des politiques de développement plutôt timides voire inexistantes, par manque d’intérêt ou de ressources financières, ce qui tend à laisser le développement du secteur aux seules initiatives privées.

Des initiatives privées-publiques pour l’organisation des filières et des marchés

La construction de filières agroalimentaires en Afrique subsaharienne, de la production agricole aux marchés de consommation, a fait l’objet de nombreux témoignages lors du colloque. Ceux-ci ont montré l’absolue nécessité pour les agriculteurs de se regrouper pour permettre aux transformateurs d’acheter leur production et sortir les agriculteurs familiaux de la domination des grossistes, qui assurent souvent la fonction de banquiers. Deux exemples ont été présentés, qui nourrissent les réflexions sur les conditions susceptibles de contribuer au succès de telles initiatives.

En Tanzanie, avec la libéralisation progressive de l’économie à la fin des années 1980, les agriculteurs ont ressenti le besoin de jouer un rôle plus important sur les marchés et de peser sur la formation des prix agricoles. Le syndicat des petits producteurs familiaux, MVIWATA, dont le directeur exécutif participait au colloque, décide alors de s’investir dans la création de marché de gros qui seront implantés dans les bassins de production.
Entre 2004 et 2011, 9 marchés de gros seront construits, avec l’appui notamment de l’Union européenne et de l’Agence française de développement. De nombreux produits agricoles y sont vendus. Ils offrent en outre des services de pesée et de nettoyage des produits, de calibrage, de stockage voire de première transformation. Un objectif important est d’améliorer la transparence des transactions. Les banques s’y sont installées. Les commerçants arrivent donc dans des lieux fonctionnels, où il y a de la marchandise. Deux tiers des stocks publics de céréales proviennent des achats de l’Etat sur ces marchés de gros.

Leur gestion est confiée à une société privée d’économie mixte, accueillant au sein de son conseil d’administration des représentants des collectivités locales et des représentants des agriculteurs. Les transporteurs et les commerçants y sont également associés. Le directeur de MVIWATA insiste sur la nécessité d’intégrer tous les acteurs pour que ces structures fonctionnent. Malgré cela, quelques marchés rencontrent des difficultés ; il serait intéressant d’en analyser les raisons.

Au Ghana, l’initiative a été prise par Premium Foods Ltd (PFL), une entreprise de transformation et de vente de céréales. Créée en 1995, PFL a commencé dans le négoce mais s’est rapidement orientée vers la transformation. Pour répondre à ses besoins d’approvisionnement, elle s’est tournée vers l’importation, mais a décidé il y a quelques années de contribuer au développement de la production  locale. Pour cela, elle participe à la construction d’un réseau de producteurs locaux dynamiques et d’une filière efficace. Elle prête de l’argent à ces producteurs, 50 au total qui sont qualifiés de « nucleus farmers » ; ceux-ci prêtent à leur tour à environ 500 petits producteurs pour leurs besoins de financement liés à la production de céréales. Ces petits agriculteurs bénéficient également d’un soutien technique pour améliorer leur production. Les « nucleus farmers » remboursent PFL en nature. Des facilités de stockage sont disponibles auprès d’opérateurs privés.

Premium Foods a un accord avec le gouvernement ghanéen pour la recherche en matière de semences et leur diffusion auprès des producteurs. Les jeunes agriculteurs sont une de ses cibles privilégiées pour développer la mécanisation et rendre le travail agricole plus attractif. L’ensemble de ces actions rentre désormais dans un programme appelé Go Farming, dont le budget a dépassé 1 million de dollars ces trois dernières années et dont une partie provient des résultats des activités de transformation. Go Farming est soutenu par plusieurs partenaires dont les pouvoirs publics, l’agence de coopération américaine USAID, Agra (Alliance for a Green Revolution in Africa), ainsi que la firme norvégienne YARA pour ses compétences sur les engrais. PFL a travaillé avec 9 000 agriculteurs en 2013. Elle vise  20 000 agriculteurs en 2017. A cette date, les agriculteurs qui participent à Go Farming devraient travailler 5 acres (2 hectares) par exploitation, au lieu de 1 acre (0,4 ha) actuellement.

Conclusion

Les colloques n’ont jamais livré de solutions clé en main. Celui organisé par FARM et Pluriagri, bien que très riche, pas plus que les autres. Il en ressort cependant une idée force : oui, l’agriculture familiale pourra nourrir les villes, à condition que toutes les synergies – en termes de compétences, de ressources, d’implications des intérêts publics et privés - soient mises en œuvre. Cette idée peut paraître banale, mais son application requiert une volonté politique sans faille et la mobilisation de toutes les énergies. Comme le montrent les projets menés par FARM notamment au Bénin, au Mali et au Burkina, la mise en commun de moyens est cruciale, pour des raisons à la fois d’efficacité globale et de rareté des ressources financières.

A l’occasion de cette année internationale de l’agriculture familiale, ne pourrions-nous pas engager en France, avec ceux qui partagent cette conviction, une réflexion conjointe entre tous les acteurs concernés - institutionnels, organisations professionnelles, entreprises des filières agroalimentaires… - pour améliorer l’efficacité de nos actions de développement sur le continent africain ?]]>
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Les ministres de l'agriculture ouest-africains face au défi des engagements de Maputo communiqué final révèle que les ministres et leurs représentants se sont, entre autres, engagés à « renforcer les efforts pour réaliser les engagements de Maputo en termes d’allocation des ressources au secteur agricole ».

Cette résolution se réfère à la Déclaration sur l’agriculture et la sécurité alimentaire adoptée par les chefs d’États de l’Union Africaine à Maputo en 2003, et notamment à l’engagement des États d’allouer au moins 10 % des budgets nationaux au secteur agricole dans un délai de cinq ans. Plus généralement, la déclaration de Maputo engageait les États africains à la mise en œuvre d’urgence du Programme détaillé de développement de l’agriculture africaine (PDDAA), le volet agricole du Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD). Pour leur part, les États de l’Afrique de l’Ouest ont cherché à atteindre les objectifs du PDDAA à travers la politique agricole régionale de la CEDEAO, l’ECOWAP, et des plans d’investissement aux niveaux national et régional (PNIA et PRIA).

À la réunion des fonctionnaires pour préparer la rencontre des ministres, le Réseau des organisations paysannes et de producteurs de l'Afrique de l'Ouest (ROPPA) a présenté les conclusions d’un dialogue multi-acteurs sur les progrès réalisés dans le secteur agricole à travers la région depuis la Déclaration de Maputo. Ce dialogue, qui a eu lieu à Monrovia du 9 au 14 septembre 2013, marquant ainsi le 10ième anniversaire de la Déclaration de Maputo, a réuni un grand nombre de membres du ROPPA, des chercheurs, des représentants du secteur agro-alimentaire et de la société civile, des représentants des États de la CEDEAO, des institutions régionales et des partenaires au développement. Au cours de cette rencontre, les discussions se sont appuyées principalement sur des études menées par le ROPPA dans dix pays de la région, en partenariat avec des chercheurs ouest-africains du réseau REPAD et avec l’appui de l’ECDPM. Ces études ont porté sur l’évolution de plusieurs aspects du secteur agricole dans ces pays depuis 2003, en particulier les politiques, les aspects institutionnels de la politique agricole, les dépenses publiques et la performance de la production agricole. Voici quelques constats clés, relatifs aux dépenses publiques dans le secteur agricole, qui sont ressortis de cette initiative du ROPPA :

  • La quantité des dépenses. Le constat n’est pas nouveau, la grande majorité des États de l’Afrique de l’Ouest (comme ailleurs sur le continent) jusqu’à ce jour ont dédié moins que le seuil auto-imposé de 10 % de leurs budgets à l’agriculture. Selon les chiffres fournis par les États au Système régional d'analyse stratégique et de gestion des connaissances (ReSAKSS), un dispositif de suivi et d’évaluation de la mise en œuvre du PDDAA, quatre des quinze pays de la région ont alloué au moins 10 % du budget de l’état à l’agriculture au cours de la période 2003−2010, à savoir le Burkina Faso, le Mali, le Niger et le Sénégal. Les autres pays sont en dessous du seuil, jusqu’à un niveau de moins de 2 %. Néanmoins, le niveau moyen de la région au cours de cette période est au-dessus de la moyenne de l’ensemble des pays de l’Union Africaine (8 % contre 5.3 %). Au delà des dépenses publiques pour l’agriculture, les participants à la conférence de Monrovia ont relevé le fait que « la facture est payée par l’extérieur ». En d’autres termes, ils ont signalé comme particulièrement problématique le fait que la part des ressources domestiques dans les dépenses publiques pour l’agriculture est faible par rapport aux financements extérieurs. À titre d’exemple, au cours de la période 2004−2012, les financements extérieurs représentaient 71 % du total des dépenses publiques agricoles au Burkina Faso. Suite à ces constats, la Déclaration finale de la conférence appelle les décideurs à mobiliser davantage de ressources internes.
  • La qualité des dépenses. Il n’y a pas que la quantité des dépenses qui compte, la nature et la structure des investissements sont aussi des facteurs importants de réussite du PDDAA. Les études ont démontré que dans certains pays les coûts de fonctionnement occupent une part importante du budget affecté à l’agriculture par rapport aux investissements (par exemple, 42 % pour les coûts de fonctionnement au Togo pour la période 2002−2010 ; 39 % au Bénin pour la période 1996−2011). Aussi, les études ont noté un sous-investissement dans les filières de l’élevage et de la pêche par rapport à la contribution de ces secteurs au produit intérieur brut dans certains pays. À la conférence de Monrovia, les membres du ROPPA ont mis l’accent sur le manque des dépenses bénéficiant aux exploitations familiales, comme cela a été rapporté dans un blog récent de l’ECDPM sur ce sujet.
  • La transparence des dépenses. Les études pays ont montré la difficulté de récolter des données fiables et désagrégées sur les dépenses publiques agricoles. Ainsi, les participants au dialogue ont appelé à un meilleur dispositif de suivi, permettant aux parlements nationaux et aux organisations non-gouvernementales, y compris les organisations paysannes, de mieux jouer leur rôle de surveillance.
  • Au-delà des dépenses publiques. Il n’y a pas que les dépenses publiques mais également les investissements privés qui sont importants pour atteindre les objectifs de l’ECOWAP/PDDAA. Dans cet esprit, les études notent quelques efforts naissants des États pour mobiliser des ressources privées pour la mise en œuvre des PNIA. Au-delà des investissements publiques et privés, la mise en œuvre d’une politique agricole nécessite des lois, réglementations et procédures créant un environnement favorable au développement des exploitations agricoles et du secteur agro-alimentaire. Dans ce cadre, les études ont noté par exemple, la nécessité d’éliminer les entraves au développement des marchés nationaux et régionaux.

Généralement, en Afrique de l’Ouest, il est reconnu que des efforts notables ont été faits depuis l’adoption de la Déclaration de Maputo, notamment en ce qui concerne la formulation de l’ECOWAP/PDDAA en 2005, et des PNIA et du PRIA par la suite. Fait à souligner, les participants à la conférence de Monrovia n’ont pas critiqué l’ECOWAP/PDDAA, preuve s’il en faut que la formulation de cette politique a été réellement participative. Pour citer le Président honoraire du ROPPA, Mamadou Cissokho, « Il n’y a rien à inventer. Si on s’engage à mettre en œuvre l’ECOWAP/PDDAA, on pourra relever les défis auxquels est confrontée la région ».

Effectivement, il y a un consensus selon lequel c’est la mise en œuvre aux niveaux régional et national qui est défectueuse, empêchant une réelle transformation de l’agriculture et une amélioration significative de la sécurité alimentaire. En effet, les études du ROPPA indiquent qu’au cours des 10 dernières années le taux de croissance de la productivité agricole pour l’ensemble de la région n’a quasiment pas changé par rapport à la période pré-Maputo. L’insécurité alimentaire et la pauvreté restent endémiques. Il était donc opportun que les ministres réunis à Lomé renouvellent les engagements de Maputo et qu’ils confirment leur volonté de mobiliser les ressources nécessaires pour les réaliser.

(*) Le Centre européen pour la gestion des politiques de développement (ECDPM) est un laboratoire de réflexion et d’action. L’objectif principal du Centre est de faciliter des partenariats de développement entre l’UE et l’hémisphère Sud, principalement l’Afrique. ECDPM combine une connaissance solide sur les façons de formuler des politiques de développement efficaces avec une expérience pratique de leur mise en œuvre afin de renforcer les capacités de gestion des institutions dans les pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique et d’améliorer les relations entre l’Union européenne et les pays ACP.]]>
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Baisse des prix mondiaux des céréales, meilleure sécurité alimentaire au Sahel ? (Cet article a été publié dans une version plus courte dans le numéro Afrique Agriculture 397 de novembre/décembre 2013.)

Contrairement à l’an dernier, les principaux pays producteurs de céréales de l’hémisphère nord auront été épargnés par la météorologie en 2013. Ainsi, selon le Conseil international des céréales, le monde devrait connaître un bond de la production de céréales de plus de 10 % par rapport à 2012.

Cependant, la reconstitution des stocks s’annonce modeste (particulièrement en blé), et si, au cours des derniers mois, les prix ont suivi une tendance baissière, ils demeurent nettement plus élevés qu’au début des années 2000. Dans ce contexte mondial apaisé sur le marché des céréales, quelles sont les perspectives alimentaires dans l’une des régions où cette préoccupation est la plus forte, l’Afrique sahélienne(1)  ?

La situation y apparaît encore incertaine. Alors que la FAO a récemment alerté(2) sur une période de soudure inter-campagne très délicate, les perspectives quant aux prochaines récoltes céréalières demeurent favorables… mais dépendent fortement des évolutions de la météorologie jusqu’aux récoltes, qui se dérouleront en novembre. Dans un rapport publié conjointement en octobre(3) la FAO et le PAM (Programme alimentaire mondial) tablent sur des récoltes moyennes. En cause, le retard et le déficit de pluie du début de saison, et la poursuite tardive de celles-ci en octobre. En effet, des excès d’eau pourraient provoquer des pertes de récolte (pourriture et germination des grains).

En outre, il faut intégrer le fait que la capillarité entre les marchés mondiaux et ceux de la région sahélienne est toute relative. En effet, alors que dans la majorité des pays importateurs, un défaut de production est compensé par un volume d’importation accru, en Afrique sahélienne c’est la consommation qui constitue la principale variable d’ajustement. Lorsqu’on observe les bilans offre-demande de céréales et de tubercules dans cette région du monde(4), il est étonnant de constater que la consommation intérieure est très étroitement liée à la production. Les importations – presque uniquement du riz et du blé – n’absorbent pas la différence entre production et demande : alors que les variations des productions atteignent jusqu’à 26 % d’une année sur l’autre, les importations ne viennent compenser ces variations qu’à hauteur de 4 % au maximum. Au Sahel, les infrastructures de stockage, hormis celles des ports d’importation, sont nettement insuffisantes pour pouvoir permettre de reporter un éventuel surplus d’une campagne sur la suivante. Sur le terrain, on observe que le cheptel animal absorbe seulement en partie les variations de production, par une augmentation ou une diminution de sa taille en fonction des surplus ou déficits. C’est donc finalement la consommation humaine qui doit s’adapter. Ce constat se vérifie tout particulièrement pour les pays les plus enclavés ; ceux qui disposent d’une façade maritime, comme le Sénégal, peuvent plus facilement recourir aux marchés internationaux en cas d’insuffisance de leur production domestique.

La transmission des prix internationaux aux prix intérieurs est plus ou moins prononcée, en fonction du produit concerné et de la distance aux zones d’importation. La problématique logistique est majeure et l’on observe que les mécanismes « classiques » de marché ne permettent pas de répartir les produits des zones où il y en a trop, vers celles où il n’y en a pas assez, des endroits où les prix sont les plus bas vers ceux où ils sont plus élevés.

Aujourd’hui, un marché mondial des céréales apaisé ne présage que marginalement du niveau de sécurité alimentaire que l’on aura dans les prochains mois en Afrique sahélienne. Celle-ci restera dictée essentiellement par le niveau des productions locales et l’alimentation humaine demeurera la principale variable d’ajustement.

(1) Par Afrique sahélienne on entend les pays suivants : Burkina Faso, Cap Vert, Gambie, Guinée Bissau, Mali, Mauritanie, Niger, Sénégal et Tchad.
(2) http://www.fao.org/news/story/fr/item/195932/icode/
(3) FAO PAM Note conjointe Sécurité Alimentaire n°50 
(4) D’après les chiffres établis par le département américain de l’Agriculture pour les céréales (blé, maïs, sorgho, mil et riz) et par la FAO pour les tubercules (igname, manioc).]]>
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Journée mondiale de l’alimentation : un besoin de clarification
« Inutile d’augmenter la production agricole : il suffit de mieux répartir ce qu’on produit actuellement et de réduire les pertes »

En réalité, si l’on divise la production alimentaire actuelle par la population prévue en 2050, la quantité de calories disponible par personne reste inférieure à la ration moyenne recommandée pour subvenir aux besoins. Et ce, même si l’on prend en compte les pertes de nourriture estimées avant mise à disposition des consommateurs. Ajoutons qu’on ne peut raisonner uniquement en termes de répartition de la production mondiale, sauf à accroître fortement la dépendance de certaines régions vis-à-vis des importations. Dans les prochaines décennies, il faudra donc augmenter sensiblement la production agricole, en particulier en Afrique subsaharienne où la population devrait doubler d’ici à 2050.

Certes, l’objection est connue : c’est la pauvreté qui est la cause principale de la faim. Quand il s’agit de renforcer la sécurité alimentaire, disent certains, l’accès à la nourriture prime sur la disponibilité des productions locales, car on peut toujours recourir aux importations. Mais ce raisonnement omet une donnée fondamentale : la majorité des pauvres dépend de l’agriculture pour vivre. Produire davantage peut leur permettre d’accéder à une alimentation plus abondante, plus nutritive et plus saine et d’acheter aussi d’autres produits et services utiles à leur famille.

« Les biocarburants menacent la sécurité alimentaire : manger ou conduire, il faut choisir »

En réalité, la plupart des études disponibles montre que si les biocarburants ont un impact indiscutable sur les prix des cultures, celui-ci ne représente qu’une part mineure de la hausse des prix alimentaires observée ces dernières années. Le renchérissement du pétrole, la baisse des stocks de grains, les fluctuations des taux de change… en sont les principaux déterminants. Force est de constater que l’augmentation des prix alimentaires internationaux en valeur réelle, depuis le milieu des années 2000, n’a pas infléchi la baisse de la sous-alimentation dans les régions en développement (graphique).

Evolution des prix alimentaires internationaux en valeur réelle
et de la prévalence de la sous-alimentation dans les régions en développement
1/ Indice des prix réels des produits alimentaires déflatés par l’indice des prix des produits manufacturés de la Banque mondiale (2002-2004 = 100)  2/ Prévalence de la sous-alimentation dans les régions en développement (%)
Source : d'après FAO

Certes, l’indicateur de prévalence de la sous-alimentation est loin d’être parfait. Il mesure la faim sur une période d’un an et ne reflète pas l’effet des chocs de prix conjoncturels ; sa valeur moyenne masque l’impact subi par les ménages les plus vulnérables et le niveau préoccupant de l’insécurité alimentaire dans les régions les plus touchées, notamment l’Asie du Sud et l’Afrique subsaharienne. Cependant, comme le souligne la FAO, les variations des prix internationaux des produits alimentaires se transmettent faiblement aux prix à la consommation dans les pays en développement. L’impact de la hausse du prix du maïs américain ou du colza européen liée à la production d’éthanol ou de biodiesel ne doit donc pas être surestimé. Enfin, la surface dévolue aux biocarburants dans le monde a crû rapidement depuis 2000, mais elle est relativement limitée et ne dépasse pas celle consacrée au coton. Bien plus de terres sont « perdues », chaque année, pour les cultures alimentaires du fait de l’expansion urbaine, de la construction d’infrastructures et de la reforestation, qu’à cause des biocarburants. Contrairement aux craintes souvent exprimées, la superficie totale récoltée pour l’alimentation, au niveau de la planète, a progressé depuis dix ans.

Il reste qu’un cadre politique et réglementaire est indispensable pour éviter de graves dommages environnementaux, comme la destruction des forêts primaires, et l’éviction des petits agriculteurs, parfois chassés de leurs terres par des projets agro-industriels. Mais la protection des droits fonciers des paysans s’impose quel que soit le débouché de ces projets, alimentaire ou non alimentaire. Lorsqu’un encadrement politique favorable est mis en place, les biocarburants peuvent profiter aux petits agriculteurs et aux régions défavorisées, comme en témoigne le Programme biodiesel au Brésil.                 

« Il faut augmenter la productivité de l’agriculture, car elle montre des signes inquiétants d’essoufflement »

On ne soulignera jamais assez l’importance cruciale de la productivité, trop souvent confondue avec le productivisme. L’augmentation de la productivité agricole, définie par le rapport entre le volume de la production et la quantité de facteurs de production (terre, travail, capital) mobilisée pour cette production, permet en effet, grâce à la baisse des coûts de production unitaires, d’accroître simultanément le revenu des producteurs et des consommateurs de produits alimentaires. Elle libère en outre des actifs agricoles pour travailler dans d’autres secteurs, théoriquement plus productifs, et constitue ainsi un moteur majeur du développement. De plus, améliorer la productivité est une condition impérative pour rendre les productions locales compétitives avec les produits importés.

Encore faut-il s’entendre sur le terme « productivité ». C’est la productivité totale des facteurs (PTF) qui est l’indicateur idoine pour mesurer l’effet du progrès technique et organisationnel, mais elle est difficile à mesurer et on se rabat souvent sur les productivités « partielles » de la terre et du travail agricoles. Or, si les rendements des cultures stagnent dans certains pays (par exemple le blé en France), on n’observe pas de ralentissement significatif de la PTF dans les différentes régions du monde, même si l’impact potentiel du changement climatique incite à la prudence pour l’avenir. En revanche, l’Afrique subsaharienne souffre de niveaux de productivité particulièrement bas, tant pour les rendements que pour le travail agricole. Aucune amélioration durable des revenus des paysans africains n’est envisageable s’ils ne produisent pas davantage par actif.       

Précisons qu’il est très réducteur de se polariser sur la productivité agricole stricto sensu. Renforcer la sécurité alimentaire implique en fait d’améliorer la productivité globale des filières agroalimentaires. Or il existe un gisement énorme d’efficacité dans les secteurs situés en amont (intrants) et en aval (transport, transformation, distribution des denrées) des exploitations agricoles. Comme l’indiquent les études de l’IFPRI en Asie, lorsque ces secteurs se modernisent, le nombre d’intermédiaires s’amenuise et la part du prix au détail qui revient à l’agriculteur s’élève. En outre, les techniques de conservation des produits alimentaires se perfectionnent, ce qui diminue les pertes.    

«L’intensification conventionnelle n’est pas durable, place à l’agro-écologie»

En réalité, l’amélioration de la durabilité des systèmes de production se joue d’abord dans l’adaptation des techniques d’intensification conventionnelle, plus que dans une hypothétique révolution agricole qui voudrait faire table rase des progrès accumulés depuis la Seconde Guerre mondiale. Il existe de grandes marges de manœuvre pour « verdir » les techniques actuelles de culture et d’élevage, grâce à la généralisation des rotations culturales, la simplification du travail du sol, la mise au point de variétés plus productives (pour un même niveau d’intrants) ou encore une précision accrue des apports d’engrais et de produits phytosanitaires, grâce aux dispositifs satellitaires. La redécouverte de l’agronomie est le signe indubitable d’une plus grande écologisation des systèmes de production, qui ne fait sans doute que commencer. 

Reconnaissons à la fois les impasses d’un productivisme débridé et les promesses d’une intensification conventionnelle renouvelée, qui maîtriserait toujours davantage ses impacts sanitaires et environnementaux. Dans les pays en développement, augmenter de manière raisonnée l’utilisation d’intrants reste une priorité à court terme pour accroître rapidement le revenu des agriculteurs qui en consomment peu, faute de moyens. Cela n’est pas contradictoire avec une réorientation des efforts de recherche-développement en vue de mettre au point des techniques culturales plus innovantes, s’appuyant sur le fonctionnement des écosystèmes et visant à réduire la dépendance des exploitations à l’égard des énergies fossiles. Mais cette réorientation, légitime, risque de ne pas produire ses fruits avant longtemps. Enfin, l’expression «agriculture écologiquement intensive» est insécable : l’enjeu est d’améliorer simultanément les performances économique et environnementale des filières agroalimentaires, sans sacrifier indûment l’une à l’autre. .                     

« Les politiques publiques ont montré leurs limites, au secteur privé d’investir dans l’agriculture »

Les agriculteurs sont les acteurs centraux des filières agroalimentaires. On ne gagnera pas la bataille contre la faim et la pauvreté si les petites et moyennes exploitations n’ont pas les moyens d’investir pour produire plus et mieux et répondre en quantité et en qualité à la demande alimentaire urbaine, en pleine expansion.  

Cette Journée mondiale de l’alimentation nous invite à ne pas nous tromper de cible: le véritable scandale n’est pas que les prix agricoles augmentent, mais que les petits agriculteurs des pays en développement ne puissent pas en tirer parti - faute de crédit abordable pour acheter des intrants, à cause du manque de dispositifs efficaces pour se prémunir contre les aléas ou en raison de leurs difficultés à s’intégrer dans des filières performantes. L’argent est le nerf de la guerre ; les banquiers et les assureurs ont un rôle majeur à jouer pour accompagner la modernisation des agricultures dans les pays les moins avancés. Il en est de même pour les transformateurs agroalimentaires, qui peuvent faire accéder les petits producteurs au marché. Cependant, l’histoire des pays développés le montre : dans ces domaines comme dans d’autres, rien ne se fera sans des politiques publiques fortes, dotées de moyens substantiels et visant à favoriser l’émergence d’exploitations familiales à vocation entrepreneuriale. Des exploitations financièrement robustes, capables de produire et de valoriser leurs productions et de catalyser ainsi durablement le développement.
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Value Added Services to extend the potential of agricultural insurance products Des services à valeur ajoutée pour étendre le potentiel de l'assurance agricole

The Centre for Insurance and Risk Management (CIRM) Advisory Services, a specialized design and research centre based in Chennai, India, is committed to stimulating greater market outreach of risk management solutions among vulnerable households. In order to develop an efficient outreach and ensure delivery of formal risk management solutions, the Centre has chosen to be a niche player and focus on microinsurance and risk management solutions under four axes: Health, Agriculture, Livestock and Catastrophe.

Agriculture, an important occupation for people in many developing countries, is affected by various production risks such as unfavourable weather conditions, diseases and pests, storage and processing risks, and catastrophe. Various risk mitigation strategies are used by the farmers to overcome the adverse effects of such risks. These strategies include informal methods like reduction of consumption expenditure, informal borrowing, distress sale of assets and migration, and formal methods like formal credit, insurance, cash transfer and disaster relief.

Most of the traditional informal risk management strategies used by farmers in developing countries, like those listed above, are ex-post in nature. However, there is a requirement for more ex-ante risk mitigation/transfer strategies which would help the farmers concentrate on important production related activities rather than on management of risk related losses. Weather Index Insurance (WII) is a market-based ex-ante weather risk transfer mechanism which helps the farmers to increase their resilience towards such risks. It is now being used by farmers in many developing countries like India (world’s largest WII market), Malawi, Ethiopia  and Kenya. Gine, Townsend & Vickery define weather index-based insurance as “A product whose pay-outs are linked to a publicly observable index, such as rainfall recorded on a local rain gauge”. They state that weather index insurance is characterised by transparency and cost effectiveness. However, the key issue which crops up when we speak about insurance is: client willingness for product uptake.

WII products have traditionally suffered from problems of low voluntary product take-up and renewal. A recent study  highlights this problem for India, indicating that a majority of farmers under the Weather Based Crop Insurance Scheme (WBCIS)  are covered under a compulsory program, requiring them to buy insurance because they are taking loans. Voluntary purchase of insurance by farmers is low. One of the key reasons for low penetration of insurance is low perceived value of the insurance product. The farmers may prefer to spend their money on other important activities, such as, purchasing agricultural inputs, rather than on insurance with an uncertain payout. Even if a farmer purchases the product, he/she may not want to renew the product for the following years if she/he does not receive a claim pay-out in a particular year.

To address this problem of low uptake driven by poor perceived value, one of the solutions suggested is bundling of the insurance product with a Value Added Service (VAS), which would deliver tangible benefits in order to improve client value for the product. The annual report (2012)  of the Microinsurance Innovation Facility, International Labour Organization  highlights this fact in the section “Improving Client Value” and explains it through the examples of Health Microinsurance (HMI) products covering inpatient services, bundled with the VAS of outpatient care.

In case of these VAS in HMI, the tangible benefit to the client is improved health care through outpatient services, even when he/she may not be able to utilize the inpatient services covered by the insurance product. The VASs which may be considered when speaking about agro-insurance are: linking the product with savings or bundling them with free/subsidized agriculture inputs like seeds/fertilizers etc., which farmers will value. In case of WII insurance, another important VAS which is being considered is - provision of free timely weather forecasts to client farmers. These weather forecasts would help the farming community take timely preventive measures to reduce damage to crops and make them resilient towards weather related risks, thereby generating additional client value for such bundled products.

To test this hypothesis CIRM conducted a study in 7 districts in India. In 2009, Weather Risk Management Services Ltd. (WRMS) introduced a weather (rainfall) index insurance product for small and marginal farmers in these districts. In addition to the insurance, the farmers were also provided with free weather forecasts as a VAS. The system of delivery of these weather forecasts was also unique. They were delivered as SMSs to the mobile phones of the client farmers. An evaluation study for one of the districts was undertaken in 2011-12 to assess among other things, the incremental perceived value generated by the provision of the VAS of weather forecasts.

Significant challenges were faced during execution of this intervention and the VAS intervention failed to improve client value for the product. The survey revealed that only 61% of the client farmers had access to a mobile phone. Thus, not everyone received the weather forecasts. Additionally, most of the client farmers could not recognize and distinguish the forecast messages from other messages. The fraction of clients who felt that the SMSs were regular, relevant, trustworthy and useful was also very low. A factor which may have led to such a feedback among farmers could be the usage of English (instead of the vernacular language: Bengali) as the language for communication in most SMSs. We also found that the clients preferred other channels of weather forecasts, like TV, Radio or discussion with neighbours, rather than SMS based forecasts. The clients were also not aware that the SMS based weather forecasts were based on new local weather stations and therefore more reliable than other channels which did not have access to the localized information from these weather stations. The project partners were aware of some of these challenges but were unable to tinker the product due to pre-existing project plan governed by contractual arrangements.

To sum up, we strongly believe that agriculture insurance programmes like WII are highly beneficial ex-ante risk transfer mechanisms for poor and vulnerable farmers, but they suffer from a problem of low voluntary uptake. Bundling insurance products with VASs is one of the possible ways to improve client value for the product and increase take-up. Delivering weather forecasts as a VAS has tremendous potential to improve client value for the WII products. However, we were unable to validate this hypothesis in the above experiment due to various operational challenges. Learning from this experience we would recommend budgeting extra time and resources for product tinkering to meet localised client needs. Furthermore, the experiments show that it is desirable to adapt the project objectives based on changing goals of the partners. Value Added Services extend the potential of insurance products that should be included in a broader strategy of risk management, for the benefit of family farms.
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Tunisie : quelle cohérence des politiques de l’eau dans le contexte post-révolution ?

En effet, la Tunisie est le pays du Maghreb qui fait face aux risques les plus importants de déficit en eau. Avec une disponibilité de 470 m3/habitant/an, le pays est aujourd’hui classé en situation de stress hydrique. Au risque de pénurie, s’ajoute un grave phénomène de dégradation et de contamination de la ressource, résultant de la surexploitation des nappes phréatiques (1/4 d’entre elles), de l’intrusion marine et de la pollution. L’explosion des besoins en eau, liée à la croissance démographique, à l’urbanisation et à la diversification des activités économiques, entraîne une compétition croissante entre ses divers usages et remet en cause la place prépondérante de l’agriculture dans l’utilisation des ressources hydriques (83 % des quantités totales utilisées).

Après la mise en œuvre d’une stratégie axée sur la mobilisation maximale des ressources et la construction de grands barrages (95 % des ressources sont déjà mobilisées), les politiques de l’eau ont connu d’importantes réformes au début des années 1990. Celles-ci ont visé une meilleure maîtrise de la demande en eau et un meilleur ciblage de son usage, à travers la mise en œuvre d’instruments tarifaires et la diffusion de techniques d’économie d’eau. Elles se sont aussi accompagnées de réformes juridiques et institutionnelles qui ont permis le transfert de la gestion à des associations d’usagers de l’eau, plus couramment nommées groupements de développement agricole (GDA). Force est de constater cependant que le désengagement de l’Etat du secteur de l’eau n’a pas permis une « rationalisation » de sa gestion et une véritable autonomisation des GDA.

La presqu’île du Cap Bon, située dans le nord-est de la Tunisie, constitue un exemple intéressant pour illustrer les dynamiques actuelles du secteur de l’eau en Méditerranée et les conflits dont fait l’objet sa répartition entre différents usages et usagers.

Le Cap Bon, une région méditerranéenne à vocation agricole soumise à de fortes menaces de pénurie d’eau

Le Cap Bon est traditionnellement une région de culture maraîchère et fruitière intensive, qui fournit environ 16 % de la production agricole nationale, avec seulement 4 % de la SAU totale du pays. Il s’agit principalement de la production d’agrumes, de tomates, de pommes de terre et de la viticulture. Le développement de l’agriculture intensive et de cultures fortement consommatrices en eau y ont entrainé une surexploitation et une dégradation des eaux souterraines. L’évolution de la région est marquée également par une forte urbanisation et le développement du tourisme sur les zones littorales qui entraînent une augmentation rapide de la demande en eau potable. En raison notamment du déficit en eau, les conditions de l’activité agricole se sont fortement dégradées, ayant pour conséquence un important mouvement d’abandon des terres, plus particulièrement dans les zones littorales.
Ceci a conduit les pouvoirs publics à mettre en œuvre, dès la fin des années 1980, un vaste programme de mobilisation des ressources en eau pour la sauvegarde de l’agriculture irriguée et l’approvisionnement en eau potable des zones urbaines. Les infrastructures existantes incluent cinq barrages, auquel s’ajoute le canal Medjerda-Cap Bon qui assure le transfert des eaux du Nord à partir de plusieurs barrages construits sur la Medjerda, le fleuve le plus long du pays, et permet leur acheminement vers plusieurs périmètres publics irrigués de la région, situés dans les zones littorales.

Le Lebna au cœur d’un système d’interactions génératrices de tensions croissantes autour de l’eau

La zone d’étude, objet de l’analyse développée dans cet article, est celle du bassin versant du Lebna qui couvre une superficie de 200 km2. Son réseau hydrographique est constitué de deux principaux oueds, El Widien et Bou Dokhane, à la jonction desquels a été construit le barrage du Lebna, le plus grand du Cap Bon. D’une capacité initiale de 30 millions de m3, le barrage devait assurer l’alimentation de la nappe orientale du Cap Bon et l’approvisionnement en eau des périmètres aménagés pour l’irrigation, situés en aval du barrage (périmètres gérés par les GDA Ettadhamen et Barrage). Aujourd’hui, les eaux du barrage, dont la capacité de stockage a diminué en raison de l’envasement  (23 millions de m3), sont également utilisées par d’autres usagers : les riverains du barrage, qui pompent directement sur la retenue, les périmètres irrigués situés en dehors du bassin versant, la compagnie d’exploitation et de distribution de l’eau potable (SONEDE), enfin les usines de transformation. Le bassin versant et le barrage du Lebna se trouvent ainsi  au cœur d’un système d’interactions qui génèrent des pressions accrues sur la ressource et des conflits croissants entre usagers.
Basé sur les résultats d’une recherche en cours réalisée dans le cadre du projet Approche biophysique et socioéconomique de la gestion de l’eau dans la région du Lebna-Cap Bon (Programme Sicmed/Mistrals - IRD/INRGREF/CNRS), cet article propose une analyse préliminaire des processus  qui sont à l’origine de pressions et de tensions accrues autour de l’usage de l’eau et de leur impact sur les pratiques de l’agriculture.

Des facteurs d’exacerbation des conflits d’origine multiple

Il s’agit tout d’abord de l’explosion des besoins en eau potable dont la satisfaction est considérée comme prioritaire par les pouvoirs publics. Les prélèvements effectués par la SONEDE sur le canal Medjerda Cap Bon ont doublé depuis 1997 et aujourd’hui la répartition des volumes prélevés entre usages agricoles et non agricoles s’est inversée en faveur de la consommation en eau potable. En outre, la compagnie des eaux a installé récemment une station de pompage et de traitement des eaux sur le Lebna, pour faire face au manque d’eau qu’a connu la région, suite à la sécheresse de 2009-2010.
La pression croissante sur les eaux du Lebna et les conflits qu’elle génère résultent également de la diminution des quantités d’eau disponibles pour les périmètres irrigués alimentés à l’origine par d’autres sources. L’épuisement de la réserve d’eau du barrage Chiba,  aujourd’hui quasi-totalement envasé, oblige les irrigants des périmètres de Chiba et de Korba Menzel Temime à recourir au canal Medjerda-Cap Bon. Ceci se fait au détriment des bénéficiaires initiaux du canal qui sont les périmètres de sauvegarde de Diar Hojjej, Lebna village et Tafelloun. Ces derniers sont désormais conduits à prélever aussi sur le barrage de Lebna, au moyen d’une pompe diesel installée sur la rive droite du barrage. Depuis la sécheresse qu’a connue la région en 2009, les quantités pompées sur le barrage par les périmètres irrigués initialement  alimentés par le Canal Medjerda Cap Bon ont été multipliées par cinq. La pression sur les ressources du Lebna est aussi aggravée par l’extension de périmètres irrigués existants et l’aménagement de nouvelles zones d’irrigation pour satisfaire les demandes sociales.

Des dispositifs de gestion locale de l’eau défaillants

Les tensions autour de l’eau sont aggravées par le dysfonctionnement des GDA en charge de la gestion de l’eau à l’échelle des périmètres irrigués. Tout d’abord, les GDA, dont les recettes proviennent exclusivement de la vente d’eau, sont confrontées à de sérieuses difficultés financières, liées principalement aux impayés (le taux de recouvrement des factures d’eau ne dépasse pas 40 % des volumes consommés par les agriculteurs). Ce phénomène s’est aggravé depuis 2011 et l’endettement des GDA a des répercussions négatives sur leur capacité à assurer l’entretien des réseaux et l’approvisionnement en eau des adhérents. A cela s’ajoutent  le manque de transparence dans la gestion financière des GDA et la faible légitimité des conseils d’administration, souvent contrôlés par les autorités locales et les acteurs économiques influents. Ceci donne lieu à des inégalités de traitement entre adhérents et génère des conflits, d’une part, entre agriculteurs, d’autre part entre les GDA et les agriculteurs qui se sentent lésés en matière d’accès à l’eau.
Les pressions croissantes qu’exercent l’explosion de la demande en eau, la mise en concurrence et l’aggravation des conflits opposant les usagers des différents périmètres irrigués donnent lieu à des protestations régulières de la part des bénéficiaires initiaux des eaux du barrage (périmètres Ettadhamen et Lebna Barrage) qui contestent la position influente de certaines associations d’usagers pour l’accès à l’eau du barrage. Les protestations, qui vont jusqu’au sabotage des installations sur le barrage, sont également le fait des agriculteurs situés en amont du barrage qui estiment être dépossédés de « leur » eau.  

Des stratégies d’adaptation qui aggravent la pression sur l’eau et les inégalités entre agriculteurs

Dans ce contexte d’exacerbation des pressions sur l’eau, diverses stratégies d’adaptation sont déployées par les usagers. A l’échelle des périmètres irrigués, on observe des stratégies d’autonomisation par rapport à l’organisation collective de la gestion  de l’eau. Les GDA n’étant pas toujours en mesure de satisfaire les besoins en eau de leurs adhérents, en quantité et en temps voulus, plusieurs agriculteurs ont mis en place des solutions alternatives, telles que le contournement des tours d’eau, la construction de bassins de stockage et de réservoirs, l’acquisition de motopompes individuelles pour prélever directement sur le barrage, le retour à l’exploitation des puits et la construction de forages illégaux. Dans le périmètre d’Ettadhaman, irrigué au départ par les eaux du barrage Lebna, 40 % des eaux actuellement utilisées par les agriculteurs proviendraient des puits privés. L’administration régionale de l’agriculture avance par ailleurs le chiffre de 1 000 forages construits de manière illicite depuis 2011, dans le gouvernorat de Nabeul. Ces stratégies ont pour effet d’aggraver les problèmes liés à la surexploitation de la ressource et se traduisent par un manque à gagner important pour les associations d’usagers qui assurent la vente de l’eau. 

Les difficultés d’accès à l’eau conduisent également certains groupes d’agriculteurs à réduire les superficies cultivées en irrigué (cultures maraîchères, en particulier la tomate) et à réintroduire les cultures en sec (fourrages et céréales). L’abandon de l’irrigation, surtout par les plus petits agriculteurs, se traduit par une diminution notable du nombre d’adhérents des GDA.
Ces évolutions s’accompagnent de tendances contradictoires qui se traduisent chez les catégories d’agriculteurs les plus dotés par un développement important des cultures à forte valeur ajoutée et une intensification de l’usage de l’eau (en particulier pour la culture des fraises). Outre un phénomène de différenciation des exploitations du point de vue des systèmes de production, les enquêtes préliminaires font ressortir un mouvement de concentration des exploitations, notamment à travers le développement de la location des terres par des promoteurs agricoles extérieurs à la région. Ces dynamiques se traduisent  par une différenciation sociale accrue au sein de l’agriculture de la région -autrefois dominée par la petite exploitation familiale- qui oppose de plus en plus fortement des petits agriculteurs marginalisés économiquement et un groupe émergent d’entrepreneurs agricoles insérés dans les marchés internationaux.

De la prédominance des solutions techniques à la nécessité de politiques publiques cohérentes et intégrant les multiples enjeux de la gestion de l’eau

Face à ces évolutions et en particulier à l’accroissement de la demande et des conflits autour de l’eau, les autorités publiques axent leur stratégie sur l’augmentation de l’offre d’eau, à travers les solutions essentiellement techniques : meilleure interconnexion entre barrages et rehaussement des retenues existantes, installation d’une pompe électrique sur barrage Lebna pour l’irrigation complémentaire des périmètres irrigués initialement par le barrage Chiba et l’approvisionnement en eau de ce dernier, dédoublement de la conduite eaux du Nord-Chiba, dédoublement du Canal Merdjerda Cap Bon à l’horizon 2030, développement des eaux non conventionnelles (eaux usées, dessalement).

Sur le plan institutionnel, les solutions préconisées apparaissent contradictoires. Ainsi, on propose d’un côté de renforcer les capacités de gestion des associations d’usagers, de l’autre d’encourager la participation du secteur privé local et régional, à travers des contrats de partenariats public-privé. En l’absence d’actions concrètes d’appui aux GDA, ceci reviendrait à marginaliser ou à mettre à l’écart les usagers dans la gestion de l’eau. De fait, leur rôle se limite aujourd’hui à la vente de l’eau et comme cela a été souligné, leur nombre d’adhérents a connu une baisse notable. Et les stratégies individuelles d’autonomisation des irrigants par rapport à l’organisation collective de l’eau se développent. Signalons également que les difficultés de fonctionnement des GDA d’eau potable, aggravées par l’augmentation des impayés et le phénomène des branchements illicites au réseau, favorisent aujourd’hui le développement d’un commerce privé de l’eau qui échappe à toute réglementation, aussi bien en matière de prix, que de normes sanitaires.

Sur le plan des pratiques agricoles, les préconisations des pouvoirs publics, qui font également ressortir quelques incohérences, portent sur la réduction des cultures consommatrices en eau (la tomate) et l’augmentation de la productivité, l’amélioration des assolements, enfin le développement du maraîchage et des fourrages d’hiver (pour l’élevage laitier). Mais ces préconisations ne se traduisent pas dans des changements réels de pratiques, faute d’actions globales d’appui aux agriculteurs.

En conclusion, la gestion de l’eau dans la zone d’étude met en évidence les incohérences des politiques publiques, guidées - au-delà des discours sur la rationalisation de la gestion de l’eau- par une logique prédominante de satisfaction de la demande et caractérisée par la poursuite d’une gestion de l’offre, au détriment d’une gestion durable et équitable de la ressource. Pour satisfaire cette demande, ce sont essentiellement des solutions techniques qui sont mises en avant, ainsi qu’une approche en termes de gestion de volumes d’eau plutôt qu’en termes de gestion de la variabilité temporelle de la demande d’eau (en fonction des saisons et des besoins des cultures). Les mêmes lacunes et incohérences continuent de caractériser les dimensions institutionnelles de la gestion de l’eau. Les actions d’appui aux dispositifs de gestion de l’eau à l’échelle locale restent limitées, voire inexistantes. Le désengagement de l’Etat de la gestion de l’eau, sans transfert de moyens aux associations d’usagers, ne permet pas à ces dernières de se dégager de la tutelle de l’administration (tarif, quotas d’eau, travaux de maintenance, etc.) et, qui plus est, les soumet au jeu des acteurs locaux les plus influents, comme cela a été souligné plus haut. Ces tendances se sont aggravées depuis la révolution et surtout depuis les élections du 23 octobre 2011 qui ont conduit à un affaiblissement de la capacité d’intervention de l’administration, laissant le champ libre au jeu inégal des acteurs. Ce laisser-faire participe également de logiques politiques et électoralistes dans le nouveau contexte ouvert par la révolution.

Alors que le contexte post-révolution favorise la montée des revendications pour un meilleur accès aux ressources, mais aussi l’ouverture de nouveaux champs d’action pour des acteurs émergents, la construction de politiques de l’eau cohérentes prenant mieux en compte les concurrences entre différents usages et territoires, ainsi que les interactions entre les dimensions sociales, économiques  environnementales de la gestion de l’eau s’avère plus qu’indispensable.]]>
http://www.fondation-farm.org/zoe.php?s=blogfarm&w=wt&idt=1557 2013-09-18 text/htmlfr
Genetic Intensification: An Essential but Not Sufficient Tool in the Fight Against Hunger L’intensification génétique, un outil essentiel mais non suffisant pour combattre la faim Today, the world is searching for solutions to a series of global challenges unprecedented in their scale and complexity. Food insecurity, malnutrition, climate change, rural poverty and environmental degradation, among others, persist as global leaders strive to find efficient and synergistic ways of tackling them sustainably.

In Africa alone over 200 million people are chronically hungry, many of whom are smallholder farmers, and 40% of children under the age of 5 are stunted. At the same time, the continent’s population is growing rapidly and is experiencing serious declines in the agricultural resource base with present food production systems only expected to be able to meet 13% of the continent's food needs by 2050.

A New Paradigm for Agriculture

A recent report, entitled Sustainable Intensification: A New Paradigm for African Agriculture, by the Montpellier Panel, a group of African and European experts in the fields of agriculture, sustainable development, trade and policy, outlines their solution to our food and environmental challenges, namely sustainable intensification.

The term ‘sustainable intensification’, first coined by Jules Pretty and brought to prominence in a 2009 Royal Society report and more recently in the FAO's Save and Grow report, can be simply defined as "producing more outputs with more efficient use of all inputs - on a durable basis - while reducing environmental damage and building resilience, natural capital and the flow of environmental services".

Sometimes viewed as a Trojan horse for the implantation of large-scale, industrial agriculture – increasing yields through an increase in the use of fertilisers and pesticides while paying lip service to the environment -, the report redefines sustainable intensification as relevant to smallholder farmers in Africa.
As the report explains, smallholder African farmers require innovation on three fronts, ecological, genetic and socio-economic, if they are to increase their production, incomes and nutrition for the long term.Out of these three, genetic intensification, altering a crop variety or livestock breed’s genetic make-up, has proven controversial, particularly in the case of genetic modification (GM).  

But genetic intensification encompasses a whole range of other technologies from conventional breeding to marker-assisted selection (MAS) and tissue culture. Rapid advances in crop breeding and biotechnology mean sustainability, resilience and increased yields can be built directly into the seed, and thus, when combined with environmental, social and economic considerations, can be transformative to on-farm productivity and nutrition.

Genetic Intensification in Practice

Orange-fleshed sweet potatoes have been conventionally bred in Mozambique to contain higher levels of beta-carotene, the pre-cursor of vitamin A, which is often lacking in staple diets. The breeding programme, begun in 1997, had distributed improved planting material to half a million households by 2005. In response to a severe drought in the country, the programme then began an accelerated breeding programme incorporating drought tolerance and by 2011 with 15 new drought-resistant varieties released, capable of producing 15 tons/ha.

One on-going project, the Water Efficient Maize for Africa (WEMA) partnership, aims to develop some 15 new drought-tolerant maize varieties using a whole range of conventional and biotechnological breeding processes, including GM.The resulting varieties will be marketed royalty-free to smallholder farmers in Kenya, Mozambique, South Africa, Uganda and Tanzania. The next phase of the project is developing drought-tolerant maize varieties also resistant to pests such as stem borers, which may present even more of a barrier to increasing agricultural productivity in a changing climate.

In East Africa, bananas are an important crop but have been devastated by Black Sigatoka fungus, a leaf spot disease, decreasing productivity by as much as 40%. Because new plants are grown directly from cuttings from a “mother plant”, any diseases present are transferred. Since 1995 the Kenyan Agricultural Research Institute (KARI) has made available tissue culture bananas, rapidly cloned disease-free plants. As a result banana production has doubled up to 2004 and more than tripled in average yield. In the last decade over 6 million tissue cultured banana stems have been planted in Kenya, producing an additional income of some $64 million to banana farmers.

The Need for All Forms of Intensification

The oncoming challenges the world faces, be they nutrition, drought or disease-related, will require considerable human ingenuity and innovativeness. Rapid advances in biotechnology hold great potential for transforming the agricultural sector. But we must be judicious. Whether conventional or biotechnological, every technology will need to be reviewed on a case-by-case basis to assess social, environmental and health-related impacts, weighing the risks against the benefits and ensuring new technologies are appropriate.

Genetic, ecological and socio-economic intensification combined are crucial to the success of these initiatives. For example, alongside the research and development, a business model known as Wangigi and piloted by Africa Harvest has greatly increased access to tissue culture banana outlets for 3,500 farmers.

Sustainable intensification can be relevant and beneficial as a prevailing paradigm for smallholder African farmers, prioritising equally the concurrent needs to boost productivity and profitability while promoting equitable access to resources and sound environmental management. Promising examples of sustainable intensification are already being seen throughout Africa, albeit on a small scale. If sustainable intensification is to have real impact, interventions will need to be scaled up and action will need to be taken on all three fronts, ecological, socio-economic and, equally important, genetic. All tools are needed to fight hunger and malnutrition, and promote agricultural growth to stimulate development.]]>
http://www.fondation-farm.org/zoe.php?s=blogfarm&w=wt&idt=1547 2013-09-03 text/htmlfr
L'offre de conseil agricole en Afrique : les défis de la pluralité
Une plus grande diversité d’acteurs
Les SCR, qui pendant longtemps étaient majoritairement publics, ont beaucoup souffert de la crise économique des décennies 1980 et 1990 et des plans d’ajustements structurels qui ont été imposés par les bailleurs de fonds. Malgré des résultats probants obtenus par le passé, les SCR publics se heurtent aujourd’hui à l’insuffisance de leurs ressources humaines, logistiques et financières au regard de l’ampleur de leurs mandats. A partir des années 2000, plusieurs pays d’AOC ont engagé des réformes tant au niveau des dispositifs et des approches que des outils de conseil pour redynamiser les SCR publics. Les résultats de ces réformes sont encore attendus et il apparaît de plus en plus que la couverture des besoins des acteurs en SCR ne peut pas se faire uniquement à partir des structures publiques. Cette évolution est d’autant plus nette que le recentrage du rôle de l’Etat et les difficultés des services publics à offrir des SCR ont coïncidé avec l’émergence de nouveaux fournisseurs, dont les activités prennent du volume au fil des ans. Parmi ces nouveaux acteurs, on peut citer notamment : le secteur privé (distributeurs d’intrants, agro-industries, bureaux d’études), les organisations non-gouvernementales (ONG), les paysans formateurs et les organisations de producteurs (OP).
Le secteur privé, à travers notamment les fournisseurs d’intrants et d’équipements agricoles, joue un rôle important dans le processus d’intensification des systèmes de production et l’émergence de l’entrepreneuriat agricole. Leur offre de conseil porte principalement sur l’utilisation des produits ou des équipements qu’ils commercialisent, sans toujours aider les producteurs à élargir leur gamme de choix et encore moins à raisonner leurs décisions de façon systémique. Les services proposés par les vendeurs d’intrants ne sont en général disponibles que dans des zones à fort potentiel où des chaînes de valeur de produits marchands sont déjà plus ou moins installées. Les petites exploitations agricoles familiales luttant pour la subsistance y ont difficilement accès. Dans le secteur agro-industriel, le secteur privé intervient surtout dans des chaînes de valeur plus ou moins spécifiques (exemple du coton avec les sociétés cotonnières), avec une approche généralement normative et un intérêt souvent minime pour les autres productions de l’exploitant. Par ailleurs, il convient de noter la présence des bureaux d’études qui interviennent généralement plus au niveau de la formation des conseillers que des interactions avec les producteurs. Ils jouent souvent un rôle important dans les opérations de changement d’échelle et de transformation des dispositifs existants.
Les organisations non gouvernementales foisonnent en AOC depuis les épisodes de famines des décennies précédentes et la crise économique qui a fragilisé nombre d’Etats de cette sous-région. Dans le secteur agricole, les ONG sont souvent porteuses de projets dont la mise en œuvre conduit à l’installation d’un dispositif et la fourniture de conseil aux producteurs. Les techniques diffusées, les approches et les outils mobilisés sont plus ou moins innovants. Les interventions des ONG permettent de toucher les petits producteurs souvent oubliés car travaillant dans des zones reculées ou des chaînes de valeur peu marchandes. Quelquefois, on note un décalage entre les besoins réels des producteurs et les SCR qui leur sont proposés par les ONG.
Le schéma, souvent caricaturé, dans lequel le vulgarisateur est considéré comme détenteur du savoir qu’il cherche à transmettre aux producteurs, généralement illettrés et perçus comme de simples exécutants des consignes reçues reste plus ou moins vivace selon les contrées. Néanmoins, on note une implication accrue des producteurs dans l'offre de conseil et plus généralement la diffusion de nouvelles techniques de production. Ces paysans formateurs (PF) sont perçus comme un moyen pour suppléer le déficit des agents publics. La formation de paysan à paysan (FPP) se révèle même compétitive comparée aux approches de diffusion en vigueur, principalement pour des aspects techniques comme la régénération naturelle assistée (RNA) des ligneux qui ne nécessitent pas un bagage intellectuel élevé. Dans certains pays comme le Burkina Faso et le Niger, on rencontre des paysans formateurs qui se sont organisés en groupements de prestations de services et participent à la mise en œuvre des projets portés par les ONG ou les gouvernements. Toutefois, l’approche FPP souffre d’un problème de durabilité notamment sur le plan financier et du renouvellement de l’offre de service. Par ailleurs, l’insuffisance des moyens logistiques réduit la zone d’intervention des PF.
La majorité des organisations de producteurs en AOC sont traditionnellement plutôt des clients du conseil agricole, mais leur participation dans la fourniture des SCR, notamment au bénéfice de leurs membres, va croissant au fil des ans. Cette dynamique s’observe surtout au niveau des OP faîtières comme les unions et les fédérations où on rencontre de plus en plus souvent un département chargé de l’encadrement que les OP essaient de financer à travers les cotisations des membres, mais aussi des contributions de leurs partenaires. L’implication des OP dans les SCR est d’autant plus forte qu’elles sont mieux reconnues et associées à la mise en œuvre des projets et autres innovations touchant aux chaînes de valeurs où s’inscrivent leurs activités. Toutefois, les OP doivent souvent faire face au défi du renouvellement de leur offre de conseil et au dispositif nécessaire pour la conduite des activités de conseil.

De nouvelles problématiques
La pluralité actuelle des fournisseurs des SCR en Afrique de l'Ouest et du Centre démontre que l’arrêt des vastes programmes publics, dont notamment le programme de promotion de l’approche « Training & Visit » (Formation & Visite) financé de façon conséquente par la Banque mondiale, n’a pas plongé les SCR dans un marasme. Bien au contraire, on observe plutôt un certain dynamisme, marqué par la diversité des acteurs, comme indiqué dans les lignes précédentes. Toutefois, la multiplicité des SCR doit relever des défis importants :
  • la problématique des profils et des compétences appropriés pour les conseillers. Pour des types d’activité souvent similaires, les différents fournisseurs de SCR mobilisent des conseillers aux profils très variables. Il se pose la question de la qualité du conseil développé et plus globalement de l’aptitude du conseiller à répondre aux attentes des producteurs. Le Forum mondial pour le conseil rural (GFRAS) a dressé récemment le portrait du nouveau conseiller agricole (the New Extensionist (1) ), qui pourra être adapté au contexte de l’AOC ;
  • la coordination et la complémentarité des différentes interventions. A priori la diversité et la pluralité des fournisseurs de SCR devraient contribuer à assurer une meilleure couverture des demandes des producteurs, très variables en fonction de leur situation. Par ailleurs, au gré des objectifs des fournisseurs des SCR, l’offre peut être surabondante et même redondante dans certaines zones tandis qu’elle est faible voire inexistante dans d’autres. Un mécanisme partagé et efficace de coordination des interventions est nécessaire pour assurer une meilleure couverture de la demande non seulement sur le plan géographique mais aussi sur celui des thématiques. Un tel mécanisme devrait mettre l’accent sur les principes de subsidiarité dans les interventions, de cofinancement et de synergie déclinée sous forme de programme multi-acteurs avec des rôles spécifiques et complémentaires. Cela faciliterait en outre la tâche aux bailleurs de fonds qui appuient souvent des dispositifs plus ou moins spécifiques et certains types de fournisseurs de SCR ;
  • l’efficacité et le suivi-évaluation des effets et impacts. Le constat actuellement assez partagé de la nécessité de plus d’investissements dans les SCR ne peut donner lieu à une réaction positive des décideurs que si des arguments fiables sur le rôle des SCR sont développés et valorisés ;
  • la pérennité de nouveaux dispositifs : les nouveaux acteurs mettent en place des systèmes innovants, leurs interventions sont généralement ponctuelles avec une couverture géographique faible. Peu de connaissances existent sur les conditions de pérennité et de replicabilité de ces dispositifs, si tant est que la tendance vers le pluralisme soit irréversible.
Les OP, qui sont en même temps clients et fournisseurs des SCR, semblent présenter le plus grand potentiel en termes de durabilité de ces services.

Un besoin d’échanges et de concertation
Les échanges, la capitalisation et la valorisation des expériences (effets, échecs, impacts et bonnes pratiques) des différents fournisseurs des SCR sont nécessaires pour apporter les ajustements appropriés. Ceci exige que les acteurs des SCR se concertent plus souvent, échangent sur leurs approches, leurs outils ainsi que sur les demandes et offres de conseil rural. Des dynamiques organisationnelles et de synergies autrefois très localisées, comme le Réseau gestion(2) au Burkina Faso, émergent de plus en plus, confortées par des mouvements similaires et plus structurés au niveau continental et mondial. On peut évoquer notamment le Forum mondial pour le service de conseil rural qui est fonctionnel depuis janvier 2010 et le Forum africain des services de conseil agricole (AFAAS). Au niveau de la sous-région AOC, le Réseau des services de conseil agricole et rural des pays d’Afrique de l’Ouest et du Centre (RESCAR-AOC) se met en place avec pour mission d’«offrir un espace d’échanges, de concertation, de renforcement de la sensibilisation, de renforcement de compétences, d’acteur majeur de gestion du savoir, de mobilisation populaire et du plaidoyer à ses membres et de forger des partenariats entre acteurs».

Au-delà de leurs fonctions de cadre d’échange, les différents fora, à leur échelle spécifique d’intervention, sont appelés à contribuer à la coordination et la valorisation de la pluralité actuelle des fournisseurs des SCR. Dans cette optique, il est important que ces fora soient appropriés par tous les acteurs, parviennent à se doter d’une autorité et à se positionner en interface et force de proposition dans le cadre de l’élaboration et de la mise en œuvre des politiques agricoles nationales, bi et multilatérales.

(1) http://www.g-fras.org/fr/activites/the-new-extensionist
(2) Le Réseau gestion, soutenu par Agriculteurs français et développement international (AFDI) depuis 2002, est un regroupement de sept organisations paysannes (OP) burkinabè, provinciales et nationales, impliquées dans des actions de conseil à l’exploitation familiale (CEF). Son objectif global est de développer la gestion des exploitations familiales au Burkina Faso.]]>
http://www.fondation-farm.org/zoe.php?s=blogfarm&w=wt&idt=1521 2013-07-30 text/htmlfr
Le nouvel Acte uniforme de l’OHADA sur le droit des sociétés coopératives : une transition à haut risque premier colloque international sur l’Acte uniforme relatif au droit des sociétés coopératives de l’Organisation pour l’harmonisation en Afrique du droit des affaires (OHADA), organisé conjointement par l’université du Luxembourg et l’université de Yaoundé, dans la capitale camerounaise.

Le colloque était consacré à l’insertion de l’Acte uniforme dans le droit coopératif africain et à ses conséquences pour le fonctionnement des coopératives dans les dix-sept Etats membres de l’OHADA (1). Il ne traitait pas spécifiquement des coopératives agricoles, mais le bilan qu’il a permis de dresser sur la mise en œuvre de l’Acte uniforme dans ces Etats soulève de nombreuses interrogations pour les organisations de producteurs agricoles.

L’OHADA vise essentiellement à faciliter les échanges et les investissements et à garantir la sécurité juridique et judiciaire des activités des entreprises dans le but de créer un vaste marché intégré. Alors que les huit premiers Actes uniformes étaient principalement destinés aux investisseurs étrangers (pays hors OHADA), l’Acte uniforme relatif au droit des sociétés coopératives, adopté en décembre 2010, après dix ans de concertation, concerne plus directement les populations africaines. Il édicte différentes dispositions ayant pour but d’unifier le statut et le fonctionnement des coopératives, unions et fédérations de sociétés coopératives, agricoles ou non agricoles, existantes ou en voie de création dans les Etats membres. Conformément à l’article 10 du Traité relatif à l’harmonisation en Afrique du droit des affaires, adopté le 17 octobre 1993, « les actes uniformes sont directement applicables et obligatoires dans les Etats Parties, nonobstant toute disposition contraire de droit interne, antérieure ou postérieure ».

Les grandes difficultés rencontrées dans la mise en œuvre du neuvième Acte, qui depuis le 15 mai 2011 se substitue aux lois nationales sur les coopératives, montrent combien les Etats membres peinent à appliquer des politiques publiques d’envergure. Alors que les gouvernements avaient deux ans pour mettre les statuts des coopératives existantes en conformité avec les dispositions de l’OHADA, les résultats, au 15 mai 2013, sont très en deçà des attentes. De plus, les niveaux d’implication des Etats sont très variables.

Un autre objectif de l’Acte uniforme est de déléguer directement aux coopératives le pouvoir de rédaction de leurs statuts juridiques, en favorisant leur autonomisation par rapport aux Etats. Ainsi, au Cameroun, les coopératives ont été créées en 1956 dans les secteurs du café, du cacao et du coton. Elles étaient conçues par les pouvoirs publics comme un outil d’application de leur politique. Aujourd’hui, le développement des coopératives dépend de plus en plus de la capacité des administrateurs à les intégrer dans l’économie de marché, ce qui exige flexibilité et réactivité, mais les Etats rechignent à se départir de leur pouvoir de contrôle.

Certains responsables gouvernementaux ont sans doute sur-interprété la portée de l’Acte uniforme relatif au droit des sociétés coopératives en élargissant son champ d’application à d’autres types d’organisations, notamment dans le secteur agricole, rendant ainsi sa mise en œuvre encore plus confuse. En outre, le projet initial d’uniformisation des pratiques juridiques dans tous les Etats membres est mis à mal par certains pays qui tentent d’ajouter des dispositions non conformes à l’Acte uniforme. Les mises en application sont hasardeuses et impliquent plusieurs ministères, ce qui complique le processus. Alors qu’au Mali, le ministère de tutelle des coopératives est celui du développement social, au Bénin, c’est le ministère de l’agriculture, pour les coopératives, et le ministère de l’intérieur, pour les associations. Plus encore, certains ministères font leur propre interprétation de l’Acte, sans toujours se référer aux « points focaux » des Etats, chargés de la mise en application du droit de l’OHADA (l’Acte a été signé principalement par les ministères de la justice, de l’économie et des finances, et de l’industrie). Or, l’Acte uniforme est une sorte de loi-cadre, qui laisse aux administrateurs des coopératives une certaine souplesse pour rédiger de nouveaux statuts, à condition de respecter les dispositions de l’OHADA.

Le période de transition pour la mise en conformité des statuts des coopératives existantes avec les règles de l’Acte uniforme était de deux années et trois mois après la publication au journal officiel des Etats membres. Elle a été sous-estimée et nécessiterait d’être réévaluée pour ne pas pousser dans l’illégalité les nombreuses organisations qui ne sont pas encore des coopératives au sens de l’OHADA, notamment dans le secteur agricole. En outre, il faut souligner qu’avant le 15 mai 2013, la majorité des organisations de producteurs (OP) agricoles ne remplissaient pas les obligations imposées par leurs anciens statuts juridiques, sans réellement en subir de conséquences. Depuis cette date, dans certains pays, les ministères de l’agriculture ont reçu l’ordre de ne plus appuyer les OP qui ne sont pas immatriculées selon les dispositions de l’OHADA, soit en suspendant les services de conseil agricole soit en supprimant les soutiens octroyés pour l’approvisionnement en intrants. Cela interroge sur les intentions réelles des gouvernements qui veulent étendre l’application de l’Acte uniforme aux OP qui ne sont pas des coopératives et sur l’impact potentiel de cette situation pour les exploitations familiales, déjà très fragiles.

Les groupes d’agriculteurs qui cherchent à se mettre en conformité avec la nouvelle législation OHADA sur les coopératives se heurtent au manque de préparation des administrations. Dans plusieurs pays, les fonctionnaires ne sont pas encore formés sur la législation OHADA et les registres d’immatriculation des coopératives font souvent défaut. Le projet louable des Etats d’engager les nouvelles coopératives sur la voie d’une plus grande professionnalisation contraste avec les moyens déployés pour favoriser la transition juridique de ces organisations. Les gouvernements devraient mieux communiquer pour rassurer les agriculteurs et bien délimiter le champ d’application de l’Acte uniforme.

Comme l’a mis en lumière l’étude réalisée pour FARM par Roger Blein et Célia Coronel, « Les organisations de producteurs en Afrique de l’Ouest et du Centre : attentes fortes, dures réalités » (février 2013), un nouveau cadre juridique ne résoudra pas, à lui seul, les problèmes auxquels sont confrontées les OP et qui expliquent leurs nombreux échecs. La transition juridique qui découle de l’Acte uniforme relatif au droit des sociétés coopératives doit s’inscrire dans des politiques publiques globales de développement de l’agriculture et de renforcement des organisations de producteurs agricoles. Si elle était bien menée, cette transition pourrait constituer une étape importante vers la mise en œuvre effective d’une ambitieuse politique agricole communautaire. On en est loin.

(1) Les dix-sept Etats membres de l’OHADA : Bénin, Burkina Faso, Cameroun, Centrafrique, Comores, Congo, Côte d’Ivoire, Gabon, Guinée, Guinée Bissau, Guinée équatoriale, Mali, Niger, République démocratique du Congo, Sénégal, Tchad, Togo.]]>
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Les défis de la relève agricole au Burkina Faso
C’est ainsi que j’ai commencé à en parler à mes partenaires pour qu’ils m’accompagnent dans cette initiative en faveur des jeunes. Une première formation s’est tenue à Dédougou, en 2010, avec vingt jeunes issus de localités et de structures paysannes différentes, avec l’appui de la Fondation pour l’agriculture et la ruralité dans le monde (FARM). Cette formation était animée par moi-même, avec l’appui de deux techniciens burkinabés. Nous avons discuté du leadership des jeunes, des problèmes environnementaux et du foncier. Après cette première expérience concluante, les jeunes ont souhaité que je poursuive cette initiative et que je partage avec eux ma vision du développement de l’agriculture. J’ai donc créée un blog sur lequel je donne mon avis sur différents sujets liés de l’agriculture, chose qui, selon moi, peut aider les décideurs agricoles et les jeunes.

La deuxième étape, qui a duré toute l’année 2012, a consisté en des sorties dans dix-huit localités où vivent ces jeunes. Il s’agissait de tenir des débats ouverts, à travers lesquels j’écoutais les préoccupations des représentants des milieux agricoles, et de discuter de l’avenir de l’agriculture. Cet avenir doit prendre en compte les jeunes, ainsi que l’environnement naturel, économique et social. A la fin de chacune de ces rencontres qui regroupaient les représentants des structures présentes et tout autre personne, quel que soit son âge, qui désirait y assister, la liberté était donnée à l’assistance de choisir cinq jeunes pour participer à une formation sur le leadership. Les représentants locaux devaient sélectionner ces jeunes en pensant à l’impact qu’ils auraient, à leur retour, s’ils recevaient des formations adaptées. Ils ont également tenu compte de la capacité des jeunes à respecter leurs engagements et de leur rigueur au travail.
La troisième étape a été la formation des quarante-sept jeunes sélectionnés, à Moundasso, du 2 au 5 avril 2013, sur le thème « Leadership pour une action paysanne démocratique » (Le savoir des gens de la terre, LSGT), programme mis au point par l’Union des producteurs agricoles du Québec, développement international (UPA DI). Cette formation avait comme animateur Fabrice Larue, de FARM, et comme intervenants Marilyn Côté, productrice de lait et membre de la Fédération de la relève agricole du Québec (FRAQ), et moi-même. Elle a permis aux jeunes non seulement de mieux cerner les concepts et le rôle du leadership dans le monde agricole, mais aussi de prendre conscience qu’une bonne relève dans les exploitations familiales et les organisations paysannes est nécessaire pour assurer leur pérennité. C’est pourquoi ils se sont engagés à relever les défis auxquels font face leurs exploitations et leurs organisations, tout en espérant avoir le soutien des vétérans du secteur agricole. Suite à cette formation, les jeunes ont souhaité que je continue à les accompagner.

Au Burkina Faso, l’agriculture est familiale. Depuis son jeune âge, l’enfant va avec son papa au champ. C’est ainsi qu’il est initié au métier agricole. Dans la tradition, la première étape était l’initiation, qui englobait la formation physique et morale des enfants. Ces initiations ont laissé la place à l’école française, à l’école coranique et à l’alphabétisation. Plusieurs facteurs influencent les jeunes pour qu’ils prennent la relève de l’exploitation agricole : l’éducation, l’environnement social, leur itinéraire personnel et leurs capacités physiques. Le jeune doit comprendre que c’est par son ardeur au travail et pas uniquement par sa capacité à convaincre par la parole, qu’il obtiendra la confiance des vieux. Il peut cependant avoir des difficultés parce qu’il ne se fait pas bien comprendre ou parce que lui-même n’est pas déterminé à se dédier aux activités agricoles pour sa famille. Il n’est pas toujours conscient de l’importance de faire preuve d’exemplarité pour impulser un changement dans sa famille et l’engager vers le développement. C’est ce qui conduit parfois à l’exode rural. De nos jours, en ayant en vue l’enjeu de la modernisation de l’agriculture, les jeunes sont les plus aptes à développer les innovations technologiques. Mais cela nécessite la formation et la conscientisation de la société pour la prise en compte des jeunes. Je pense que cette implication des jeunes dans la vulgarisation des innovations technologiques est un passage sine qua non pour le développement agricole.

Lors de la dernière formation de Moundasso, nous avons senti la prise de conscience des jeunes face aux opportunités qu‘offre l’agriculture. Mais nous avons également perçu que ces opportunités pouvaient être ébranlées si le jeune n’est pas conscient qu’il doit résister à beaucoup de tentations. Par exemple, un jeune qui obtient un million de francs CFA après la récolte du coton n’a pas nécessairement la maturité pour réinvestir et moderniser son exploitation agricole. Les jeunes devraient être accompagnés pour réfléchir aux différentes stratégies qui s’offrent à eux et ne pas dilapider les fruits de leur travail.

La consommation d’alcool peut également conduire à une mauvaise gestion financière et à une mauvaise gestion du temps. Cela est valable pour les jeunes qui ont eu un bon héritage comme ceux qui n’en ont pas eu. Souvent, les jeunes qui ont fait le choix de s’investir pleinement dans l’agriculture sont isolés parce qu’ils sont minoritaires. Ils sont tout le temps au travail et les autres jeunes pensent qu’ils se font exploiter.

Dans une des localités visitées, qui est une zone de grande production agricole, les personnes âgées ont l’impression que la jeune génération n’a pas pris conscience de la place que leur localité occupe sur le plan socio-économique. Dans le passé, cette région était citée comme un exemple de familles soudées où les jeunes étaient à l’écoute des personnes âgées, qui elles-mêmes travaillaient à économiser pour l’avenir des jeunes. Aujourd’hui, les aînés voient que certains jeunes ne sont plus attachés à leur famille ; ils ont gaspillé les économies réalisées et la localité a perdu sa dignité. Une bonne partie des jeunes sont devenus individualistes. Cet individualisme les désoriente, les pousse à ne pas faire d’efforts et les conduit à l’exode rural et à l’alcoolisme. Dans cette localité, les personnes âgées ont bien accueilli l’idée d’accompagner des jeunes par des formations et demandent que celles-ci se perpétuent.
A la suite de la rencontre d’avril 2013, le groupe des quarante-sept a décidé de s’engager réellement dans la voie du développement de leurs exploitations et de leurs organisations, en prenant leurs responsabilités en tant que jeunes. C’est pour cela qu’ils se sont engagés à rester soudés, à continuer à partager leurs expériences pour avoir une influence positive vis-à-vis des autres jeunes qui n’ont pas participé à cette formation. Selon eux, un jeune doit être endurant et visionnaire pour influencer la gestion de l’exploitation. Il doit s’imposer par de bonnes actions. C’est de cette manière qu’il se fera comprendre par ses aînés.

Quand un jeune arrive à s’imposer dans sa famille par sa vision et sa détermination, cela se répercute dans la productivité et dans les revenus de l’exploitation. Un jeune qui arrive à changer positivement les revenus de sa famille peut influencer la vie de son organisation professionnelle car il a comme référence le changement qu’il a provoqué dans sa famille. Dans la même logique, son engagement au sein de son organisation visera à défendre les intérêts des autres familles regroupées dans cette organisation paysanne (OP). Les structures paysannes doivent prendre cela en compte et choisir des représentants déjà exemplaires au sein de leurs familles. Un bon dirigeant d’une structure professionnelle est celui qui sait que ses intérêts sont liés aux intérêts des autres. Les partenaires techniques et financiers devraient également prendre en compte cette notion d’exemplarité lorsqu’ils accompagnent des OP et accordent leur confiance à certains responsables.

Dans toutes les localités où je me suis rendu et lors de la formation des quarante-sept jeunes, les débats ont fait ressortir l’importance de l’accompagnement des jeunes par des personnes plus âgées. Certains ont cité des exemples de difficultés qu’ils ont eues, pendant qu’ils étaient jeunes, pour se faire comprendre dans leur famille ou dans leur organisation. Ils vivent aujourd’hui les conséquences du fait qu’ils n’ont pas été compris lorsqu’ils étaient jeunes. Il a été également mentionné qu’un jeune peut être plein d’énergie, plein de volonté mais que le manque d’expérience peut le faire tomber dans beaucoup de pièges. C’est pour cela que, dans toutes les localités, les jeunes ont choisi de se faire accompagner par les plus âgés et par des personnes d’expérience.

En conclusion, si je me rappelle de tout ce qui a été dit dans les localités où je suis intervenu, et en écoutant les jeunes, cette formule participative avec quelqu’un qui a de l’expérience constitue une sorte d’innovation. Tous les participants ont souhaité la pérennité de cette formation et même sa formalisation.

François Traoré a été nommé ambassadeur des Nations unies pour l’année internationale des coopératives, en 2012. Il est président d’honneur de l’Association des producteurs de coton africains (AProCA) et a obtenu un doctorat honoris causa de la Faculté universitaire des sciences agronomiques de Gembloux, en Belgique, en 2006.

Blog de François Traoré

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http://www.fondation-farm.org/zoe.php?s=blogfarm&w=wt&idt=1505 2013-06-28 text/htmlfr
Changements structurels dans les échanges agricoles mondiaux Monitoring Agri-trade Policy, publié par la Commission européenne, contient deux informations révélatrices de l’évolution profonde du commerce mondial de produits agricoles, bruts et transformés. L’Union européenne (UE), premier importateur agricole, est devenue, de manière structurelle, un exportateur net de ces produits. Et la Chine, premier importateur net, est en passe de rattraper les Etats-Unis comme deuxième acheteur mondial de produits agricoles.

Les USA et l’UE sont depuis longtemps les premiers exportateurs agricoles. Ils vendent pratiquement le même montant sur les marchés mondiaux (respectivement 117 et 114 milliards d’euros en 2012). Contrairement à une opinion répandue, le Brésil vient loin derrière (65 milliards d’euros). Et les exportations agricoles brésiliennes progressent à peine plus vite que celles de l’UE (+ 35 % contre + 31 % depuis 2010).

Jusqu’en 2009, l’UE importait plus de produits agricoles, en valeur, qu’elle n’en exportait. La situation s’est inversée en 2010. L’excédent agricole communautaire enregistré en 2012 (12,6 milliards d’euros) est triple de celui observé en 2010.

Quant aux importations chinoises de produits agricoles, elles ont crû fortement ces dernières années, dopées par la hausse des revenus, l’expansion et la diversification de la demande alimentaire, ainsi que par le boom des achats de coton. Avec un bond de 30 % en 2012, elles ont atteint 82 milliards d’euros, niveau certes inférieur à celui des importations de l’UE (102 milliards d’euros), mais presque équivalent à celui des USA (85 milliards d’euros). Devenue importatrice nette de produits agricoles en 2003, deux ans après son accession à l’OMC, la Chine a vu son déficit augmenter de près de moitié à 47 milliards d’euros en 2012. Elle est devenue un moteur majeur des échanges internationaux de produits agricoles.

Un autre rapport éclaire cette évolution. Les Perspectives agricoles de l’OCDE et de la FAO 2013-2022, publiées le 6 juin, indiquent que, durant la dernière décennie, la production agricole chinoise a progressé à un rythme annuel (3,2 %) légèrement inférieur à celui de la consommation (3,4 %), ce qui a entraîné une croissance des importations. Encore ces chiffres ne concernent-ils que les principaux produits agricoles. Ils ne comprennent pas les fruits et légumes, les vins et spiritueux, ni les produits alimentaires transformés, dont la demande explose.

Selon ce rapport, l’écart entre la hausse annuelle de la production (+ 1,7 %) et celle de la consommation des principaux produits agricoles (+ 1,9 %), en Chine, devrait se poursuivre dans les dix prochaines années. On peut donc prévoir, à moyen terme, un creusement du déficit chinois de produits agricoles bruts et transformés, surtout si le yuan continue de se réévaluer.

D’où quelques réflexions sur le plan politique. Dès lors que l’UE dégage un excédent dans ses échanges agricoles, la justification primordiale de la politique agricole commune (PAC) - assurer la sécurité alimentaire des Européens -, semble s’estomper. Mais la mesure des échanges agricoles en valeur, et incluant les produits agricoles non comestibles, est un piètre indicateur de la sécurité alimentaire. Selon une étude du Cirad pour Pluriagri, l’Europe de l’Ouest produisait 87 % de sa consommation alimentaire, exprimée en calories, en 2007. Ce chiffre demande à être actualisé.

On note également que le solde des échanges agricoles communautaires s’est amélioré bien que, selon l’OCDE, le soutien à l’agriculture dans l’UE ait sensiblement diminué depuis le début de la réforme de la PAC, au début des années 1990. Inversement, le déficit agricole de la Chine s’accroît alors que le soutien à l’agriculture, dans ce pays, a fortement augmenté et dépasse désormais, en pourcentage des recettes des producteurs, le niveau observé aux Etats-Unis.

La relation entre politique agricole, commerce extérieur de produits agricoles et sécurité alimentaire est complexe. L’un des objectifs du programme européen FoodSecure, auquel participe Mathilde Douillet, chef de projet Politiques et marchés agricoles à FARM, en collaboration avec le Cirad, est d’en démêler l’écheveau. ]]>
http://www.fondation-farm.org/zoe.php?s=blogfarm&w=wt&idt=1485 2013-06-13 text/htmlfr
Changement de musique au Cotton Club soul music, ce nom évoque le label mythique de Memphis, Tennessee, sous lequel enregistrèrent, dans les années 1960, des chanteurs comme Otis Redding et Isaac Hayes. Pour ceux qui suivent le débat sur le farm bill américain, c’est l’acronyme d’un nouveau programme de soutien aux producteurs de coton grâce auquel les Etats-Unis, premiers exportateurs mondiaux, espèrent mettre un terme au différend qui les oppose au Brésil depuis plus de dix ans.

En 2004, puis en 2008, l’OMC, saisie par le Brésil, a établi que certaines aides versées aux producteurs de coton américains faussaient les échanges et violaient les règles commerciales internationales. Les Brésiliens ont accepté d’être compensés partiellement pour les préjudices subis, moyennant l’engagement des Américains à réformer leur système d’aide au coton dans la nouvelle loi-cadre agricole, actuellement discutée au Congrès.

Il est vrai que les producteurs de coton, outre-Atlantique, sont protégés des aléas du marché par toute une panoplie de soutiens qui les incitent à accroître leur production, au détriment de leurs concurrents brésiliens, indiens, africains ou autres. Ils perçoivent un prix minimum et des aides directes dont certaines, dites « paiements anticycliques », augmentent lorsque les cours du coton diminuent. Ils peuvent en outre souscrire une assurance recette, fortement subventionnée, qui leur verse des indemnités lorsque le rendement baisse ou quand le prix du coton, à la récolte, est inférieur à celui prévu au moment des semis. Le montant total de ces soutiens est énorme : sur la dernière décennie, il équivaut à 45 % de la valeur de la production de coton, ce qui en fait la culture la plus subventionnée aux Etats-Unis.

Le prix minimum et les paiements anticycliques – mais pas l’assurance - ont été condamnés par le panel brésilien à l’OMC. Les producteurs de coton américains ont donc imaginé un nouveau dispositif de soutien, en deux volets. D’une part, le prix minimum du coton deviendrait flexible : il serait fixé sur la base de la moyenne des cours mondiaux observés durant les deux années précédentes. Ce prix serait plafonné à son niveau actuel et pourrait diminuer de 10 %, au maximum, par rapport à ce niveau. D’autre part, les producteurs de coton auraient accès à une assurance recette complémentaire. Ainsi, un producteur pourrait acheter une police d’assurance classique, couvrant les pertes de recette supérieures à 30 % et subventionnée à 80 %. Il souscrirait ensuite, s’il le souhaite, une police d’assurance au titre du Stacked Income Protection Plan (STAX), indemnisant les pertes de recette comprises entre 10 % et 30 %, et également subventionnée à 80 %. Contrairement aux polices d’assurance classiques, basées sur le rendement de l’exploitation, les contrats d’assurance STAX seraient indexés sur le rendement moyen du comté, c’est-à-dire de la région administrative où serait située l’exploitation.

Le nouveau dispositif de soutien a été adopté, à la mi-mai, par les commissions agricoles de la Chambre des représentants et du Sénat. Il figurera vraisemblablement dans la version finale du farm bill, qui devrait être votée cet été. Donnera-t-il satisfaction aux Brésiliens ? Ou ceux-ci jugeront-ils que les soutiens octroyés aux producteurs de coton américains faussent encore trop la concurrence et justifient d’appliquer l’ensemble des mesures de rétorsion autorisées par l’OMC ? En tout état de cause, l’évaluation économique de la réforme du prix minimum du coton et de la création du STAX ne devrait pas se fonder uniquement sur le montant et l’impact du soutien, mais prendre également en compte le fait que dans le prochain farm bill, le coton sera sans doute moins subventionné que les autres cultures, ce qui pourrait favoriser un recul de ses emblavements.

Les producteurs de coton ouest-africains, qui dénoncent depuis des années les aides accordées à leurs homologues étasuniens, auraient tort de se réjouir trop vite. Même si ces aides diminuent, elles devraient rester très substantielles à court terme. En outre, le Brésil a augmenté son soutien à l’agriculture ces dernières années ; il développe une assurance récolte et expérimente une assurance recette inspirée de celle en vigueur aux Etats-Unis. Il ne faut pas se tromper de partition : la dénonciation des aides déloyales existant dans les autres pays est nécessaire ; le plaidoyer pour la mise en place d’une solide politique agricole est plus important encore.
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http://www.fondation-farm.org/zoe.php?s=blogfarm&w=wt&idt=1475 2013-05-27 text/htmlfr
L'agriculture africaine peut-elle se développer sans les organisations de producteurs ? Watch List de la FAO pour raison d’insécurité alimentaire [2]. 

C’est pourquoi le rapport, à partir de l’inventaire de plusieurs filières destinées soit à la consommation locale ou régionale - le riz au Sénégal et au Ghana, le maïs en Zambie, le lait au Kenya -, soit à l’exportation - le cacao au Ghana, les haricots verts au Kenya - relève la dualité, voire la fracture existant entre la masse des petits producteurs desservant les populations rurales et urbaines pauvres et les filières intégrées de l’agro-industrie extraverties vers les marchés extérieurs, et s’interroge sur les passerelles entre ces deux systèmes économiques.

Parallèlement, dressant l’état des lieux d’un panel d’organisations de producteurs en Afrique de l’Ouest (Ghana et Burkina Faso) et du Centre (Cameroun), une étude récente, réalisée par FARM, signale que les organisations opérant dans les filières d’exportation de produits bruts ou semi-transformés sont bien mieux structurées et donc plus efficaces que celles centrées sur la production alimentaire pour les marchés intérieurs. Dès lors, dénoncent les rédacteurs du rapport en regard des menaces de crise alimentaire, « pour les gouvernements, la question n’est plus d’assurer l’adaptation des agricultures familiales et la structuration des filières agroalimentaires, mais de promouvoir des unités de production de grande taille et de maîtriser l’aval de la production, en fonction des attentes des marchés » [3].

Dans cette logique, la demande accrue de matières premières agricoles en Afrique sub-saharienne et la flambée concomitante des prix sur le marché international avaient attiré dès 2009 des fonds d’investissement ciblant l’agriculture, en espérant des taux de rendement élevés. Ainsi la revue African investor, dans son bimestriel de janvier-février 2011, publie les résultats d’une étude du cabinet Dalberg [4]: il existerait 50 fonds d’investissement actifs dans le secteur agricole, parmi lesquels 19 seraient exclusivement dédiés à l’agriculture et à l’agro-industrie, représentant une masse financière totale de l’ordre de 2,4 milliards de dollars.

Mais cette première impression d’un engouement opportun d’investisseurs et de gestionnaires pour l’agriculture africaine cache une réalité plus complexe et moins optimiste : l’impact de la crise financière a rendu difficile la levée de fonds de nombreuses initiatives ; les exploitations agro-industrielles sont souvent les cibles privilégiées pour le moindre risque et la meilleure rentabilité qu’elles représentent, or celles-ci n’associent que rarement les communautés locales ; les investissements bénéficient fréquemment, in fine, à la production de matières premières agricoles destinées à l’exportation. Comme le soulignent la plupart des gestionnaires de fonds, l’identification et la structuration des transactions sont particulièrement complexes dans le secteur agricole, car celui-ci souffre d’un déficit majeur en matière d’appui et d’assistance technique à destination des entreprises cibles non familières du capital investissement.

En 2010, African Agriculture Fund (AAF), le premier fonds d’investissement essentiellement consacré à la production alimentaire pour l’Afrique sub-saharienne, a été créé. De l’expérience des réflexions menées lors de la mise en place de ce fonds, il nous semble que les investisseurs devraient se poser deux questions : l’agriculture africaine peut-elle se développer sans les organisations de producteurs agricoles ? Outre la fracture agricole entre les économies du Nord et le continent africain, doit-on laisser s’aggraver une autre, économique, entre les Africains ?

Des éléments de réponse nous sont fournis dans différentes contributions :

1/ La FAO, dans son rapport 2012 sur la situation mondiale de l’alimentation et de l’agriculture [5], tout en insistant sur l’importance de la combinaison d’investissements renforçant la productivité agricole et protégeant les ressources naturelles et les écosystèmes, rappelle que les agriculteurs familiaux ou disposant de petites surfaces demeurent les premiers investisseurs dans l’agriculture dans les économies fragiles, loin devant les investisseurs publics nationaux, l’aide publique au développement et les investisseurs privés étrangers.

Le taux d’investissement par travailleur agricole a néanmoins baissé au cours des trente dernières années [6]. De plus, les dépenses publiques affectées à l’agriculture ont eu des impacts limités en termes de productivité, de réduction de la pauvreté et de durabilité. Quant aux investissements directs étrangers, leur effet d’entraînement sur les gains de productivité est lui aussi resté faible, car ils se sont orientés principalement, au cours de la dernière décennie, vers l’acquisition de terres arables destinées à des productions de rente [7] ou vers les industries agro-alimentaires tournées vers l’exportation.

Par conséquent, toute stratégie de croissance des investissements devra, selon nous, pour être efficace, respecter les aspirations des agriculteurs familiaux et des acteurs des filières dans lesquelles ils s’insèrent en les intégrant dans des modèles de production plus performants, afin d’éviter les phénomènes dévastateurs d’investissements non concertés accompagnés d’accaparement de terres.

2/ Dans le même ordre d’idées, une étude du consultant Dalberg publiée en septembre 2012 [8], tout en confirmant la part essentielle des petits producteurs dans les chaînes de valeur agricole, relève (comme FARM) la faiblesse des organisations paysannes, leur accès limité au crédit à court terme et au financement d’investissement qui leur permettraient d’accroître la productivité de leurs parcelles. Les petits producteurs ne peuvent donc inscrire leurs efforts dans un cycle vertueux de production marchande ayant un réel impact sur la sécurité alimentaire, notamment dans les zones urbanisées, trop souvent dépendantes des importations de produits alimentaires. Afin de satisfaire cette demande de financement, Dalberg envisage différentes trajectoires de croissance (cinq au total) et analyse les impacts attendus pour chacune.

Nous retenons de cette étude que, quelle que soit la trajectoire choisie, sa réussite implique une action concertée des différents intervenants sur le lieu de production et sur les marchés agricoles (organisations de producteurs, acheteurs des récoltes, entreprises de transformation et de distribution) et des institutions financières à court et à moyen terme. C’est pourquoi les politiques d’intégration des filières, pour réussir durablement, doivent être articulées avec la mise en place de facilités globales de financement, sécurisant et solidarisant tous les acteurs de la filière.

3/ Approfondissant cette approche, le groupe d’experts indépendants auprès du Comité pour les financements innovants dans l’agriculture [9] a dressé dernièrement un inventaire des mécanismes les plus novateurs par leur effet catalyseur sur les investissements privés et leur impact sur les chaînes de valeur agricoles.

Dans cette évaluation, les partenariats public-privé constitués sous la forme juridique de fonds d’investissements (mais aussi les fonds de garantie) sont présentés comme les facilités de financement et de structuration des filières les plus aptes à générer un impact fort et durable, pour autant qu’ils opèrent dans des pays ou des sous-régions ayant mis en place une stratégie de développement de leur agriculture.

L’issue, pour accroître significativement les investissements publics et privés dans l’agriculture conformément aux recommandations précédentes, et tendre avec les organisations de producteurs vers la réalisation du potentiel de croissance annoncé par la Banque mondiale, se trouve ainsi dans la conception et la promotion de fonds d’investissement associés à d’autres acteurs : institutions financières de développement soucieuses de l’orientation stratégique des investissements et de leur gouvernance responsable, organismes privés (investisseurs et gestionnaires) apportant une impulsion entrepreneuriale, donateurs publics (par exemple le FIDA) ou fondations (comme AGRA) impliqués dans l’assistance technique aux petits producteurs. La réussite d’un tel modèle de fonds d’investissement requiert plusieurs conditions : d’abord, une thèse d’investissement rigoureuse, c’est-à-dire opérant sur l’ensemble de la chaîne de valeur alimentaire, intégrant pour chaque opération un volet dédié aux acteurs locaux à l’échelle villageoise et disposant de forces suffisantes pour créer une offre durable de produits agricoles ; mais aussi, une facilité d’assistance technique placée auprès du fonds, pouvant octroyer des aides visant à renforcer les capacités des petits exploitants agricoles et à les insérer dans des filières agro industrielles organisées et structurées pour l’accès aux marchés et aux financements.

Dans cette conception, il est essentiel de souligner que les processus décisionnels et de gouvernance de la facilité d’assistance technique sont juridiquement séparés de ceux du fonds, même si, afin d’optimiser la mise en jeu des compétences, une plateforme technique regroupant les experts des deux composantes facilite les interactions lors des prises de décision.

C’est la voie choisie par African Agriculture Fund [10], dont l’expérience, nous l’espérons, sera profitable à d’autres.

Sources

[1] Growing Africa. Unlocking the Potential of Agribusiness, The World Bank, January 2013.
http://siteresources.worldbank.org/INTAFRICA/Resources/africa-agribusiness-report-2013.pdf.

[2] Cf. Africa Pulse, October 2012/Volume 6, The World Bank, figures 1 et 2, table 1.
http://siteresources.worldbank.org/INTAFRICA/Resources/Africas-Pulse-brochure_Vol6.pdf

[3] Les organisations de producteurs en Afrique de l’Ouest et du Centre : attentes fortes, dures réalités, Roger Blein et Célia Coronel, FARM, février 2013 (page 39).
http://www.fondation-farm.org/article854

[4] Harvesting promise, Agribusiness funds, Angela R Hansen, AfricanInvestor, janvier-février 2011.
http://www.phatisa.com/images/file/Harvesting%20promise%20(small).pdf

[5] La situation mondiale de l’alimentation et de l’agriculture - Investir dans l’agriculture pour un avenir meilleur, FAO (2012).
http://www.fao.org/docrep/017/i3028f/i3028f.pdf

[6] Le graphique 8 page 21 du rapport indique que l’Afrique subsaharienne est la seule région du monde où la variation annuelle moyenne du capital d’exploitation par travailleur a été négative sur la période 1980-2007.

[7] En Afrique subsaharienne, les acquisitions de terre à grande échelle ont concerné principalement six pays : l’Ethiopie, le Mali, le Libéria, le Mozambique, le Nigéria et le Soudan (source : FAO, rapport cité note 5, page 75, tableau 11).

[8] Catalyzing Smallholder Agricultural Finance, Dalberg Global Development Advisors (September 2012).
http://dalberg.com/documents/Catalyzing_Smallholder_Ag_Finance.pdf

[9] Innovative Financing for agriculture, food security and nutrition , Report of the High-level expert Committee to the Leading Group on Innovative Financing for agriculture , food security and nutrition, International Expert Report (December 2012). Page 21, tableau 2 : “Mechanisms innovating through their catalytic effect on private investments”.
http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/IMG/pdf/Agriculture_GB_bd_cle03aa11.pdf

[10] Pour en savoir plus sur African Agriculture Fund, voir l’article de Marie Garcin et Gilles Peltier, Relever le défi de la sécurité alimentaire en Afrique sub-saharienne : sous quelles conditions les fonds d’investissement peuvent-ils-y contribuer ?, revue Techniques Financières et Développement N° 110, Epargne sans frontière.
http://www.epargnesansfrontiere.org/Articles_c-9-s-89-i-534 (revue payante)]]>
http://www.fondation-farm.org/zoe.php?s=blogfarm&w=wt&idt=1412 2013-05-03 text/htmlfr
Par le trou de serrure de l’OHADA « La dynamique des organisations de producteurs en Afrique de l’Ouest et du Centre : attentes fortes, dures réalités », publiée en février 2013) est certainement un geste important, un geste à saluer. D’autant plus que peu d’intervenants de la coopération ont pris le temps de faire pareil travail, en dehors peut-être de certaines études commandées par des agences de développement.

Le fruit de cet exercice révèle tellement d’influences, tellement d’interférences dans l’édification des organisations agricoles.

Il y a d’abord celle de la colonisation. On ne peut pas faire abstraction de cet état de fait. Non pas pour excuser ou pour nuancer, mais simplement pour expliquer. Autrement comment expliquer le fait que les filières coton, cacao et café notamment soient mieux organisées. Comment comprendre que la commercialisation de leurs produits soit plus structurée, que les organisations de producteurs soient plus efficientes, sinon par le fait qu’elles ont fait l’objet d’une attention particulière, par intérêt des mères patries ? Ajoutons aussi que de ce fait, elles ont une plus longue ligne de vie que les autres.

Les autres justement, les filières vivrières. Elles n’ont pas eu droit aux mêmes égards. Elles ont même été boudées depuis tellement longtemps par les pouvoirs publics. Il est tout de même intéressant de relever qu’à la base, il s’agit des mêmes paysans évoluant dans un même milieu. Dans un cas, ils ont su s’organiser et dans l’autre, ils en auraient été incapables jusqu’à ce jour ?

C’est qu’une autre influence est venue interférer. L’influence de tant de coopérations. Chacune avec ses objectifs et sa manière d’intervenir, avec des aides plus ou moins liées. Comment s’en sortir lorsque, en l’espace de vingt-cinq ans, on passe d’une dynamique basée sur les groupements villageois pour évoluer tour à tour vers les pré-coopératives, les coopératives, à travers la redynamisation des chambres d’agriculture et l’approche filière s’appuyant sur l’interprofession ?

Pour une paysanne, un paysan, admettons qu’il y a de quoi vouloir rester dans son champ. Toutes ces influences ont pu cohabiter pendant le dernier quart de siècle grâce à la complicité d’une autre influence, celle de la mondialisation et avec elle, la montée du néolibéralisme.

Si les filières d’exportation ont continué d’attirer l’attention, c’est en bonne partie parce qu’elles favorisaient l’essor de la mondialisation. Si les filières vivrières ont été ignorées, c’est surtout parce qu’elles étaient vues comme une entrave au néolibéralisme. Avant la crise alimentaire de 2008, rappelons-nous que ce n’était pas très à la mode de vouloir structurer le marché local. La mondialisation était là pour répondre au marché et les petits paysans, apparemment, n’avaient pas la capacité de participer à ce grand projet. Avec les résultats que l’on connaît.

La lecture du rapport nous rappelle aussi l’importance d’une autre réalité, celle de la gouvernance.

Il ne faudrait pas oublier que les gouvernements de ces États composent encore avec une population agricole avoisinant 50 % du nombre total de citoyens. Ils ne voient pas nécessairement d’un bon œil le fait que le monde paysan s’organise. Quel chef d’État veut jongler avec un État dans l’État ?

Finalement, les gouvernements s’arrangent assez bien avec l’ambiguïté générée par autant d’influences. À ce chapitre, ils n’ont pas eu besoin de diviser pour régner. D’autres l’ont fait si bien à leur place. Pendant que le marché gouverne l’économie agricole, les gouvernements n’ont pas à gérer le risque d’une organisation trop forte du monde agricole.

Mais justement, à la lumière de la crise de 2008, une lumière suffisamment forte pour que plus de monde voie le risque énorme que nous courons, la population mondiale a besoin d’une agriculture présente partout sur la planète. Elle doit pouvoir compter sur une plus grande biodiversité agricole pour réduire les risques d’une catastrophe alimentaire.

Cela nous ramène à l’essence de l’étude réalisée pour le compte de FARM. Il y a un travail incommensurable à poursuivre sur la structuration du monde agricole. Pour faire ce travail, il ne suffit pas de regarder par le trou de serrure de l’OHADA, l’Organisation pour l’harmonisation du droit des affaires en Afrique, dont les pays membres ont adopté un « Acte unique » visant à renforcer le statut des coopératives. Il est évident qu’un bon nombre d’organisations sont restées de l’autre côté du portail.

Il faut comprendre le contexte, s’appuyer sur les acquis et déboulonner un à un les boulons de la serrure qui empêchent l’accès à la cour des grands.]]>
http://www.fondation-farm.org/zoe.php?s=blogfarm&w=wt&idt=1408 2013-04-22 text/htmlfr
Afrique de l'Ouest : transformer notre production agricole pour consommer local Ce que nous voulons, c’est être sûr de manger et surtout manger ce que nous produisons et transformons. Ce n’est pas un acte gratuit. C’est un acte militant, c’est un choix de développement pour nos pays. C’est le choix de développer les productions agricoles locales et de les valoriser en les transformant. C’est le choix de créer des emplois car nous le savons bien : en Afrique de l’Ouest, c’est dans l’agriculture et la transformation agroalimentaire que nous pouvons créer des emplois en grand nombre. C’est le choix d’innover en mettant sur le marché des produits accessibles au plus grand nombre et adaptés aux nouvelles habitudes de consommation.
J’aimerais tout d’abord préciser de quelles entreprises de transformation il est question ici. Le champ de l’agroalimentaire est vaste et diversifié. Il y a différentes filières investies par des entreprises industrielles, semi-industrielles et artisanales. En tant que présidente de l’association Afrique AgroEXport (AAFEX), je m’exprime au nom des entreprises semi-industrielles et artisanales formelles, qui sont des très petites entreprises (TPE) et des petites et moyennes entreprises (PME) et qui constituent la majorité des membres de l’AAFEX. Les entreprises de l’AAFEX ne sont pas dans leur grande majorité des agro-industries, car ce terme recouvre plutôt les grandes firmes et principalement celles qui sont dans l’arachide, le sucre, le riz, la tomate industrielle et le coton. Nos membres sont surtout dans la transformation de céréales et de fruits et légumes.
Pour les entreprises, le premier enjeu est celui de l’approvisionnement en matières premières en quantité, en qualité et à un prix abordable. Elles s’approvisionnent principalement sur les marchés ruraux (les loumas), les marchés de regroupement (Thiaroye et Pikine, situés en périphérie de Dakar), les marchés urbains de consommation et auprès d’intermédiaires. Toutes ces transactions sont informelles, se font au coup par coup et à des prix qui fluctuent de jour en jour.
Il faut que l’on se penche sur le fonctionnement et sur la modernisation de ces marchés, qui sont généralement dépourvus de structures de stockage et de conditionnement adaptés. Dans un premier temps, la mise en place d’un système d’informations sur les quantités disponibles et les prix pourrait améliorer les choix des opérateurs pour effectuer des transactions. Enfin, il est nécessaire de régler très rapidement le problème de l’insalubrité des produits proposés sur ces marchés car il s’agit de produits alimentaires et donc de la sécurité sanitaire des aliments que nous consommons.
Mais la solution durable se trouve dans la contractualisation avec les producteurs à travers une approche « chaînes de valeur » où chacun trouve son intérêt. Nous devons nous inspirer des contractualisations réussies, comme pour la Société de conserves alimentaires du Sénégal (SOCAS)* ou La Laiterie du Berger**.
Par ailleurs, les entreprises ont intérêt à se regrouper en coopératives, ou en consortium, pour leur approvisionnement en matières premières, en emballages et pour la commercialisation de leurs produits. Les initiatives comme celles de la Centrale d’achats Andandoo*** doivent être multipliées.
Mais pour que cela marche, il faudrait que ces structures soit bien organisées et aient accès au crédit bancaire. Il faudrait que les banques s’impliquent dans le processus comme elles le font pour les entreprises de grande envergure citées ci-dessus.
Les banques et les institutions de financement devraient avoir des produits mieux adaptés aux entreprises agroalimentaires et surtout aux TPE et PME qui ont fait leurs preuves avec leurs propres moyens et qui recherchent des financements pour leur croissance.
Les banques accompagnent volontiers les entreprises sur le court terme mais lorsqu’il s’agit de prêts plus consistants, à moyen et long terme, destinés à financer l’acquisition d’un terrain, de bâtiments et d’équipements, les exigences sont pratiquement les mêmes que pour toutes les entreprises ; alors qu’à mon sens, lorsqu’il s’agit de secteurs prioritaires comme l’agriculture et l’agroalimentaire, les critères d’appréciation des dossiers de demande de financement devraient être différents.
Le crédit-bail**** est une solution qui n’est pas suffisamment connue et pratiquée par les entreprises. Il faudrait savoir pourquoi cela marche ailleurs et non ici, et voir comment l’adapter à notre contexte.
Concernant plus précisément la question des équipements, tant qu’on aura besoin d’aller en Europe, en Chine ou en Inde pour en trouver, nos entreprises ne dépasseront pas le stade semi-artisanal. Quand on a la chance d’acquérir un équipement à l’étranger, on a un peu de mal à le faire fonctionner ou à assurer sa maintenance, car nous n’avons pas les bons techniciens sur place. Il y a là un véritable créneau pour la production locale d’équipements modernes et pour la formation d’ingénieurs et de techniciens compétents.
Puisqu’on est bien conscient qu’il faut miser sur ce secteur qui offre beaucoup d’opportunités, il faut maintenant passer de la parole aux actes et créer les conditions pour que les entreprises agroalimentaires puissent se développer. Il est temps de libérer toutes les potentialités qu’offre ce secteur.
Les membres de l'AAFEX qui ont créé leur entreprise de transformation des céréales veulent mettre à la disposition des ménages des produits de qualité, bien conditionnés et prêts à consommer. Aujourd’hui, pour rentabiliser leurs activités, ces entreprises vendent 50 % de leur production à l’export parce que leurs produits sont chers et ne sont pas accessibles au plus grand nombre. Il faut donc également ouvrir la réflexion sur les coûts de production, sur la mise en place d’une fiscalité adaptée aux TPE et PME agroalimentaires et sur les campagnes de promotion en faveur du « consommer local ».
Enfin, j’aimerais insister sur le fait que le développement de l’agriculture et de la transformation agroalimentaire sont des enjeux de taille, incontournables, qui doivent ouvrir des perspectives pour les jeunes. Nous avons un boulevard devant nous et ce créneau est le plus porteur qui soit car il y a encore beaucoup à faire.
Le marché pour les produits agroalimentaires est local, sous-régional, africain et à l’export. Nous consommons volontiers des produits importés. Apprenons à consommer local mais transformons également nos produits pour qu’ils soient attractifs pour les autres consommateurs d’Afrique et du monde.

*La SOCAS, installée au Sénégal est « le premier producteur industriel de concentré d'Afrique du Centre et de l'Ouest, à partir de tomates fraîches récoltées dans la région de Saint-Louis. La SOCAS achète la totalité de ses besoins en tomates à des paysans ou groupements indépendants qu'elle a initiés à cette production et avec lesquels elle passe des contrats fermes d'achats ».
** La Laiterie du Berger, installée à Richard-Toll depuis 2006, collecte du lait auprès d’éleveurs traditionnels peulhs organisés au sein d’une coopérative, pour en faire des yaourts et divers produits laitiers.
*** La Centrale d’achats Andandoo a été créée par des opérateurs de l’agroalimentaire du Sénégal afin de faciliter leur accès à un emballage de qualité, qui respecte l’environnement, à un prix accessible.
**** Le crédit bail permet à une PME de faire porter la totalité du financement de son matériel de production ou un bien immobilier professionnel par un spécialiste du leasing et d’acquitter ainsi des loyers déductibles qui peuvent être passés en charges courantes.]]>
http://www.fondation-farm.org/zoe.php?s=blogfarm&w=wt&idt=1391 2013-04-09 text/htmlfr
Intensification écologique, agro-écologie, intensification durable de l’agriculture : pourquoi cela concerne-t-il aussi les agriculteurs ouest-africains ? agro-écologie, agriculture de conservation, intensification durable et plus rarement intensification écologique ou écologisation des pratiques sont entrés depuis quelques années dans le langage des agronomes, des décideurs et parfois des agriculteurs d’Afrique de l’Ouest. Ces nouveaux modèles de production ou de façon de produire cherchent à répondre, à la fois, au défi de la sécurité alimentaire (quantitative et qualitative) et à celui de la protection de l'environnement. Ils sont régulièrement repris dans les agendas des agences internationales comme le PNUD (Programme des Nations unies pour le développement) - avec le plaidoyer d’Olivier de Schutter pour l’agro-écologie en 2011 - ou la FAO, notamment dans son ouvrage « Produire plus avec moins » [...d'intrants], paru la même année, tous deux disponibles sur Internet. Mais ces nouvelles façons de produire sont-elles réellement insérées dans les politiques agricoles et environnementales de cette région du monde ?

Un besoin d’accroître l’offre alimentaire dans un contexte en évolution...

En Afrique de l’Ouest, l'accroissement de l'offre alimentaire locale et régionale dans un contexte de forte pression foncière (urbanisation, croissance de la population rurale) nécessite une hausse des rendements des cultures vivrières, mais aussi une réduction des pertes subies lors du stockage et de la commercialisation des récoltes. Cette stratégie devra surtout composer avec trois éléments fondamentaux et relativement récents :
  • l’augmentation du prix des engrais minéraux, qui dépend largement du coût de l'énergie fossile (fabrication, transport) ;

  • la raréfaction et la dégradation des ressources naturelles "agricoles" par habitant, du fait du fort accroissement démographique en milieu rural et de l’absence de financements publics dédiés à des mesures agro-environnementales ;

  • enfin, les changements climatiques liés à l’élévation des températures et à l’amplification des aléas pluviométriques, avec les risques concomitants : inondations, sécheresses, tornades, incendies, etc.

...en valorisant les processus écologiques de la nature

Pour certains agronomes, il est nécessaire, pour faire face à ces nouvelles contraintes, de s’appuyer plus systématiquement sur les processus écologiques fournis par les écosystèmes pour accroître la production tout en réduisant l'usage des intrants chimiques et des énergies fossiles. Cet élément stratégique constitue la base de l’agro-écologie, telle que proposée par Miguel Altieri dans son ouvrage paru en français en 1986, mais aussi le socle de l'intensification écologique (IE) promue par Michel Griffon dans ses ouvrages publiés depuis 2006. Dans les deux cas, les fondements des façons de produire s’inspirent du fonctionnement des écosystèmes naturels.

Ces approches ne sont pas spécifiques d’un continent et pas nouvelles, puisque les principes de la lutte biologique et de la lutte raisonnée contre les bio-agresseurs des cultures remontent aux années 1960. Dans un autre registre, l’importance de l’entretien du taux de matière organique des sols cultivés tropicaux a été mis en exergue dans les années 1980 ; parallèlement, les agronomes ont montré les limites voire les dangers d’une fertilisation uniquement minérale pouvant conduire, dans cette région, à une acidification des sols (dans le cas de fortes doses d’engrais utilisées chaque année et dans la durée). Les avancées théoriques récentes dans le domaine de la gestion des agro-systèmes concernent non plus un facteur déterminant la production mais un ensemble de facteurs en relation avec les composantes de ces systèmes, rapprochant ainsi l’agronomie de l’écologie (au sens de la discipline scientifique), d’une part, et l’agronomie des sciences sociales, d’autre part.

Mais la révolution verte est toujours d’actualité

Dans le même temps, on note un regain d’intérêt des responsables africains pour soutenir leur agriculture, suite aux grandes fluctuations des prix des produits alimentaires de base qui ont conduit, entre autres, à des émeutes en milieu urbain, fin 2008. Pour accroître la production agricole, en particulier celle des céréales, les Etats ont misé sur l’application des principes de la « révolution verte » promue à partir de 1960, en subventionnant les engrais minéraux pour certaines cultures et en relançant la production et la distribution des semences de variétés sélectionnées. Ce retour à la révolution verte a surtout été mis en œuvre dans les zones pluvieuses - soudaniennes et guinéennes - et dans les périmètres irrigués ouest-africains où l’alimentation en eau des cultures est assez bien assurée, afin de rentabiliser l’application des intrants. On peut aisément comprendre le choix effectué à cette période par des décideurs politiques qui voulaient rapidement augmenter la production en vue de mettre sur le marché des quantités importantes de denrées à moindre prix. Mais ce choix d’un modèle de production et d’intensification (« engrais x variétés x travail mécanisé »), réalisé dans l’urgence, doit-il perdurer ? Comment expliquer l’attrait des agriculteurs et des décideurs des zones de savane pour ce modèle productiviste dont les scientifiques ont montré les limites ?

Pourquoi les agriculteurs et les décideurs privilégient-ils le modèle de la révolution verte ?

L’analyse des choix techniques et stratégiques des agriculteurs d’Afrique de l’Ouest révèle des points communs. En effet, bon nombre d’entre eux hésitent à adopter des innovations « agro-écologiques » coûteuses en travail et pas toujours rentables à court terme. Ils privilégient plutôt le modèle de la révolution verte. Nos travaux de terrain, menés avec les partenaires des structures de recherche et de développement et des organisations paysannes, permettent d’avancer plusieurs facteurs pour comprendre ces choix :
  • l'engrais minéral peut être appliqué sur de grandes surfaces, plusieurs hectares par exploitation, si son approvisionnement est adéquat et si les agriculteurs ont accès au crédit, ce qui n’est pas possible avec la fumure organique dont les disponibilités sont réduites et ne peuvent pas croître rapidement ;

  • la culture continue et l'abandon de la jachère devenant la règle, l'usage de l'engrais minéral mais aussi des herbicides est devenu incontournable. Le recours aux herbicides courants a été facilité ces dix dernières années par la baisse de leurs prix (glyphosate, 2-4 D, atrazine…) ;

  • à assolements équivalents (grandes cultures, coton, céréales, légumineuses), ce modèle de production est moins coûteux en travail que des modèles plus "agro-écologiques" impliquant la production et l'utilisation de matières organiques, des cultures associées dont l’agroforesterie, l’enclosure des champs, etc. ;

  • l’usage des variétés sélectionnées est une solution facile à mettre en œuvre, car relativement peu onéreuse ;

  • certains effets et impacts négatifs de ce modèle de production sur les ressources naturelles sont encore mal connus ou coûteux à mesurer. C’est le cas par exemple des impacts sur la qualité de l’eau des nappes, la perte de biodiversité (macrofaune, microfaune), l’apparition de résistances aux pesticides et herbicides ou encore la baisse de la densité des arbres dans les paysages agricoles.

Comment les scientifiques peuvent-ils accompagner la transition agro-écologique ?

Les chercheurs doivent mieux se faire entendre, mieux communiquer et collaborer pour préparer les stratégies d’amélioration de la sécurité alimentaire non pas pour la prochaine campagne agricole mais pour les prochaines décennies. Autrement dit, le dialogue entre praticiens (agriculteurs, conseillers agricoles, responsables des filières…) et chercheurs doit véritablement se construire dans la durée pour appréhender ces processus dans leur dimension biologique mais aussi socio-économique, afin d’assurer durablement un accroissement de la production en regard des besoins des populations africaines. Les bases techniques de cette amélioration sont connues, mais leurs mises en pratique sont délicates : insérer plus de légumineuses dans les rotations afin de bénéficier de la fixation de l’azote de l’air – certes, mais pour quels usages et quels marchés ? Peut-on revenir aux cultures associées tout en gardant les acquis de la culture attelée (sarclage et buttage mécanisés rapides et moins pénibles que manuellement) ? Comment introduire plus d’arbres dans des champs où le bétail trouve sa ration en saison sèche ? Nous, agronomes de la recherche et du développement, avons certainement sous-évalué les contraintes internes de la grande majorité des exploitations de la région. Les agriculteurs n'ont pas une opinion toujours négative des innovations « classiques » ou « agro-écologiques », mais pour qu'ils y adhèrent il faut qu’ils y trouvent un intérêt. De ce fait, l'évaluation des innovations qu’il faut réaliser avec eux doit intégrer, en plus de l'analyse traditionnelle coûts/bénéfices, les éléments suivants :

  • les risques que les agriculteurs prennent en adoptant une nouvelle technologie, qu’ils soient d’ordre technique (par exemple, pullulation non prévue d'un déprédateur) ou économique ;

  • la temporalité du retour sur investissement. Pour les agriculteurs, l'investissement consenti pour l'adoption d'une innovation doit être rentabilisé si possible sur un cycle cultural. Cela pose problème pour toutes les innovations d'amélioration de la fertilité des sols et s’explique par le fait que les agriculteurs disposent rarement d'une épargne ou d'un accès au crédit de moyen terme et encore moins de subventions à l'investissement ;

  • le temps de travail relatif aux innovations et sa pénibilité ne sont pas toujours pris en compte dans leur évaluation. L'accroissement du temps de travail est rarement accepté par le chef d'exploitation et les actifs familiaux, sauf si le bénéfice engendré est élevé.

Face aux évolutions des conditions de production évoquées plus haut – raréfaction des ressources naturelles par habitant, renchérissement et raréfaction des matières premières nécessaires à la fabrication des intrants, externalités négatives des systèmes de production actuels –, les agriculteurs et les décideurs ne peuvent pas se tenir à l’écart des recherches menées pour une intensification durable et plus agro-écologique. Toutefois, l’usage des intrants ne doit pas être écarté, car il permet d’amorcer des processus biologiques utiles. Ainsi, les engrais minéraux sont utiles pour accroître rapidement la production de biomasse végétale indispensable pour «réactiver» les sols par un apport de matière organique conséquent. Il ne s’agit pas d’opposer systématiquement des modèles de production (productivistes vs agro-écologiques), mais de tirer le meilleur parti possible des ressources disponibles. Cette transition agro-écologique de l’agriculture prendra du temps et requiert :

  • des mesures originales d’accompagnement des producteurs (formation, appui-conseil, échanges de savoir-faire, etc.) ;

  • une mise en débat de ces nouvelles façons de produire mais aussi de conseiller, de former et de garantir la qualité des produits, avec les décideurs, les opérateurs de développement et les organisations de producteurs ;

  • des politiques publiques comprenant des mesures incitatives pour favoriser cette transition et des programmes de recherche appliquée menés dans la durée.

Mais il ne faudrait pas mettre de côté les capacités d’innovation des agriculteurs ouest-africains et leurs savoirs sur des écosystèmes qu’ils parcourent et valorisent chaque jour. La transmission de ces savoirs et leur hybridation avec les savoirs «scientifiques» constituent aussi un enjeu de la transition agro-écologique de l’agriculture.

Ce texte est tiré d’une réflexion collective présentée dans la communication « L’intensification écologique : réflexions pour la mise en pratique de ce concept dans les zones de savane d’Afrique de l’Ouest », de Dugué P., Vayssières J., Chia E., Ouédraogo S., Havard M., Coulibaly D., Nacro H.B., Sissoko F., Sangaré M., Vall E., 2011 (2-SA_minaire_Bobo_theme_1-Dugue.pdf). ]]>
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Agenda de Doha : la poursuite des négociations agricoles est nécessaire pour les pays pauvres, mais le cadre est à revoir Doha Development Agenda, DDA) présentait l’ambition de déboucher sur un accord favorable aux pays en développement, en particulier les pays les moins avancés (PMA), notamment en ce qui concerne le volet agricole des négociations. Douze ans après le lancement du DDA, la perspective d’un accord semble s’éloigner. Bonne ou une mauvaise nouvelle pour les PMA ? 

Les négociations agricoles ont été conduites autour d’engagements des pays membres de l’OMC dans la continuité directe de l’Accord agricole de l’Uruguay Round (AAUR) de 1994, comme si les éléments de politiques agricole et commerciale qui doivent être combattus parce qu’ils sont à l’origine des distorsions des échanges et briment les intérêts commerciaux agricoles des pays en développement, étaient les mêmes en 2013 qu’au en 1994. Or depuis les années 1990, deux éléments majeurs ont bouleversé le contexte international agricole. D’une part, les PMA, autour desquels les enjeux du cycle de Doha devraient être centrés, sont passés depuis les années 1990 d’une situation d’exportateurs nets à celle d’importateurs nets de produits agricoles. D’autre part, la tendance des prix agricoles observée à la baisse entre 1960 et 2000 s’est retournée à la hausse depuis le début des années 2000. Il s’en suit que, même si le cadre réglementaire actuel de l’OMC n’est pas vraiment limitant pour les PMA, le volet agricole des négociations est mal ciblé pour réorienter les négociations en leur faveur.

L’AAUR de 1994 résulte de la volonté des parties contractantes au GATT d’intégrer le secteur agricole aux négociations commerciales multilatérales pour lutter contre les «distorsions aux échanges» c’est-à-dire les politiques ayant pour effet de faire baisser le prix mondial. En effet, afin d’accroître leur production agricole et assurer leur sécurité alimentaire, la plupart des pays développés et notamment l’Europe ont mis en place dans la deuxième moitié du XXe siècle des systèmes de prix agricoles supérieurs aux prix mondiaux, ou des aides directes à la production. Protégés des fluctuations du prix mondial et assurés d’un soutien à la production, les agriculteurs ont été incités à accroître leur productivité et leurs rendements et donc à ajuster à la hausse leur niveau de production par rapport à la situation qui aurait prévalu sans intervention publique. Le développement de l’offre et la relative stabilité de la demande solvable au niveau mondial se sont traduits par une baisse tendancielle des prix agricoles sur la période 1960-2000. Au milieu des années 1980, la plupart des marchés agricoles connaissent la surproduction. C’est dans ce contexte que les parties contractantes au GATT signent l’AAUR qui les engage, sur la période 1995-2000, à réduire leur soutien interne ayant des effets de distorsion des échanges, à faciliter l’accès à leurs marchés via la réduction des droits de douane et à améliorer la concurrence à l’exportation en diminuant le recours au subventions aux exportations.

La mise en œuvre de ces engagements est également censée profiter aux secteurs exportateurs et donc notamment aux PMA. En effet, poussés par les institutions financières internationales, nombre de ces pays se sont fortement spécialisés, dans les années 1980, dans la production d’un nombre limité de cultures d’exportation (thé, café, banane, sucre de canne…), en espérant valoriser leurs avantages comparatifs sur la scène internationale. Malheureusement, l’augmentation des volumes d’exportation ne s’est pas accompagnée d’une hausse des recettes, à cause de l’érosion continue du prix des produits exportés : la période 1961-2001 est au contraire marquée par une réduction de leurs termes de l’échange. Les gains d’accès au marché qui devaient résulter de l’AAUR sont restés limités, car l’accord n’a pas mis fin aux pics tarifaires appliqués justement aux produits les plus intéressants pour les PMA agro-exportateurs (viande bovine, sucre, banane, dans le cas de l’Union européenne). Ce résultat a abouti à la conclusion que l’accord de 1994 n’allait pas assez loin. Les négociations de Doha ont donc logiquement cherché à poursuivre le travail afin de dégager des gains significatifs pour les pays pauvres en termes d’accès aux marchés des pays du Nord, de réduction des soutiens à l’agriculture qui détériorent les marchés agricoles au détriment des exportateurs compétitifs et de lutte contre les subventions aux exportations qui constituent une forme de concurrence déloyale.

Mais ce raisonnement ignore que le commerce agricole des PMA est devenu déficitaire depuis 1990, et que leur déficit agricole s’est creusé dans les années 2000, en particulier pour le continent africain. En effet, la spécialisation de l’agriculture des PMA dans la production d’un nombre restreint de produits d’exportation a accru leur dépendance aux importations de denrées alimentaires. Or les droits de douane qu’eux-mêmes appliquent à ces importations sont très faibles, et le niveau de soutien interne à la production alimentaire est insignifiant voire négatif, car les politiques ont historiquement cherché à favoriser l’accès à la nourriture à bas prix pour les populations urbaines, plutôt que soutenir les producteurs ruraux. L’offre agricole domestique s’avère insuffisante et inadaptée à la modification des régimes alimentaires, notamment pour la demande urbaine, qui se tourne plus facilement vers la consommation de produits importés. Une élévation du prix des importations alimentaires contribue à dégrader les termes de l’échange des PMA. Or dans les négociations agricoles au GATT puis à l’OMC, même s’il est mentionné que les pays importateurs nets de produits agricoles doivent faire l’objet d’une attention particulière au cas où les réformes entraîneraient pour eux des « effets négatifs possibles », aucune disposition concrète n’est évoquée.

Plus encore : les engagements commerciaux à l’OMC, hérités de l’Uruguay Round, visent tous à lutter contre la baisse des prix mondiaux. Or le début des années 2000 semble marquer une inversion de tendance des prix à la hausse (sans diminution de leur volatilité), du fait des effets combinés de la croissance démographique mondiale, du développement des classes moyennes des pays émergents qui décuple la demande globale, des agro-carburants qui viennent concurrencer le débouché alimentaire, voire d’un ralentissement de la progression des gains de productivité et de rendements au niveau mondial.

Ainsi en 2007, alors que les stocks étaient au plus bas, les accidents climatiques qui ont touché de grands bassins de production céréalière ont entraîné des pics de prix du lait, des céréales, du sucre, des huiles végétales. La « crise alimentaire » de 2007-2008 a donné lieu, dans plusieurs pays d’Afrique et d’Asie, à des « émeutes de la faim » qui témoignent de l’exaspération et du désarroi des populations urbaines révoltées par la hausse des prix alimentaires et la perte de leur pouvoir d’achat. Face à cette menace sociale et politique, de nombreux Etats ont souhaité abonder leurs marchés domestiques en s’ouvrant davantage aux importations (baisse des droits de douane) et/ou en limitant leurs exportations. En réduisant l’offre sur le marché mondial, ces réponses ont contribué à propager la crise par leur effet de distorsion des prix à la hausse, ce qui a pesé sur la sécurité alimentaire des pays pauvres importateurs nets de produits alimentaires.

La hausse tendancielle des prix, leur volatilité toujours très marquée et l’épisode de 2007-2008, traduisent sur les marchés la résurgence de l’incertitude quant à la sécurité alimentaire mondiale. Tandis que les institutions financières internationales ou le G20 semblent prendre conscience de l’insuffisance du développement de l’agriculture vivrière et des problèmes posés par la trop forte dépendance alimentaire aux importations de nombreux pays en développement, les négociations de Doha restent dans l’impasse, comme si l’ambition initiale du cycle du développement était abandonnée. Or les règles de l’OMC constituent un garde-fou contre les interventions à l’origine de distorsions des marchés dont il serait dommage de se priver, compte tenu du risque que la multiplication des accords bilatéraux amène à déroger aux règles multilatérales. Mais se limiter aux seules distorsions qui jouent à la baisse sur le prix mondial n’a pas de sens : les outils distordant à la hausse devraient également faire l’objet de disciplines. Ainsi, alors que la réduction des subventions aux exportations est clairement visée, il est dommage que les discussions au DDA cherchant à discipliner l’usage des restrictions aux exportations aient été rapidement laissées de côté et n’aient jamais explicitement concerné le secteur agricole.

D’autre part, les accords multilatéraux constituent la référence pour le traitement des différends entre membres de l’OMC et l’évolution de certaines règles pourrait dégager des marges de manœuvre utiles aux PMA, sans risque d’être inquiétés par une procédure de panel. Toutefois le passage d’une situation d’exportateurs nets à importateurs nets modifie considérablement les enjeux commerciaux des PMA. Faciliter leur accès aux marchés du Nord pour leurs secteurs exportateurs n’est pas suffisant, alors que contenir la hausse des prix pour éviter les crises alimentaires et les risques politiques associés, et réduire leur dépendance alimentaire aux importations, devient absolument nécessaire. Plus généralement, dans ce contexte de prix des produits agricoles de base élevés et instables, le développement de l’agriculture des PMA ne peut plus cibler les seules cultures d’exportation mais doit permettre d’améliorer la compétitivité des produits agricoles destinés aux marchés locaux (céréales, produits laitiers, oléagineux) face aux produits du reste du monde.

Quelles politiques agricoles seraient adaptées, efficaces et « OMC-compatibles » pour permettre aux PMA d’investir dans le développement des capacités de production et de se prémunir contre les risques liés à la volatilité des prix ? Des expériences locales réussies en Afrique donnent quelques pistes (restriction des importations dans des secteurs particuliers, ouverture des marchés régionaux, amélioration des capacités de stockage couplées au micro-crédit warrantage) ; celles-ci mériteraient d’être analysées finement pour en tirer des enseignements plus généraux. Les règles générales de l’OMC restreignent l’usage des soutiens couplés, mais les PMA sont loin d’utiliser leur forfait de soutien exempté de réduction (« de minimis »). Il pourrait aussi être utile de reprendre la réflexion sur l’accroissement de ce plafond de soutien pour les PMA, à l’image d’une « boîte développement » imaginée au début du DDA mais abandonnée dès 2004. Un préalable réside néanmoins dans l’acceptation des Etats d’éliminer les politiques industrielles, monétaires ou sociales ayant des effets néfastes pour leur propre agriculture.

Le soutien à l’agriculture peut également passer par des mesures accrues de protection aux frontières. Dans ce domaine la plupart des PMA disposent de marges de manœuvre à l’OMC dans le cadre du Traitement spécial et différencié et de la Clause de sauvegarde spéciale. Reste à maintenir voire à conforter ces acquis dans un accord. Toutefois, leur mise en œuvre effective requiert là aussi un consensus national autour de l’acceptation par les consommateurs d’une hausse des prix des biens alimentaires en contrepartie d’une offre domestique mieux assurée et d’une moindre instabilité des prix.

Même si les règles de l’OMC contraignent moins que les capacités budgétaires des pays et le nécessaire arbitrage politique entre populations agricole et urbaine, un recadrage du contenu des négociations agricoles, qui dégagerait de réelles orientations accompagnant le développement agricole au Sud, pourrait peut-être faire bouger les lignes et remotiver les pays en développement qui se sont montrés jusque-là très réticents à conclure un accord. Il serait intéressant que les candidats actuels au renouvellement de la direction de l’OMC, qui sont soucieux de redynamiser les négociations multilatérales, se penchent sur ces aspects de la négociation.]]>
http://www.fondation-farm.org/zoe.php?s=blogfarm&w=wt&idt=1375 2013-03-04 text/htmlfr
Politiques-agricoles http://www.fondation-farm.org/zoe.php?s=blogfarm&w=wt&idt=1191 2013-03-01 text/htmlfr Les interprofessions agricoles en Afrique de l’Ouest au miroir de l'expérience française
Des interprofessions souvent impulsées de l’extérieur

A la différence de ce qui s’est passé historiquement en France, les acteurs des filières agricoles, en Afrique de l’Ouest, n’ont généralement pas été les moteurs de la création des organisations interprofessionnelles. En effet, ces dernières ont été mises en place au sein des « grandes » filières d’exportation, suite aux plans d’ajustement structurel lancés au début des années 1990. Les missions des sociétés étatiques étant remises en question, les Etats ont dû trouver les moyens de continuer à faire fonctionner ces filières, qui jouaient un rôle stratégique pour le financement du budget et la balance commerciale, et d’améliorer leur compétitivité. Plusieurs gouvernements ont donc proposé et accompagné la mise en place d’interprofessions, comme par exemple dans la filière coton au Burkina Faso et au Bénin, qui regroupe les organisations de producteurs, les égreneurs et les fournisseurs d’intrants. Cependant, certaines interprofessions africaines ont bénéficié d’une mobilisation relativement forte des professionnels : c’est le cas, au Sénégal, du Comité national de concertation sur la filière tomate industrielle, né au début des années 1990. Il est vrai que les producteurs et les transformateurs de tomates devaient trouver un cadre d’entente sur les prix, pour assurer le bon fonctionnement du secteur.

Depuis peu, avec l’intérêt croissant pour le développement du secteur agricole, dans un contexte marqué par des préoccupations sur la sécurité alimentaire, la question des interprofessions comme mode d’organisation des filières vivrières (dites «domestiques») est à l’ordre du jour. Là encore, les raisons tiennent moins à la mobilisation des acteurs locaux qu’à la volonté de partenaires extérieurs (Etat, bailleur de fonds) d’organiser les marchés. Le Comité interprofessionnel du Burkina Faso a été impulsé par l’Etat burkinabè au début des années 2000 pour mettre en œuvre son plan d’action céréalier. Au Mali, la Banque mondiale a initié, en 2008, un programme qui a abouti à la mise en place de l’interprofession de l’échalote et de l’oignon (IFEO).

Au sein des filières exportatrices ou intégrées, telles que la tomate d’industrie au Sénégal, il y a un nombre d’acteurs limités, bien identifiés et un point de passage obligé du produit, ce qui facilite les discussions entre les différentes parties prenantes. A l’inverse, les filières céréalières sont longues, toute la production n’est pas commercialisée, l’offre est atomisée et les nombreux acteurs ne sont pas toujours très bien organisés : il est donc plus difficile de trouver des convergences d’intérêts entre professionnels.

Depuis 2009, certains acteurs des filières céréalières, en Afrique de l’Ouest, s’intéressent au potentiel des interprofessions pour l’organisation de leur secteur au niveau sous-régional. Avec l’appui du programme Agri Trade Promotion (ATP) de l’USAID, l’agence américaine de développement international, le Réseau ouest-africain des céréaliers (ROAC) est sur le point de voir le jour.

Un voyage d’étude sur les interprofessions en France

C’est dans ce contexte que la fondation FARM a organisé en décembre 2012, en partenariat avec Inter-Réseaux Développement rural, un voyage d’étude en France pour cinq présidents d’interprofessions agricoles ouest-africaines (voir liste ci-dessous). Les participants ont pu partager leurs expériences et débattre avec des représentants et des artisans de la création des interprofessions françaises des semences (Gnis), des céréales (Intercéréales), des oléagineux et des produits laitiers. Les discussions ont fait ressortir quelques enjeux du développement des interprofessions en Afrique de l’Ouest.

Trois défis

Le cadre législatif des interprofessions agricoles ouest-africaines est soit relativement récent, soit inexistant. Les lois d’orientation agricole du Sénégal et du Mali, qui évoquent les interprofessions, datent respectivement de 2004 et 2005 (le gouvernement malien a publié un décret d’application en 2008). Au Burkina Faso, l’interprofession céréalière existe depuis près de dix ans, mais la loi régissant les interprofessions n’a été promulguée qu’en octobre 2012. Surtout, peu d’interprofessions ouest-africaines possèdent ce qui fait la force du dispositif français, à savoir de réelles délégations de pouvoir de l’Etat, qui permettent d’imposer à tous les opérateurs les règles édictées par l’organisation interprofessionnelle. Il semble qu’en Afrique le principe de représentativité des interprofessions ne soit pas acquis, notamment dans le secteur céréalier.

De même, le système de financement des interprofessions « à la française » ne peut pas se mettre en place sans une forte concertation avec les pouvoirs publics. Ce système repose sur le principe de « cotisations volontaires obligatoires » (CVO), qui implique de réaliser des prélèvements financiers auprès de certains acteurs de la filière selon des modalités bien définies et reconnues par la loi. Pour les filières intégrées, le point de prélèvement est identifiable ; certaines filières africaines dégagent ainsi des financements, même si l’on ne peut parler de CVO à part entière. Dans l’interprofession tomate d’industrie au Sénégal, le prélèvement est fait par kilo de tomate livré aux usines de transformation. En revanche, dans les filières céréalières, il n’y a pas de point de passage obligé du produit ; les marchés plus ou moins formels, qui comptent un grand nombre d’intermédiaires, rendent beaucoup plus difficile la mise en place des prélèvements. Il se pose donc la question de la reproductibilité des CVO, souvent citées en exemple en Afrique de l’Ouest, et plus globalement du modèle de financement des filières. En Afrique de l’Est, après sept années d’existence, l’interprofession céréalière dépend encore lourdement de fonds extérieurs : les cotisations des membres ne fournissent que 2 % des recettes ; 19 % proviennent des prestations des services fournis et 79 % de l’aide des partenaires techniques et financiers. A l’évidence, de nouveaux modes de financement doivent être envisagés.

Enfin, les interprofessions agricoles ouest-africaines reposent sur des organisations en cours de structuration, plus ou moins dynamiques. Une interprofession regroupe au minimum deux à trois groupes d’acteurs d’une filière. La plupart du temps, ce sont les organisations agricoles qui jouent un rôle moteur (comme d’ailleurs on l’observe aussi en France). Les autres membres - transporteurs, commerçants, etc. - sont plus ou moins actifs dans les discussions et ne sont pas toujours aussi structurés que le monde agricole. Ainsi, l’interprofession échalote/oignon au Mali a du mal à regrouper les commerçants représentatifs de la filière. Le ROAC, pour sa part, mobilise des commerçants et des transformateurs, mais sera constitué dans une première phase par des interprofessions et des organisations nationales à vocation interprofessionnelle, compte tenu de l’absence, dans certains pays, de législations qui définissent et encadrent les interprofessions.

Sans constituer un modèle de référence d’organisation des marchés, les expériences françaises en matière de création et de fonctionnement des interprofessions présentent des points forts et des points faibles qui méritent d’être partagés avec les interprofessions ouest-africaines, en phase de développement. Loin d’imposer un modèle, notre rôle d’acteur du développement agricole accompagnant ces organisations est de susciter débats et réflexions pour trouver des réponses aux défis de la structuration des filières agricoles.

Liste des participants
  • Ablaye DIENG, président du Comité national de concertation sur la filière tomate industrielle du Sénégal (CNCFTI)
  • Lionel GUEZODJE, président de la Fédération des unions de producteurs du Bénin (FUPRO)
  • Bintou GUINDO, présidente de l’Interprofession de la filière échalotes/oignon du Mali (IFEO)
  • Salif Ayéfoumi OLOU ADARA, président de la Centrale des producteurs de céréales du Togo (CPC)
  • Soumaïla SANOU, président du Comité interprofessionel des filières céréales et niébé du Burkina Faso (CICB)

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Il y a de plus en plus d’agriculteurs dans la «ferme Afrique» Disponible alimentaire et productivité agricole en Afrique subsaharienne. Une approche dynamique comparative (1961-2003) », récemment publié par Michel Benoit-Cattin et Bruno Dorin, chercheurs au Cirad, que d’analyser en détail les ressorts de l’évolution de la situation alimentaire dans cette région sur plus de quatre décennies, pour en éclairer les enjeux.

Dans la lignée des travaux de la prospective Agrimonde menée par l’Inra et le Cirad, cet article propose pour 38 pays d’Afrique subsaharienne continentale (y compris l’Afrique du Sud) et Madagascar un diagnostic basé sur des estimations en kilocalories de tous les volumes alimentaires produits, échangés et utilisés chaque année entre 1961 et 2003. La conversion en kilocalories permet d’additionner des quantités de produits très divers, donc d’offrir un panorama global de la situation alimentaire de la région. A ce titre, c’est un outil précieux, même si le contenu calorique ne constitue qu’un indicateur partiel de la valeur nutritionnelle des denrées et des régimes alimentaires.

Sans vouloir résumer l’article, très riche, nous en retiendrons ici deux idées-force. La première concerne la légère progression du disponible moyen par habitant, en Afrique subsaharienne, sur la période étudiée (+ 7 %). Mais ce disponible est faible, comparé aux autres régions : 2 366 kilocalories par tête en 2003. Surtout, il va de pair avec une dégradation du solde des échanges alimentaires africains avec le reste du monde, exprimé en kilocalories. Excédentaire en 1961, ce solde s’est équilibré au début des années 1980, avant de devenir ensuite de plus en plus déficitaire.

La hausse des importations de produits alimentaires, commerciales ou sous forme d’aide, a compensé la diminution de la production alimentaire par habitant (- 14 %). Encore celle-ci doit-elle être interprétée correctement. En effet, l’Afrique subsaharienne a nettement accru sa production alimentaire, en kilocaries, entre 1961 et 2003 (+ 168 %). Le problème est que la population a augmenté à un rythme beaucoup plus rapide (+ 211 %). Ces chiffres donnent une idée de l’ampleur du défi démographique, sachant que le nombre d’habitants, dans cette région, devrait plus que doubler entre 2010 et 2050.

La seconde idée-force est qu’il faut relativiser le rôle de l’extension des surfaces cultivées, souvent souligné, dans la croissance de la production alimentaire africaine. Sur la période étudiée, les surfaces en cultures annuelles ou pérennes ont progressé beaucoup moins vite que les rendements, exprimés en kilocaries par hectare (+ 40 % contre + 91 %). En outre, on ne peut pas comprendre l’évolution de la «ferme Afrique» si l’on n’intègre pas le fait que la population agricole a plus que doublé, gagnant plus de 100 millions de nouveaux actifs, en une quarantaine d’années. En conséquence, malgré la hausse globale de la surface cultivée, la superficie moyenne par actif agricole a chuté de 35 %, tombant à environ 1 hectare en 2003.

L’agriculture africaine s’est donc intensifiée, que l’on considère l’augmentation de la production par hectare (+ 91 %) ou par actif (+ 25 %). «Des progrès de productivité de la terre et du travail agricole ont bien eu lieu à l’échelle du continent durant ces 40 années, notent les auteurs. Ils ont été moins rapides qu’ailleurs mais il n’y a pas eu stagnation et encore moins régression».

Que penser, dès lors, des formidables réserves de terres cultivables, encore inexploitées, dont, selon certains experts, disposerait encore l’Afrique subsaharienne ? Sans trancher le débat, force est de constater que dans la plupart des 39 pays étudiés, «la tendance assez générale à la baisse de la superficie cultivée par actif remet bien en cause l’idée d’abondance de terre, ou du moins d’accès facile à des terres de forêts ou de savane servant à l’alimentation de bétail plus ou moins itinérant». L’article ne fait pas de projections. Cependant, même si les disponibilités physiques en foncier sont élevées, les difficultés d’accès à la terre, conjuguées à l’expansion prévue de la population active agricole, risquent d’entraîner à moyen terme une nouvelle réduction de la surface cultivée par actif. La hausse des rendements n’en est que plus pressante. D’autant que, comme le relèvent les chercheurs du Cirad, malgré l’accroissement de la population agricole, le nombre de personnes à charge par actif travaillant dans l’agriculture a sensiblement augmenté (de 2,6 à 3,7) depuis le début des années 60.

Les faibles quantités d’intrants utilisées en Afrique subsaharienne, notamment en matière d’engrais, offrent des marges de manœuvre. Reste à définir les contours d’une intensification durable, qui répondrait au double impératif de «produire plus», pour améliorer le revenu des agriculteurs et la sécurité alimentaire du continent, et «produire mieux», pour favoriser une mise en valeur durable des terres cultivables et des ressources en eaux. ]]>
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Après le « printemps arabe » : pour de nouvelles politiques alimentaires, agricoles et rurales en Afrique du Nord

Persistance de la pauvreté rurale, malgré des succès réels

Les faits les plus importants pour notre propos portent sur la profondeur de la pauvreté, encore manifeste dans les zones rurales de plusieurs pays de la région. L'indicateur le plus pertinent au niveau national est l'indice de développement humain publié chaque année, depuis 1990, par le PNUD (Programme des Nations unies pour le développement). Cet indice tient compte du revenu moyen par habitant mais aussi d'indicateurs sociaux comme la durée de l'espérance de vie et d'indicateurs de scolarisation. Les pays sont classés en fonction de cet indice. Il se trouve que les classements des pays du sud et de l'est de la région méditerranéenne ne sont pas bons (130e pour le Maroc en 2011, 113e pour l'Egypte, 96e pour l'Algérie et même 92e pour la Turquie), moins bons que pour le revenu moyen par tête. En outre, ces mauvais classements reflètent surtout les situations de grande pauvreté dans les zones marginalisées, à caractère principalement rural, comme la Haute Egypte ou les régions de l'Atlas au Maroc, où les indicateurs de santé, comme le taux de mortalité des jeunes enfants, ou d'éducation comme les taux d'analphabétisme, sont très négatifs.

En effet, les zones rurales et les communautés qui y vivent sont l'objet de nombreuses discriminations : manques d'infrastructures, accès limité aux services sociaux de santé et d'éducation, revenus moyens nettement plus faibles que dans les zones urbaines, même lorsque celles-ci incluent beaucoup de populations pauvres. Et l'accès à l'emploi y est particulièrement difficile, entraînant l'émigration vers les bidonvilles des zones urbaines et, lorsque c'est possible, vers l'étranger : principalement l'Europe pour les pays du Maghreb et les pays du Golfe pour l'Egypte.
Autre évolution inquiétante : le déficit croissant de la balance commerciale agricole dû, en particulier, à une croissance très rapide des importations de céréales, la production intérieure ne couvrant plus en 2010 que 58 % des besoins intérieurs au Maroc, 53 % en Egypte, 37 % en Algérie et 25 % en Tunisie. Enfin, on le sait bien, les défis pour l'agriculture liés au réchauffement climatique seront particulièrement difficiles à relever dans cette région.

Remise en cause de la logique des politiques alimentaires, agricoles et rurales suivies depuis l'indépendance

Les faits et les tendances qui viennent d'être rappelés ne sont pas vraiment nouveaux. Et d'ailleurs, dans tous les pays des interventions vigoureuses, souvent fort coûteuses pour les finances publiques, ont été mises en œuvre depuis des décennies pour assurer aux consommateurs une alimentation à bon marché, pour les produits de base au moins, et en même temps, soutenir le revenu des agriculteurs, encourager la production intérieure, lutter contre la pauvreté rurale et protéger les ressources naturelles. Malgré les grandes variations de ces politiques dans le temps et d'un pays à l'autre, leurs fondements intellectuels ont été largement partagés et ils sont restés les mêmes depuis la période des indépendances. La première priorité a toujours été d'assurer un prix bas à la consommation pour les céréales, le pain et la farine, et cela grâce à des subventions parfois massives (plus de 1 % du PIB dans certains cas), comme on l'a vu encore récemment. En parallèle, la plupart des gouvernements ont soutenu la modernisation de l'agriculture, tout particulièrement par le développement de l'irrigation. Ces investissements d'infrastructure ont d'ailleurs souvent représenté une très grande part du budget de l'Etat consacré à l'agriculture. La persistance de la pauvreté rurale soulignée ci-dessus et la part croissante des importations dans les approvisionnements nationaux conduisent à s'interroger sur la pertinence de ces grandes orientations politiques.

Cependant, avant de se lancer dans une remise en cause radicale, il convient de souligner deux faits importants : d'une part, les politiques publiques passées ont tout de même eu des résultats positifs : la croissance de la production agricole a été surprenante au cours de la décennie 2000-2010 (la valeur ajoutée agricole a augmenté à un rythme annuel moyen supérieur à 5 % en Algérie et au Maroc et à 3 % en Egypte) et des progrès significatifs ont été faits pour la réduction de la pauvreté rurale, comme le révèle l'examen détaillé des indicateurs de développement humain. D'autre part, la prise de conscience de la nécessité d'intensifier la lutte contre la pauvreté rurale a beaucoup progressé comme l'illustrent plusieurs tournants dans les interventions publiques, tels que la mise en œuvre du Plan national de développement agricole et rural (PNDAR) en Algérie à partir de 2002 et le lancement du Plan Maroc Vert en 2008. Dans les deux cas, ces initiatives répondent entre autres au souci de corriger les insuffisances du passé dans le soutien aux régions agricoles et rurales marginalisées. Par ailleurs, les évènements du «printemps arabe» ont révélé, particulièrement en Tunisie, que le déséquilibre régional entre zones littorales dynamiques et zones intérieures, fortement dépendantes du secteur agricole et où sévit un chômage massif des jeunes, était source de tensions sociales et politiques de moins en moins supportables. Face à ce bilan contrasté, marqué tout de même par un sentiment de crise, quelles orientations préconiser pour l'avenir ?

Trois pistes de réflexion

Les défis à surmonter (éliminer la pauvreté rurale, fournir des emplois appropriés en quantité suffisante, accroître la productivité du travail en agriculture – condition indispensable pour assurer un revenu suffisant aux producteurs agricoles-, réduire le déficit de la balance commerciale agricole, s'adapter au réchauffement climatique, mieux gérer l'eau – ressource rare par excellence dans la région -, etc.) sont redoutables, d'autant plus que les effets négatifs du réchauffement climatiques iront en s'amplifiant. Trois pistes peuvent néanmoins être suggérées : un plus grand ciblage des bénéficiaires des politiques publiques, une remise en cause de la priorité donnée aux céréales et un soutien plus volontariste aux « institutions agronomiques ».

Le ciblage des bénéficiaires est politiquement difficile partout dans le monde. Néanmoins, on voit mal comment les gouvernements de la région pourraient continuer à consacrer des ressources financières considérables à la consommation des céréales et de leurs produits dérivés. Sans changement de politique, ces subventions ne peuvent aller qu'en augmentant du fait à la fois de l'accroissement des volumes importés et, en tendance moyenne, des prix qu'il faudra probablement payer sur les marchés internationaux. Certes, le fait de ne subventionner que certains produits, comme le «pain baladi» en Egypte ou la « farine nationale » au Maroc, constitue déjà une forme de ciblage. Mais il faudra probablement aller beaucoup plus loin. Du côté des producteurs, maintenir un niveau de prix élevé sur le marché intérieur, comme le font la plupart des gouvernements, bénéficie davantage aux gros producteurs qu'aux plus petits, qui sont les plus pauvres. On sait qu'en matière de lutte contre la pauvreté, un système de paiements directs aux producteurs les plus pauvres serait plus efficace et plus équitable que le soutien des prix. Mais on sait aussi qu'une telle réforme est politiquement délicate. En Afrique du Nord, rares sont ceux qui sont prêts à l'envisager car les coûts budgétaires paraissent prohibitifs. Mais est-ce bien sûr ? Où sont les travaux de recherche qui étayent une telle conviction ?

Une autre interrogation concerne la priorité quasi-absolue donnée aux céréales dans les politiques alimentaires et agricoles des gouvernements de la région. Sans remettre en cause les raisons qui expliquent cette priorité, on peut tout de même remarquer que des pays comme la Chine et l'Inde, qui ont à peu près les mêmes raisons d'accorder une place privilégiée aux céréales, et qui le font, n'ont jamais dans leurs histoire semblé aussi obnubilés par les marchés des céréales que les gouvernements de l'Egypte et des pays du Maghreb. Le soutien aux petits producteurs de céréales n'enferme-t-il pas ceux–ci dans une production où la productivité de leur travail est très faible ? Quant aux consommateurs pauvres, ne faudrait-il pas envisager d'autres filets de sécurité pour eux ?

Enfin, on ne peut qu'être frappés par la faiblesse des institutions d'enseignement supérieur et de recherche agronomique de la région. Les manifestations et les causes de cette faiblesse institutionnelle sont multiples et diverses, résultant d'un jeu complexe de forces économiques, sociales, culturelles, etc. Mais il est clair que ce problème est largement sous-estimé, y compris au sein même des organismes concernés ! Il faudra beaucoup de lucidité et de volonté politique pour réformer et revitaliser ces institutions absolument indispensables au progrès de l'agriculture dans une région où les problèmes à résoudre sont particulièrement complexes.]]>
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Pas de développement sans politique agricole : mais qui tient les rênes ?

Une fois cela acté, reste à évaluer la faisabilité d'un tel propos. Les Etats africains ont-ils le contrôle de leur stratégie de développement et des politiques sectorielles censées mener à ce développement ? Si la réponse ne peut être que nuancée, compte tenu de la diversité des situations au sein du continent africain, elle reste néanmoins largement négative. Plus de cinquante ans après les indépendances, nombre d'Etats africains ne sont toujours pas maîtres de leurs stratégies et de leurs politiques. La communauté internationale est restée omniprésente au fil des décennies, mêmes si ses modalités d'intervention ont changé. L'ajustement structurel des années 1980 et 1990 a fait place à l'initiative Pays Pauvres Très Endettés (PPTE) et à la promotion des Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD). 50 ans d' « accompagnement » des politiques des pays africains par la communauté internationale n'ont pas produit le renforcement institutionnel attendu.

Des institutions nationales durablement affaiblies

Le bilan est même franchement négatif si l'on se réfère aux administrations nationales, fortement affaiblies au terme d'une période censée pourtant créer les conditions de leur montée en puissance et de leur prise d'autonomie. Les différents programmes d'ajustement structurel mis en place dans les années 1980 avaient poussé les Etats à réduire les moyens financiers et humains de leurs administrations. Cet affaiblissement programmé s'est poursuivi par la suite malgré le changement de discours et la réhabilitation progressive d'une nouvelle forme d'intervention de la puissance publique. L'émergence de nouvelles thèses relatives aux vertus d'Etats dits « développeurs » n'a en effet pas modifié le comportement dominant de la plupart des agences de coopération, qui ont continué à marquer une défiance certaine à l'égard des administrations publiques nationales. Jugeant celles-ci inefficaces, les bailleurs ont dans leur grande majorité préféré les contourner au profit de structures ad-hoc destinées à mettre en oeuvre leurs programmes d'appui au développement. De telles entités, entièrement dépendantes du financement des bailleurs, leur sont tout naturellement fort dévouées et dans tous les cas beaucoup plus malléables que les administrations nationales.

L'attitude des agences de coopération, prise au nom de l'efficacité de leurs interventions à court terme, porte en elle-même un caractère auto-réalisateur dans la mesure où elle renforce le postulat initial : partant du constat de la faible capacité de l'Etat à mettre en oeuvre des projets de développement, les agences privilégient les structures ad hoc au détriment des administrations nationales et contribuent de ce fait à affaiblir un peu plus ces dernières.

Les crises institutionnelles et politiques vécues dans nombre de pays au cours des deux dernières décennies constituent d'autres causes plus endogènes d'affaiblissement des administrations. Ces crises ont notamment contribué à paralyser le fonctionnement des administrations sur des périodes plus ou moins longues. Elles sont également la cause de fréquents remaniements ministériels qui ont altéré l'efficacité des services, et qui ont empêché que des mandats clairs soient attribués à chaque équipe gouvernementale, encourageant ainsi les rivalités et les recouvrements d'activités.

L'absence de contrôle sur les financements

L'absence de contrôle sur les financements est un autre facteur limitant la marge de manoeuvre des pays africains dans la conduite de leur politique agricole. Mettre en oeuvre une politique sectorielle active requiert bien souvent des moyens budgétaires importants, les exemples de la Politique agricole commune européenne (environ 55 milliards d'euros par an) et du Farm Bill américain (de 25 à 50 milliards de dollars US selon les années) en sont la preuve explicite. La faiblesse récurrente des finances publiques de nombreux pays africains rend ces derniers largement dépendants de ressources extérieures pour le financement de leur secteur agricole, que ce soit dans le cadre de projets de développement ou dans celui de l'aide budgétaire sectorielle. Bien souvent, les financements extérieurs représentent de 60 à 80 % des dépenses publiques totales dirigées au secteur. Le financement intérieur est avant tout consacré à la couverture des dépenses courantes (essentiellement le paiement des salaires), le reste étant utilisé à la contrepartie exigée par les bailleurs pour la mise en oeuvre de leurs projets.

La faible capacité des États africains à financer leur développement agricole réduit clairement leur marge de manoeuvre quant au choix des mesures prioritaires à mettre en oeuvre. La plupart des instruments de soutien interne, dont le financement est hors de portée de budgets publics exsangues, sont mis en oeuvre dans le cadre de projets conçus ailleurs. La coordination très relative des différents bailleurs intervenant dans le secteur agricole contribue à brouiller la cohérence d'ensemble : ainsi, les projets d'appui à la production de riz de diverses agences de coopération dans des régions différentes et selon des modalités différentes ne sauraient constituer une politique rizicole nationale.

L'émergence des politiques régionales, source d'espoir ?

Des efforts ont porté ces dernières années sur la promotion de politiques agricoles au niveau régional (PAU au niveau de l'UEMOA, ECOWAP pour la CEDEAO, RAP pour la SADC), avec l'idée d'enclencher, à partir de structures de coordination régionales, une dynamique de renforcement des politiques agricoles nationales. Une initiative récente a même vu le jour au niveau de l'ensemble du continent africain, le PDDAA (Programme Détaillé pour le Développement de l'agriculture en Afrique). Ibrahima Mayaki, Secrétaire Général du NEPAD (Nouveau Partenariat pour le développement de l'Afrique) en a présenté les grandes lignes lors du colloque René Dumont. Cette initiative propose un cadre de cohérence régionale pour l'ensemble des interventions dans le secteur agricole, à travers des plans d'investissement agricole tant nationaux (PNIA) que régionaux (PRIA). L'ambition affichée de reprendre la main sur les choix politiques et stratégiques se manifeste par le souci de renverser les rapports entre bailleurs de fonds et les bénéficiaires de l'aide, par la volonté de faire prévaloir l'expression des besoins sur la logique d'offre des bailleurs. Cette posture est à l'évidence une rupture avec les pratiques passées et mérite d'être signalée comme telle. La mise en oeuvre concrète du PDDAA montre toutefois qu'il est difficile d'inverser en peu de temps des tendances lourdes : les documents d'orientation stratégique sont encore rédigés par une expertise externe (principalement FAO et IFPRI) au lieu d'être produits en interne. Les plans d'investissement ne hiérarchisent pas suffisamment les priorités et les pays semblent trop attendre de l'APD pour les financer. La voie d'une reprise de contrôle par les Etats africains de leurs stratégies de développement est encore escarpée.]]>
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Afrique, une lente transformation « la transformation structurelle en Afrique subsaharienne » publié dans le dernier numéro de Regional Economic Outlook: Sub-Saharan Africa retient donc l'attention.

La transformation structurelle est définie par les auteurs de l'article, « au sens étroit », comme « le transfert des emplois des secteurs à faible productivité du travail vers les secteurs à haute productivité du travail, ce qui contribue à une augmentation de la productivité moyenne du travail dans l'économie ».

Rappelons que c'est ce phénomène, au coeur du processus de développement, qui s'est produit en Europe depuis la révolution industrielle du XVIIIème siècle. Il s'est traduit par un déclin spectaculaire de la part de l'agriculture dans l'emploi et l'activité économique, au profit de l'industrie et des services. Ainsi, au Royaume-Uni, la proportion des actifs travaillant dans l'agriculture est tombée de 56 % en 1700 à 16 % en 1890 et moins de 2 % aujourd'hui. L'Amérique du Nord, l'Océanie et le Japon ont suivi le même chemin, avec à la clé une hausse considérable du revenu par tête. Beaucoup plus tardivement, les pays d'Asie et d'Amérique latine se sont eux aussi engagés dans cette voie, avec plus ou moins de succès.

Chaque fois - même si ce point est contesté par certains chercheurs -, la hausse de la productivité agricole a joué un rôle moteur dans le développement, en accroissant le revenu des populations rurales, en réduisant le coût de l'alimentation et en libérant de la main-d'oeuvre pour les autres secteurs.

Pour beaucoup d'experts, le retard de développement de l'Afrique s'expliquerait précisément par la lenteur de sa transformation structurelle, liée notamment à la stagnation de la productivité agricole. C'est ce constat qui a amené Alain de Janvry et Elisabeth Sadoulet, suite au rapport de la Banque mondiale sur l'agriculture en 2008, à affirmer que l'Afrique avait raté sa transformation. En 2010, la valeur ajoutée par actif agricole en Afrique subsaharienne était pratiquement à son niveau de 1985, alors qu'elle a augmenté de moitié en Asie du Sud et doublé en Asie de l'Est. Sur l'ensemble du continent africain, l'agriculture emploie encore plus de 60 % des actifs, alors qu'elle fournit moins de 20 % du PIB.

L'article du FMI apporte un précieux éclairage sur les tendances observées depuis quinze ans (1995-2010). Durant cette période, la productivité du travail agricole en Afrique subsaharienne a crû très faiblement, d'environ 0,1-0,2 % par an, à cause « d'insuffisances en matière d'irrigation et de fertilisation, d'un recul dans l'utilisation des terres et des contraintes d'infrastructures ». Mais le rythme et les modalités de la transformation structurelle sont très variables selon les pays.

Sur les 44 pays africains étudiés, 12 ont connu, depuis 1995, une baisse de la productivité moyenne du travail (tous secteurs confondus), qui compromet gravement leur développement. A l'opposé, 13 pays ont réalisé d'excellentes performances, au point que la valeur ajoutée par actif pourrait plus que doubler « en une génération ». Les autres pays d'Afrique subsaharienne se situent entre ces deux extrêmes.

Le FMI détaille « des exemples réussis de transformation structurelle » dans la région. Depuis 1995, le Burkina Faso a doublé son revenu par tête, grâce notamment à un accroissement soutenu de la productivité agricole, lié aux mesures favorables mises en oeuvre en faveur des producteurs de coton. La Tanzanie a réorienté son économie vers l'industrie, tandis que l'Ile Maurice et le Kenya se sont diversifiés dans les services.

Ce dernier pays illustre une tendance originale en Afrique subsaharienne : plutôt que de suivre la voie observée historiquement en Occident, beaucoup de pays africains passent directement de l'agriculture aux services, sans s'industrialiser. Certains experts, comme Ousmane Badiane, directeur pour l'Afrique à l'IFPRI (International Food Policy Research Institute), s'inquiètent de cette évolution : elle signifierait que la main-d'oeuvre migre de l'agriculture vers des secteurs où la productivité du travail est encore plus faible, comme le commerce de détail traditionnel ou l'administration. Mais le FMI pointe des exemples encourageants de diversification vers des services à haute valeur ajoutée, comme la finance et les technologies de l'information et de la communication.

Selon l'article, pour que les forts taux de croissance économique enregistrés ces dernières années en Afrique subsaharienne (+ 5-6 % par an) perdurent, la région doit accélérer sa transformation structurelle. Et de souligner que l'amélioration de la productivité agricole est un ingrédient essentiel de ce changement, au même titre que la mise en place de politiques propices au décollage de l'industrie et des services.

Il est regrettable que les auteurs de l'article raisonnent dans le cadre ternaire traditionnel (secteurs primaire, secondaire, tertaire), au lieu de penser de façon transversale, en termes de filières. Certes, le manque de données statistiques fiables est un obstacle majeur. Mais la focalisation sur l'agriculture comme productrice de matières premières est réductrice. Un enjeu crucial pour l'Afrique est l'émergence d'industries agroalimentaires performantes, capable de répondre à la demande croissante de produits transformés, résultant de l'urbanisation rapide. Ces industries sont des gisements d'emplois que les stratégies de développement auraient bien tort de négliger. En comparant précisément des données sectorielles sur l'évolution historique de la productivité globale des facteurs, le chercheur américain Dani Rodrik a montré que les filières agro-industrielles sont parmi les plus productives en Afrique et pourraient favoriser l'acquisition des capabilités nécessaires pour pousser l'ensemble de l'économie vers la transformation.

Rien de tel, pour prendre une plus juste mesure du rôle de l'agriculture dans le développement, que de considérer la situation dans un pays à haut revenu, comme la France. Selon un rapport du Sénat, l'agriculture française employait environ 1 million d'actifs en 2000. Mais les industries liées à l'agriculture (agrofourniture, agroalimentaire) faisaient travailler pratiquement le même nombre de personnes. Les services liés à l'alimentation (transports, distribution, restauration) occupaient, quant à eux, 2 millions d'actifs. Au total, le complexe agricole et alimentaire, au sens large, fournirait aujourd'hui, en France, environ 14 % des emplois.

Enfin, comment ne pas prendre en compte, à l'heure où s'affirment les préoccupations environnementales et territoriales, que dans la plupart des pays, au Nord comme au Sud, l'agriculture occupe la majeure partie du sol ? Une perception plus juste de la transformation structurelle nous oblige à changer nos instruments d'observation.]]>
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Augmenter la productivité agricole : l’ampleur du défi
D’où l’intérêt du constat établi par le 2012 Global Agricultural Productivity (GAP) Report, récemment publié aux Etats-Unis, selon lequel la productivité agricole dans le monde a crû ces dernières années à un rythme supérieur à celui nécessaire pour doubler la production agricole, à ressources constantes, d’ici à 2050 (1,84 % contre 1,75 % par an).

Ces chiffres font référence à la productivité globale des facteurs, définie comme le volume total de produits agricoles (cultures, produits animaux) obtenu par unité de facteur de production (terre, travail, intrants, équipements). Ils semblent balayer les inquiétudes des experts, relayées par les gouvernements et les organisations internationales, qui s’interrogent sur la capacité de l’offre agricole à suivre la croissance de la demande, compte tenu de l’expansion démographique, de la hausse des revenus dans les pays émergents et du boom des utilisations non alimentaires de produits agricoles.

Mais les auteurs du GAP Report avertissent : le défi ne pourra être relevé que si d’énormes investissements sont réalisés et si des politiques favorables sont mises en œuvre. Car de nouvelles menaces pèsent sur l’agriculture : le changement climatique, la concurrence pour les ressources en terres et en eau, le renchérissement des intrants. Surtout, il existe de grandes disparités régionales entre la hausse de la demande et le potentiel de production agricole.

Entre 2000 et 2030, la consommation alimentaire devrait augmenter, en moyenne annuelle, de 3,64 % en Asie de l’Est et de 2,75 % en Asie du Sud et du Sud-Est. Même si les taux de croissance de la productivité agricole, relativement élevés, enregistrés dans ces régions durant la dernière décennie (respectivement 3,05 % et 2,48 % par an) se poursuivent, le déficit alimentaire ne pourra être comblé que par une progression des importations.

Le diagnostic est comparable pour la région Afrique du Nord/Moyen-Orient, où la croissance de la demande alimentaire prévue d’ici à 2050 (2,14 % par an) est nettement supérieure au taux d’augmentation de la productivité agricole (1,9 %). Encore ce taux ne pourra-t-il être maintenu que si de nouvelles technologies d’irrigation, économisant l’eau, sont appliquées.

Le cas le plus préoccupant est celui de l’Afrique subsaharienne. Le taux de croissance de la demande alimentaire anticipé entre 2000 et 2030 (2,83 % par an) est dû essentiellement à l’expansion démographique. Il dépasse très largement le rythme d’augmentation actuel de la productivité agricole (0,5 % par an). Si cet écart perdure, les agriculteurs africains ne satisferont que 13 % des besoins en nourriture du sous-continent en 2030.

En revanche, indique le GAP Report, l’Amérique latine et l’ex-URSS devraient accroître sensiblement leurs exportations agricoles à moyen terme. Quant aux pays développés, où la productivité globale des facteurs en agriculture atteint les niveaux les plus élevés, ils seront en mesure de continuer à dégager des excédents « si leurs investissements dans la science et la technologie sont suffisamment robustes ».

C'est le point crucial : les taux actuels de croissance de la productivité agricole sont la conséquence de décisions d’investissement prises il y a au moins dix ans. Les efforts consentis aujourd’hui pour la recherche et le développement (R&D) dans l’agriculture porteront leurs fruits dans les prochaines décennies. Or les dernières statistiques en la matière suscitent quelques inquiétudes.

Selon le rapport ASTI Global Assessement of Agricultural R&D Spending, publié peu après le 2012 GAP Report, les dépenses publiques de recherche-développement en agriculture, financées par les Etats et les bailleurs internationaux, se sont accélérées dans les pays en développement entre 2000 et 2008. Mais l’accroissement de ces investissements est principalement le fait des pays à revenu intermédiaire, notamment la Chine, l’Inde et le Brésil (+ 4,4 % par an). Dans les pays à faible revenu, qui comprennent la majorité des pays d’Afrique subsaharienne, les dépenses publiques de R&D agricoles ont progressé deux fois moins vite (+ 2,1 % par an). Elles ont même diminué dans plusieurs pays d’Afrique francophone, comme le Burkina Faso et le Togo.

Situation paradoxale, car dans les pays les plus pauvres, l’agriculture fournit près de 30% du produit intérieur brut et contribue donc de manière décisive à la croissance économique et à la réduction de la pauveté. « Nous sommes très préoccupés par le fait que, à moins que les dépenses augmentent de manière spectaculaire, les petits agriculteurs dans les pays plus pauvres continueront de manquer des connaissances et des technologies essentielles pour subvenir à leurs besoins et pour soutenir la résilience de la production face aux défis à venir », déplore un des auteurs du rapport ASTI.

La situation économique de l’Afrique s’améliore, comme en témoignent la forte croissance et le désendettement de nombreux pays. Mais le délaissement de la recherche agricole menace d’aggraver l’insécurité alimentaire et de creuser les inégalités sociales, au détriment du monde rural. ]]>
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L'équipe
Maxime Cumunel, adjoint au directeur

Benoît Faivre Dupaigre, chef de projet Politiques et marchés

Sophie Kamech, documentaliste

Sanâa Kerouani, assistante du directeur

Bruno Martin, webmaster

Philippe Massebiau, chef de projet Politiques et marchés

Marie-José Neveu Tafforeau, chef de projet Financement et filières agricoles]]>
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Les instances Conseil d’administration
Le Conseil d’administration est composé des membres suivants :

- au titre du Collège des fondateurs :
  • Jean-Marie Sander, président du Conseil d’administration
  • Jean-Louis Blanc, directeur du développement-France de GDF-Suez, trésorier
  • Laurence Breton-Moyet, directrice des opérations à l’Agence Française de Développement (AFD)
- au titre du Collège des amis de la fondation :
  • Erik Orsenna, académicien, conseiller d’Etat, vice-président du Conseil d’administration
  • Xavier Beulin, président de Sofiprotéol et président de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA)
  • Michel Eddi, président du Cirad
- au titre du Collège des personnalités qualifiées :
  • Bernard Bachelier, ancien directeur de FARM
  • Jean-Paul Betbèze, professeur des universités, chef économiste de Crédit Agricole S.A., secrétaire du Conseil d’administration
  • Christiane Lambert, vice-présidente de la Fédération Nationale des Syndicats d’Exploitants Agricoles (FNSEA)
  • Hervé Lejeune, Conseil général de l’alimentation, de l’agriculture et des espaces ruraux (CGAAER)
  • Pierre-Henri Texier, Conseil général de l’alimentation, de l’agriculture et des espaces ruraux (CGAAER)
  • Carlo Trojan, président de l’International Food & Agricultural Trade Policy Council (IPC, Argentine)


Conseil scientifique
Le Conseil scientifique est composé des membres suivants :
  • Michel Petit, professeur à l’Institut Agronomique Méditerranéen de Montpellier (IAM.M, France) - président du Conseil scientifique
  • Anne Pacquet, Anne Pacquet Consulting - vice-présidente du Conseil scientifique
  • Henri Carsalade, président d’Agropolis International et d’Agropolis Fondation
  • Alia Gana, directeur de recherche (CNRS) à l’Institut de recherche sur le Maghreb contemporain (IRMC) de Tunis (Tunisie)
  • Suresh Gokhalé, vétérinaire, vice-président de la Bharatiya Agro Industries Foundation (BAIF, Inde)
  • Pierre Jacquet, président, Global Development Network (Inde)
  • Oumar Niangado, docteur en amélioration des plantes, délégué de la Fondation Syngenta pour une agriculture durable (Mali)
  • Marcelo Regunaga, professeur à l'université de Buenos Aires, vice-président de l’International Food & Agricultural Trade Policy Council (IPC, Argentine)
  • Alain Retière, Cap2100 consulting
  • Marie-Andrée Tall, présidente de l’association Afrique AgroEXport (AAFEX), directrice de Fruitales (Sénégal)
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