Blog FARM http://www.fondation-farm.org/ Blog FARM fr Réorienter le soutien à l’agriculture : un rapport qui laisse sur sa faim Dans un rapport publié le 14 septembre, l’Organisation des Nations unies appelle les gouvernements à « réorienter le soutien à l’agriculture pour transformer les systèmes alimentaires ». Certes, les agriculteurs doivent être mieux accompagnés pour relever les défis du changement climatique, protéger la biodiversité et contribuer à l’adoption de régimes alimentaires plus sains. Mais quelle est la marge de manœuvre des Etats pour réaffecter les aides en faveur de la transition agroécologique, tout en continuant à soutenir la production agricole pour limiter la dépendance aux marchés mondiaux ? Sur ce point, comme sur d’autres, certaines prescriptions du rapport, s’appuyant sur les bénéfices présumés de la libéralisation des échanges, laissent perplexe. 
  
Résumons brièvement l’argument du document rédigé conjointement par les agences onusiennes dédiées à l’alimentation (FAO), au développement (UNDP) et à l’environnement (UNEP)[1]. Globalement, au niveau mondial, l’agriculture est soutenue à hauteur de 540 milliards de dollars, soit l’équivalent de 15 % de la valeur totale de la production agricole. Or la majeure partie de ce montant (73 % sur la période 2013-2018, 85 % projetés en 2030) est octroyée sous la forme de soutiens couplés à la production, qui entraînent « une distorsion des prix et [sont] nuisible[s] sur le plan environnemental et social »[2]. Il s’agit essentiellement d’« incitations par les prix, telles que les droits de douane à l’importation et les subventions à l’exportation, ainsi [que de] subventions fiscales liées à la production d’un produit ou d’un intrant spécifique ». En effet, « ces mesures sont inefficaces, faussent les prix des denrées alimentaires, nuisent à la santé des populations, dégradent l’environnement et sont souvent inéquitables, favorisant les grandes entreprises agroalimentaires au détriment des petits exploitants, dont une grande partie sont des femmes ».

Selon les auteurs du rapport, l’élimination graduelle de ces mesures serait souhaitable, mais elle provoquerait une forte baisse du revenu et de l’emploi agricoles, en particulier dans les pays développés et les principaux pays émergents (BRIC : Brésil, Russie, Inde, Chine). Mieux vaut donc, écrivent-ils, réorienter le soutien vers la fourniture des biens publics et des services propices au développement durable, comme la recherche-développement et la construction d’infrastructures, et vers des aides spécifiques, réparties équitablement, incitant les producteurs à adopter des pratiques plus favorables au climat et à la biodiversité. Les pertes de revenu subies par les agriculteurs affectés par la redistribution du soutien pourraient, le cas échéant, être compensées par des subventions découplées de la production, créditées de moins d’impacts négatifs sur les marchés et sur l’environnement. De même, des aides ciblées sont envisagées pour protéger les consommateurs les plus pauvres contre une hausse éventuelle des prix alimentaires due à la réduction de la production agricole résultant de la baisse des soutiens.  

Ce plaidoyer se fonde sur un constat : les politiques agricoles, telles qu’elles sont habituellement mises en œuvre, ne répondent pas, ou mal, aux multiples enjeux – économiques, sociaux, environnementaux – liés à ce secteur. Elles doivent évoluer pour atteindre les Objectifs de développement durable fixés par l’ONU en 2030. Plusieurs pays, au Nord comme au Sud, ont d’ailleurs déjà engagé des réformes en ce sens. De ce point de vue, le rapport joue un rôle utile pour accélérer le processus : il fournit un tableau exhaustif du soutien, documente les carences de l’intervention publique et souligne la nécessité d’une nouvelle approche, intégrant la diversité des impacts et des parties prenantes. D’où vient alors qu’il peine à convaincre ?  

En premier lieu, il y a un contraste étonnant, dans le rapport, entre la vigueur des critiques émises contre le soutien à l’agriculture et les résultats, beaucoup plus nuancés, des simulations présentées à leur appui. Alors que le communiqué officiel de l’ONU tire à boulets rouges sur la « nuisibilité » des soutiens couplés à la production, les simulations réalisées par les auteurs à l’horizon 2030 montrent toute la complexité des liens entre le type et le niveau des aides, d’une part, et les indicateurs relatifs au changement climatique, à la biodiversité, à la nutrition…, d’autre part. D’après ces simulations, à l’échelle mondiale, les impacts du soutien à l’agriculture sur ces indicateurs sont faibles, à l’exception notable du revenu agricole[3]. Ils sont très différents selon les instruments considérés (soutien des prix, subventions), le niveau de revenu des pays (pays développés, BRIC, autres pays en développement) et le type de production (cultures, élevage). Le rapport souligne d’ailleurs, à juste titre, que la diversité des effets du soutien à l’agriculture implique d’examiner au cas par cas, c’est-à-dire pays par pays, les conséquences potentielles d’une réorientation des aides, afin d’identifier les synergies éventuelles et les arbitrages à réaliser.

Un point interroge tout particulièrement : le lien établi par le rapport entre la libéralisation des échanges agricoles et l’amélioration de la durabilité environnementale de l’agriculture. Ce lien repose sur le fait que les mesures aux frontières (protections à l’importation, subventions aux exportations), qui soutiennent les prix payés aux producteurs à un niveau supérieur à celui des prix mondiaux, incitent les agriculteurs à intensifier leur production en utilisant davantage d’intrants chimiques, nuisibles au climat et à la biodiversité. Mais quelle est l’ampleur de cet impact ? Selon les simulations réalisées par les auteurs, la suppression complète des mesures incriminées réduirait les émissions mondiales de gaz à effet de serre (GES) liées à l’agriculture et au changement d’affectation des terres (donc en tenant compte de la déforestation) de seulement 1,5 % en 2030. Encore cette réduction, contestée par d’autres études, ne concernerait-elle que les pays en développement autres que les BRIC : ces derniers, comme les pays développés, augmenteraient au contraire leurs rejets de GES. L’effet sur les écosystèmes ne serait guère plus probant : l’élimination des protections à l’importation et des subventions à l’exportation entraînerait, à l’échelle mondiale, une hausse des surfaces cultivées (+ 0,16 %) et une régression des pâtures (- 0,2 %). L’indice de biodiversité, qui reflète l’expansion ou la diminution des habitats naturels, reculerait légèrement (- 0,02 %). Comme on le voit, sur le plan environnemental, il y a globalement peu d’impacts positifs à attendre de la libéralisation des échanges agricoles, même si, encore une fois, ces effets varieraient selon les productions et les pays considérés.  

Ce constat est d’autant plus important que les mesures aux frontières représentent aujourd’hui plus de la moitié du soutien total à l’agriculture, part qui pourrait atteindre trois quarts en 2030. Or, le coût de ces mesures est supporté principalement par les consommateurs : il ne s’agit pas, pour l’essentiel, de subventions payées par les contribuables, qu’il serait possible de réorienter vers des mesures agroenvironnementales ou autres[4]. Dès lors, pour indemniser, même partiellement, les agriculteurs touchés par la suppression des protections à l’importation, il faudrait lever de nouvelles et substantielles ressources budgétaires. Pour la plupart des pays en développement, confrontés par ailleurs à d’énormes besoins de financement dans d’autres domaines cruciaux (énergie, santé, éducation, etc.), ce défi est sans doute insurmontable.

Enfin, dans un contexte de ressources fiscales limitées, jusqu’où peut-on réorienter les aides pour favoriser le développement d’une agriculture plus durable sans compromettre la capacité des Etats à stimuler la production agricole ? La plupart d’entre eux veulent en effet disposer d’un approvisionnement adéquat pour assurer leur sécurité alimentaire sans dépendre excessivement des marchés mondiaux. Historiquement, c’est pour cette raison, et pour réduire en même temps la pauvreté dans les campagnes, que beaucoup de gouvernements ont instauré de fortes protections à l’importation sur les produits alimentaires et versent à leurs agriculteurs des subventions couplées à la production. Nombre de pays à faible revenu, situés majoritairement en Afrique subsaharienne, ainsi que certains pays émergents (Argentine, Inde), continuent toutefois à faire pression sur le revenu de leurs agriculteurs, avec un soutien des prix négatif[5] que les subventions ne suffisent pas à compenser. Ces politiques « anti-agricoles » privilégient le consommateur à court terme, mais pèsent sur la capacité des pays à accroître leur autonomie alimentaire.

De fait, les différents scénarios de suppression du soutien explorés dans le rapport aboutissent presque tous à une hausse des prix des denrées. Curieusement, cependant, ils suggèrent que la part de la population souffrant de sous-alimentation diminuerait marginalement, en raison d’un recul de l’extrême pauvreté : résultat qui mériterait une contre-expertise, basée sur d’autres modélisations. Quoi qu’il en soit, vu l’enlisement, depuis vingt ans, des négociations agricoles à l’Organisation mondiale du commerce, l’élimination des soutiens censés fausser les marchés devrait rester longtemps encore un vœu pieux, contrecarré par les préoccupations de sécurité alimentaire des Etats et les tensions géopolitiques. Mais il est inutile, voire contreproductif, d’attendre les gains hypothétiques d’une libéralisation des échanges pour engager les politiques agricoles, de manière réfléchie et concertée, sur la voie d’une plus grande durabilité sociale et environnementale. 
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La dépendance alimentaire de l’Afrique : entre inquiétude et alarmisme Contrairement à une opinion largement répandue, la dépendance de l’Afrique subsaharienne aux importations de produits alimentaires est relativement modeste : de l’ordre de 15 à 20 % de la consommation. Elle pourrait s’accroître dans les prochaines décennies. Mais une fixation excessive sur cet indicateur risque d’occulter les défis majeurs posés à l’agriculture et aux politiques publiques : augmenter la productivité du travail agricole, en particulier pour les petits producteurs, de manière soutenable pour l’environnement ; et développer la transformation des denrées, pour répondre à la demande urbaine et créer des emplois.  

L’image d’une Afrique incapable de se nourrir est profondément ancrée dans l’imaginaire non seulement des Occidentaux, mais également de beaucoup d’Africains. Elle imprègne les discours jusqu’à distordre la réalité, en noircissant à l’excès un tableau qui, en l’état, suscite pourtant des inquiétudes légitimes. Dans une note récente rédigée pour l’association Sol[1], Jacques Berthelot accuse la Cnuced (Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement) de « propage[r] le mythe d’une énorme dépendance alimentaire de l’Afrique », un responsable de cette organisation ayant affirmé, le 11 août 2020, que « de 2016 à 2018, l’Afrique a importé environ 85% de son alimentation de l’extérieur du continent, ce qui a conduit à une facture annuelle d’importation alimentaire de 35 milliards de dollars, qui devrait atteindre 110 milliards de dollars d’ici 2025 ». La déclaration de ce responsable, publiée sur les sites web de l’Ocde et de la Cnuced, a rapidement circulé dans le monde entier.

Au terme d’une analyse minutieuse, J. Berthelot rectifie les chiffres. Selon ses estimations, sur la période 2016-18, la part des importations extra-africaines dans la valeur de la consommation alimentaire du continent était d’environ 18 % si l’on ne tient pas compte des exportations (composées essentiellement de produits peu consommés localement, comme le cacao) et de 6 % si l’on intègre celles-ci dans le calcul (autrement dit, si l’on raisonne en termes d’importations nettes). Pour l’Afrique du Nord, les parts correspondantes sont respectivement de 29 % et 20 % ; pour l’Afrique subsaharienne, de 13 % et 7 %. L’Afrique de l’Ouest serait même excédentaire, grâce en particulier aux exportations de cacao. Au total, on est loin des 85 % évoqués plus haut[2], même si la situation est très variable selon les pays et les produits[3] (tableau).

 

Part des importations dans la consommation alimentaire en Afrique, moyenne 2016-18

Source : Jacques Berthelot. AFN : Afrique du Nord ; ASS : Afrique subsaharienne ; AO : Afrique de l’Ouest 


Ces estimations sont cohérentes avec celles issues d’autres calculs, exprimant la quantité de chaque denrée en équivalent calories alimentaires[4]. En outre, note Nicolas Bricas, socio-économiste au Cirad, « quand on part des enquêtes de consommation des ménages, on se rend compte que leurs dépenses alimentaires sont très majoritairement consacrées à l’achat de produits locaux », même si l’Afrique importe effectivement des céréales, de la poudre de lait et de l’huile pour nourrir ses villes[5].  

Encore faut-il mettre ces données en perspective. S’il est exact que l’Afrique a réalisé des performances remarquables en matière de production agricole ces dernières décennies, il est non moins vrai que la production par tête a stagné, voire régressé. Et si les importations restent relativement faibles, c’est en grande partie à cause de la prévalence de la pauvreté, qui limite la consommation des ménages. A la veille de la pandémie de Covid-19, près d’un cinquième de la population de la région (y compris l’Afrique du Nord) était sous-alimentée ; la moitié d’entre elle souffrait d’une insécurité alimentaire « modérée ou grave », selon les normes de la FAO. La crise sanitaire a aggravé la situation. Qu’en sera-t-il demain, avec l’explosion de la demande liée à la croissance démographique, l’impact négatif du changement climatique sur les rendements, la nécessité de préserver savanes et forêts pour atténuer ce changement et protéger la biodiversité : l’Afrique ne devra-t-elle pas compter davantage sur les marchés mondiaux pour manger à sa faim ?  

Plutôt que répéter le mantra de l'indépendance alimentaire, mieux vaudrait s'attaquer sérieusement aux causes structurelles qui y font obstacle. D'abord, privilégier l'amélioration de la productivité du travail agricole, dont le faible niveau enferme les petits producteurs dans une inextricable pauvreté. Enjeu énorme, qui se heurte à deux écueils : accroître les rendements de manière soutenable pour l’environnement, en adoptant de nouveaux modes de production plus agroécologiques mais moins efficaces à court terme[6] ; augmenter la surface disponible par actif agricole, malgré la hausse de la densité de population rurale qui freine l’agrandissement des fermes. Ensuite, développer la transformation des denrées agricoles. Au-delà de la production, en effet, c’est la transformation des produits agricoles qui permettra de créer de la valeur, en répondant à la mutation qualitative de la demande due à l’urbanisation, et de générer les emplois dont l’Afrique a tant besoin. Si les filières agricoles africaines relèvent ces deux défis, nul doute qu’elles seront capables d’affronter avec succès la concurrence des produits importés. A condition, bien sûr, d’être accompagnées par d’ambitieuses politiques publiques, au plan budgétaire comme en matière de protection aux frontières. C’est là où le bât blesse. 

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En Afrique, un chemin étroit pour le financement des politiques agricoles La grande majorité des pays d’Afrique subsaharienne peinent à respecter l’engagement contracté à Malabo en 2014, de consacrer au moins 10 % de leur budget à l’agriculture. La crise économique et l’augmentation de l’endettement dues à la Covid-19 rendent encore plus difficile le soutien au secteur agricole, alors qu’il est au cœur des énormes défis que la sous-région doit relever en matière de sécurité alimentaire, de lutte contre la déforestation et d’adaptation au changement climatique.

Si la sortie de la pandémie et la reprise économique sont à l’ordre du jour en Europe et aux États-Unis, la situation est bien différente sur le continent africain. Selon les dernières prévisions du Fonds monétaire international[1], après une récession qui a fait plonger le produit intérieur brut (PIB) de 1,9 % en 2020, l’Afrique subsaharienne devrait connaître la plus faible croissance au monde en 2021 (+ 3,4 %). Compte tenu de l’expansion démographique, il est probable que le PIB par tête ne retrouvera pas son niveau pré-pandémie avant 2022, voire 2025 selon les pays. Et les perspectives de l’activité économique restent très incertaines, en raison notamment de la lenteur de la vaccination.  

Or la sous-région a déjà bien du mal à financer ses politiques publiques. Il est certes commode de souligner la hausse de la dette publique, projetée cette année à 56 % du PIB contre 51 % en 2019 et 34 % sur la période 2010-17. Son poids reste cependant très inférieur à celui anticipé dans les pays à haut revenu : 93 % du PIB dans l’Union européenne, 133 % aux États-Unis. En réalité, le problème tient d’abord aux faibles recettes fiscales des États africains et à leur difficulté à mobiliser l’épargne domestique et étrangère, en raison du manque de confiance des investisseurs[2].

« Avec des ressources limitées, les réformes doivent privilégier celles qui renforcent la résilience aux futurs chocs et mettre l’accent sur les secteurs qui offrent les meilleurs retours pour la croissance et l’emploi », recommande le FMI. La priorité est bien sûr d’assurer la sécurité sanitaire : pour vacciner 60 % de la population, il faudrait accroître les dépenses de santé de 50 %. En outre, nul ne conteste le besoin de renforcer la protection sociale, dont la crise sanitaire a mis en lumière les lacunes. Ni l’éducation, trop délaissée, ni les infrastructures – énergie, eau, voies de communication… -, cruellement insuffisantes. Mais on peut s’interroger sur l’importance réellement accordée par les décideurs politiques au secteur agricole, et plus largement aux filières agroalimentaires, qui emploient pourtant la moitié des actifs et conditionnent la sécurité nutritionnelle, mise à rude épreuve par les conflits et le changement climatique, et qui s’est dégradée avec l’aggravation de la pauvreté due à la pandémie[3].

De fait, l’Afrique subsaharienne consacre à l’agriculture à peine plus de 3 % en moyenne de ses dépenses publiques, soit trois fois moins que prévu dans la Déclaration de Malabo. Pire, ce taux s’est effondré depuis le début des années 1980 (graphique). Seule une poignée de pays atteint ou dépasse aujourd’hui l’objectif de 10 %.


Évolution des dépenses publiques en faveur de l’agriculture en Afrique en % des dépenses budgétaires totales, 1980–2018 

Source : FARM d’après ReSAKSS

Dans ce contexte de raréfaction des ressources budgétaires, la question se pose de dépenser « mieux ». C’est du moins ce que préconisent la FAO et le FMI : que les gouvernements africains passent au peigne fin leurs politiques agricoles pour réduire les aides les moins efficaces, comme les subventions aux intrants, et accroître les soutiens qui ont le meilleur retour sur investissement, en particulier l’aide à la recherche et à la vulgarisation, trop négligées[4]. Cette logique est compréhensible, mais son impact social reste à évaluer, eu égard à la faible capacité d’investissement des petits paysans africains, qui explique en partie leur médiocre niveau de productivité et le taux élevé de pauvreté rurale. Sans compter qu’une réduction des aides à la production, octroyées sous la forme de subventions aux intrants, risque de creuser encore l’écart entre les agriculteurs africains et leurs homologues européens et nord-américains, mais aussi chinois et indiens, fortement soutenus par l’État. Cela ne prêterait pas à conséquence si les uns et les autres n’opéraient sur un marché de plus en plus mondialisé.  

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Loi sur le devoir de vigilance (2) : Quelles perspectives pour les filières « agro » en Afrique ? Après la France, l’Europe pourrait passer à l’acte pour diffuser le « devoir de vigilance »  à toutes les grandes entreprises européennes. A défaut, peut-être, d’une législation, l’Union envisage la mise en œuvre d’un code de bonne conduite destiné aux acteurs économiques, y compris agricoles, qu’elle conduirait à s’engager sur des bonnes pratiques en ligne avec la durabilité en général et l'atténuation du changement climatique en particulier[1]. Elle contribuerait ainsi à propager la norme que constitue une telle réglementation pour la responsabilisation des entreprises en matière sociale et environnementale. Paradoxe à souligner : les filières agricoles opérant en Afrique ont été peu concernées, jusqu’à présent, par la judiciarisation que permet la loi française.

Bien que « marqueur » du quinquennat Hollande (voir notre article précédent), la loi française sur le devoir de vigilance des grandes entreprises concernant le respect des droits humains et de l’environnement a suscité peu de recours, encore moins dans les filières agroalimentaires. Ce constat tient d’abord au fait que les pouvoirs publics, depuis la promulgation de cette loi en mars 2017, n’ont pas été en mesure de définir et de publier une liste exhaustive des entreprises concernées. Il semblerait que le ministère de l’Economie, des Finances et de la Relance ne soit, pour l’heure, pas en mesure de réaliser un tel inventaire[2].

Par ailleurs, le périmètre, très large, de cette réglementation constitue un frein tant pour les entreprises, dans l’identification de leurs risques, que pour les victimes éventuelles. En effet, il s’agit de pouvoir identifier les risques dus non seulement à l’activité propre de l’entreprise, mais aussi ceux auxquels elle peut être liée tout au long de la chaîne de valeur (donc chez ses sous-traitants étrangers) et qui sont particulièrement délicats à documenter dans des pays où l’informel est la norme, y compris dans certaines filières pourtant certifiées[3].

Dans un tel contexte, une entreprise peut être découragée d’investir – quand bien même cet investissement serait susceptible d’apporter un progrès relatif à la situation des populations locales – par crainte de poursuites judiciaires. La documentation des risques et impacts potentiels, qui nécessite de s’appuyer sur l’expertise de professionnels, accroît le coût de l’investissement. A cela s’ajoutent les risques non-financiers, tels que l’instabilité politique dans les pays concernés et la dégradation de l’image de l’entreprise en cas de problème.

La crise sanitaire due à la Covid-19 a entravé le travail des investisseurs européens en Afrique, ne serait-ce qu’en empêchant les déplacements sur place visant à documenter les risques des opérations projetées. Les conséquences de ces retards ou abandons de projets restent à évaluer. Il faudra également déterminer s’ils ont favorisé l’implantation d’autres investisseurs, en particulier chinois, traditionnellement moins exigeants en matière de durabilité.

La contractualisation, point sensible  

CCFD-Terre Solidaire invite les investisseurs potentiels à redoubler d’attention, en suivant le guide « La vigilance au menu, les risques que l’agro-industrie doit identifier »[4]. Cinq risques spécifiques à l’agro-industrie sont mis en exergue dans ce document : i) l’accaparement des ressources, notamment terres et eaux ; ii) l’atteinte aux droits des paysannes et paysans ; iii) l’agriculture contractuelle ; iv) l’atteinte à l’environnement et à la santé, notamment du fait des pesticides ; enfin, v) le risque de criminalisation des défenseurs des droits. Pour le CCFD, ces cinq risques sont généralement « oubliés » dans les plans de vigilance établis par les entreprises agro-industrielles.

Le guide présente la contractualisation comme le « nouveau visage de l’accaparement des ressources » et en particulier des terres. Dans un contexte africain marqué essentiellement par une propriété collective du foncier, l’agriculture contractuelle pourrait conduire à un contrôle de fait, et parfois exclusif, du foncier et des populations qui en vivent. Le même document conclut que « cette analyse permet alors d’envisager l’agriculture contractuelle non pas comme une alternative inclusive à l’accaparement des terres, mais bien comme un nouveau mécanisme de contrôle des terres et des producteurs par les entreprises »[5].

Cette posture n’est pas à prendre à la légère, quand bien même elle peut sembler éloignée des pratiques des acteurs les plus vertueux, soucieux de s’inscrire dans des dispositifs de contractualisation équitable avec des producteurs locaux. La réussite de tels dispositifs dépend en effet de nombreux facteurs, visant à créer une confiance mutuelle entre toutes les parties prenantes[6]. Outre la mise en œuvre d’un plan de vigilance, les grandes entreprises soumises à cette réglementation devront mettre en place des schémas contractuels audacieux, pensés autour de l’inclusion et de l’autonomisation des populations concernées. A terme, les autres entreprises pourraient également être concernées, au moins moralement, tant est puissante la vocation normative de cette loi.

La déforestation dans le collimateur

Jusqu’à présent, lorsque des recours ont eu lieu, les condamnations sont restées rares et essentiellement concentrées sur les aspects commerciaux, sans toujours se prononcer sur le respect du devoir de vigilance à proprement parler[7]. Mais ce constat ne préjuge pas des évolutions ultérieures, compte tenu de l’attention accrue portée à la responsabilité sociétale et environnementale des entreprises.  

Les premiers recours ont concerné des sociétés actives dans le secteur de l’énergie. En juin 2020, cependant, le groupe Casino a été mis en cause pour son implication présumée dans la déforestation en Amazonie[8]. Cette affaire, l’une des rares touchant l’univers agroalimentaire, porte sur un sujet crucial à l’heure de la lutte contre le changement climatique.

Longtemps, la déforestation a été considérée comme une problématique régionale, circonscrite essentiellement aux zones tropicales humides et aux filières identifiées comme « néfastes » par les opinions publiques, à commencer par l’huile de palme[9], l’hévéa et le cacao. Le recours contre les activités de Casino au Brésil, dont les conséquences en termes de réputation ne doivent pas être négligées, est symptomatique de l’élargissement des préoccupations des sociétés civiles des pays du Nord à des produits non-tropicaux, telles que l’alimentation animale et la viande. C’est donc une affaire à suivre de près, alors que l’Union européenne, et la France en particulier, ont mis en œuvre une stratégie de lutte contre la déforestation importée.

A ce jour, les filières agricoles africaines sont étonnamment absentes du paysage judiciaire lié à la loi sur le devoir de vigilance. Faut-il en conclure que les entreprises françaises, du reste très présentes, parfois depuis des décennies, dans ces filières sont plus vertueuses que leurs consœurs travaillant dans d’autres secteurs ou d’autres régions ?

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Loi sur le devoir de vigilance : (1) Nouvelles perspectives européennes La loi sur le devoir de vigilance, adoptée en France en 2017, fêtait ses 4 ans le 27 mars, tandis que sa « petite sœur » pourrait voir le jour prochainement à l’échelle de l’Union européenne. Si cette loi a fait naître de formidables espoirs dans la perspective d’une meilleure inclusion des populations les plus fragiles, notamment dans les pays du Sud, force est de constater que l’ambition d’une régulation du capitalisme mondial n’a pas encore changé la donne. Le poids d’une action partagée, à l’échelle du marché unique, pourrait toutefois accélérer le changement, à condition de mettre en œuvre des politiques de développement ambitieuses.

La « loi relative au devoir de vigilance des sociétés mères et des entreprises donneuses d’ordre » constituait un marqueur du quinquennat de François Hollande ; elle fut adoptée le 27 mars 2017. Largement soutenue par l’opinion publique dès avant sa mise en œuvre, elle trouvait sa justification dans les nombreux scandales environnementaux et industriels qui ont émaillé l’actualité du début du siècle.

Cette loi concerne les entreprises de plus de 5 000 salariés, filiales comprises, en France, ou 10 000 salariés à l’international, entreprises qu’elle oblige à publier un plan de vigilance destiné à prévenir les risques d’atteintes graves aux droits humains et aux libertés fondamentales, à la santé et à la sécurité des personnes ainsi qu’à l’environnement, pouvant résulter de ses activités et de celles des sociétés qu’elle contrôle et de ses sous-traitants ou fournisseurs habituels.


Imposer de nouvelles normes aux entreprises internationales

La France se rêvait ainsi précurseur d’une règlementation européenne souhaitée par les ONG, initiant un nouveau discours normatif destiné, à terme, à couvrir l’ensemble des acteurs économiques.

Les perspectives de cette réglementation sont considérables, s’agissant en particulier des filières agricoles et agroalimentaire des pays en développement, notamment en matière de droits humains mais aussi de méthodes de production, sans oublier la question foncière. Il s’agit, ni plus ni moins, que de favoriser l’émergence d’un « droit de la RSE » en instaurant un terrain propice aux contentieux, ce qui laisse présager un changement de paradigme dans l’articulation du lien entre entreprises et société civile. La judiciarisation de ces relations est susceptible de nuire au dialogue entre entreprises et société civile.    

Les organisations de la société civile portent un discours mêlant exigences de diffusion de la législation à l’échelle internationale, d’une part, et renforcement des mesures visant à décourager les mauvaises pratiques. A titre d’exemple, certaines revendiquent que l’Etat puisse suspendre ou reprendre des aides versés aux entreprises, notamment dans le cadre du plan de relance en cas de non-respect de ces exigences. Un observatoire a d’ailleurs été développé par un groupe d’organisations, selon lequel 70 entreprises, sur les 265 concernées en France par la loi, ne respectent pas les obligations en découlant : preuve, selon elles, que les éléments d’incitation ou de dés-incitation mis en œuvre par les pouvoirs publics ne sont pas assez puissants[1].

Outre le risque juridique lié à l’application de cette législation, il convient de rappeler l’émergence du risque réputationnel, devenu majeur, que la loi n’atténue en rien et qui prend de l’ampleur dans une société marquée par la toute-puissance des réseaux sociaux et le développement du « name and shame ».

C’est pourtant bien en cela que la réglementation vise à construire une norme sociale qui se diffusera tant positivement, par des acteurs promouvant l’inclusion dans leur communication et leur business, que négativement, par des entreprises craignant que leur image ne soit ternie par des pratiques jugées « non responsables » par l’opinion publique. On pourrait d’ailleurs imaginer la mise en œuvre de cahiers des charges, par exemple dans le cadre de commandes publiques, de normes susceptibles d’exclure de fait des entreprises de ces marchés ; en toute hypothèse, des acteurs privés pourraient d’ailleurs également mettre en œuvre de telles normes, par exemple en excluant un fournisseur à cause de pratiques réelles ou supposées, y compris si elles ne sont pas connectées au marché concerné.  


Une démarche européenne pour une responsabilisation du capitalisme

Le 11 mars 2021, le Parlement européen s’est prononcé à une très large majorité[2] en faveur de l’adoption d’une législation inspirée de la loi française, à l’échelle de l’Union. Il appartient désormais à la Commission européenne de faire connaître son projet[3]. Il est à noter que la crise de la Covid-19 est identifiée, dans le rapport technique soutenant cette réglementation, comme un élément renforçant le besoin d’une telle loi au regard des risques de déstabilisation que cette crise sanitaire fait porter sur les chaînes de valeur[4]. Ce texte marque un changement de cap pour une large partie des élus européens, certains partis favorisant traditionnellement une approche incitative de la « due diligence » des entreprises, approche battue en brèche par ce rapport qui constate l’inefficacité de cette approche volontaire dans la défense systémique des droits humains[5].

Cette initiative des parlementaires vise à faire converger les initiatives des autres Etats membres engagés dans de telles politiques, dont l’Allemagne, l’Autriche, les Pays-Bas, la Suède, la Finlande, le Danemark, le Luxembourg ou l’Espagne[6] . Il s’agit de contraindre les entreprises travaillant en Europe à identifier, traiter et corriger leurs impacts sur les droits humains et l’environnement tout au long de la chaîne de sous-traitance, mais aussi de contraindre les Etats membres à développer un régime de responsabilité permettant, le cas échant, de poursuivre les entreprises récalcitrantes et d’obtenir les réparations nécessaires.

Le cheminement politique de la mise en œuvre d’une telle politique au niveau communautaire repose désormais en grande partie sur les Etats membres et questionne le rapport de chacun d’entre eux tant aux entreprises qu’au contour de la vigilance. Ainsi, si la France vise les très grandes entreprises, l’Allemagne réfléchit à un texte en apparence plus ambitieux, concernant les entreprises de plus de 1 000 salariés et allant jusqu’à envisager des sanctions potentielles de 2 % du chiffre d’affaires[7].


L’enjeu de la traçabilité

La mise en œuvre d’une telle politique remet sur le devant de la scène la question de la traçabilité. Cruciale, notamment en Afrique, et a fortiori dans les filières liées à l’agriculture, elle représente un enjeu fort pour l’inclusion des producteurs, surtout si elle est couplée à la mise en œuvre d’une certification, clé, au moins en théorie, d’une meilleure rémunération. Si l’Union européenne s’avère capable de mettre en place des outils fonctionnels, comme l’y invite le rapport précité[8], en particulier à l’aune de technologies susceptibles de permettre un déploiement systémique de ces outils, la législation envisagée pourrait favoriser considérablement les producteurs des pays du Sud.

Encore faudrait-il se poser la question de la cohérence des politiques des Etats membres, notamment en matière de soutien aux initiatives vertueuses et au déploiement des technologies susceptibles de permettre un passage à l’échelle plus rapide.

En tout état de cause, ces perspectives règlementaires et l’évolution des opinions publiques ouest-européennes reposent la question du rôle social des entreprises. La question, qui dépasse l’éthique, recouvre celle des limites du capitalisme ; elle trouve une excellente illustration dans l’actualité agroalimentaire immédiate : tandis que les parlementaires européens déclarent qu’une telle réglementation sera positive pour l’entreprise dans son ensemble et ses actionnaires en particulier[9], ils sont contredit par ceux du groupe Danone[10] qui ont mis fin au mandat d’Emmanuel Faber, patron notoirement engagé en faveur de la justice sociale et du climat. « L’échec d’Emmanuel Faber chez Danone signifie-t-il que ces deux objectifs, environnemental et économique, sont irréconciliables ? », s’interroge le journal Le Monde, le 15 mars 2021[11].

Marier la triple performance environnementale, économique et sociale est au cœur du développement durable. A coup sûr, les politiques européennes devront s’inscrire dans cette trajectoire pour rendre leur objectif de régulation de l’impact des entreprises à la fois vertueux et soutenable.

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Le soutien à l’agriculture, manne convoitée : (2) Le retour de la multifonctionnalité Le soutien à la production agricole peut exacerber les impacts négatifs de l’agriculture sur l’environnement, mais rien ne garantit qu’une réduction des aides favorise une atténuation du changement climatique et une meilleure conservation de la biodiversité. Tout dépend du mode de culture et d’élevage, du niveau de productivité agricole et de l’empreinte climatique du régime alimentaire. Les arbitrages politiques entre les multiples fonctions de l’agriculture – sécurité alimentaire, préservation de l’environnement, revenu des producteurs… - sont propres à chaque pays, mais ils interagissent à l’échelle de la planète.

Comme indiqué dans notre premier article, l’indicateur le plus couramment utilisé pour évaluer le soutien à l’agriculture est l’estimation du soutien aux producteurs (ESP), calculée par l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques). L’OCDE a établi une typologie des différents types de soutien selon leur impact potentiel sur l’environnement. Le mot « potentiel » doit être souligné, car l’OCDE reconnaît que l’impact effectif des aides sur l’environnement dépend de nombreux facteurs, « comme l’application ou non de quotas de production et des exigences fortes d’écoconditionnalité »[1]. Les « mesures pouvant être le plus préjudiciable » sont celles qui incitent le plus à produire, au risque d’accroître les externalités négatives de l’agriculture : soutien des prix de marché, paiements au titre de la production et subventions aux intrants variables (comme l’eau, les engrais ou les produits phytosanitaires) octroyées sans contraintes environnementales sur les pratiques agricoles. Ces aides représentent aujourd’hui la moitié de l’ESP. Les autres mesures de soutien à l’agriculture sont considérées comme moins préjudiciables, neutres ou bénéfiques pour l’environnement, selon qu’elles sont plus ou moins découplées de la production, soumises à des contraintes environnementales sur les pratiques agricoles ou visent à atteindre des objectifs agroenvironnementaux spécifiques[2] (graphique).    

Répartition des mesures de soutien aux producteurs agricoles dans les pays de l’OCDE selon leur impact potentiel sur l’environnement


Note : les formes de soutien aux producteurs agricoles considérées comme pouvant avoir les effets les plus néfastes sur l’environnement sont : le soutien des prix du marché ; les paiements au titre de la production de produits de base non assortis de contraintes environnementales sur les pratiques agricoles ; et les paiements au titre de l’utilisation d’intrants variables non assortis de contraintes environnementales sur les pratiques agricoles. Les formes de soutien considérées comme pouvant avoir les effets les moins préjudiciables (ou des effets bénéfiques) sont : les paiements reposant sur la superficie cultivée, le nombre d’animaux, les recettes ou le revenu et assortis de contraintes environnementales ; les paiements au titre de l’utilisation d’intrants assortis de contraintes environnementales ; et les paiements fondés sur des critères non liés à des produits de base. La catégorie «autres» contient les types de soutien qui ne rentrent pas dans les deux premières. Pour des explications sur la méthodologie, voir le chapitre 4 de OCDE (2013), « Moyens d'action au service de la croissance verte en agriculture », Études de l'OCDE sur la croissance verte, Éditions de l’OCDE, https://doi.org/10.1787/9789264204140-fr.
Source : calculs du Secrétariat de l’OCDE

Réorienter les aides

Le montant des mesures considérées comme le plus préjudiciable à l’environnement dans les pays de l’OCDE s’élève en moyenne à 112 milliards de dollars par an sur la période 2017-2019[3]. Si l’on inclut les douze économies émergentes non-membres de l’OCDE (dont le Brésil, l’Inde et la Chine) pour lesquelles l’OCDE procède à une estimation du soutien à l’agriculture, ce chiffre peut être extrapolé à 230 milliards de dollars par an[4]. À titre de comparaison, le soutien aux combustibles fossiles dans 77 pays membres de l’OCDE ou du G20 totalisait 478 milliards de dollars en 2019[5].

Ce constat pousse un nombre croissant d’experts à réclamer la suppression des aides les plus nocives pour l’environnement, dont le montant pourrait être utilisé pour financer des mesures ayant moins d’effet incitatif sur la production agricole. L’objectif est de diminuer les pollutions d’origine agricole, y compris les émissions de gaz à effet de serre, et d’encourager les agriculteurs à mieux conserver les sols, la flore et la faune[6]. Pour souhaitable qu’elle soit du point de vue du bien-être collectif, cette réorientation des soutiens soulève plusieurs interrogations.   

Quel budget disponible ? 

Près de 90 % des aides considérées comme potentiellement les plus dommageables à l’environnement, soit plus de 40 % de l’ESP dans les pays de l’OCDE, consistent en un soutien des prix de marché[7]. Ces aides correspondent à la différence entre les prix intérieurs et les prix mondiaux des produits agricoles résultant des protections aux frontières ; ce ne sont pas des dépenses budgétaires qui pourraient être redéployées vers des paiements plus « verts ».

Autrement dit, en cas de suppression du soutien des prix de marché, seuls 60 % du soutien comptabilisé dans l’ESP pourraient être réellement redistribués aux agriculteurs sous forme de subventions, pour pallier la réduction induite de la production agricole. Si l’on voulait compenser intégralement la diminution de revenu due à la baisse des aides par exploitation, il faudrait mobiliser de nouveaux financements et donc accroître les subventions à l’agriculture dans les pays concernés[8].  

Les fuites de carbone et de biodiversité

La classification par l’OCDE des mesures de soutien selon leur impact potentiel sur l’environnement recoupe exactement sa typologie des soutiens selon leur potentiel de distorsion du marché : dans les deux cas, c’est l’incitation à produire qui est désignée comme « coupable ». On pourrait en conclure naïvement à une correspondance parfaite entre l’amélioration de l’environnement et la suppression du soutien à l’agriculture. Il n’en est rien.

En effet, l’élimination de toutes les mesures de soutien les plus préjudiciables à l’environnement entraînerait une augmentation de la production de certains produits agricoles et une diminution de celle d’autres produits. Si, par exemple, l’accroissement des émissions de gaz à effet de serre (GES) accompagnant l’augmentation de la production est supérieur à la diminution des émissions de GES liée à la diminution de la production, le dérèglement climatique continuera de s’aggraver. Un facteur joue ici un rôle primordial : l’intensité des émissions de GES par produit, c’est-à-dire la quantité moyenne de GES émise par kilo de produit.

Cette intensité résulte elle-même de deux paramètres :

- les flux de méthane, émis par l’élevage et le riz, et de protoxyde d’azote, issu principalement de l’usage de fertilisants azotés sur les sols cultivés. Ces flux, en équivalent CO2, sont en moyenne beaucoup plus importants pour les viandes de ruminants (bovins, ovins) et le riz. Or ces productions ont généralement les taux de soutien les plus élevés[9] ;

- la variation des stocks de carbone dans les sols résultant des changements d’utilisation des terres dus à l’agriculture. Ces stocks s’amenuisent, entraînant une hausse des émissions de  CO2, quand l’accroissement de la production agricole se fait au détriment des forêts et des prairies, comme on l’observe en Amérique latine, en Afrique subsaharienne et en Asie du Sud-Est.  

La libéralisation des politiques agricoles peut ainsi se solder par des « fuites » de carbone et de biodiversité. La répartition géographique des gains et pertes économiques liés à la réduction des distorsions de marché ne correspond pas nécessairement à celle des gains et pertes environnementaux, ce qui peut compliquer considérablement la négociation des accords commerciaux si l’on prend en compte leurs implications sur le climat et la biodiversité.

Jouer aussi sur la demande

L’intensité des émissions de gaz à effet de serre par produit n’est pas le seul facteur déterminant l’impact de l’agriculture sur l’environnement. Il faut également prendre en compte le mode de production agricole, plus ou moins gourmand en intrants chimiques, et le niveau de productivité agricole, qui peut atténuer voire contrebalancer complètement l’impact du mode de production sur l’empreinte climatique[10].

Enfin, le régime alimentaire est crucial, car il intègre plus ou moins de produits à forte intensité d’émissions de GES. Ainsi, en France, il ne paraît pas possible de convertir l’ensemble de la sole cultivée en agriculture biologique, à cause des moindres rendements qu’elle procure, sans réduire substantiellement la consommation de viande[11]. Concilier agriculture et environnement passe au moins autant par une politique visant à influer sur la quantité et la qualité de la demande alimentaire, que par une politique axée sur la production agricole[12].   

Le retour de la multifonctionnalité

L’impact de l’agriculture sur l’environnement étant étroitement lié à la production agricole, toute réduction ou transformation des soutiens a des effets induits, positifs et négatifs, sur la sécurité alimentaire et nutritionnelle, les revenus agricoles (en propre et comparés aux revenus des urbains), l’emploi, les équilibres territoriaux, la qualité des paysages et autres aménités. On retrouve là un débat ancien, en vigueur au début des années 1990, qui portait alors sur la compatibilité entre la libéralisation des politiques agricoles au sein des négociations commerciales du « cycle d’Uruguay » sur le GATT[13] et la préservation des multiples fonctions de l’agriculture.

Le contexte a changé, mais le débat perdure. Les arbitrages politiques en la matière dépendent des priorités des gouvernements, mais ils interagissent à l’échelle de la planète. L’impératif d’augmentation de la production agricole en Afrique subsaharienne génère le risque d’une déforestation accrue, accélérant le dérèglement du climat. Les réformes des politiques publiques envisagées en Europe pour mieux répondre aux préoccupations environnementales pourraient affecter sa capacité à contribuer aux équilibres alimentaires mondiaux. Elles influeront aussi, indirectement, sur le rythme d’expansion des surfaces cultivées et donc sur les émissions de CO2 dans les autres pays exportateurs (Amérique latine, Canada, Russie) et dans les pays importateurs de produits agricoles, notamment au sud du Sahara. En tout état de cause, une intensification écologique de la production visant à la « triple performance » économique, sociale et environnementale, impulsée à la fois par l'Etat, les acteurs des filières et des marchés de services environnementaux, peut valoriser la multifonctionnalité de l’agriculture et servir la réalisation des biens publics mondiaux.

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Le soutien à l’agriculture, manne convoitée : (1) Un paysage mondial contrasté Dans les pays riches et les économies émergentes, le soutien à l’agriculture absorbe en moyenne environ 0,6 % du produit intérieur brut. Le niveau et la composition des aides, accusés de fausser la concurrence sur les marchés, sont depuis longtemps une pierre d’achoppement dans les négociations à l’Organisation mondiale du commerce (OMC). A ces critiques s’ajoutent aujourd’hui celles liées à l’impact négatif de l’activité agricole sur la biodiversité et le climat, dans un contexte marqué en outre par le souci d’une plus grande résilience des systèmes alimentaires. Il n’est donc pas étonnant que de nombreuses voix s’élèvent, dans différentes instances, pour  réformer radicalement l’intervention publique en agriculture. Le présent article du blog de FARM dresse brièvement l’état des lieux du soutien au secteur agricole et souligne les difficultés de son évaluation ; un second article abordera les enjeux politiques.   
    

L’indicateur le plus souvent utilisé pour quantifier le soutien à l’agriculture est l’estimation du soutien aux producteurs (ESP), calculée par l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques). Sur la période 2017-19, dans les 54 pays à haut revenu ou économies émergentes étudiés par l’OCDE, qui réalisent la majeure partie de la valeur ajoutée brute de l’agriculture mondiale, l’ESP s’est élevée au total à 446 milliards de dollars U.S. par an, soit 12 % des recettes brutes des producteurs[1].

La part des recettes agricoles provenant du soutien est très variable selon les pays et les produits : elle oscille de moins de 5 % (Australie, Nouvelle-Zélande, Brésil, Chili, Afrique du Sud) à plus de 40 % (Japon, Corée du Sud, Norvège, Suisse, Islande). Pour l’Union européenne, elle est en moyenne de 19 %, soit environ le double des Etats-Unis, mais atteint 20-30 % pour les producteurs de viande bovine et de volaille, de riz et de sucre.

Transferts des contribuables et des consommateurs  

Le montant total de l’ESP équivaut en moyenne à 0,6 % du produit intérieur brut des pays étudiés. Encore faut-il préciser que ce montant ne consiste pas complètement, loin s’en faut, en des dépenses budgétaires qui pourraient être diverties à d’autres usages. Globalement, en effet, 43 % de l’ESP proviennent du soutien des prix de marché, c’est-à-dire de l’écart existant, dans chaque pays, entre le prix intérieur et le prix mondial des produits agricoles, en raison des tarifs douaniers et des mesures non-tarifaires éventuellement en vigueur[2]. Cet écart correspond essentiellement à des transferts des consommateurs aux producteurs[3], via un surcoût des produits alimentaires. Le reste (57 %) de l’ESP comprend les aides payées par les contribuables, sous la forme de paiements directs, de subventions aux intrants ou d’autres soutiens monétaires ciblant directement les producteurs.

La proportion relative des transferts assurés par les contribuables et les consommateurs est, là encore, très variable selon les pays et les produits. Dans l’Union européenne, les paiements budgétaires représentent plus de 80 % de l’ESP. Dans certains pays émergents, le soutien des prix est négatif : les agriculteurs reçoivent des prix inférieurs aux prix mondiaux, à cause des restrictions applicables à la commercialisation des produits agricoles sur le marché intérieur (Inde) ou à l’exportation (Argentine). Lorsque les dépenses budgétaires de soutien ne compensent pas la ponction ainsi opérée sur le revenu des producteurs, l’ESP est négative[4].    

Mais, dans une perspective internationale, le niveau du soutien à l’agriculture n’est qu’un élément. Les négociations à l’OMC se concentrent surtout sur la composition du soutien, car les différentes aides ont des effets distincts sur les marchés et faussent plus ou moins la concurrence entre pays : d’où la nécessité d’analyser plus profondément la mesure du soutien, pour en comprendre la signification.
     

Problèmes méthodologiques

L’ESP ne couvre pas l’intégralité du soutien public au secteur agricole. Elle n’inclut pas l’ensemble des aides octroyées aux consommateurs de produits alimentaires, qui constituent pourtant un soutien indirect aux producteurs, ni les services d’intérêt général, dont certains, comme la recherche et la vulgarisation, peuvent influer fortement sur le revenu des agriculteurs. Ces éléments sont intégrés dans un autre indicateur, l’estimation du soutien total (EST), également calculé par l’OCDE.    

Mais cela ne résout pas les problèmes méthodologiques qui rendent difficile une appréciation objective du soutien et peuvent avoir des conséquences sur l’évaluation et l’orientation des politiques agricoles. Ces problèmes sont multiples[5]. Ainsi, l’ESP n’inclut pas, ou pas complètement, le soutien généré par les obligations d’utilisation de biocarburants, en vigueur notamment aux Etats-Unis et en Europe, qui font augmenter les prix des céréales et des oléagineux transformés à cet effet. Plus grave encore, la baisse ou la hausse du soutien mesurée par l’ESP peut très bien résulter  mécaniquement – en raison même de la construction de cet indicateur - de la hausse ou de la baisse des prix agricoles mondiaux, sans que les politiques agricoles soient modifiées. C’est dire à quel point l’interprétation de l’ESP doit être très prudente, sachant en outre que, comme on le montre ci-après, la quantification des distorsions de marché et des externalités de la production agricole imputables au soutien est délicate.  

Les distorsions de marché

L’ESP fournit une simple photographie du soutien à l’agriculture. Elle identifie les distorsions de marché (via les impacts de l’aide sur l’offre et la demande de produits agricoles) potentiellement causées par le soutien, mais ne dit rien de l’ampleur ni du coût effectif des distorsions[6]. Ce point est d’autant plus crucial que, loin d’avoir uniquement des effets négatifs sur les marchés, le soutien peut en corriger les défaillances et contribuer à améliorer le bien-être collectif.

Ainsi, la suppression des subventions à l’assurance chiffre d’affaires aux Etats-Unis pourrait entraîner, dans certaines conditions, une forte réduction de la production de céréales dans ce pays. Elle serait préjudiciable non seulement aux producteurs de céréales, dont le revenu diminuerait, mais à la société dans son ensemble, aux Etats-Unis comme dans les autres pays, à cause notamment de la hausse des prix des denrées[7]. Dès lors, le coût du soutien associé aux subventions à l’assurance doit être relativisé.   

S’agissant du soutien des prix de marché, les modélisations économiques montrent généralement qu’un démantèlement complet des protections à l’importation aurait pour effet d’augmenter le prix mondial de la plupart des produits agricoles, en raison de la baisse de la production dans les pays les moins compétitifs. Les gains des consommateurs seraient alors moins élevés que ce que suggère l’écart observé, avant la libéralisation, entre les prix intérieurs et les prix mondiaux. Dans ce cas, le montant du soutien à l’agriculture dû aux protections à l’importation est moindre, en réalité, que celui du soutien des prix de marché utilisé pour le calcul de l’ESP[8].  

L’importance croissante des externalités

La production agricole génère de multiples externalités, négatives comme positives, non valorisées par le marché. En effet, les prix alimentaires payés par les ménages n’incluent pas le coût de la pollution des eaux, de l’érosion de la biodiversité ou encore du dérèglement climatique causés par les émissions de gaz à effet de serre liées aux cultures et à l’élevage. Ils n’intègrent pas non plus la valeur des aménités liées à la qualité des paysages, au maintien d’une activité économique dans les zones montagneuses ou à d’autres facteurs.

Comme le soutien à l’agriculture tend généralement à accroître la production agricole, il accentue en même temps ces externalités, dans un sens qui peut être défavorable ou favorable à la collectivité. L’impact est bien sûr favorable si le soutien consiste en une aide agroenvironnementale, visant par exemple à encourager les agriculteurs à utiliser moins d’intrants ou à adopter des pratiques réduisant l’érosion des sols. Mais ce peut aussi être le cas si, quelle que soit sa forme, le soutien octroyé augmente les rendements des cultures, permettant ainsi de limiter la déforestation.

Crise de la biodiversité et changement climatique obligent, les externalités environnementales de l’agriculture font l’objet aujourd’hui d’une attention croissante. De par leur lien avec la production agricole, elles ne peuvent être complètement dissociées de la fonction nourricière de l’agriculture et de sa capacité à assurer la sécurité alimentaire des populations, qui est le fondement traditionnel des politiques agricoles. Les avantages et les coûts du soutien à l’agriculture sont donc difficiles à appréhender de manière globale[9], d’autant plus qu’ils font l’objet d’appréciations nuancées voire divergentes selon les acteurs concernés. Ces différences reflètent des luttes d’intérêts et des conflits de valeurs, y compris éthiques, portant sur les multiples objectifs assignés à l’agriculture : production de nourriture, services environnementaux, bien-être animal… C’est dans ce contexte foisonnant, conjuguant une grande diversité de parties prenantes, souvent antagoniques, et une forte dimension géopolitique du soutien à l’agriculture, que s’inscrit l’intervention publique. Les implications en seront examinées dans le prochain article.  

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Baisser les rendements, vraiment ?    Face aux dommages causés à la biodiversité par l’agriculture « productiviste », il est tentant de penser que la solution réside dans la baisse des rendements, résultant d’un moindre usage d’engrais minéraux et de produits phytosanitaires. Mais ce serait faire fausse route : pour limiter l’expansion des surfaces cultivées et assurer la sécurité alimentaire et nutritionnelle des populations, il faut trouver les voies d’une intensification écologique, visant à produire plus avec moins d’intrants tout en rémunérant correctement les agriculteurs.   

On n’en finit pas d’énumérer les impacts négatifs de l’agriculture conventionnelle sur la flore, la faune ou encore la qualité des sols, de l’air et de l’eau. La critique s’étend à la santé humaine, à cause de la nocivité de certains pesticides. Il est vrai que l’extraordinaire efficacité du mode de production conventionnel, qui a permis par exemple de quintupler le rendement du blé en France en cinquante ans, a trouvé ses limites en raison des effets induits sur la biodiversité et le climat et des préoccupations des consommateurs sur la sûreté des aliments. Ce modèle est condamné. Mais quelles sont les alternatives ?  

Comme l’ont montré les échanges qui se sont tenus début février dans le cadre de l’université Afterres 2050, certaines prospectives, comme celles de l’Iddri et de Solagro, tournent résolument le dos à l’agriculture qualifiée de productiviste[1]. Elles reposent sur une baisse des rendements des principales cultures de l’ordre de 30-35 %, jusqu’aux niveaux obtenus actuellement en agriculture biologique, grâce à une réduction drastique de l’usage d’intrants chimiques. Tel est également l’un des axes du rapport récemment publié par le think tank anglais Chatham House, avec l’appui du Programme des Nations unies pour l’environnement[2].


Trois leviers

Selon les auteurs du rapport, trois leviers doivent être actionnés pour réduire les pertes de biodiversité causées par l’activité agricole. Il faut tout d’abord rééquilibrer notre alimentation en mangeant plus de produits végétaux, tout en diminuant les pertes et gaspillages au sein de la chaîne alimentaire, afin d’alléger les besoins en terres cultivées : une évolution d’autant plus souhaitable que l’on consomme trop de viande et que l’élevage émet de grandes quantités de gaz à effet de serre. Il est en outre nécessaire de mettre en réserve une partie des terres aujourd’hui consacrées à l’agriculture et d’éviter d’en convertir de nouvelles, pour accroître les espaces naturels. Il convient enfin, toujours selon Chatham House, de cultiver de manière plus respectueuse de l’environnement, en restreignant l’utilisation d’intrants de synthèse et « en remplaçant la monoculture par la polyculture », ce qui suppose d’accepter l’idée que les rendements obtenus dans ces conditions seront toujours plus faibles que dans les systèmes conventionnels.

Ce raisonnement accorde un rôle central à l’évolution de la demande. La modification de la consommation alimentaire, en quantité et en qualité, rendrait possible une limitation des surfaces cultivées, donc une extension des espaces protégés, et une baisse des rendements. Malheureusement, les arguments avancés ne résistent pas aux faits.    


Manger plus sain ? Oui mais…

En réalité, l’adoption généralisée de régimes alimentaires plus équilibrés, conformes aux recommandations de l’Organisation mondiale de la santé, ne suffirait pas à éviter une hausse globale de la demande et, en cas de déclin des rendements, une progression des surfaces cultivées. Selon l’étude prospective réalisée par l’Inrae pour Pluriagri[3], la demande alimentaire mondiale, exprimée en calories, pourrait croître de 47 % entre 2010 et 2050 si les régimes alimentaires restaient sur leur évolution tendancielle et de 38 % en cas de régimes alimentaires plus sains, de composition variable selon les régions. Dans ce second scénario, les superficies cultivées reculeraient en moyenne de 3 % avec des rendements « hauts » et augmenteraient de 12 % avec des rendements « bas », mais néanmoins en hausse[4]. L’hypothèse d’une baisse des rendements n’a pas été étudiée, mais elle conduirait selon toute vraisemblance à une explosion des surfaces supplémentaires dédiées à l’agriculture, de l’ordre de plusieurs centaines de millions d’hectares.  

Ces résultats s’expliquent essentiellement par deux facteurs. D’une part, dans les projections de l’Inrae, l’expansion de la population mondiale fait plus que compenser la diminution moyenne de la consommation par tête due à une alimentation plus équilibrée. D’autre part, dans beaucoup de pays en développement, en particulier en Afrique subsaharienne, l’adoption de régimes plus favorables à la santé aurait pour conséquence une augmentation de la consommation par tête, en particulier de produits animaux, car leur sous-consommation actuelle, selon les standards officiels, est responsable de graves carences nutritionnelles. Cela montre bien que l’on ne peut pas étendre à l’ensemble de la planète le raisonnement souvent tenu dans les pays riches.  


Tensions foncières

Quel que soit le régime alimentaire, dans les pays au sud du Sahara, un accroissement significatif des surfaces cultivées semble inéluctable. Les projections de l’Inrae pour Pluriagri l’évaluent entre 32 % (régimes tendanciels) et 53 % (régimes sains) en cas de rendements élevés, c’est-à-dire avec une accélération du rythme du progrès technique. Inversement, une décélération de la productivité ferait augmenter les superficies cultivées dans la région entre 84 et 113 %, selon le régime alimentaire (tableau). L’expansion des cultures empiétant sur les prairies et les forêts, il en résulterait d’énormes pertes de biodiversité et un surcroît inquiétant d’émissions de gaz à effet de serre.


Et le revenu agricole ?

Un défaut majeur de la quasi-totalité des prospectives publiées est qu’elles n’apportent aucun éclairage sur les implications des scénarios étudiés sur le revenu des agriculteurs. Le rapport de Chatham House n’y échappe pas. Or, toutes choses égales par ailleurs, une baisse des rendements ne pourrait être contrebalancée que par une réduction des coûts de production, une hausse des prix agricoles ou l’apport de revenus complémentaires, provenant par exemple de paiements pour services environnementaux.

Une diminution des achats d’intrants réduirait les coûts de production mais, faute de données précises, il est difficile d’en anticiper son impact sur les revenus agricoles. Quant aux prix de marché, les agriculteurs ont très peu de contrôle sur leur niveau, même si les primes payées dans le cadre du commerce équitable – essentiellement pour les produits agricoles exportés vers les pays à haut revenu – peuvent augmenter leurs recettes. En revanche, il existe des arguments forts en faveur de paiements pour services environnementaux, financés par des aides publiques ou tirés de marchés spécifiques, tels qu’ils commencent à émerger pour le stockage de carbone dans les sols agricoles : encore faut-il dégager pour cela des budgets adéquats ou faire en sorte que les agriculteurs puissent participer à ces marchés et en tirer profit.  

En tout état de cause, si la baisse des rendements devait aboutir à diminuer le revenu des agriculteurs, la pression pour une augmentation de la taille des exploitations - et donc, en Afrique, pour un défrichement accru de la savane et de la forêt – se renforcerait d’autant.   


Triple performance

Le dogme d’une agriculture guidée par la maximisation de la performance technico-économique, sans égard pour l’environnement, a vécu. Rien ne sert de lui en substituer un nouveau, qui conduirait à ne considérer le développement durable que sous l’angle de la biodiversité, du changement climatique ou des préoccupations sanitaires. Le développement durable, rappelons-le, s’appuie sur la recherche simultanée d’une triple performance - économique, sociale et environnementale.  

Une hausse de la productivité est impérative, notamment en Afrique subsaharienne, pour augmenter les revenus agricoles et réduire le coût de l’alimentation, à condition de minimiser ses effets négatifs sur les milieux naturels et le climat. L’objectif de la transition agroécologique ne devrait donc pas être de baisser les rendements, mais de trouver les voies d’une nouvelle intensification de l’agriculture, entièrement repensée, permettant de produire plus avec moins d’intrants. Les clés en sont connues : un vigoureux effort de recherche et d’innovation, accompagné d’une vulgarisation des résultats obtenus auprès des agriculteurs ; l’intégration des exigences du développement durable dans les filières agroalimentaires ; enfin, la rémunération des services environnementaux fournis par l’agriculture, via des aides directes ou des marchés spécifiques. Dans les pays du Sud, les enjeux sont considérables car les politiques agricoles jouent un rôle majeur dans la lutte contre la pauvreté et la réduction des écarts de revenus entre villes et campagnes[5].

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SOS R&D Alors que les défis à relever pour atteindre les Objectifs de développement durable appellent un effort massif d’innovation, les Etats peinent à investir davantage dans l’agriculture et l’alimentation. Les budgets qui lui sont dédiés augmentent moins vite que la production agricole. La situation est particulièrement préoccupante dans les pays à faible revenu.

Mieux nourrir les populations, en quantité et en qualité ; réduire les émissions de gaz à effet de serre provenant des cultures et de l’élevage et adapter la production agricole au changement climatique ; enrayer l’érosion de la biodiversité en freinant l’usage des intrants chimiques et sans empiéter sur la forêt… Autant d’objectifs nécessaires mais très ambitieux, qui exigent que les Etats consacrent davantage de moyens à la recherche et à la diffusion de ses résultats auprès des agriculteurs. Ce n’est pourtant pas le cas aujourd’hui.

Moindre intensité du soutien public à la connaissance et l’innovation

Certes, selon l’OCDE, les dépenses publiques en faveur du « système de connaissances et d’innovation agricoles » - incluant la recherche, la formation et la vulgarisation agricoles - croissent régulièrement dans les principaux pays à revenu élevé et les pays à revenu intermédiaire (ou émergents). Mais leur intensité, c’est-à-dire leur montant exprimé en pourcentage de la valeur de la production agricole, diminue. D’après nos calculs, elle était en moyenne de 0,73 % sur la période 2017-19, contre 0,92 % en 2000-02. Cette baisse relative concerne aussi bien les pays membres de l’OCDE, autrement dit essentiellement les pays riches (de 1,20 % à 1,14 % sur la période étudiée), que les pays émergents non-membres de l’OCDE, dont le Brésil, la Chine, l’Inde et la Russie (de 0,57 % à 0,54 %)[1].

Ce constat est inquiétant. Il l’est plus encore si l’on considère les pays à faible revenu, qui regroupent 9 % de la population de la planète mais représentent moins de 3 % des dépenses mondiales de recherche-développement (R&D) dans l’agriculture et l’alimentation (tableau 1).

Tableau 1. Répartition et intensité des dépenses publiques de recherche-développement dans l’agriculture et l’alimentation en 2011

Ces pays cumulent en effet plusieurs points faibles :

-        selon les dernières données disponibles[2], l’intensité des dépenses de R&D agricole dans les pays pauvres, exprimée en pourcentage du produit intérieur brut (PIB) agricole, est très basse : elle est tombée de 0,50 % en 1980 à 0,38 % en 2011, contre 0,44 % dans les pays émergents et 3,40 % dans les pays riches. En d’autres termes, en 2011, l’effort public de R&D agricole, dans les pays à faible revenu, était proportionnellement neuf fois inférieur à celui observé dans les pays à haut revenu. En outre, cet écart s’est creusé : en 1980, il était « seulement » de 1 à 3 ;   

-        la volatilité des dépenses publiques de R&D agricole est beaucoup plus élevée dans les pays à faible revenu[3]. Il n’est pas rare en effet qu’au sein d’un même pays, le montant de ces dépenses varie sensiblement d’une année à l’autre. Cette instabilité est bien sûr néfaste à la continuité et la productivité de la recherche.    

La situation de l’Afrique subsaharienne est édifiante. Dans cette région, en 2011, les dépenses publiques de R&D agricole équivalaient en moyenne à 0,40 % de la valeur du PIB agricole, contre 0,67 % en 1980. Leur intensité a encore diminué à 0,39 % en 2016, niveau très inférieur à l’objectif de 1 % fixé par l’Union africaine pour utiliser plus efficacement les ressources dédiées à l’agriculture et qui permettrait de produire plus tout en limitant l’expansion des surfaces cultivées[4].   

Part croissante de la recherche privée

Cependant, ces chiffres ne disent pas tout. Les dépenses privées de recherche-développement agricole croissent en effet beaucoup plus vite que les dépenses publiques. En 2011, elles représentaient, au niveau mondial, 45 % des dépenses totales de R&D agricole, contre 35 % en 1980. Comme le secteur privé investit principalement dans les pays à haut revenu (et, à un moindre degré, dans les pays émergents), le déficit relatif de recherche agricole dans les pays à faible revenu s’en trouve amplifié d’autant. En 2011, l’intensité des dépenses totales (publiques et privées) de R&D agricole dans ces pays était près de 18 fois inférieure à celle des pays à haut revenu (tableau 2). En Afrique subsaharienne, l’écart était en moyenne de 1 à 14. 

 
Tableau 2. Répartition et intensité des dépenses totales (publiques et privées) de recherche-développement dans l’agriculture et l’alimentation en 2011

Or la recherche privée est complémentaire de celle de la recherche publique, mais elle ne vise que les innovations susceptibles de rapporter un profit et délaisse certaines applications qui présentent pourtant un intérêt collectif. « Nous ne devons pas croire naïvement que toute innovation rentable répond de manière inévitablement favorable à toutes les questions pertinentes pour la société, ni que toute innovation socialement désirable offre aux investissements privés un taux de retour avantageux », avertit un panel d’experts de l’université Cornell[5].

Alors que de multiples études montrent que les taux de retour de la R&D publique agricole sont très élevés[6], signe d’un sous-investissement patent, il est alarmant d’observer que la recherche publique recule, en termes relatifs, par rapport à la recherche privée, y compris dans les pays à haut revenu[7]. Et que les gouvernements des pays pauvres n’en font pas une priorité, faute de ressources financières ou de volonté politique, bien que la majeure partie de leur population active travaille dans l’agriculture. Vu le temps de latence, 10-15 ans minimum, entre l’investissement dans la recherche et ses retombées concrètes, les choix d’aujourd’hui préparent des lendemains qui déchantent.

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La convergence des revenus agricoles et non-agricoles : mythe ou réalité ? Au-delà de leur diversité, les stratégies de développement reposent toutes sur le même paradigme, plus ou moins explicite. Elles suivent le modèle observé historiquement dans les pays à haut revenu : accroître la productivité de l’agriculture pour diminuer le prix de l’alimentation et favoriser la migration de la main d’œuvre vers les secteurs où la productivité est plus élevée - l’industrie, puis les services -, dans un contexte d’urbanisation croissante. Dans ce modèle, qui a fait l’objet d’une abondante littérature, la productivité du travail agricole est censée converger vers celle des autres secteurs, ce qui conduit en théorie à une égalisation progressive des revenus agricoles et non-agricoles. Mais cette convergence des productivités s’est-elle effectivement réalisée ? Comment le rapprochement des revenus agricoles et non-agricoles, quand il a eu lieu, a-t-il pu s’accomplir ?

Nous examinons ici l’évolution relative des productivités du travail agricole et non-agricole dans les différentes régions, depuis une vingtaine d’années, et en tirons quelques enseignements pour les politiques publiques dans la perspective d’une réduction des inégalités de revenu, l’un des 17 Objectifs de développement durable des Nations unies[1]. Une option prometteuse, dans les pays du Sud, est le versement d’aides directes aux agriculteurs, à l’instar de ce que font les pays du Nord. Ces aides devraient être liées à de bonnes pratiques environnementales, telles que la restauration de la fertilité des sols ou la baisse de la déforestation.     

Les pays pauvres à la traîne

Globalement, dans les pays à revenu élevé et les pays à revenu intermédiaire dits émergents, la productivité du travail, mesurée par le produit intérieur brut (PIB) par actif, a progressé plus rapidement dans l’agriculture[2] que dans les autres secteurs. Les écarts restent cependant considérables, puisque sur la période 2016-18, la productivité du travail agricole ne représentait en moyenne que 38 % de la productivité du travail non-agricole dans les pays à haut revenu et 20 % dans ceux à revenu intermédiaire. Dans les pays à faible revenu, la productivité du travail agricole s’est dégradée en termes relatifs, tombant de 23 % à 22 % de celle obtenue en moyenne dans les autres secteurs de l’économie (tableau 1). 
  

Tableau 1. PIB par actif agricole et non-agricole, en dollars U.S. 2010, selon le revenu des pays


Ces résultats doivent être considérés avec précaution. En effet, une grande partie de la population employée dans l’agriculture n’est pas occupée à temps plein, ce qui tend à minorer, sans doute sensiblement, le PIB réel par actif agricole[3]. On peut cependant faire l’hypothèse que la sous-estimation de la productivité du travail agricole affecte relativement peu les écarts de productivité du travail agricole entre pays, ainsi que l’évolution relative des productivités agricole et non-agricole au sein de chaque pays.

La situation observée dans les pays à faible revenu, où près de 60 % de la population active travaille encore dans l’agriculture, est particulièrement préoccupante. Outre le creusement de l’écart entre les productivités agricole et non-agricole, le PIB par actif agricole, dans ces pays, est en moyenne, en dollars 2010[4], 39 fois inférieur à celui des pays riches et 3,5 fois inférieur à celui des pays émergents. Il en résulte un taux très élevé d’extrême pauvreté (45 % en 2017, probablement en hausse avec la crise de la Covid-19) et une médiocre compétitivité des agriculteurs, sur les marchés d’exportation comme vis-à-vis des productions importées.     

Gros écarts sectoriels en Asie du Sud et en Afrique subsaharienne

Les productivités moyennes du travail agricole et non-agricole ont évolué de manière contrastée selon les régions. L’Amérique du Nord cumule à la fois un haut PIB par actif agricole et une forte convergence des productivités agricole et non-agricole, le ratio entre ces dernières atteignant 78 % contre 33 % dans l’Union européenne (55 % en France).

Inversement, en Asie du Sud, le PIB par actif agricole est très faible et a augmenté moins vite, depuis vingt ans, que le PIB par actif non-agricole. Ainsi, en Inde, la productivité du travail agricole avoisine aujourd’hui 1 700 dollars 2010, soit moitié moins qu’en Chine, et équivaut à 20 % de la productivité du travail non-agricole, contre 24 % sur la période 1995-97.

L’Afrique subsaharienne a le plus bas PIB par actif agricole (1 300 dollars 2010). Malgré une amélioration relative, celui-ci ne représente que 17 % du PIB par actif non-agricole (tableau 2).

Tableau 2. PIB par actif agricole et non-agricole, en dollars U.S. 2010, par région

Sombres perspectives africaines  

Dans de nombreux pays à faible revenu ou émergents, les perspectives de convergence des productivités du travail agricole et non-agricole dans les prochaines décennies sont moroses. Le cas le plus problématique est sans doute celui de l’Afrique subsaharienne, en raison de la forte augmentation de la population rurale projetée dans cette région dans les vingt prochaines années[5].   

Si la croissance du PIB par actif agricole et non-agricole, au sud du Sahara, se poursuit au même rythme que celui enregistré entre 1995-97 et 2016-18, soit respectivement + 68 % et + 13 % en dollars constants, la productivité du travail en agriculture à l’horizon 2040 se situera autour de 2 300 dollars 2010, niveau nettement inférieur à celui enregistré aujourd’hui en Chine (3 500 dollars 2010). Elle ne représenterait alors que 25 % de la productivité du travail obtenue en moyenne dans les autres secteurs.      

Une accélération substantielle de l’augmentation de la productivité du travail agricole en Afrique subsaharienne se heurte à plusieurs obstacles. Certes, le potentiel de hausse des rendements est énorme : encore faut-il que les paysans aient accès au crédit, aux intrants, aux programmes de vulgarisation et qu’ils soient insérés dans des filières performantes. De plus, beaucoup d’agriculteurs peinent à accroître la surface de leur exploitation, à cause de la pression démographique. On constate au contraire, dans de nombreux pays africains, comme d’ailleurs en Inde, une diminution de la superficie des fermes et de la surface disponible par actif agricole. Dans ces pays, l’agriculture est prise dans le « piège de Lewis », selon l’expression de Bruno Dorin[6] : le modèle de développement des pays à haut revenu, fondé à la fois sur une forte productivité de la terre et la disponibilité d’une surface élevée par actif agricole, n’y est applicable qu’au prix d’un exode rural massif qui viderait les campagnes. Avec toutefois une différence majeure : contrairement à ce qui s’est passé par exemple en Europe depuis le 19ème siècle, une grande partie de la main d’œuvre évincée de ne serait probablement pas absorbée par l’industrie et les services ou par l’émigration. Ajoutons à cela que si la croissance des surfaces cultivées dans les pays industrialisés s’est faite, historiquement, sans souci des impacts environnementaux, leur doublement prévisible en Afrique subsaharienne à l’horizon 2050 fait craindre une réduction continue des forêts et des pâtures, préjudiciable à la biodiversité et au climat[7].        

De la productivité au revenu : le cas de la France

La productivité du travail est le principal déterminant du niveau de revenu des agriculteurs, mais elle est loin d’en être la seule composante. Dans toutes les régions du monde, les ménages agricoles – le chef d’exploitation, son conjoint et éventuellement d’autres membres du foyer - tirent une partie de leur revenu d’activités extérieures à la ferme. D’autre part, des transferts monétaires – prestations sociales et concours publics au titre des politiques agricoles – viennent compléter, principalement dans les pays à haut revenu, les revenus d’activité.     

L’exemple de la France est édifiant. La pluriactivité des agriculteurs[8] ou de leur ménage[9] est source d’importants revenus et favorise le maintien de l’activité agricole par divers canaux : obtention plus facile de crédit, atténuation de la variabilité des revenus de l’exploitation, etc. Par ailleurs, les concours publics à l’agriculture au titre de la PAC ou des mesures politiques nationales soutiennent massivement le revenu des producteurs français. Selon nos calculs, le montant des paiements directs et autres aides à l’agriculture (réduction de charges sociales, exonérations fiscales…) équivaut en moyenne annuelle, sur la période 2016-2018, à quelque 19 500 dollars par actif agricole, soit près de la moitié de l’écart constaté entre le PIB par actif agricole et le PIB par actif non-agricole[10]. Ces résultats sont sans doute extrapolables, dans leurs grandes lignes, à beaucoup d’autres pays à haut revenu.   

Trois leviers pour les politiques publiques au Sud

Les données manquent pour apprécier l’importance de la pluriactivité des agriculteurs dans les pays émergents ou moins avancés. Les situations sont a priori très diverses. Des politiques actives de développement rural, créatrices d’emplois non-agricoles dans les campagnes, permettraient aux paysans soit de maintenir leur activité agricole grâce à l’appoint de revenus extérieurs, soit d’abandonner l’agriculture pour un emploi plus stable et mieux rémunéré.

Le renforcement de la protection sociale en agriculture, visant à la fois à lutter contre la pauvreté, améliorer la santé des populations rurales et soutenir indirectement les investissements agricoles, a été promue vigoureusement par la FAO sous la direction générale de l’ancien ministre brésilien José Graziano da Silva (2012-2019). Malgré la force des arguments avancés[11], il ne semble pas que des progrès significatifs aient été accomplis dans ce domaine.

Enfin, le paiement d’aides directes aux agriculteurs constitue une option prometteuse. C’est la voie choisie dans la plupart des pays à haut revenus et, de manière partielle, dans certains pays émergents comme la Chine. Les outils numériques et la téléphonie mobile rendent faisable ce qui, il y a peu, était encore considéré comme une impossibilité pratique dans les pays à faible revenu : verser de l’argent à des millions d’agriculteurs dont la majorité ne possède pas de compte en banque. Ces aides permettraient de réduire la pauvreté et de diminuer les inégalités de revenu entre villes et campagnes, tout en incitant les agriculteurs à investir pour assurer la sécurité alimentaire. Elles se justifient également pour des raisons environnementales[12] : inciter les paysans à préserver prairies et forêts, stimuler l’adoption de pratiques agroécologiques économiquement efficaces et ayant des impacts positifs sur la santé humaine, la biodiversité et le climat. C’est le tournant que prend, timidement mais résolument, le soutien à l’agriculture en Europe. Il mérite d’être considéré sérieusement dans les régions en développement. L’obstacle budgétaire n’est pas insurmontable : les fonds consacrés aux subventions aux intrants, très critiquées notamment pour leur inefficacité, offrent une marge de manœuvre. N’est-il pas temps de sortir des sentiers battus ?  

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Crise de la Covid-19 et perspectives pour la sécurité alimentaire en Afrique[1] La pandémie due à la Covid-19 a engendré une crise sanitaire mondiale sans précédent dans la rapidité de sa propagation et de son évolution. Elle a provoqué, du fait du confinement, une crise économique de grande ampleur. Elle a fait renaitre l’angoisse de la pénurie alimentaire et des famines. Elle interpelle sur la vulnérabilité et la durabilité des systèmes alimentaires et notamment du modèle agroindustriel intensif, spécialisé, concentré, globalisé et financiarisé. Enfin cette double crise compromet la sécurité alimentaire et nutritionnelle qui constitue la concrétisation du droit à l’alimentation inscrit dans la Déclaration universelle des droits de l’homme. Les questions sur les conséquences à moyen terme de cette crise sont nombreuses.

 
Crédit : Reuters/BBC

Comment vont évoluer les échanges de produits alimentaires ?

Tout d’abord, on peut s’interroger sur la poursuite de la mondialisation des marchés agricoles en forte croissance depuis les années 1990, mais en stagnation à partir de 2013. Le commerce international est une nécessité pour assurer un complément d’approvisionnement pour les pays déficitaires et procure des devises pour les pays exportateurs. Cependant, les dispositions de l’OMC et des accords bilatéraux ne prennent pas en compte les objectifs du développement durable (ODD) 2030 des Nations Unies ni le concept de souveraineté alimentaire. Certaines productions agricoles destinées à l’exportation subiront des baisses, engendrant la perte de revenu pour les producteurs. Inversement, les importations de produits alimentaires subiront de fortes perturbations (notamment des pays n’exportant plus pour préserver leurs ressources), avec des risques évidents de sous approvisionnement dans certains pays, pouvant conduire jusqu’à des révoltes de la faim dans certaines villes africaines. Il est proposé la signature d’accords entre l’Europe et l’Afrique garantissant de façon pluriannuelle des volumes d’approvisionnement et des prix de produits alimentaires stratégiques, ce qui n’est pas aujourd’hui le cas des accords de partenariats économiques UE-Afrique. Par ailleurs, un pourcentage du montant des produits agricoles et miniers exportés d’Afrique pourrait être versé à une caisse dépendante d’une institution des Nations Unies afin d’aider les agriculteurs et Etats africains à protéger leurs ressources.

Quels scénarios possibles pour les dix années à venir ?

Compte-tenu des tendances actuelles, et en nous inspirant de la prospective Inrae-Cirad Agrimonde-Terra[3] et des travaux du Forum prospectif de l’Afrique de l’Ouest[4] animé par Futuribles, trois scénarios peuvent être envisagés pour les cinq années à venir. Ces pistes de réflexion indiquent que la crise peut être source d’opportunités qu’il convient de saisir. Les scénarios sont :

Communautés ‒ Une agriculture reposant sur des communautés rurales dans un monde fragmenté

Sans changement structurel majeur, le monde reste traversé de crises politiques, économiques, sociales, environnementales et sanitaires. En Afrique, les situations sont contrastées : d’un côté, des petites villes et communautés rurales mutualisent la gestion des terres agricoles pour garantir leur sécurité alimentaire et adoptent des pratiques agro-écologiques. De l’autre, les rendements de l’agriculture et de l’élevage péri-urbain et des zones rurales régressent ou au mieux stagnent, et l’insécurité alimentaire et nutritionnelle est très présente, en particulier si les importations sont limitées. Cela implique déforestation et croissance des terres agricoles.

Régionalisation Une agriculture s’appuyant sur des systèmes alimentaires régionaux

Les  échanges internationaux sont limités. En Afrique, les gouvernants prennent conscience de la nécessité de renforcer les États tout en décentralisant leur fonctionnement. Ils favorisent une participation plus active des populations, et notamment des jeunes, aux prises de décision. Les échanges intra régionaux se développent, essentiellement de façon informelle. L’insertion des zones rurales dans le maillage urbain s’intensifie grâce au commerce.  La diminution des importations de produits alimentaires permet l'émergence de systèmes alimentaires territorialisés. Les pratiques agro-écologiques se diffusent. La transformation locale des produits crée des emplois. La sécurité alimentaire et nutritionnelle est assurée dans les territoires disposant de terres et de capacités d’échanges locaux ou régionaux, mais elle l’est moins dans beaucoup d’autres territoires. La limitation des échanges avec le reste du monde oblige à déforester pour gagner des terres à cultiver.

Métropolisation ‒ Une agriculture pilotée par la métropolisation

L’urbanisation se poursuit. Les chaînes d’alimentation modernes satisfont une classe moyenne grandissante. La consommation de produits sucrés, gras et préparés à l’extérieur, souvent de manière artisanale et par les femmes, augmente. Les systèmes de cultures intensifs en intrants et capital sont ceux mobilisés dans l’agriculture d’exportation et dans les périmètres irrigués servant à l’approvisionnement des villes. Une forte intensité technologique et une spécialisation de la production agricole sont souvent privilégiées. Les grandes entreprises sont considérées comme des éléments moteurs de la modernisation agricole. De nombreux petits agriculteurs sont exclus de leur terre et migrent vers les métropoles ou l’Europe.

Pistes d’action pour des systèmes alimentaires durables

Pour favoriser l’émergence de systèmes alimentaires durables, plusieurs leviers doivent être actionnés.  

Davantage de complémentarité et de souveraineté alimentaire

Les importations de produits alimentaires ont tendance à croître, mais il importe de distinguer les aliments d’origine régionale, ceux importés d’autres continents directement consommables, et ceux qui sont importés d’autres continents puis transformés localement. En Afrique de l’ouest-Cameroun-Tchad, tous aliments confondus, la valeur économique de la consommation de produits d’origine nationale ou régionale représente environ les quatre cinquièmes de la consommation alimentaire des pays, à l’exception du Sénégal et de la Mauritanie, où les produits locaux ne représentent que 50 à 60 % de la consommation[5]. En termes d’apports énergétiques, les importations (essentiellement du blé et du riz) fournissent, en moyenne pondérée, 10 % de l’apport calorique total, avec là encore, les exceptions du Sénégal et de la Mauritanie[6]. La crise de la Covid-19 a remis à l’ordre du jour la question de la souveraineté alimentaire, dans le sens du retour à une offre alimentaire suffisante pour les amylacées. Ce n’est pas un refus de la mondialisation mais la reconnaissance de la nécessité de développer des systèmes alimentaires locaux et d’exploiter les complémentarités entre territoires et pays, et implique de nouvelles modalités de gouvernance.

Des systèmes alimentaires divers et durables

L’Afrique possède des avantages comparatifs, notamment une diversité de systèmes alimentaires, de productions et de ressources, la présence de nombreux petits producteurs, transporteurs et distributeurs locaux, des capacités locales de stockage et des marchés. Ses principales faiblesses sont l’informalité des activités, les pertes (dans les champs, durant le stockage et le transport), et l’insuffisance des capacités de transformation. Néanmoins, un « hidden middle » semble se développer. Des chaînes de valeur davantage formalisées permettaient de sécuriser l’approvisionnement en produits de base, de diversifier l’alimentation, d’apporter de la valeur ajoutée, de créer des emplois en zone rurale et urbaine, d’améliorer la qualité des produits et de faire baisser les prix. Ces systèmes alimentaires – qui seront différents selon les écosystèmes et les densités de population – ont besoin de capitaux publics et privés.

La production agricole demande de la terre (en quantité limitée), du travail, du capital, des savoirs et pratiques, et des technologies. Au modèle agroindustriel des pays riches, qui atteint ses limites, doit succéder un modèle agricole et alimentaire durable adapté aux agriculteurs familiaux. Pour eux, la sécurisation du foncier, les pratiques de l’agroécologie, notamment celles relatives à la santé des sols, et le soutien des prix sont indispensables. Les gigantesques contributions budgétaires annoncées pour limiter les effets économiques de la crise Covid-19 auraient certainement été mieux utilisées en actions préventives ou en programmes de développement des systèmes alimentaires africains.

Des régimes alimentaires mieux équilibrés

SI les apports énergétiques ont augmenté en Afrique sub-saharienne, l’insécurité nutritionnelle est constante, et l’insécurité alimentaire est présente lors des crises ou dans certains territoires. Les régimes alimentaires sont fortement carencés en micronutriments (anémie ferriprive, carences en vitamine A, en zinc, en iode), notamment en raison d’une consommation insuffisante de produits animaux, de légumes et de fruits. En ville, l’obésité, le diabète et les maladies cardio-vasculaires liées à une surconsommation de graisse, de sucre et de sel par rapport à une activité physique réduite, augmentent. Améliorer l’équilibre nutritionnel est un enjeu de santé publique qui doit passer par l’éducation.

Reconnaissance du rôle de l’économie informelle

Le confinement a montré son impact, en particulier sur les chaînes de production et de distribution alimentaire, vers le marché intérieur comme à l’exportation. De très nombreux Africains qui vivent au jour le jour se sont retrouvés dans une situation de grande vulnérabilité, le confinement les empêchant de continuer à exercer leur activité. Ils ne bénéficient d’aucune protection sociale. En Afrique, on parle d’épidémie de « PochVid 20 ». Cette crise a aussi mis en avant le rôle fondamental du secteur informel en Afrique qui offre des solutions lorsque la puissance publique n’en a pas les moyens. Les administrations publiques pourraient davantage reconnaître son rôle, l’inciter à se moderniser et se consolider, aider ses travailleurs à accéder aux services de santé et d’éducation, mais aussi à s’intégrer à l’économie formelle.

Des recherches pilotées par l’aval

Même si la science ne peut résoudre toutes les questions sociétales, l’Afrique devrait développer une recherche scientifique et technique et disposer de moyens humains, financiers, juridiques et partenariaux, pour tout ce qui concerne les systèmes alimentaires. La recherche devrait être pilotée par l’aval, interdisciplinaire, participative, prospective et crédible, et travailler davantage sur la complémentarité entre spécialisation et diversification à différentes échelles spatiales et organisationnelles.

Toutes les régions du monde sont confrontées au changement climatique, et à des degrés divers à des épidémies et des conflits. En 2008, la crise économique et financière a été de grande ampleur. Cette année 2020, la pandémie du coronavirus entraine de fortes difficultés économiques et sociales dans de nombreux pays. Une fois cette Covid-19 maîtrisée, nous serons probablement confrontés à d’autres défis sanitaires et environnementaux. En tout état de cause, l’enjeu alimentaire doit impérativement et sans délai, être mieux pris en charge. Il faut se poser la question suivante : est-il possible d’organiser au plan mondial une sécurité ou une souveraineté alimentaire multipolaire ? Les complémentarités existant au sein de la « Verticale Afrique-Méditerranée-Europe (AME) » pourraient constituer la base d’une solidarité macro-régionale garantissant un co-développement durable[7]. Il faudrait que, dans chaque pays, des partenariats multi-acteurs et intergénérationnels agricoles et alimentaires s’organisent et, au niveau mondial, qu’un plan d’action accompagné des moyens nécessaires assure l’avènement de systèmes alimentaires et nutritionnels durables, solidaires, productifs et équitables.

 

Pour en savoir plus…

 

  •   Michel Dron et Philippe Kim-Bonbled (sous la direction de), « Covid-19 et agriculture. Une opportunité pour la transition agricole et alimentaire ? », Académie d’Agriculture de France, Presses des Mines, 2020.

 

  •   Colloque FARM-Pluriagri, « L’Afrique et la crise de la Covid-19 : à la recherche d’une plus grande résilience des systèmes alimentaires », 18 décembre 2020, programme et inscription sur www.fondation-farm.org

 

 

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Intensification durable ou agroécologie ? Ecarts et convergences     Une majorité s’accorde sur le diagnostic : les systèmes agricoles actuels ne sont pas durables. Ils épuisent la biodiversité et les ressources naturelles et contribuent de manière substantielle au changement climatique ; en outre, une grande partie de la population mondiale n’a pas accès à une alimentation en quantité et qualité suffisantes. Mais le consensus éclate quand il s’agit de définir des alternatives et de réfléchir à leur mise en œuvre. Partagées entre adaptations graduelles et changements radicaux, les politiques publiques cultivent l’ambiguïté. Il est pourtant urgent d’agir pour restaurer la fertilité des sols et améliorer la productivité agricole, en particulier des petits producteurs, de manière soutenable pour l’environnement.  

Deux écoles de pensée

Deux camps s’affrontent. D’un côté, les réformistes, tenants de l’intensification durable, dont le principe est de faire « mieux avec moins », c’est-à-dire d’améliorer l’efficience de l’usage des ressources, sans remettre fondamentalement en cause la nature des systèmes de production agricoles à forte intensité d’intrants externes[1]. De l’autre, les partisans de l’agroécologie conçue comme une transformation systémique de l’agriculture, fondée sur la valorisation des interactions entre végétaux, animaux et humains, mais aussi comme un changement des pratiques sociales visant une plus grande équité des systèmes alimentaires[2].

Ces deux approches ont des implications différentes sur la protection de la biodiversité et la réduction des émissions de gaz à effet de serre. L’intensification durable repose sur une logique de « land sparing », c’est-à-dire d’économie de terres, qui s’appuie sur une forte augmentation des rendements agricoles. Cette productivité élevée permet en théorie de limiter l’expansion des surfaces cultivées, donc de réduire la déforestation, voire même de libérer des terres qui peuvent être alors reboisées pour accroître le puits de carbone ou utilisées pour produire de la biomasse énergie. L’agroécologie suit au contraire une logique de « land sharing », c’est-à-dire de partage des terres, basée sur des rendements plus faibles, même si ce point, capital, dépend des contextes[3]. Elle est plus difficilement compatible avec un objectif de neutralité carbone de l’économie mais répond mieux, selon ses avocats, à plusieurs enjeux clés du développement durable : protection de la santé humaine, maintien d’une plus grande biodiversité sur les terres exploitées, meilleure santé des sols, résistance accrue des agroécosystèmes aux chocs climatiques, sanitaires et économiques grâce à la diversité des productions[4].

L’agroécologie paysanne, un souci d’inclusion  

En tant que mouvement social, l’agroécologie ne saurait être appréhendée uniquement par sa dimension technique ou environnementale. « Elle repose sur une refonte globale des systèmes agricoles et alimentaires qui doit garantir l’accessibilité à des aliments de qualité pour tous.tes les citoyen.ne.s, tout en assurant l’autonomie et un revenu décent aux paysan.ne.s. (…) L’agroécologie paysanne représente ainsi un levier majeur de renforcement de la cohésion sociale par la résorption des inégalités sociales, la promotion de la gouvernance locale, la souveraineté alimentaire et l’autonomie des communautés locales ». Elle entend « replacer au cœur des prises de décision les besoins et intérêts des citoyen.ne.s et des petit.e.s paysan.ne.s, qui fournissent 53 % de l’alimentation mondiale (…) »[5].

Ce mouvement ne concerne pas seulement les pays du Sud : il s’oppose aux dynamiques d’agrandissement, de concentration et de spécialisation des exploitations, très avancées dans les pays à haut revenu, et « dont on constate qu’elles sont une cause majeure de la dégradation de la biodiversité et des paysages agricoles »[6]. Pour les partisans de l’agroécologie ainsi définie, une approche incrémentale comme l’intensification durable ne suffit pas ; si l'on veut instaurer un nouveau paradigme de développement, il faut changer notre rapport à la nature et mettre l’inclusion au cœur des politiques. Selon nous, c’est bien le sentiment d’exclusion des petits producteurs, plus encore que l’adhésion à un mode de production alternatif, qui explique la création, en avril 2018, de l’Alliance pour l’agroécologie en Afrique de l’Ouest, dont est membre le ROPPA (Réseau des organisations paysannes et des producteurs agricoles de l’Afrique de l’Ouest)[7].    

Ambiguïtés politiques 

Face à ces deux camps aux positions bien tranchées, les politiques publiques louvoient. Elles veulent encourager une « transition agroécologique », sans toutefois en préciser le point d’arrivée. Il y a plusieurs raisons à cela. D’abord les doutes qui entourent la capacité de l’agroécologie à fournir un revenu décent aux agriculteurs, doutes liés aux rendements qu’elle permet d’obtenir, même si sa performance ne saurait être jugée uniquement à l’aune de la productivité, sans prendre en compte les bienfaits induits, sanitaires, environnementaux et autres[8]. De fait, le succès de l’agriculture biologique en Europe et aux États-Unis dépend très largement des prix plus élevés qu’acceptent de payer les consommateurs et qui font plus que compenser les surcoûts de production et les moindres rendements des cultures bio ; il n’est pas forcément reproductible à grande échelle dans les pays du Sud, où le pouvoir d’achat de la population est beaucoup plus faible.

Désireux avant tout de produire plus pour assurer la sécurité alimentaire de leur pays, mais sans risquer de perdre les financements des bailleurs, beaucoup de gouvernements africains tiennent un « ‘double discours’ politique où des objectifs divergents et concurrents se juxtaposent dans les dires des élus » : soutien affiché à l’agroécologie d’un côté, appui à « l’agriculture d’exportation » et à la « modernisation » des exploitations familiales fondée sur « l’agriculture industrielle », de l’autre[9]. Selon IPES Food (International Panel of Experts on Sustainable Food Systems), ce double langage n’est pas forcément intentionnel. Il peut tout simplement résulter de la faible capacité de pilotage stratégique des États, de la fragmentation des sources de financements et de l’aptitude des partenaires financiers à faire valoir leurs intérêts dans les phases de conception et de mise en œuvre des différents programmes. Souvent, en effet, l’incohérence des objectifs politiques au niveau national n’est qu’un reflet des multiples contradictions présentes dans les cadres réglementaires régionaux et panafricains sur l’agriculture, la nutrition et la sécurité alimentaire.

Les bailleurs partagés

L’analyse de l’aide apportée par l’Union européenne aux projets agricoles dans les pays en développement illustre bien, au-delà des déclarations d’intention, le flou des stratégies des bailleurs[10]. Sur la période 2016-2018, moins de 3 % des financements européens octroyés à la FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture), au FIDA (Fonds international de développement agricole) et au PAM (Programme alimentaire mondial) ont appuyé des projets qui soutiennent partiellement l’agroécologie. Aucune aide n’a été accordée par l’UE à des projets visant explicitement la transformation agroécologique (graphique 1). Elle a financé davantage de projets agroécologiques dans le cadre du Fonds vert pour le climat[11], mais ceux-ci restent très minoritaires : 21 % des versements effectués à ce Fonds dans le domaine de l’agriculture sont allés à des projets qui soutiennent partiellement l’agroécologie (10 %) ou la transformation agroécologique (11 %) (graphique 2).

Graphique 1. Répartition de l’aide de l’Union européenne à la FAO, au FIDA et au PAM sur la période 2016-2018 (%)


Source : FARM d’après CIDSE

Graphique 2. Répartition de l’aide de l’Union européenne aux projets agricoles du Fonds vert pour le climat (%)


Source : FARM d’après CIDSE

Mais la situation est plus complexe qu’il n’y paraît. En effet, 31 % des contributions de l’UE aux organisations agricoles internationales basées à Rome (FAO, FIDA, PAM) et 53 % de celles versées au Fonds vert pour le climat ont soutenu des projets visant une intensification durable de la production agricole, consistant notamment en une diminution de la consommation d’intrants synthétiques, d’eau et d’énergie. L’objectif des financements européens est donc bien d’encourager une réduction de l’empreinte environnementale de la production agricole, même si la transition n’est pas aussi radicale que certains le souhaitent (environ la moitié et le quart de l’aide européenne, respectivement, continuent d’appuyer des projets basés sur l’agriculture conventionnelle). On manque de données précises sur les actions des autres bailleurs, ce qui est regrettable car une grande partie des dépenses de soutien à l’agriculture, dans les pays d’Afrique subsaharienne, est financée par l’aide extérieure.  

Pour une révolution agronomique

Face aux immenses défis à relever, le pire serait que des différends idéologiques maintiennent les agriculteurs africains, en particulier les petits producteurs, dans le « piège à pauvreté » où les enferme leur faible niveau de productivité. Le facteur temps est essentiel. Une transition agroécologique qui ciblerait une transformation à long terme, sans obtenir rapidement des résultats substantiels, ne serait pas crédible et ferait long feu.

Les tenants de l’intensification durable et de l’agroécologie s’accordent sur un point : le besoin en Afrique, plus encore que dans d’autres régions, d’une révolution agronomique plaçant la santé des sols au centre des pratiques agricoles. Compte tenu de l’ampleur de la dégradation des terres[12], il s’agirait de mettre en place, dans chaque pays, une stratégie de gestion de la fertilité des sols, répondant à la fois à l’impératif de productivité et à la lutte contre le dérèglement climatique. Cette stratégie devrait privilégier l’enrichissement des sols en matière organique, mais on comprendrait mal qu’elle exclue tout recours à l’utilisation raisonnée d’engrais minéraux, sachant que la consommation actuelle de ces derniers est très basse[13]. D’autant plus que pour que de nouvelles pratiques soient adoptées à grande échelle par les agriculteurs, il faut que ceux-ci en perçoivent rapidement l’intérêt économique, sous la forme de gains de rendements[14]. Ces gains ne sont pas une condition suffisante du développement durable des agricultures africaines, mais ils en constituent un préalable. Aucun soutien public ne peut complètement s’y substituer, même si les interventions des États et des bailleurs sont indispensables. Il reste aussi à déterminer comment les chaînes de valeur sont susceptibles de promouvoir et de valoriser les efforts des acteurs axés à la fois sur la santé des sols et l’inclusion des petits producteurs.

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La longue attente d'une réforme de l'OMC L’élection présidentielle américaine du 3 novembre est porteuse d’énormes enjeux pour le système multilatéral. D’abord pour l’Accord de Paris sur le climat : par une coïncidence du calendrier, au terme du processus engagé par Donald Trump en juin 2017, les Etats-Unis sortiront de l’Accord le 4 novembre, sauf si Joe Biden, s’il est élu, tient sa promesse d’y revenir. Ensuite, pour la résolution des différends en cours à l’Organisation mondiale du commerce (OMC), à commencer par celui qui oppose Boeing et Airbus et menace de dégénérer en guerre commerciale. Enfin, pour le fonctionnement même de l’OMC, puisque Washington bloque la nomination de nouveaux juges à l’Organe d’appel, paralysant ainsi le processus de règlement des différends.   

A vrai dire, l’Europe appelle de ses vœux une réforme de l’OMC qui irait bien au-delà du retour à son bon fonctionnement. Elle veut renouveler en profondeur le cadre commercial multilatéral, afin de pouvoir négocier avec la Chine, désormais reconnue comme « rival systémique », sur les subventions aux entreprises d’Etat, le vol de propriété intellectuelle et les transferts forcés de technologie, domaines aujourd’hui peu ou pas réglementés par l’organisation genevoise. Bruxelles veut discuter de ces sujets en cherchant le consensus avec l’ensemble des partenaires commerciaux, plutôt que jouer d’une diplomatie de la canonnière à l’issue incertaine.

En quoi l’agriculture est-elle concernée par la réforme de l’OMC ? Sur les 593 litiges portés devant cette organisation depuis 1995, 14 % impliquent l’Accord sur l’agriculture et concernent près de la moitié des Etats membres[1]. Certes, nul ne songe sérieusement, dans l’immédiat, à ressusciter le défunt cycle de négociations de Doha, qui visait notamment à approfondir la libéralisation des échanges et des politiques agricoles. Mais le monde a besoin d’un juge-arbitre efficace pour juguler les subventions et encadrer les pratiques des Etats aux traditionnelles aspirations souverainistes, renforcées par la pandémie de Covid-19. Aspirations parfois légitimes, mais qu’il vaut mieux inscrire dans une approche coopérative, pour ne pas laisser libre-cours à la loi du plus fort.  

Les propositions de réforme de l’OMC présentées par la Commission européenne en 2018[2] ont également pour objectif de restreindre les conditions d’application du « traitement spécial et différencié » (TSD). Celui-ci permet aux pays en développement de bénéficier de disciplines moins rigoureuses voire d’exemptions complètes pour la réduction de certaines subventions et l’ouverture des marchés, y compris en matière agricole. Selon l’Europe et les Etats-Unis, alliés sur ce point, les pays émergents font un usage excessif du TSD, au-delà de ce que justifient leurs contraintes spécifiques. C’est une question sensible, qui impliquerait de mieux cerner la nature et l’intensité de ces contraintes afin de trouver un équilibre entre les exigences du développement et la réduction des distorsions de marché. Cette mise à plat du TSD ne pourra sans doute pas se faire sans concession de la part des pays à haut revenu, par exemple sur le régime de faveur accordé aux aides de la « boîte verte » de l’Accord sur l’agriculture, dans laquelle est classée la majeure partie des paiements directs européens.  

Enfin, dans les années qui viennent, l’agriculture aura besoin d’une OMC forte et respectée pour clarifier et faire évoluer les règles commerciales ayant un impact sur la protection de la biodiversité et la lutte contre le changement climatique. En témoigne le refus du gouvernement français de ratifier le projet d’accord entre l’Union européenne et le Mercosur parce qu’il « n’a aucune disposition permettant de discipliner les pratiques des pays du Mercosur en matière de lutte contre la déforestation »[3]. Notons toutefois qu’il s’agit, dans ce cas, d’octroyer ou pas aux pays concernés (Argentine, Brésil, Paraguay, Uruguay) des concessions commerciales allant au-delà de celles consolidées à l’OMC, non de remettre en cause ces dernières (le soja brésilien entre déjà à droit nul  en Europe). Autrement dit, c’est la stratégie européenne d’accords commerciaux bilatéraux qui est pointée du doigt, car elle reste encore trop timorée quant au chapitre du développement durable[4]. Mais on sent bien qu’une position beaucoup plus radicale se fait jour dans l’opinion, qui s’interroge sur la légitimité d’un commerce ouvert avec les pays accusés de pratiques condamnables en matière d’environnement. Position qui va jusqu’à contester les règles de base du commerce mondial, telles que codifiées dans l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT).

Dans ce contexte, il sera intéressant de suivre les débats que ne manquera pas de susciter le projet de la Commission européenne, encore à l’étude, d’imposer un « mécanisme d’ajustement du carbone aux frontières », c’est-à-dire une taxe ou un droit de douane sur les produits importés de pays aux politiques climatiques trop laxistes[5]. Pour éviter des représailles commerciales, la Commission veut élaborer un mécanisme « OMC-compatible », c’est-à-dire fondé sur les dispositions de l’article XX de l’Accord du GATT qui autorisent, sous certaines conditions, à restreindre l’accès au marché au nom d’objectifs environnementaux. La taxe carbone sera-t-elle applicable aux produits agricoles ? Faut-il « verdir » la politique commerciale[6] ? C’est ce que souhaitent les agriculteurs européens, certes non directement assujettis à des réductions d’émissions de gaz à effet de serre, mais qui subissent des normes sanitaires et environnementales de plus en plus lourdes et voient leur compétitivité s’éroder vis-à-vis de concurrents qui, parfois, ne respectent même pas leur propre législation environnementale[7]. Certains pays tiers voient cette évolution d’un très mauvais œil et dénoncent une dérive protectionniste ; lors du Forum économique mondial de Davos, en janvier 2020, la directrice générale du Fonds monétaire international, Kristalina Georgieva, a publiquement émis des réserves sur la mise en place d’un tel mécanisme.

Peut-être la solution passe-t-elle, au-delà du mécanisme d’ajustement carbone, par un accord à l’OMC clarifiant les droits et devoirs des Etats en matière d’intégration du commerce et du développement durable. Voie étroite, mais largement préférable à celle récemment proposée par le Rapporteur spécial des Nations unies sur le droit à l’alimentation[8], qui souhaite « mettre fin à l’Accord sur l’agriculture de l’OMC » au motif qu’il « n’a pas permis d’obtenir les résultats commerciaux voulus, et encore moins de parvenir à la sécurité alimentaire », alors que les échanges vont jouer un rôle accru dans la sécurité alimentaire mondiale en raison des effets négatifs du changement climatique sur la production agricole. Voilà en tout cas du pain sur la planche pour la prochaine directrice de l’OMC. 

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http://www.fondation-farm.org/zoe.php?s=blogfarm&w=wt&idt=3937 2020-10-20 text/htmlfr
Petits producteurs : échec aux ODD    C’est un sombre tableau que dresse le récent rapport de la FAO sur les six objectifs de développement durable (ODD) liés à l’alimentation et l’agriculture, dont elle suit la mise en œuvre : « Faim zéro » (ODD 2), « Egalité entre les sexes » (ODD 5), « Eau propre et assainissement » (ODD 6), « Consommation et production responsables » (ODD 12), « Vie aquatique » (ODD 14) et « Vie terrestre » (ODD 15)[1]. Faute de progrès suffisants, le monde n’est pas sur une trajectoire qui lui permettrait d’atteindre ces objectifs en 2030. Il en est ainsi, notamment, pour la « cible 2.3 » de l’ODD 2, qui prévoit de « doubler la productivité agricole et les revenus des petits producteurs alimentaires » afin d’améliorer la sécurité alimentaire de la planète et assurer un développement plus inclusif.  

Le suivi de cette cible relève de deux indicateurs : d’une part, un indicateur de productivité (2.3.1), renseignant sur « le volume de production par unité de travail, en fonction de la taille de l’exploitation agricole, pastorale ou forestière » ; d’autre part, un indicateur de revenu (2.3.2), portant sur « le revenu moyen des petits producteurs alimentaires, selon le sexe et le statut d’autochtone ». Au-delà de la situation préoccupante que révèlent ces indicateurs, systématiquement défavorables aux petits producteurs, se pose la question de leur interprétation et de leur pertinence pour la formulation des politiques publiques.

Qu’est-ce qu’un petit producteur ?

Pour apprécier si la cible 2.3 est atteinte, la FAO a dû traduire en termes opérationnels le concept de « petit producteur alimentaire », dont il n’existait pas de définition internationale – chaque pays ayant la sienne. C’est chose faite depuis septembre 2018, date à laquelle l’Organisation des Nations unies a entériné la méthode proposée par la FAO[2]. Selon celle-ci, un petit producteur est un agriculteur qui satisfait à trois critères : (i) la surface de son exploitation se situe dans la tranche inférieure des exploitations qui cumule 40 % de la surface agricole du pays ; (ii) le nombre des animaux d’élevage qu’il détient, exprimé en équivalent unités animales par exploitation, se situe dans la tranche inférieure des exploitations qui cumule 40 % des animaux d’élevage du pays ; (iii) la valeur de sa production « agricole » (incluant l’agriculture, l’aquaculture, la pêche et la forêt) se situe dans la tranche inférieure des exploitations qui cumule 40 % de la valeur totale de la production agricole du pays. En outre, les producteurs répondant à ces trois critères doivent réaliser une production agricole annuelle de valeur inférieure à 34 387 dollars[3]. Dans le cas contraire, ils sont exclus de l’échantillon.

Cette définition, fondée sur des critères relatifs, a le grand avantage de permettre une comparaison internationale qui fait sens. Une définition en termes absolus (basée par exemple, comme c’est souvent le cas, sur surface minimum de 2 hectares) rendrait cette comparaison beaucoup plus délicate, car un seuil de surface donné n’a pas la même signification économique selon les pays. De plus, l’utilisation de critères absolus de surface ou de nombre d’animaux fausserait l’appréciation de l’évolution des performances économiques des petits producteurs, car elle introduirait, selon la FAO, un biais d’anti-sélection : dans beaucoup de pays, la classe regroupant les agriculteurs exploitant par exemple moins de 2 hectares tend généralement à se réduire, en raison de l’agrandissement des fermes ; elle risque ainsi de se limiter peu à peu aux agriculteurs obtenant systématiquement les plus mauvais revenus.                

Les statisticiens de la FAO ont donc relevé avec brio le défi qui leur était posé. Le problème, c’est que les données manquent pour appliquer cette définition à l’ensemble des pays ou même simplement à la majorité d’entre eux.  

Majoritaires en nombre  

En s’appuyant sur différentes sources statistiques, la FAO a calculé et publié le nombre de petits producteurs alimentaires, définis comme ci-dessus, pour 38 pays. Les caractéristiques structurelles et économiques de cet échantillon sont très variables : en Côte d’Ivoire et au Nicaragua, un petit producteur exploite en moyenne plus de 10 hectares, contre moins de 1 hectare au Rwanda et au Vietnam ; la valeur annuelle de sa production est inférieure à 1 000 dollars au Malawi et supérieure à 10 000 dollars en Irak.

Le principal résultat, toutefois, est la prépondérance du nombre de petits producteurs, qui justifie leur traitement spécifique dans les ODD. Dans la majorité des pays étudiés, classés comme à revenu faible ou intermédiaire, ils représentent 50 à 70 % des agriculteurs. En France et en Allemagne, en revanche, leur part tombe à 2 %.

Des revenus moindres

L’indicateur 2.3.1 sur la productivité des petits producteurs n’a pu être établi que pour 11 pays, sur les 38 évoqués ci-dessus, à cause du manque d’informations comparables sur la quantité de travail agricole. Et il ne concerne que les productions végétales, en raison de la carence de données sur les productions animales. Les résultats montrent que la valeur de la production agricole par journée de travail, en dollars PPA, est en moyenne sensiblement moins élevée pour les petits producteurs que pour les autres agriculteurs. L’écart entre ces deux catégories varie de – 8 % au Mali à – 64 % au Nigéria.

L’indicateur 2.3.2 sur le revenu des petits producteurs a été publié pour 37 pays. Il correspond à la différence entre, d’une part, la valeur de la production tirée de l’agriculture, de l’aquaculture, de la pêche et de la forêt (que cette production soit autoconsommée ou vendue) et, d’autre part, le montant des coûts opérationnels engagés par les producteurs[4]. Sur l’ensemble de l’échantillon étudié, les petits producteurs dégagent un revenu annuel, en dollars PPA, 3,5 fois inférieur, en moyenne, à celui des autres agriculteurs. Là encore, la diversité des situations est extrême, tant pour le niveau moyen de revenu des petits producteurs (qui s’échelonne de 185 dollars au Rwanda à 2 810 dollars au Vietnam) que pour leur écart de revenu par rapport aux plus gros producteurs.  

Soulignons enfin que les indicateurs 2.3.1 et 2.3.2 reposent sur des données souvent anciennes, qui rendent difficile d’apprécier leur évolution récente.  Ainsi, les informations sur le revenu datent de 2016 pour le Nigéria, mais remontent à 2010 ou des années antérieures pour une dizaine de pays.

Les implications pour les politiques publiques  

Si l’on se fie aux rares statistiques historiques disponibles, il est clair que l’objectif de doubler la productivité et le revenu des petits producteurs d’ici à 2030 sera difficile à atteindre. Telle était d’ailleurs la conclusion d’une étude publiée par la FAO en 2016[5]. Mais on doit aussi s’interroger sur les implications de ces indicateurs pour les politiques publiques et, plus généralement, sur la conception du développement qu’ils sous-tendent.

Il est bien sûr crucial de mesurer l’évolution des performances économiques des petits producteurs. Mais il est non moins important de la comparer à celle des plus gros producteurs. Considérerait-on en effet le doublement du revenu des petits agriculteurs comme un succès de l’Agenda 2030 (le processus onusien à l’origine des ODD en 2015) si, dans le même temps, les autres producteurs triplaient leur revenu ? En d’autres termes, il est indispensable de se pencher également sur l’évolution des inégalités de revenu dans le secteur agricole. Heureusement, les indicateurs de la FAO permettent ce suivi, car ils sont calculés pour les différentes catégories de producteurs.

Une autre ambiguïté tient au fait que l’indicateur de revenu des petits producteurs porte uniquement sur les ressources tirées de l’agriculture, de l’aquaculture, de la pêche et de la forêt. Il ne fournit pas d’informations sur le revenu global des ménages agricoles, incluant les revenus tirés d’activités extérieures à la ferme par le chef d’exploitation ou par d’autres membres de la famille. Or les enquêtes montrent que ces revenus complémentaires sont souvent essentiels à la survie des ménages. Ils leur permettent de maintenir une activité agricole, même si leur production est peu « compétitive » à cause, par exemple, d’une faible productivité de la terre[6].  

Si l’on omet ce facteur, il peut être tentant d’en déduire que l’augmentation des rendements sur les petites exploitations est la clé majeure voire l’unique déterminant d’une croissance économique plus inclusive, alors que celle-ci dépend tout autant de la création d’emplois non-agricoles dans les zones rurales. De fait, en Afrique subsaharienne, les gains escomptés d’une intensification de la production agricole sont, dans la plupart des cas, insuffisants pour sortir les ménages de la pauvreté[7]. Cela ne remet pas en cause la nécessité d’un accroissement des rendements des cultures et de l’élevage pour accélérer la transformation structurelle des économies africaines. Mais, sous l’angle social et territorial, notamment, la cible d’un doublement de la productivité et du revenu des petits producteurs ne peut résumer, à elle seule, l’objectif d’un développement plus durable des campagnes.
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Le « jour du dépassement », argument en faveur d’une agriculture productive « C’est un indicateur dont on se serait bien passé, mais dont le retour scande désormais tristement chacun de nos étés : le jour du dépassement – soit la date qui marque, chaque année, le jour où l’humanité a consommé toutes les ressources que notre planète est en mesure de produire en un an », notait l’Agence française de développement dans son bulletin d’actualités du 28 août. Fait inédit depuis 1970, cette journée devenue le symbole de la surexploitation des ressources issue des activités humaines tombe cette année le samedi 22 août, soit trois semaines plus tard qu’en 2019. (…) En 2020, il faudra tout de même l’équivalent de 1,6 planète pour assouvir les besoins de l’humanité ». La plupart des médias français ont repris de même, sans beaucoup de nuances, l’annonce de l’ONG américaine, le Global Footprint Network, qui est à l’origine de ce calcul. 

Une telle présentation tranche avec les critiques émises par de nombreux chercheurs en développement durable[1] et les jugements abrupts proférés par certains organes d’opinion, qui n’hésitent pas à qualifier le jour du dépassement de « théorie mensongère »[2] et d’« arnaque intellectuelle »[3]. Alors, que vaut cet indicateur ? 

Le mode de calcul
Le jour du dépassement est déterminé en comparant l’« empreinte écologique » des activités humaines et la « bio-capacité » de la planète. L’empreinte écologique représente la quantité de ressources naturelles dont la population a besoin pour se nourrir, se loger, se déplacer et compenser les déchets qu’elle génère, y compris les gaz à effet de serre ; elle correspond en quelque sorte à la demande de nature. La bio-capacité est la capacité de la Terre à produire les ressources consommées par l’empreinte écologique ; elle équivaut à l’offre de nature. Tant la demande que l’offre de nature sont exprimées, sur la base de certains coefficients de conversion, en « hectares globaux », représentant la surface nécessaire pour, respectivement, consommer et produire les ressources concernées. Cette surface est  calculée chaque année, pour chaque pays, par le Global Footprint Network (GFN), à partir de milliers de données compilées par les organisations internationales.

Il y a « dépassement » lorsque l’empreinte écologique, en équivalent hectares globaux, excède la bio-capacité de la planète. Ainsi, en 2020, le GFN considère que le ratio entre ces deux variables est de 1,6, autrement dit, que la planète a consommé 1,6 Terre[4]. Pour frapper encore davantage les esprits, ce chiffre est converti en « dette écologique » annuelle : les humains consommeraient les ressources renouvelables de la Terre en un certain nombre de jours et vivraient « à crédit » le reste de l’année[5]. Selon le GFN, la dette écologique n’aurait cessé de se creuser en un demi-siècle : le jour du dépassement est passé du 20 décembre en 1971 au 31 juillet en 2019. Le renversement de tendance enregistré en 2020 – la date fatidique survenant le 22 août - serait provisoire, car dû à la réduction de l’activité économique et aux mesures de confinement mises en place à travers le monde en réponse à la pandémie de Covid-19.  

Les critiques
Cette méthode de calcul est discutable, pour plusieurs raisons. La principale tient au fait que l’empreinte écologique des émissions de CO2 est exprimée en surface de forêts théoriquement nécessaire pour absorber ces émissions (compte tenu du carbone séquestré par les océans). Ce faisant, cet indicateur, qui se veut purement comptable[6], glisse vers le normatif : on peut en effet procéder de beaucoup d’autres façons, moins consommatrices d’espace que les forêts, pour réduire l’empreinte carbone liée à l’utilisation d’énergie fossile ; en particulier, développer l’énergie nucléaire ou les énergies renouvelables. Comme le suggère, sous forme de semi-boutade, le chercheur Bjorn Lomborg[7] : pourquoi, par exemple, ne pas traduire les émissions de CO2 en surface équivalente de panneaux solaires ?

Cette critique est d’autant plus légitime que les émissions de CO2 représentent aujourd’hui, en hectares globaux, près de 60 % de l’empreinte écologique mondiale, contre 44 % en 1961. De plus, les autres catégories d’utilisation de l’espace étudiées par le GFN – cultures, prairies, produits du bois, zones de pêches, espaces bâtis – ont, à l’échelle globale, une empreinte écologique inférieure ou égale à leur bio-capacité (graphique). Dès lors, la méthode choisie pour évaluer l’empreinte carbone est cruciale et détermine très largement, à elle seule, le dépassement des capacités biologiques de la planète et la date à laquelle il est censé se produire[8]. Selon plusieurs experts, il vaudrait mieux renoncer à un indicateur unique et distinguer clairement les problèmes liés à la consommation des ressources naturelles de ceux causés par l’utilisation d’énergie fossile.

Ecart entre la bio-capacité de la planète et l’empreinte écologique de l’humanité, par catégorie d’utilisation de l’espace, en 2019
1/ Déficit de surfaces forestières pour la production de bois et l’absorption des émissions de CO2
Source : FARM d’après les données du Global Footprint Network. Les calculs pour l’année 2019 reposent sur des statistiques relatives à 2016


Autre point troublant : paradoxalement, et contrairement à ce que l’on pourrait supposer, les calculs du GFN ne prennent pas en compte d’autres phénomènes qui sont des symptômes majeurs de la crise écologique – mais qu’il est difficile d’exprimer en équivalents hectares -, comme l’érosion des terres cultivées, la raréfaction des ressources en eau, l’épuisement des stocks de poissons, la diminution de la biodiversité ou encore la pollution des eaux, de l’air et des sols. Ainsi, alors qu’ils tendent à surestimer l’empreinte écologique en traduisant les émissions de gaz carbonique en équivalent de surfaces forestières, ces calculs sous-estiment la dégradation des ressources naturelles et des agro-systèmes, ce que reconnaît d’ailleurs le GFN[9].   

Un argument pour une agriculture productive
Le jour du dépassement fait l’objet de bien d’autres critiques. Son utilité même pour les politiques publiques est contestée, à cause de ses limites méthodologiques. Il a néanmoins une valeur symbolique et peut contribuer à alerter l’opinion sur l’ampleur des défis environnementaux, et sur leur évolution dans le temps et l’espace[10], à condition d’être assorti d’un « mode d’emploi » détaillé. Les agriculteurs, souvent accusés de productivisme, peuvent se rassurer : ce concept plaide directement pour une augmentation des rendements agricoles, dans la mesure où celle-ci permet à l’humanité de se nourrir sans empiéter sur les milieux naturels[11]. Mais, on le sait bien, il faut aussi produire mieux, pour réduire la pression sur l’environnement : l’agriculture peut ainsi contribuer à la diminution des émissions de gaz à effet de serre, par exemple en favorisant le stockage de carbone dans les sols[12]. Même si le jour du dépassement a une certaine fonction pédagogique, il n’est pas interdit de réfléchir à de meilleurs indicateurs agro-écologiques. 
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http://www.fondation-farm.org/zoe.php?s=blogfarm&w=wt&idt=3916 2020-09-07 text/htmlfr
Changement climatique : l’alimentation en cause Le rapport publié le 13 juillet par la FAO et d’autres institutions internationales sur la sécurité alimentaire et nutritionnelle dans le monde[1] se penche sur les « coûts cachés » du système alimentaire. A juste titre : la note payée par la société pour pallier les effets des affections et maladies dues à une alimentation déficiente, ainsi que les impacts négatifs des émissions de gaz à effet de serre liées à ce secteur, équivaut à 50 %, en moyenne, de la valeur de la nourriture. Malgré le fort degré d’incertitude attaché à ce chiffre, très variable selon les pays, et son incomplétude (il n’inclut pas, notamment, le coût des dommages résultant de l’érosion de la biodiversité), il est clair que dans le contexte actuel des interrogations sur la résilience des filières alimentaires et des menaces posées par le changement climatique et l’appauvrissement des écosystèmes, toute réflexion prospective se doit d’examiner les externalités, négatives comme positives, liées aux régimes alimentaires.

Concentrons-nous ici sur les émissions de gaz à effet de serre (GES). Globalement, selon un rapport du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) cité par la FAO, la production, la transformation et la distribution de nourriture seraient responsables de 21 à 37 % de l’ensemble des GES provenant des activités humaines. Comment réduire cette empreinte environnementale ? La FAO présente des simulations fondées sur l’adoption de quatre « diètes » consistant respectivement en un régime « flexitarien » (FLX dans le graphique ci-dessous), contenant des quantités faibles à modérées de produits animaux ; un régime « pescetarien » (PSC), incluant des apports modérés de poisson mais pas d’autres viandes ; un régime végétarien (VEG), intégrant des quantités modérées de produits laitiers et d’œufs, sans viande ni poisson ; enfin, un régime « végan » (VGN), à base uniquement de produits végétaux. Comparée au régime actuel, l’adoption de ces régimes alternatifs permettrait, en 2030, de diminuer fortement les émissions de GES liées à l’alimentation : de 41 % (pour le régime flexitarien) à 74 % (pour le régime végan) (graphique). Cette baisse serait due essentiellement à la réduction voire à l’arrêt total de la consommation de produits animaux, considérés comme étant à la source de 77 % des rejets de GES liés à l’alimentation (dont 41 % pour les viandes bovine et d’agneau et 25 % pour les produits laitiers). 

Graphique. Simulation des émissions de gaz à effet de serre générées par l’adoption de quatre régimes alimentaires alternatifs en 2030



La FAO se défend de prendre parti pour l’un ou l’autre des régimes alimentaires étudiés - tout en indiquant, avec quelques réserves, qu’ils vont dans le sens des recommandations des experts -, et l’on comprend bien pourquoi. A travers les résultats de ces simulations, c’est l’existence de centaines de millions d’éleveurs et la viabilité de pans entiers de l’activité économique qui sont en jeu. La publication de ces données par la principale organisation internationale compétente en matière d’alimentation fournit du reste un involontaire mais robuste appui aux industries des substituts de la viande (« steaks » végétaux, viande de laboratoire) et du lait, promises, selon leurs promoteurs, à un brillant avenir. Mais ces résultats sont trompeurs, car comme le reconnaît le rapport, nombre de pays, tout particulièrement parmi les plus pauvres, devraient au contraire manger plus de produits animaux, et davantage de fruits et légumes, pour améliorer la santé de leur population. Pour satisfaire leurs besoins en énergie et en protéines, il leur faudra accroître, directement ou indirectement (c’est-à-dire en important des denrées), leurs émissions de GES. C’est d’ailleurs ce que suggère, en creux, une étude réalisée en France par l’INRAE (Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’alimentation), à la demande de Pluriagri[2] : si l’Afrique subsaharienne adoptait, en 2050, une diète respectant les normes de l’Organisation mondiale de la santé, elle augmenterait sa consommation de calories alimentaires de 8 %, en moyenne, par rapport à la prolongation de son régime actuel. En Afrique de l’Ouest, la hausse serait même de 10 %.

Autre constat remarquable issu du rapport de la FAO, celui de la répartition géographique des émissions de GES liés à l’alimentation, selon le niveau de revenu des pays. Dans l’hypothèse d’un maintien des modes de consommation actuels, près de trois quarts de ces émissions, en 2030, seraient dus aux pays émergents, c’est-à-dire à « revenu intermédiaire », selon la classification de la Banque mondiale[3]. Au sein de cette catégorie, les pays de la tranche de revenu inférieure – Inde, Bangladesh, Nigeria, Sénégal… -  réaliseraient, à eux seuls, la moitié des émissions mondiales de GES liées à l’alimentation. Ceux de la tranche de revenu supérieure – Chine, Brésil, Afrique du Sud… -, un peu plus de 20 %.

Ce sont donc les pays émergents, regroupant la majeure partie de la population mondiale et ayant en général les plus forts taux de croissance économique, qui détiennent la clé de la réduction globale des émissions de gaz à effet de serre liées à la nourriture. Ils ont peu de marge de manœuvre, car le maintien de la sécurité alimentaire des populations et l’augmentation des revenus des ruraux, souvent très inférieurs à ceux des citadins, conditionnent la stabilité des gouvernements. Leurs engagements internationaux en matière de lutte contre le changement climatique sont donc très contraints.  

Les pays à revenu élevé émettraient pour leur part, en 2030, moins de 15 % des GES associés au système alimentaire. Si une modification des habitudes alimentaires, dans ces pays, est souvent hautement souhaitable, notamment pour lutter contre l’obésité, leur efficacité pour combattre le dérèglement climatique à l’échelle de la planète est limitée.  

Enfin, les pays à faible revenu – situés principalement en Afrique subsaharienne et où l’agriculture est encore une source majeure d’emplois - seraient responsables, selon la FAO, d’un peu plus de 10 % des émissions mondiales de GES liées à l’alimentation. Or ils pourraient accroître sensiblement leurs émissions dans les prochaines décennies, en produisant plus de denrées pour réduire leur dépendance aux importations, au risque d’étendre leurs surfaces cultivées au détriment des prairies et de la forêt[4].   
 
Le rapport de la FAO souligne fort à propos la complexité de la transformation des systèmes alimentaires. Celle-ci obéit à des déterminants socio-économiques et culturels d’une force et d’une inertie telles qu’ils interdisent tout changement rapide. Pointer l’excès de consommation de viande bovine en Argentine ou de riz en Indonésie peut être justifié au regard de critères nutritionnels, mais c’est aussi toucher à l’identité de ces pays et au pacte implicite noué entre les agriculteurs et la société. Si l’alimentation offre, sur le papier, un énorme potentiel de réduction des émissions de gaz à effet de serre, on peut craindre qu’il soit bien difficile à exprimer dans le laps de temps laissé par l’urgence climatique. Dans ces conditions, aider les agriculteurs à s’adapter aux événements extrêmes – sécheresses, inondations, tempêtes… -, dont le dérèglement climatique va accélérer l’intensité et la fréquence, devrait mobiliser au moins autant d’attention et de moyens[5].]]>
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La crise de la Covid-19, un tournant dans la protection sociale en Afrique ? Dans sa dernière analyse sur les perspectives de l’économie mondiale, publiée le 24 juin, le Fonds monétaire international souligne l’ampleur de la crise économique « sans précédent » due à la pandémie de Covid-19. Le produit intérieur brut mondial, qui avait crû de 2,9 % en 2019, devrait plonger de 4,9 % en 2020, soit beaucoup plus fortement que prévu en avril. La chute serait en moyenne de 8 % dans les économies avancées et de 3 % dans les pays émergents et les pays en développement. Si une croissance positive mais très faible est attendue en Chine (+ 1 %), l’Amérique latine (- 9,4 %), le Moyen-Orient (- 4,7 %), l’Inde (- 4,5 %) et l’Afrique subsaharienne (- 3,2 %) sont durement touchés. Dans cette dernière région, marquée par une expansion démographique soutenue, le PIB par tête baisserait de 5,4 % : de quoi faire basculer à nouveau dans la pauvreté toute une frange de la population qui commençait à en sortir.

Les gouvernements africains ont réagi avec vigueur, de manière contrastée selon la gravité de la récession et, surtout, des ressources dont ils disposent. Selon la Banque mondiale, 39 millions de personnes, sur le continent, sont menacées de tomber sous le seuil de pauvreté à cause de la crise sanitaire, mais les plans d’aide sociale mis en œuvre par les Etats pourraient limiter le désastre. Ces plans couvrent en effet quelque 175 millions d’Africains, soit 13 % de la population, d’après le décompte publié le 26 juin par le cabinet de conseil Development Reimagined[1]. Ils consistent essentiellement en des transferts monétaires directs (deux tiers des bénéficiaires), la prise en charge ou le report des factures d’eau et d’électricité (environ un quart) et la distribution d’eau et de nourriture (10 %). Leur coût serait de 53 milliards de dollars (graphique).  

Mesures d’aide sociale prise par les Etats africains en lien avec la Covid-19


Source : Development Reimagined

Les situations sont très diverses d’un pays à l’autre. Dans dix Etats, les plans d’aide sociale couvrent de 32 % (Egypte) à 51 % (Botswana) de la population, contre moins de 2 % au Kenya. L’Afrique du Sud représente, à elle seule, la moitié de leur coût total : elle y consacre plus de 7 % de son PIB, contre moins de 2 % au Mali et en Mauritanie. Il est vrai que ce pays cumule un tiers des contaminations du continent et un quart de ses morts.  

Ces chiffres sont à prendre avec précaution, car d’autres sources fournissent des estimations sensiblement différentes[2]. Mais ils traduisent une indéniable accélération des dépenses de protection sociale : ainsi, selon la Banque mondiale et l’Unicef, la réponse à la pandémie a entraîné une augmentation du montant des transferts monétaires d’environ 60 % au Cameroun et 157 % en Egypte. Le nombre de personnes bénéficiant de ces mesures aurait été multiplié par 11 au Nigeria et en République du Congo ; il a presque quintuplé à Madagascar et quadruplé en Guinée. Certains pays ont pris des mesures radicalement nouvelles, comme le Togo où  le programme Novissi octroie une allocation de base à tous les travailleurs du secteur informel, via leur téléphone mobile[3]. L’inclusion du secteur informel est d’ailleurs une innovation majeure des initiatives lancées dans de nombreux pays pour alléger l’impact de la Covid-19. 

La question est de savoir si l’amélioration de la protection sociale pourra être maintenue si la crise se prolonge et même dans l’hypothèse où la pandémie serait rapidement endiguée - perspective encore lointaine, bien que la Covid-19 se diffuse plus lentement en Afrique que dans les autres régions[4]. Quelle que soit la situation, en effet, d’ambitieuses politiques sociales seront nécessaires pour continuer à lutter contre la pauvreté (qui, avant la propagation du coronavirus, touchait encore 40 % de la population au sud du Sahara) et pour relancer la demande afin de créer des emplois.

Dans ce contexte, l’opportunité de la création d’un revenu de base, universel ou ciblé sur les catégories les plus vulnérables, revient sur la table. Pour ses plus ardents promoteurs, tels Esther Duflo et Abhijit Banerjee, lauréats (avec Michael Cremer) du prix Nobel d’économie en 2019, la crise actuelle rend cette mesure indispensable[5]. Son instauration à grande échelle se heurte bien sûr à des obstacles financiers, accentués par l’endettement croissant des Etats africains, mais également à des préjugés tenaces et à des rapports de force politiques défavorables, bien que beaucoup d’études aient largement documenté les retombées positives des transferts monétaires pour la collectivité[6] et que leur mise en œuvre soit aujourd’hui facilitée par la téléphonie mobile, comme le montre l’exemple du Togo cité plus haut, et par les outils numériques.      

Un renforcement durable des politiques sociales en Afrique aurait plusieurs conséquences pour l’agriculture. Une hausse des transferts monétaires peut réduire les risques supportés par les paysans, encourager les investissements et contribuer à accroître la production et les revenus agricoles. En revanche, leur effet sur la restructuration et donc sur l’agrandissement des exploitations est ambigu : l’octroi aux producteurs d’une allocation de base peut freiner l’abandon de l’agriculture ou au contraire l’accélérer, selon les opportunités d’emploi offertes dans les autres secteurs. En tout état de cause, l’efficacité des politiques agricoles dépend aussi des « filets de sécurité » dont bénéficient ou pas, pour améliorer leurs conditions d’existence, ceux qui travaillent la terre.   

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L’agriculture, cause majeure de la déforestation en Afrique Le nouveau rapport des Nations unies sur l’état des forêts dans le monde, publié à l’occasion de la Journée internationale de la diversité biologique, le 22 mai dernier, décrit une situation alarmante[1]. Depuis 1990, la planète a perdu 178 millions d’hectares de forêts (420 millions d’hectares déboisés, partiellement compensés par les boisements et reboisements). Même si, globalement, la déforestation a ralenti au cours du temps, elle contribue toujours à l’érosion de la biodiversité et au changement climatique et, comme l’a révélé la pandémie de Covid-19, favorise l’émergence de maladies d’origine animale, transmissibles à l’homme[2]. Le cas de l’Afrique est particulièrement inquiétant : sur la période 2010-2020, elle a vu disparaître chaque année, en moyenne, une superficie nette de 3,94 millions d’hectares de forêts, un chiffre en hausse par rapport aux décennies précédentes et très supérieur à celui de l’Amérique du Sud (2,60 millions d’hectares). Le cas de l’Amazonie est dramatique, mais il occulte trop souvent, dans l’actualité, la catastrophe écologique en cours sur le continent africain.   

Des études détaillées, fondées sur des données satellitaires, mettent en évidence la responsabilité majeure de l’agriculture dans la déforestation en Afrique. Selon un atlas réalisé par le CILSS (Comité permanent inter-Etats de lutte contre la sécheresse dans le Sahel) avec l’appui de l’USAID (Agence des Etats-Unis pour le développement international)[3], le doublement des surfaces cultivées en Afrique de l’Ouest, entre 1975 et 2013 (environ + 60 millions hectares), s’est fait non seulement au détriment des forêts et mangroves (- 15 millions d’hectares) mais aussi et surtout des savanes (- 48 millions d’hectares). Les surfaces couvertes par les habitations ont plus que doublé, mais leur augmentation (+ 2 millions d’hectares) ne compte que pour une part mineure dans le déclin des forêts (tableau).                 

 

Evolution de l’occupation des terres en Afrique de l’Ouest (1 000 ha) 1/
1/ Les données couvrent 17 pays : Bénin, Burkina Faso, Cap-Vert, Côte d’Ivoire, Gambie, Ghana, Guinée, Guinée Bissau, Libéria, Mali, Mauritanie, Niger, Nigéria, Tchad, Togo, Sénégal, Sierra Leone 2/ Cultures pluviales, cultures irriguées, cultures des bas-fonds et de décrue, cultures et jachères sous palmier à huile 3/ Peuplements d’arbres destinés à la production de produits alimentaires, de matières premières industrielles ou de bois, ou plantés dans le but de lutter contre l’érosion 4/ Forêts proprement dites, forêts galeries et forêts couvrant les berges des cours d’eau, forêts dégradées, forêts claires, forêts marécageuses, mangroves 5/ Savanes proprement dites, savanes herbacées, savane sahélienne
Source : FARM d’après CILSS (2016)


Une autre étude, effectuée par des chercheurs de l’université du Maryland, aux Etats-Unis, jette une lumière crue sur la situation dans le bassin du Congo, qui abrite le deuxième massif forestier mondial, derrière l’Amazonie[4]. Ce bassin se répartit dans six pays : Cameroun, Gabon, Guinée équatoriale, République centrafricaine, République du Congo, République démocratique du Congo. En l’espace de quinze ans (2000-2014), il a perdu 16,5 millions d’hectares de forêts, soit une superficie plus grande que celle du Bangladesh. Ce recul est imputable à 84 % aux petits paysans qui prélèvent du bois à des fins énergétiques et, surtout, défrichent de petites parcelles à la machette pour produire de quoi se nourrir, épuisent ainsi les sols puis poursuivent leurs cultures itinérantes : des pratiques dont les causes profondes sont la croissance démographique et l’extrême pauvreté, sur fond de tensions ethniques et de conflits armés. Un autre facteur de la déforestation réside dans les coupes de bois illégales, rendues possibles par la corruption massive des gouvernements[5]. Les défrichements mécaniques réalisés par l’agro-industrie pour créer des plantations et des pâtures pour le bétail ne sont responsables, sur la période étudiée, que de 1 % de la perte de forêts, mais ils s’accélèrent. Au total, si les tendances actuelles ne sont pas fortement infléchies, le bassin du Congo, où la population devrait quintupler d’ici à 2100, pourrait être complètement déboisé à la fin du siècle. 

Face au désastre annoncé, il n’y a pas de recette miracle. Les solutions ne pourront venir que des actions conjuguées des pouvoirs publics et des acteurs des filières, consommateurs compris. L’étude prospective récemment réalisée par l’INRAe, à la demande de Pluriagri, alerte sur les tensions foncières prévisibles en Afrique subsaharienne d’ici à 2050, malgré les surfaces cultivables disponibles, et sur les risques environnementaux qui en découlent, même dans l’hypothèse d’une hausse substantielle des rendements des cultures, dont les conditions ne sont pas aujourd’hui réunies[6]. Dans ce contexte, l’Union européenne a un rôle particulier à jouer : elle doit tout à la fois promouvoir une réduction de la « déforestation importée », via par exemple la demande de cacao ; contribuer à alléger le besoin d’expansion des surfaces cultivées dans les autres régions importatrices, en se positionnant comme un fournisseur fiable de denrées ; enfin, soutenir, en Afrique, le développement de chaînes de valeur efficaces et durables, intégrant les petits producteurs qui forment la grande majorité de la population agricole. S’il revient d’abord aux Africains de choisir leur avenir, les enjeux sont tels qu’ils requièrent l’implication de l’ensemble de la communauté internationale. 

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Informel : les politiques publiques à un carrefour Longtemps perçue comme un archaïsme contre lequel il convenait, sans nuance, de lutter à tout crin, l’économie informelle semble trouver ses lettres de noblesse, y compris dans l’agriculture, à l’aune de la crise sanitaire actuelle.

Cette économie se maintient en Afrique, en dépit des mesures de formalisation mise en œuvre depuis des décennies, dont les ressorts sont bien connus. Elle prive les Etats de précieuses ressources fiscales et donc de moyens d’intervention pour le soutien des filières et plus généralement la mise en œuvre de politiques d’aménagement du territoire, de construction d’infrastructures, d’éducation, de santé ou de protection sociale. Sans oublier les effets induits sur les risques sanitaires, à cause de l’absence de traçabilité des productions alimentaires, et sur la déstabilisation des filières, via la création de distorsions de concurrence.


Pourtant, depuis 2017, le FMI (Fonds monétaire international) semble opérer un virage dans sa politique en s’appuyant sur une nouvelle définition du secteur informel, conçu désormais comme englobant « les entreprises familiales qui produisent une certaine valeur marchande sans être enregistrées et plus largement, la production souterraine résultant d'activités productives qui sont le fait d'entreprises enregistrées, mais peuvent ne pas être déclarées aux autorités en vue d'échapper à la réglementation ou à l'impôt, ou parce qu'elles sont simplement illégales »[1]. A l’aune de cette définition, l’institution classe les pays africains selon le poids de l’informel dans leur économie et considère que celui-ci représente jusqu’à 90 % de l’emploi et deux tiers du produit intérieur brut[2], la très grande majorité des acteurs concernés travaillant pour leur propre compte.

L’image d’amortisseur social et économique du secteur informel sort renforcée de la pandémie de Covid-19. A en juger par les nombreuses analyses publiées depuis plusieurs semaines[3], les pays africains, notamment au sud du Sahara, semblent plus résilients que l’on aurait pu craindre, ce qui démontre l’utilité sociale de ce secteur : « La résilience est dans l'ADN du secteur informel africain », déclare ainsi Jean-Luc Konan le PDG de Cofina, à Jeune Afrique[4].

Cependant, comme le souligne le président du FIDA (Fonds international de développement agricole)[5], les populations travaillant dans l’économie informelle, et a fortiori celles qui tirent tous leurs revenus de ces activités, restent les plus vulnérables et les plus menacées, notamment pour leur sécurité alimentaire. En particulier, en dépit de l’apparente résilience de ces populations, ne perdons pas de vue les risques systémiques auxquels elles pourraient être confrontées à moyen terme : les stratégies de survie dans l’immédiat peuvent mettre en péril, par exemple, la préparation des récoltes à venir (accès aux intrants rendu plus difficile, manque de trésorerie, absence de main d’œuvre pour procéder aux actuelles récoltes susceptibles de financer les suivantes…), et ce alors que beaucoup de citadins migrent vers les campagnes, ce qui accroît les difficultés des zones rurales.

C’est d’ailleurs pourquoi, pour la première fois, une vingtaine de pays ont mis en place des initiatives visant explicitement le secteur informel en réponse à la crise du Covid : aide monétaire et aide alimentaire pour les plus pauvres, report de paiement des factures d’eau et d’électricité, lutte contre l’expulsion des logements, y compris informels[6]. La Côte d’Ivoire a par exemple débloqué 100 milliards de francs CFA pour « soulager les acteurs de l’informel »[7]. Les bailleurs suivent : la BAD (Banque africaine de développement) a octroyé 264 millions d’euros au Maroc pour soutenir le pouvoir d’achat des actifs, y compris ceux employés de manière informelle[8]. Il reste qu’aider ces acteurs, qui par définition n’ont pas d’existence légale ou sont inconnus des services de l’Etat, est difficile.

Secrétaire exécutif de l'Agence de développement de l'Union africaine, Ibrahim Assane Mayaki, ajoute que « ces travailleurs, ils l'ont montré lorsque les mesures de confinement ont été levées, savent faire preuve d'une extraordinaire capacité de rebond et de résilience. Ce secteur peut devenir un atout pour l'Afrique à partir du moment où une meilleure articulation entre le secteur informel et l'écosystème des PME africaines aura été trouvée […] en milieu urbain, mais aussi, j'insiste beaucoup sur ce point, en milieu rural »[9].

Toutefois, la crise sanitaire rend urgent un meilleur encadrement de certaines pratiques informelles. Elle a conduit la plupart des Etats africains à fermer leurs frontières, de sorte que l’on assiste à une forte augmentation du commerce international non déclaré, qui doit être endiguée pour éviter la transmission du virus[10]. De même, les marchés alimentaires, même informels, doivent être mieux contrôlés, sans oublier, même si la tâche semble irréaliste, le transport des marchandises dont les normes sanitaires sont généralement inexistantes.

La crise a donc conduit les pouvoirs publics à un carrefour. D’une part, ils commencent à reconnaître l’importance cruciale du secteur informel et à lui octroyer certains soutiens réservés jusqu’ici aux acteurs formels. D’autre part, ils ont l’opportunité, sinon l’obligation, de contrôler certains aspects du secteur informel et d’amorcer ainsi une formalisation partielle de ses activités. C’est d’ailleurs le sens de l’une des récentes initiatives de la banque mondiale en faveur de la protection sociale des acteurs informels[11]. La question est de savoir jusqu’où cette approche hybride peut être menée et si elle est à la hauteur des enjeux. Bien entendu, une autre interrogation demeure, celle de la difficulté à interpréter les sources pour, au-delà des cas particuliers, dégager les grandes tendances et mieux comprendre la situation des acteurs informels confrontés à la crise en cours.

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L’Afrique et le Covid-19 : grandeur et misère des « Déclarations » Se soigner et se nourrir : la pandémie de Covid-19 a remis au premier plan ces deux fonctions vitales et renforcé nos attentes quant au rôle protecteur de l’Etat. Interpellé, celui-ci réagit : par des mots, autant que par des actes, il cherche à convaincre la population de sa capacité à gérer l’urgence, mobiliser les énergies, dessiner une sortie de crise. Ce scénario est universel, mais il a une tonalité particulière en Afrique, où les gouvernements, avec l’appui des organisations internationales, multiplient depuis des décennies déclarations et engagements de grande envergure, censés faire advenir un futur meilleur.

Malabo sur l’agriculture

Dans la « Déclaration de Malabo sur la croissance et la transformation accélérées de l’agriculture en Afrique pour une prospérité partagée et de meilleures conditions de vie », adoptée en juin 2014 en Guinée équatoriale, les chefs d’Etat et de gouvernement de l’Union africaine ont pris sept engagements spécifiques, à l’horizon 2025, dans le but de réduire la pauvreté et la faim[1]. Or, c’est peu dire que les progrès sont lents. Selon le dernier rapport d’évaluation, rendu public en février, seuls 4 pays – le Ghana, le Mali, le Maroc et le Rwanda -, sur les 49 ayant répondu à l’enquête, ont obtenu la note requise pour être considérés comme « en bonne voie » d’atteindre ces objectifs. Tel est le résultat qui ressort d’une batterie d’indicateurs sur la croissance de la production agricole, les investissements dans l’agriculture, la part des échanges régionaux et bien d’autres critères[2].

L’engagement le plus emblématique – consacrer à l’agriculture au moins 10 % du budget de l’Etat – n’est respecté que par 4 pays : Burkina Faso, Burundi, Mali et Rwanda. La part des dépenses publiques dédiée à ce secteur, sur le continent, est en moyenne de 3 %, alors qu’il emploie plus de la moitié de la population active.

Abuja sur la santé

Il est curieux que dans le désastre sanitaire actuel, la Déclaration d’Abuja soit peu citée. Peut-être parce que, là encore, la promesse est loin d’être tenue.

En avril 1981, lors d’un sommet organisé dans la capitale fédérale du Nigeria, les gouvernements africains se sont engagés à allouer au moins 15 % de leurs budgets annuels pour « l’amélioration du secteur de la santé », afin de lutter contre « le VIH/sida, la tuberculose et autres maladies infectieuses connexes ». Un tiers de siècle plus tard, en 2015, seuls Madagascar et le Soudan, sur les 52 pays ayant fourni des statistiques, atteignent ce seuil de 15 %. Quant aux recommandations d’une commission de haut niveau de l’OMS, fixant pour les dépenses publiques de santé un montant minimum de 86,3 dollars par habitant et de 5 % du produit intérieur brut (PIB), elles n’ont été suivies d’effet que dans 11 pays, pour le premier indicateur, et 2 pays pour le second[3].

Il serait bien sûr réducteur de se cantonner aux indicateurs définis par les Déclarations de Malabo et d’Abuja pour évaluer l’efficacité des politiques suivies en matière d’agriculture et de santé : en gommant tout aspect qualitatif, ils masquent les indéniables progrès accomplis dans ces domaines. De même faudrait-il s’interroger, au-delà des données moyennes, sur les résultats obtenus selon l’âge, le sexe, l’activité professionnelle ou le niveau de revenu des différentes catégories de la population. Nous nous bornons ici à constater l’échec des stratégies mises en œuvre par rapport aux indicateurs fixés par les stratèges eux-mêmes.

Pourquoi cet échec ? Les réponses sont multiples mais un facteur émerge : le poids de la dette. L’explication est partielle, car l’endettement public des pays d’Afrique subsaharienne africains a fortement diminué pendant les années 2000. Mais il est ensuite reparti à la hausse, passant de 33 % sur la période 2010-16 à 56 % prévus en 2020. En conséquence, le montant des intérêts versés, rapporté aux recettes fiscales, a pratiquement doublé depuis 2010 (graphique). Ainsi les pays africains dépensent-ils beaucoup plus pour rembourser leurs créanciers que pour renforcer leur système de santé[4].

 

Intérêts payés sur la dette publique en Afrique subsaharienne, 2010-2020
(en % des recettes fiscales, dons exclus)

Source: FMI, Regional economic outlook Sub-Saharan Africa, April 2020. “COVID-19: an unprecedented to development”


Cependant, le poids de la dette s’inscrit dans un contexte structurel, caractérisé en Afrique par l’insuffisance des capacités d’offre de biens et services et la spécialisation des économies dans les exportations de produits de base à faible valeur ajoutée. Il est, en termes relatifs, bien moindre que dans les pays riches[5]. Le continent manque cruellement des infrastructures (routes, énergie, eau…) indispensables pour accélérer sa croissance et répondre au boom de la demande, nourri par l’expansion démographique et la montée des classes moyennes. Face aux effets dévastateurs de la pandémie, des voix s’élèvent pour que l’Afrique se libère des contraintes de l’austérité budgétaire et lance d’ambitieux programmes d’investissements[6], revoie son insertion dans le commerce international et s’attèle à définir un « paradigme endogène de développement »[7], plus équitable et durable, délié des prescriptions du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale. Les institutions de Bretton Woods semblent toutefois lâcher du lest face aux réalités, et elles seront de toute façon en première ligne pour faciliter la sortie de la récession, eu égard à l’endettement colossal des habituels pays donateurs, même si ceux-ci ont un rôle clé à jouer en réduisant voire en effaçant la dette des pays africains.

Une chose est sûre, il faut rompre le cercle vicieux selon lequel des économies faiblement productives ne peuvent financer que des dépenses publiques limitées, qui brident elles-mêmes le potentiel de croissance alors que les besoins – économiques, sociaux, environnementaux, sécuritaires... – sont énormes et ne cessent d’augmenter. C’est l’une des raisons majeures pour lesquelles, en Afrique, la part des recettes fiscales dans le PIB est moitié moindre, en moyenne, que dans les pays de l’OCDE[8]. Ce n’est certes pas la seule explication[9] et la création de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAF) risque d’aggraver la situation à court terme[10]. Mais si les grandes déclarations sur l’agriculture et la santé ratent leurs objectifs, c’est bien d’abord parce que, faute d’une richesse produite insuffisante, les Etats peinent à dégager les ressources nécessaires. Dès lors, leur parole reste lettre morte. 

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Le Covid-19 questionne nos stratégies de développement La crise est loin d’être terminée et pourtant le « monde de demain », celui de l’après-coronavirus, est déjà dans les esprits. L’avenir du système alimentaire y occupe une place de choix. Deux camps s’affrontent. D’un côté, le courant de pensée « classique », qu’illustre par exemple le dernier rapport de la Banque mondiale sur l’impact du Covid-19 en Afrique[1], préconise un éventail de mesures pour renforcer la résilience des filières agricoles, sans toutefois remettre en cause leur logique profonde : spécialisation, concentration, mondialisation. D’un autre côté, un camp « alternatif », dont Ipes Food est l’un des chefs de file, prône dans tous les pays un changement radical du complexe alimentaire « industriel », fondé sur l’agroécologie, les petits producteurs et les circuits courts[2].

Nous voudrions ici contribuer au débat en partant du constat que la crise sanitaire actuelle révèle d’indéniables faiblesses dans certaines conceptions du développement agricole, sans que celles-ci soient pour autant des impasses.

Un article précédent du blog de FARM alertait sur les risques d’un repli de l’agriculture européenne, lié à une décroissance de la production certes pavée de bonnes intentions mais qui nuirait en réalité tant à la sécurité alimentaire mondiale qu’à la lutte contre le changement climatique[3]. La présente contribution pointe les limites d’une autre idée, selon laquelle l’intensification de l’agriculture serait la clé de la réduction de la pauvreté dans les pays les moins avancés.

Que l’augmentation de la productivité agricole soit une condition nécessaire au développement, non seulement de l’agriculture mais plus globalement des économies, est attestée par l’Histoire (les contre-exemples sont rares). Les pays qui ont cru pouvoir sauter cette étape l’ont payé cher ; et c’est probablement la source des maux de maints pays d’Afrique[4]. Mais qu’une hausse des rendements soit une condition suffisante pour réduire sensiblement la pauvreté rurale et réduire les inégalités sociales, c’est une autre histoire. Comme d’habitude, la réalité est plus complexe.

Au point de départ, un fait : en Afrique, comme en Asie, l’agriculture est majoritairement constituée de petites fermes. Les choses se compliquent quand on déroule l’argumentaire. « Le narratif courant sur les petits agriculteurs répète à l’envi qu’ils produisent 70 % de la nourriture consommée dans les pays à revenu faible ou intermédiaire. Mais est-ce bien vrai ? », interroge un récent rapport de l’initiative Foresight4Food[5]. En réalité, 72 % des exploitations agricoles dans le monde ont une surface moyenne inférieure à 1 hectare. Si on considère les fermes de taille inférieure à 2 hectares, elles représentent au total 84 % du nombre total d’exploitations (c’est à peu près le même pourcentage en Inde et en Afrique subsaharienne), couvrent 12 % de la superficie agricole et ne réalisent que 20 % de la production (tableau).    

 

 

Dans ces conditions, si l’on considère les pays d’Afrique subsaharienne, accroître les rendements de ces petites exploitations n’augmentera guère la production agricole totale. Une partie du surplus sera sans doute absorbé par les ménages qui vivent sur ces fermes, pour leur propre consommation. En outre, compte tenu de la taille de ces ménages, généralement de l’ordre de 5 à 6 personnes, les gains résultant d’une intensification de la production n’auront que peu d’incidence sur le revenu moyen par personne. Dans la plupart des cas, ils seront beaucoup trop faibles pour sortir les membres de la famille de la pauvreté. C’est ce que montrent sans ambiguïté les travaux menés à l’ICRAF (Centre international de recherche en agroforesterie)[7].

Cela ne veut pas dire qu’augmenter la productivité de la terre soit sans intérêt pour ces ménages. Bien au contraire : ils en tireront un supplément de revenu et auront plus à manger ; peut-être pourront-ils ainsi échapper à la faim, se nourrir mieux et scolariser plus facilement leurs enfants. Mais on est là dans une stratégie de survie, pas de développement en tant que tel, si l’on entend par ce terme l’enclenchement, à l’échelle du pays, d’une double dynamique d’amélioration de la sécurité alimentaire, impliquant de produire davantage pour nourrir les villes en expansion, et de croissance significative et durable des revenus, permettant de consommer plus et d’investir.

En définitive, seuls les petits producteurs capables d’accroître la surface de leur ferme ou de se lancer dans des productions à plus forte valeur ajoutée tireront réellement parti d’une augmentation des rendements – ce qui aura sans doute pour effet de creuser les inégalités avec les autres agriculteurs. Le problème est de savoir quelles politiques peuvent être mises en œuvre pour toucher ces « autres », qui ne sont pas directement concernés par cette approche et constituent la grande majorité des ménages agricoles. Les différentes options possibles s’articulent soit autour du versement d’aides directes, comme le fait le gouvernement indien, soit autour de la diversification des revenus des petits producteurs.

Mais cette diversification suppose de trouver un emploi hors de l’exploitation, qu’il s’agisse de consolider une pluriactivité déjà existante, conjuguant revenus agricoles et non-agricoles, ou d’abandonner complètement l’agriculture pour un travail plus rémunérateur (avec probablement un mix de ces approches selon les membres du ménage). Dès lors, créer des synergies entre villes et campagnes, dans le cadre de politiques de développement rural intégrées, devient prioritaire[8]. Notons que cette stratégie ne s’oppose pas à l’intensification de la production agricole, elle lui est complémentaire. C’est pourquoi l’intensification agricole n’est pas une impasse, comme certains le clament en la qualifiant de « productiviste », mais un simple ingrédient d’une politique de développement qui doit jouer sur de multiples leviers.

Le bouleversement des filières agricoles dû à la pandémie de Covid-19 fait basculer dans la misère et la faim des millions de personnes. Il pousse à réfléchir aux limites de nos politiques et aux révisions qui s’imposent.  

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Covid-19, la sécurité alimentaire mondiale et la PAC Avec la pandémie due au coronavirus resurgissent les inquiétudes sur la sécurité alimentaire mondiale. Comme l’indique une note récente du Groupe d’experts de haut niveau sur la sécurité alimentaire et la nutrition (HLPE), « la crise du COVID-19 entraîne une instabilité des marchés alimentaires locaux et mondiaux, ce qui perturbe l’approvisionnement et la disponibilité des denrées alimentaires ». Cette instabilité résulte des chocs qui affectent l’offre et la demande de nourriture, et touche en particulier les plus pauvres. Et le HLPE d’émettre une série de recommandations aux pouvoirs publics, dont celle-ci : « Les gouvernements nationaux devraient aider les communautés et les citoyens locaux à accroître la production alimentaire locale (y compris les jardins familiaux et communautaires) par des mesures de relance appropriées (financières et en nature) afin de renforcer la résilience alimentaire, de réduire au minimum le gaspillage de nourriture et d’éviter les achats excessifs pour garantir un accès équitable à la nourriture à tous. »

Nul doute qu’accroître la production agricole locale, y compris pour l’autoconsommation et via l’agriculture urbaine, peut renforcer la sécurité alimentaire, même si le facteur majeur en la matière est celui de l’accès à la nourriture grâce à des revenus suffisants. L’enjeu est particulièrement prégnant dans les pays les moins avancés, dont une part importante de la population, généralement la plus pauvre, travaille dans les champs. Mais on sait aussi que la recherche de l’autosuffisance alimentaire se heurte à plusieurs obstacles, à commencer par l’expansion démographique, qui rendent souvent indispensable le recours aux importations. L’étude prospective réalisée par l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (INRAE), à la demande de l’association Pluriagri, anticipe ainsi une forte hausse des importations alimentaires de l’Afrique subsaharienne à l’horizon 2050, même si celle-ci parvient à tripler sa production agricole par rapport à 2010[1].

Les échanges contribuent donc de manière cruciale à la sécurité alimentaire de la planète. Le défi pour les Etats est de trouver le bon équilibre entre le développement de leur propre production agricole et l’ouverture au commerce. Mais il est aussi de faire en sorte que leur agriculture, quand elle le peut, et dans des conditions qui ne faussent pas indûment la concurrence, puisse répondre à la demande internationale et exporter des denrées vers les pays qui sont incapables d’en produire à hauteur de leurs besoins. Or il y a lieu de s’inquiéter sur l’évolution potentielle des échanges agricoles à moyen terme.

L’étude prospective de l’INRAE montre en effet que d’ici à 2050, la concentration des exportations agricoles mondiales pourrait encore s’accentuer. Elle bénéficierait essentiellement à un petit nombre de pays ou de régions, où le changement climatique aurait un impact positif sur l’agriculture et qui pourraient ainsi augmenter leurs surfaces cultivées, de même que les rendements des cultures. Les principaux gagnants de cette évolution seraient l’ex-URSS et l’Amérique du Nord, loin devant l’Europe (tableau).

 

Augmentation potentielle des exportations agricoles au-delà des projections du scénario de référence en 2050, dans l’hypothèse d'une remise en culture du surplus de terres cultivées (Md Kcal)

Note : dans les scénarios de référence à 2050, l’Europe, l’ex-URSS et l’Amérique du Nord réduisent leurs surfaces cultivées par rapport à 2010. Le tableau indique le supplément d’exportations, exprimé en équivalent kilocalories alimentaires, qui résulterait de la remise en culture des terres ainsi « libérées » en 2050, par rapport aux scénarios incluant une réduction des terres cultivées en 2050. Les estimations varient selon les hypothèses retenues pour les scénarios en 2050 (régimes alimentaires tendanciels ou sains, rendements hauts ou bas).

Source : INRAE

 

En d’autres termes, dans les prochaines décennies, les principales régions importatrices de produits alimentaires, à savoir l’Asie et l’Afrique, risquent de devenir de plus en plus dépendantes d’une poignée de pays exportateurs. Elles seraient dès lors particulièrement vulnérables aux chocs sanitaires susceptibles d’affecter ces pays, du fait par exemple d’une bactérie ou d’un virus dangereux pour l’homme qui bouleverserait comme aujourd’hui les chaînes d’approvisionnement alimentaire, ou à cause d’une maladie des cultures ou du bétail qui amputerait sensiblement leur potentiel de production agricole. A cela s’ajoute la crainte de la pénurie, qui incite au repli sur soi.

Déjà, la Russie a arrêté d’exporter des céréales transformées ; le Kazakhstan a suspendu les livraisons de farine, de sucre, d’huile de tournesol et de certains légumes ; le Vietnam a restreint les ventes de riz à l’étranger… D’autres embargos, comparables à ceux instaurés durant la crise de 2007-08, sont probables si la crise se prolonge, bien que le niveau actuel des stocks de grains, considéré globalement, soit loin d’être alarmant.

On mesure, à cette aune, l’enjeu de l’évolution de l’agriculture européenne à moyen terme. Celle-ci dépend notamment de l’orientation de la nouvelle réforme de la politique agricole commune (PAC) initialement prévue pour la période 2021-2027, mais dont la mise en œuvre est retardée à cause notamment d’une absence d’accord sur le budget communautaire.

Or c’est peu dire que la PAC est sous le feu de la mitraille[2]. Accusée le 8 mars par 3 600 scientifiques d’une soixantaine de pays[3] de financer des pratiques « qui détruisent la biodiversité à grande échelle, en contribuant au changement climatique et à la dégradation des sols et des terres », et de favoriser en outre les grandes exploitations, elle subit depuis longtemps les attaques d’une fraction croissante de la société civile et de la classe politique. Qui oublie que la PAC assure la sécurité alimentaire de l’Europe et semble vouloir lui asséner, au gré d’une interprétation partiale du Pacte vert[4], un coup fatal.      

Et pourtant.

La réforme de la politique agricole commune serait vraiment néfaste si, sous couvert de répondre aux enjeux climatiques et environnementaux – évidemment bien réels –, elle aboutissait à diminuer, comme certains le souhaitent, la production agricole de l’Europe. D’une part, le retrait européen des marchés d’exportation réduirait la diversité des sources d’approvisionnement et fragiliserait la sécurité alimentaire des pays acheteurs - d’autant plus que l’Europe elle-même devrait importer davantage[5]. D’autre part, il accentuerait l’expansion des terres cultivées dans les autres régions, en particulier en Afrique[6], aggravant ainsi le recul des forêts et de la biodiversité, tout en accroissant les émissions de gaz à effet de serre[7]. Ainsi, le renoncement de l’Europe à jouer un rôle sur la scène agricole mondiale ne ferait que déplacer la crise écologique, sans la résoudre. 

Partout sur la planète, une transition agroécologique de l’agriculture s’impose pour relever les défis dus au dérèglement climatique et à la dégradation de l’environnement. Elle implique des remises en cause, voire des ruptures dans les pratiques agricoles et l’action publique. Mais elle ne peut se faire au détriment de la sécurité alimentaire, locale et globale. Or ces trois défis sont étroitement liés. Ils appellent une réponse équilibrée, un arbitrage politique pour forger un compromis acceptable. En tenant compte – on l’omet trop souvent – des conséquences sur les revenus des agriculteurs.

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http://www.fondation-farm.org/zoe.php?s=blogfarm&w=wt&idt=3846 2020-04-06 text/htmlfr
Si loin de Malabo Les résultats du second rapport (2019) d’examen biennal de la commission de l’Union africaine sur la mise en œuvre de la Déclaration de Malabo[1] ont été présentés en février dernier à Addis-Abeba. Ils jettent un nouvel éclairage sur les progrès accomplis par les Etats africains, depuis le premier rapport de 2017, dans la réalisation des sept engagements fixés par la Déclaration à l’horizon 2025[2].

Dans l’ensemble, il apparaît que le continent n’est pas « en bonne voie »[3] de tenir ces engagements. En effet, sur les quarante-neuf pays ayant fourni des données, seuls le Ghana, le Mali, le Maroc et le Rwanda ont atteint la note globale requise pour être considérés comme capables d’atteindre les objectifs (tableau). Une performance bien en deçà de celle de 2017, où vingt pays y étaient parvenus. Tout comme en 2017, le Rwanda obtient le meilleur score. Soulignons également l'évolution remarquable du Ghana. Il est en effet le seul pays qui n'était pas jugé capable d'atteindre les objectifs en 2017 mais se retrouve sur une trajectoire de succès en 2019.

 

Tableau. Vue d’ensemble des performances accomplies par les pays africains dans la mise en œuvre de la Déclaration de Malabo

Source : Biennial report to the AU Assembly on implementing the June 2014 Malabo Declaration, The 2nd Report to the February 2020 Assembly.

 

L’Afrique de l’Ouest est la seule sous-région du continent susceptible d'atteindre le cinquième engagement de la Déclaration, qui est de "stimuler le commerce intra-africain des produits de base et des services agricoles". Cela est dû notamment à la libéralisation des échanges de biens et services au sein de la CEDEAO (Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest). Aucune autre sous-région du continent n’est en voie de réaliser aucun des sept objectifs de la Déclaration de Malabo.

De même, aucun des quarante-neuf pays analysés par le rapport n’est en mesure de tenir le deuxième engagement, qui cible un « renforcement du financement des investissements dans l’agriculture ». Seuls quatre Etats - le Burkina Faso, le Burundi, le Mali et le Rwanda - consacrent au moins 10 % de leurs dépenses publiques annuelles au secteur agricole. En 2017, dix pays y étaient parvenus. En ce qui concerne l’amélioration de l’accès et de l’utilisation des services financiers par les petits exploitants agricoles et les ménages ruraux, seuls deux pays, Maurice et les Seychelles, réalisent des performances satisfaisantes. Ce constat est d'autant plus préoccupant qu'un financement adéquat constitue un pilier incontournable pour la transformation et la modernisation de l’agriculture. Il est un levier crucial pour augmenter la productivité agricole et, par voie de conséquence, accroître les revenus agricoles et réduire la pauvreté en milieu rural.

Le rapport 2019 se conclut en examinant l'appui à la résilience des moyens de subsistance et des systèmes de production au changement climatique. Là encore, aucune des cinq régions du continent n’est en bonne voie sur cet engagement, même si l’Afrique de l’Est enregistre des progrès importants sur la période considérée. Ainsi, tous les gouvernements ont manqué à leurs promesses en ce qui concerne la hausse des budgets relatifs aux initiatives de renforcement de l'agriculture au changement climatique.

En définitive, si le rapport pointe certaines améliorations par rapport à 2017, celles-ci demeurent très insuffisantes au regard de l’urgence des enjeux reconnue à Malabo en 2014. Au vu des résultats, il incombe aux chefs d’Etat et de gouvernement africains d’intensifier les investissements publics et privés en faveur de l’agriculture et d’accélérer les progrès vers un renforcement de la résilience des petits exploitants agricoles, qui contribuent majoritairement à la production alimentaire du continent mais sont les plus vulnérables face au dérèglement du climat. La longue marche vers le respect de la Déclaration de Malabo a besoin d’un nouvel élan.

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http://www.fondation-farm.org/zoe.php?s=blogfarm&w=wt&idt=3841 2020-03-23 text/htmlfr
Côte d’Ivoire : la filière palmier à huile, condensé des enjeux du développement durable En Europe, les débats relatifs à la préservation de l’environnement se traduisent souvent par de vives critiques contre l’huile de palme, vue, entre autres aspects, comme principal vecteur de la déforestation des zones tropicales : à telle enseigne que la mention « sans huile de palme » est devenue pour le consommateur un gage de confiance, voire un « geste citoyen » lors d’un acte d’achat. Au niveau des pouvoirs publics, en particulier en France, la volonté affichée de lutter contre la déforestation importée cible notamment les exportations d’huile de palme.

Mais ces critiques s’appliquent aux pays d’Asie du Sud-est, qui exportent effectivement vers l’Europe de grandes quantités de ce produit, dont près des deux tiers servent à des usages énergétiques[1]. Elles ne coïncident pas avec la réalité africaine. Au sud du Sahara, une douzaine de pays réalisent 4 % de la production mondiale d’huile de palme (contre 84 % pour l’Indonésie et la Malaisie), essentiellement pour subvenir à leurs propres besoins alimentaires. La disparition des forêts y est aussi un problème majeur, mais elle ne doit pas être appréhendée sous l’angle de la déforestation importée. Une autre analyse s’impose, que nous développons dans une note récemment publiée par la fondation FARM[2].


Le cas de la Côte d’Ivoire, deuxième pays producteur africain d’huile de palme derrière le Nigeria, est particulièrement éclairant.

La filière palme ivoirienne est cruciale pour l’économie du pays et en particulier pour ses zones rurales. Rappelons-en l’importance en quelques chiffres : sa chaîne de valeur fait vivre, directement et indirectement, quelque deux millions de personnes. A commencer par les 41 000 planteurs villageois qui exploitent les deux tiers des 250 000 hectares plantés en palmiers, en complémentarité avec les plantations agro-industrielles. Mais aussi les milliers de personnes employées dans les dizaines de coopératives et d’usines de transformation qui produisent chaque année environ 500 000 tonnes d’huiles brutes, dont près de la moitié est exportée vers les pays de la sous-région. Sans oublier les autres actifs, travaillant dans les industries et les services situés en amont et en aval de la production, qu’il s’agisse de transport, de commerce ou d’autres métiers. La filière a également un impact social majeur à l’échelle des territoires, car certains agro-industriels financent des services de base pour les planteurs et leur famille, comme des écoles ou des maisons de santé, palliant ainsi les carences de l’Etat.

La filière palme ivoirienne est bien structurée, grâce à une interprofession reconnue par l’Etat qui rassemble la majorité des acteurs, planteurs villageois comme industriels de première et seconde transformation. Notons au passage qu’un tel dispositif institutionnel est rare en Afrique de l’Ouest, surtout pour une production qui est une denrée de base des ménages et qui n’est quasiment pas exportée hors de la sous-région. L’interprofession est chargée de la gestion opérationnelle de la filière, y compris la fixation mensuelle des prix des régimes et de l'huile de palme, complétée – là encore, cela mérite d’être signalé – par un mécanisme de lissage des prix entre producteurs et transformateurs, activé en cas de crise. Dans le cadre défini par l’interprofession, ce sont les acteurs de la filière qui financent les éléments essentiels à son fonctionnement et à son développement, depuis l’aménagement des pistes jusqu’à la mise en œuvre d’une démarche de certification environnementale, axée sur la lutte contre la déforestation.

En dépit de nombreux engagements, la déforestation perdure en Côte d’Ivoire où le sujet est devenu politiquement très sensible. Depuis 1986, en effet, plus de la moitié de la couverture boisée du pays a disparu. L’expansion des surfaces de palmiers à huile en est en partie responsable, loin derrière, il est vrai, le cacao ou l’hévéa, destinés à l’exportation. Ce sont principalement les planteurs villageois, exploitant chacun quelques hectares, qui sont à l’origine de cette dynamique contre laquelle, depuis plusieurs années, sont engagés tant les professionnels que le gouvernement.

Pour la filière palmier à huile, l’enjeu des prochaines décennies se résume à l’équation suivante : produire plus pour alimenter une demande en forte hausse[3], tant en Côte d’Ivoire que dans les pays voisins, sans amplifier la déforestation – voire même en contribuant à la reforestation -, tout en restant compétitif par rapport aux huiles importées d’Asie.

Ce qui en découle, c’est d’abord la nécessité d’augmenter massivement les rendements des petits producteurs, qui restent trois à cinq fois inférieurs à ceux des agro-industriels. L’augmentation de la demande représente une formidable opportunité pour ces acteurs, à condition qu’ils aient accès aux meilleur matériel végétal, aux engrais, qu’ils maîtrisent les itinéraires techniques et qu’ils soient sensibilisés et formés à la préservation de la forêt.

Plus largement, l’enjeu est la capacité de la filière à relever de manière collective l’ensemble des défis qui lui sont posés. Cela suppose une mobilisation accrue de l’ensemble des acteurs, dans un cadre interprofessionnel suffisamment rassembleur pour enrayer les dynamiques informelles. Une partie non négligeable de la récolte de régimes est en effet vendue en dehors des canaux formels et échappe ainsi à l’impôt et aux prélèvements nécessaires au fonctionnement de la filière,  ce qui entraîne des distorsions de concurrence et renforce les difficultés en période de crise. Un meilleur respect des règles communes et des devoirs que cela implique, notamment en matière de financement et de loyauté concurrentielle, constitue le premier défi que doit relever la filière, avec bien sûr l’appui des pouvoirs publics, garants in fine de l’application des disciplines interprofessionnelles.

Améliorer la coordination entre les acteurs passe également par une contractualisation plus étroite entre producteurs et transformateurs, pour réduire le poids de l’informel et améliorer le partage de la valeur au profit des planteurs villageois. Mais la contractualisation ne pourra véritablement réussir que si est mise en place, au préalable, une traçabilité complète des régimes de palme, permettant d’identifier l’origine des livraisons. La filière est engagée en ce sens : elle s’est lancée dans une  géo-localisation des parcelles, qui rendra possible, à moyen terme, une certification environnementale conforme aux standards internationaux. Depuis plusieurs années, l’interprofession conduit la filière dans la voie de l’adoption des standards RSPO[4] et de leur mise en œuvre effective, ce qui exige de gros efforts d’adaptation de ces normes tant au contexte africain qu’à la réalité ivoirienne.

Les coopératives, mises à mal par l’émergence d’intermédiaires qui captent une part croissante de la production, pourraient trouver dans l’application des standards environnementaux aux petits producteurs une nouvelle légitimité, source de valeur ajoutée. Mais l’enjeu est plus global : c’est celui d’une transformation structurelle de la filière, en vue d’une amélioration profonde de sa durabilité économique, sociale et environnementale. Cette transformation demande du temps ainsi que des moyens qui restent, malheureusement, hors de portée de l’interprofession. Ce dernier objectif : le passage à l’échelle de la mutation entamée par les acteurs, suppose un soutien fort de la part de l’Etat ivoirien comme des bailleurs internationaux.

Il ne faut donc pas se tromper de débat : l’enjeu de l’huile de palme africaine n’est pas celui des huiles asiatiques exportées vers l’Europe. C’est celui de la capacité des Africains à assurer leur sécurité alimentaire et à créer de l’emploi, tout en respectant la forêt tropicale, si essentielle pour protéger la biodiversité et limiter le dérèglement climatique. Accompagner cette filière vers une plus grande durabilité, au sens large du terme, c’est aussi contribuer à préserver ces biens publics mondiaux.

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http://www.fondation-farm.org/zoe.php?s=blogfarm&w=wt&idt=3835 2020-03-09 text/htmlfr
Prospective 2050 : forte pression sur les terres en Afrique L’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (INRAe) vient de publier une étude, réalisée à la demande de l’association Pluriagri, qui offre un panorama de différents futurs possibles pour les agricultures du monde à l’horizon 2050. Les projections intègrent, de manière détaillée, l’impact prévisible du changement climatique sur la productivité agricole[1].

L’étude explore plusieurs scénarios, fondés sur deux jeux de simulations, relatifs respectivement aux rendements des cultures et aux régimes alimentaires des populations. Les rendements « hauts » sont permis par un rythme soutenu des évolutions techniques et la pleine valorisation de l’effet fertilisant du CO2 par les plantes. Les rendements « bas » résultent d’évolutions techniques plus modérées et d’une absence de valorisation de l’effet CO2 par les plantes. Les régimes dits « tendanciels » correspondent au prolongement des tendances régionales passées ; ils se traduisent par la stabilisation des apports caloriques individuels dans les pays développés et leur augmentation dans les régions émergentes et en développement. Enfin, les régimes « sains » illustrent une transition radicale et généralisée de la diète alimentaire, suivant les recommandations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) : la consommation de produits animaux diminuerait en Europe et dans les autres régions développées, tandis qu’elle progresserait en Afrique et en Asie.

Compte tenu de l’expansion de la population, l’étude projette, entre « 2010 » (moyenne ses années 2009 à 2011) et 2050, une hausse de la consommation alimentaire mondiale, exprimée en calories, de 47 % sous l’hypothèse de régimes tendanciels. Cet accroissement serait ramené à 38 % en cas de rupture vers des régimes sains.

Le cas de l’Afrique subsaharienne est particulièrement édifiant[2]. L’augmentation de la consommation dans la sous-région représenterait près de 30 % de la hausse de la demande mondiale sous régimes tendanciels et jusqu’à 50 % sous régimes sains. Quel que soit le type de régime, en effet, l’explosion démographique induirait un quasi triplement de la consommation alimentaire dans les pays au sud du Sahara[3].

Les importations nettes (importations moins exportations) seraient multipliées par 3,5 à 3,7, selon les scénarios[4]. En 2050, elles fourniraient environ 17 % des calories consommées dans la sous-région.

La production agricole en Afrique subsaharienne croîtrait un peu moins vite, d’un facteur 2,6 à 2,9. La question est de savoir quelle combinaison de surfaces cultivées et de rendements permettrait d’atteindre cette augmentation de la production.

Si les rendements progressaient faiblement - soit en moyenne, d’après nos estimations, de 30 à 40 %, en calories par hectare, comparés à 2010 -, il faudrait cultiver dans la sous-région 196 à 264 millions d’hectares supplémentaires, selon les régimes alimentaires[5]. Si la croissance des rendements était plus marquée - soit + 90 à + 100 % d’ici à 2050 -, les besoins en superficies additionnelles seraient moins élevés, entre 75 et 122 millions d’hectares, mais exigeraient néanmoins une extension substantielle, du tiers à la moitié, des surfaces cultivées en 2010 (tableau).


Selon l’INRAe, cette forte hausse de la sole cultivée pourrait s’opérer « au détriments de milieux naturels et/ou de surfaces actuellement boisées » et « induire un accroissement des émissions de gaz à effet de serre et/ou porter atteinte à la biodiversité ». De fait, dans un dossier récemment publié par WillAgri, Pierre Jacquemot estime à environ à environ 100 millions d’hectares les superficies encore inexploitées en Afrique subsaharienne, théoriquement disponibles pour l’agriculture, après déduction des forêts et des aires protégées[6]. Compte tenu de la dégradation des sols, causée notamment par des pratiques agricoles inadéquates, « les disponibilités réelles encore inexploitées, et susceptibles de l’être dans des conditions soutenables pour l’environnement (…) et avec des rendements supérieurs à un minimum acceptable, (…) seraient approximativement de l’ordre de 50 millions d’hectares ». Ce chiffre pourrait être encore surestimé, car « les données précédentes intègrent pêle-mêle des terres en jachères, (…) mais aussi des terres qui sont utilisées par les populations pour leur survie (cueillette, récolte du bois de chauffe, chasse), des forêts communautaires ou encore des zones réservées à des rites aux ancêtres qui doivent à l’évidence être exclues sous peine de mettre en situation critique l’écosystème général des territoires concernés ».

L’étude prospective de l’Inrae met ainsi en évidence l’ampleur du défi posé aux gouvernements africains : créer les conditions propices à un accroissement considérable de la productivité agricole, de manière écologiquement et socialement acceptable pour les populations.

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http://www.fondation-farm.org/zoe.php?s=blogfarm&w=wt&idt=3832 2020-02-24 text/htmlfr
Augmentation de la productivité agricole et protection de l’environnement, même combat ? En novembre dernier, nous rapportions ici les résultats d’une étude d’un chercheur de l’université d’Etat du Kansas, Nelson Villoria, selon laquelle, si la productivité agricole mondiale n’avait pas progressé entre 1991 et 2010, il aurait fallu accroître la surface agricole de 173 millions d’hectares, soit l’équivalent d’environ 10 % des forêts tropicales[1].

Le même chercheur a récemment publié un nouvel article dans lequel il approfondit le lien entre efficacité de la production agricole et protection de l’environnement[2]. Ses estimations se fondent sur un échantillon de 70 pays couvrant 75 % de la surface agricole mondiale. Selon ses calculs, si la productivité de l’agriculture n’avait pas augmenté, dans ces pays entre 2001 et 2010, la surface agricole aurait dû croître de 125 millions d’hectares pour satisfaire la hausse de la demande alimentaire, alors qu’elle a en réalité diminué de 2 millions d’hectares sur la période étudiée. Il en aurait résulté un supplément d’émissions de gaz à effet de serre (GES) compris, selon les hypothèses retenues, entre 17 et 84 milliards de tonnes équivalent CO2, soit un niveau très supérieur au surcroît de 1 à 15 milliards de tonnes équivalent CO2 effectivement libéré dans l’atmosphère[3]. En outre, l’augmentation de la surface agricole serait advenue, pour moitié, dans quatre des régions du globe les plus riches en biodiversité.

Et Nelson Villoria d’avertir : en raison du ralentissement de la croissance de la productivité agricole dans plus de la moitié des pays considérés, et compte tenu de l’élévation de la demande, la surface utilisée pour l’agriculture pourrait progresser de 67 millions d’hectares sur la période 2018-2023, ce qui inverserait le déclin observé entre 2001 et 2010. Environ 60 % de la hausse aurait lieu dans les biomes les plus diversifiés de la planète.

La recherche d’une progression continue de la productivité en agriculture paraît donc indispensable pour atténuer le changement climatique et la perte de biodiversité. Encore faut-il préciser certains résultats de cette étude pour ne pas en donner une interprétation erronée et en comprendre les implications.

Primo, la productivité dont il est question ici est la productivité totale des facteurs (PTF), définie comme le rapport entre le volume de la production agricole et celui de l’ensemble des facteurs de production (terre, équipements, intrants, travail) mobilisés pour l’obtenir. La croissance de la PTF est égale à la différence entre la croissance de la production agricole et la croissance de la quantité totale de facteurs de production utilisés : elle correspond au gain de production qui ne peut pas être expliqué par l’augmentation du volume de facteurs de production, mais est dû à une plus grande efficacité de ces facteurs ou de leur combinaison (utilisation de variétés améliorées, équipements plus performants, meilleure organisation du travail, etc.). L’augmentation de la PTF, qui est à l’origine de trois quarts de la hausse de la production agricole mondiale depuis les années 1990, ne doit pas être confondue avec celle des rendements, généralement liée à une plus grande utilisation de capital ou de travail.

Malheureusement, l’accroissement de la productivité totale des facteurs est difficile à mesurer. Outre le manque fréquent de données fiables, il existe pour le quantifier plusieurs méthodes, qui ne font pas consensus et donnent des résultats distincts. Il est donc intéressant de noter que l’amélioration de la PTF est étroitement corrélée avec celle des rendements – ou plus précisément avec l’augmentation de la productivité de la terre, définie comme la valeur de la production agricole (végétale et animale) par hectare, qui tient compte également de l’intensité culturale (nombre de récoltes par an). Selon nos estimations, sur la base des données publiées par le département américain de l’Agriculture (USDA), sur la période 1961-2016, la corrélation entre la croissance de la PTF et celle de la valeur de la production agricole par hectare, au niveau mondial, est très forte (avec un coefficient de corrélation r = 0,98), ce qui suggère une relation linéaire entre ces deux indicateurs (graphique 1).


Cette corrélation linéaire est très robuste dans toutes les régions analysées par l’USDA (r compris entre 0,90 et 0,99), à l’exception de l’ex-URSS où, pour des raisons qui restent à éclaircir, elle est faible (r = 0,17). Cela signifie que, dans toutes les régions, sauf en ex-URSS, lorsque la productivité agricole par hectare progresse, il est extrêmement probable que la PTF progresse aussi (sans oublier toutefois qu’un coefficient de corrélation entre deux variables, si élevé soit-il, n’indique pas forcément un lien de causalité entre elles). D’un point de vue pratique, ce constat donne tout son sens à la recherche d’un accroissement des rendements. Mais il faut préciser également que le rythme d’augmentation de la PTF diffère sensiblement de celui de la hausse de la production par hectare. Globalement, depuis le début des années 1960, la productivité totale des facteurs a progressé environ deux fois moins vite que la productivité de la terre (graphique 2).



Secundo, le lien entre l’accroissement de la PTF et l’évolution de la surface agricole est complexe. Deux effets se conjuguent. D’une part, dans un pays donné, la baisse des prix induite par l’augmentation de la production agricole due à la croissance de la PTF dans ce pays peut être plus que compensée par l’élévation de la demande, si celle-ci est suffisamment élastique (autrement dit, si elle progresse sensiblement lorsque les prix baissent). C’est le cas notamment pour les pays qui exportent une part significative de leur production et tirent ainsi parti de la hausse de la demande étrangère : ils tendent alors à accroître leur surface agricole. D’autre part, cet « effet rebond » est plus ou moins atténué par l’impact de la baisse des prix causée par l’amélioration de la PTF dans les autres pays ; celle-ci favorise au contraire une réduction de la surface agricole dans le pays considéré. Globalement, compte tenu de ces deux effets, sur la période 2001-2010, la superficie utilisée pour l’agriculture a diminué aux Etats-Unis et en Europe, mais s’est accrue en Amérique latine, en Asie du Sud-est et en Afrique subsaharienne.    

Enfin, le choix de l’augmentation de la productivité totale des facteurs, plutôt que de la progression des rendements, comme indicateur central de l’efficacité du système agricole, jette un nouvel éclairage sur le débat entre agriculture et environnement. Traditionnellement, ce débat oppose les partisans de l’intensification de la production agricole, c’est-à-dire d’un accroissement de la productivité de la terre, aux tenants de l’extensification agricole. Pour les premiers, la hausse des rendements permet de réduire les surfaces cultivées ou d’en limiter l’expansion (land sparing), ce qui favorise la conservation des écosystèmes les plus riches en biodiversité ainsi que la réduction des émissions de GES dues au défrichement des prairies et des forêts. Pour les autres, une décélération de la croissance voire une diminution des rendements sur l’ensemble de la surface cultivable (land sharing), grâce à un moindre recours aux engrais et aux produits phytosanitaires, maintient une plus grande biodiversité dans les agro-systèmes cultivés et entraîne une baisse des émissions de GES liées à la fabrication et l’utilisation des intrants de synthèse.

Si on se fonde sur l’amélioration de la PTF, le débat ne porte plus sur le choix entre land sparing et land sharing, mais sur les différentes voies qui peuvent être explorées pour concilier au mieux production agricole et environnement – même si, comme on l’a vu plus haut, l’augmentation de la productivité totale des facteurs et celle de la productivité de la terre sont fortement corrélées. Dans un article récent[4], des chercheurs canadiens et étasuniens proposent de distinguer entre deux approches, l’une « basée sur la technologie », l’autre « basée sur les écosystèmes ». La première approche repose sur quatre piliers : sélection génétique, équipements et données, agriculture de précision. La seconde, que nous pourrions qualifier d’agro-écologique, privilégie gestion de la pollinisation, contrôle biologique des ravageurs, intégration des cultures et de l’élevage, ainsi que rotations culturales et conservation du sol. Chacune de ces trajectoires influence de manière spécifique la PTF ; chacune a des implications différentes sur la durabilité environnementale et la résilience des systèmes de production agricoles, et induit des coûts distincts pour la société. On peut bien sûr se demander si elles sont complètement exclusives l’une de l’autre ou si, compte tenu de la diversité des situations locales, une voie hybride, empruntant à l’un et l’autre modèle, est envisageable.    

Les auteurs de l’article prennent soin de souligner que si la croissance de la productivité totale des facteurs est salutaire, parce qu’elle traduit le fait que les ressources sont exploitées avec un souci d’efficacité, elle n’est pas, à elle seule, une condition suffisante pour juger de l’acceptabilité sociale ou environnementale des pratiques agricoles. Les impacts différenciés de ces pratiques selon la taille économique des exploitations, les considérations éthiques liées aux modes de production… entrent aussi en jeu. En d’autres termes, que l’on prenne pour indicateur la croissance des rendements ou celle de la PTF, les choix de politiques publiques, en matière notamment de recherche et développement agricoles, restent déterminants[5].

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Crise de l’OMC : quelles conséquences pour l’agriculture en Afrique ? L’Organisation mondiale du commerce (OMC), bête noire des altermondialistes depuis sa création en 1994, est en crise. Pour beaucoup d’observateurs le blocage des Etats-Unis pour pourvoir au remplacement normal des juges autribunal d'appel (appelé formellement « Organe d’appel ») de son Organe de règlement des différends (ORD) paralyse l'institution et marque peut-être son arrêt de mort, ou du moins la rend totalement inopérante depuis que le mandat de deux des trois derniers juges est arrivé à expiration le 10 décembre dernier. Il est surprenant que cet évènement n’ait pas suscité beaucoup d’émotions dans la grande presse : aucun triomphalisme chez les altermondialistes, en particulier. Pourtant les implications pour l’agriculture, notamment en Afrique, peuvent être très importantes. Est-on à la veille d’un renversement de l’orientation des politiques publiques affectant l’agriculture, orientation très liée au consensus international en faveur de la libéralisation des échanges qui a prévalu depuis la fin de la deuxième guerre mondiale ? Le but de cette communication est de tenter de répondre à cette question. Nous caractériserons dans un premier temps la nature de la crise de l’OMC puis nous supputerons quelles conséquences cette crise peut avoir pour l’agriculture en Afrique.

La crise de l’OMC

L’échec du Round de Doha est la première manifestation de la crise de l’OMC. Lancées en 2001, les négociations devaient s’achever quatre plus tard à la réunion ministérielle de Hong Kong. Aujourd’hui, quinze ans plus tard donc, personne ne croit plus à la possibilité de trouver un accord général. L’attention se porte sur les relations bilatérales, tout particulièrement sur la « guerre commerciale » entre la Chine et les Etats-Unis, et plus généralement sur l’attitude du gouvernement des Etats-Unis depuis l’élection du président Trump.

La paralysie du système de règlement des différends est encore plus grave pour l’OMC. Il s’agit en effet du seul dispositif juridique international s’imposant aux Etats du fait des sanctions qu’ils encourent en cas de « condamnation », ces sanctions prenant la forme de rétorsions commerciales. On peut dire que la fonction de « gendarme du commerce international » est gravement menacée après celle de facilitateur de négociations. Ce blocage par les Etats-Unis n’est pas principalement le résultat d’un nouveau caprice du président Trump. Les critiques américaines de l’ORD sont anciennes, même si les Etats-Unis ont largement fait usage de ce mécanisme. Selon les estimations de Glauber et Laborde, de l’IFPRI, les Etats-Unis ont initié 123 disputes depuis 1995 (soit 21 % de tous les contentieux traités) et en ont gagné plus des deux tiers. Mais ils accusent les juges de l’organe d’appel d’outrepasser leurs domaines de compétences, de contribuer à créer une jurisprudence et, ce faisant, d’empiéter sur les prérogatives des représentants des pays membres, qui devraient avoir le dernier mot pour trancher les conflits résultant d’ambiguïtés dans les textes négociés antérieurement. En fin de compte, il s’agit de s’opposer à l’émergence d’un pouvoir judiciaire international indépendant.

La guerre commerciale des Etats-Unis avec la Chine, suspendue par un accord le 15 janvier dernier qui ressemble à un armistice très provisoire, ne peut que renforcer leur méfiance vis-à-vis de l’OMC. Il est vrai que les subventions chinoises à leurs nombreuses sociétés d’Etat et les conditions léonines en matière de transfert de technologies qu’ils imposent aux investisseurs étrangers constituent des entorses graves au fonctionnement « normal » de l’économie de marché, qui est implicitement à la base même des règles de l’OMC. Ces critiques contre la Chine sont largement partagées parmi les pays développés. Mais pour y remédier il faudrait une réforme profonde de l’OMC, en particulier de la procédure d’auto- désignation en tant que pays en développement bénéficiant d’exemptions importantes, procédure dont la Chine tire parti. Et il ne peut pas y avoir réforme de l’OMC sans consensus. On en est loin !

Sommes-nous donc arrivés à la fin d’une période de régulation intergouvernementale, multilatérale des échanges commerciaux ? Autrement dit, à la fin de l’OMC ? Il est trop tôt pour le dire car nombreux sont ceux qui redoutent un retour à la loi de la jungle, aux seuls rapports de force, aux décisions unilatérales, en bref, à la situation des années 1930 qui a largement contribué au déclenchement de la deuxième guerre mondiale avec toutes ses horreurs.  

Les conséquences pour l’agriculture en Afrique

Supputer les conséquences pour l’Afrique de cette crise de l’OMC n’est pas trivial tant les incertitudes sont grandes. De plus, la littérature sur le sujet est peu abondante. Pourtant les conséquences pour l’agriculture peuvent être très significatives. En effet, la plupart des politiques publiques affectant l’agriculture mises en œuvre depuis plusieurs décennies dans ce continent ont été inspirées par le consensus général en faveur de la libéralisation des échanges qui a émergé depuis 1945 et qui a inspiré la création du GATT et les cycles de négociations commerciales multilatérales menées au sein du GATT puis de l’OMC.  
    

Crédit photo : OMC

La création de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECA) est la manifestation la plus récente, et aussi la plus ambitieuse, de la volonté politique de réaliser une forte intégration économique par la libéralisation des échanges entre tous les pays du continent. Certes le processus est encore en cours mais il est déjà bien avancé puisque 54 pays ont déjà signé leur engagement. Cette création fait suite et, en quelque sorte, prolonge la mise en place des communautés économiques régionales telles que la CEDEAO (Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest) et la COMESA (Marché commun de l’Afrique orientale et australe). Certes, l’histoire de ces regroupements économique régionaux depuis les premières tentatives dans les années 1960 n’a pas été un long fleuve tranquille. Mais la tendance générale vers une intégration économique régionale de plus en plus forte, malgré les nombreux obstacles aux échanges commerciaux entre pays africains, est claire. De la même façon, la création de l’éco, projet de monnaie unique pour les Etats membres de la CEDEAO, monnaie qui est appelée à se substituer au franc CFA pour les pays de l’UEMOA (Union économique et monétaire ouest-africaine), illustre bien la force du projet politique qui consiste à approfondir l’intégration économique régionale malgré les difficultés à surmonter et les controverses à dépasser.

Tous ces développements ne sont pas directement liés à l’OMC et ne devraient donc pas être affectés par la crise de l’organisation internationale. Cependant cette crise reflète bien une érosion générale du consensus en faveur de la libéralisation des échanges, évoqué ci-dessus. Dans cette perspective, c’est le niveau de protection pour les produits hors Afrique qui a fait l’objet des controverses les plus vives dans le passé ; il s’agit du tarif extérieur commun (TEC) dans le cas des communautés économiques régionales. Celui-ci a généralement été fixé à un niveau relativement faible non pas pour satisfaire les engagements à l’OMC mais à cause des pressions des institutions financières internationales reflétant le consensus général en faveur de la libéralisation. Avec l’érosion de ce consensus, il est possible que les Etats africains relèvent ce taux de protection extérieure. C’est là en tout cas un enjeu majeur de la ZLECA[1].

On peut aussi imaginer un relâchement des pressions extérieures qui ont amené en 2003 l’Union européenne à abandonner les accords de Lomé, parce que ceux-ci créaient, aux yeux de l’OMC, des distorsions commerciales trop fortes avec les pays non-ACP (c’est-à-dire hors de la zone Afrique-Caraïbes-Pacifique), et à proposer des accords de partenariat économique (APE) contraignant les pays ACP à ouvrir leur marché aux exportations européennes (même si des exemptions existent pour les produits agricoles considérés comme « sensibles »). Toutefois, je ne pense pas que l’on doive s’attendre à un changement de la position européenne en la matière, l’Union européenne restant très attachée à un système de régulation internationale fondée sur des règles négociées multilatéralement à l’OMC. On la voit mal revenir en arrière et provoquer la colère des pays latino-américains et asiatiques qui ne sont pas des pays ACP.

En fin de compte, la crise de l’OMC ne devrait pas avoir de conséquences directes et rapides pour l’agriculture en Afrique. Mais l’érosion du consensus en faveur de la libéralisation des échanges que cette crise révèle représente peut-être un changement important du contexte intellectuel et idéologique dans lequel les politiques publiques affectant l’agriculture sont élaborées.]]>
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Le développement agricole au Rwanda : un succès surestimé ? Selon le site Internet de la Banque mondiale, « le Rwanda a réalisé des gains de développement impressionnants depuis le génocide et la guerre civile de 1994 ». Pendant la décennie qui s’est achevée en 2018, l’économie rwandaise a crû en moyenne au rythme de 7,5 %, soit 5 % par personne et par an. Le taux de pauvreté est tombé de 59 % en 2001 à 39% en 2014. L’indice de Gini, qui mesure les inégalités de revenus, a reculé de 0,52 en 2006 à 0,43 en 2017. Paul Kagamé, président du Rwanda depuis 2000, affiche clairement son ambition : faire de ce petit pays de 12 millions d’habitants « le Singapour de l’Afrique ». Grâce à ses politiques pro-business[1], conjuguées à des investissements importants dans le capital humain (éducation, santé, protection sociale…), le Rwanda aurait fait d’« immenses progrès » vers l’atteinte des Objectifs de développement durable fixés par l’Organisation des Nations unies pour 2030[2]. Il est censé atteindre le statut de pays à revenu intermédiaire en 2035 et celui de pays à revenu élevé en 2050[3].

Cependant, le miracle économique vanté par Kigali est mis en cause, et pas seulement par les opposants au pouvoir. D’après une enquête du Financial Times publiée le 13 août 2019, les statistiques officielles qui montrent une réduction progressive de la pauvreté depuis 2001 sont inexactes[4]. Pour le magazine The Economist[5], cette réduction résulterait essentiellement d’un changement opéré en 2014 dans la définition du seuil de pauvreté, qui en aurait abaissé artificiellement le niveau. Correction faite, le taux de pauvreté n’aurait pas reculé de 6 points (de 45 % en 2011 à 39 % en 2014), comme le clame le gouvernement rwandais, mais aurait augmenté de 5 à 7 points. Cela paraît contradictoire avec la vigueur de la croissance économique. Mais justement, à en croire d’autres sources, le taux de croissance pourrait être surévalué, et les inégalités de répartition des revenus se sont peut être accrues. Des allégations que réfutent les autorités : selon elles, les progrès économiques et sociaux du pays sont corroborés par d’autres tendances positives, comme l’expansion des recettes fiscales ou les bons résultats des enquêtes de santé ; le Rwanda est engagé dans une profonde transformation, qui bénéficie aux plus démunis.

Qu’en est-il de l’agriculture ? La question est d’autant plus légitime que ce secteur fournit deux tiers des emplois et environ 30 % du produit intérieur brut. Nous avons donc calculé quelques indicateurs clés de l’économie agricole du Rwanda et les avons comparés aux indicateurs moyens correspondant pour l’Afrique subsaharienne, hors Afrique du Sud. Les indicateurs ont été établis à partir des données publiées par le département américain de l’Agriculture (USDA), qui émanent des organisations internationales[6].    

Entre les périodes 1981-85, antérieure à la guerre civile, et 2012-16, la valeur de la production agricole par hectare, exprimée en dollars constants et en parité de pouvoir d’achat (PPA), a augmenté au Rwanda d’environ 60 %, soit deux fois plus vite que la moyenne de l’Afrique subsaharienne. Une réussite d’autant plus remarquable que le pays des Mille Collines porte bien son nom : la majeure partie de l’agriculture est pratiquée sur des terrains pentus et sensibles à l’érosion. Les aménagements fonciers (terrasses), la diffusion des engrais, l’extension de l’irrigation, un meilleur accès des agriculteurs au marché… ont stimulé les rendements et favorisé la production de cultures à plus grande valeur ajoutée.

Cependant, la densité démographique est élevée et les fermes sont très petites. La surface moyenne par actif agricole est beaucoup plus faible que sur le reste du continent ; en outre, elle a légèrement diminué entre les deux périodes étudiées. C’est une variable sur laquelle les politiques publiques ont peu de prise directe. L’amélioration de la situation, c’est-à-dire l’accroissement de la surface disponible par actif, dépend d’une accélération de la demande de main d’œuvre pour des activités non agricoles, libérant de la terre au profit des agriculteurs restants.

Au total, la valeur de la production par actif agricole, au Rwanda, a crû plus rapidement que la moyenne africaine (+ 55 % contre + 35 %), mais elle reste inférieure de près de 20 % à celle de l’Afrique subsaharienne. Or la valeur de la production par actif est généralement corrélée positivement au revenu agricole (tableau)[7]

 

Source : FARM d’après USDA

Une image différente émerge si l’on considère la valeur de la production agricole par habitant, qui renseigne indirectement sur la capacité du pays à produire sa nourriture. Entre 1981-85 et 2012-16, cet indicateur a augmenté nettement plus vite au Rwanda que sur le continent (+ 30 % contre + 18 %) et il est supérieur d’environ 30% à la moyenne africaine[8].

Les statistiques disponibles montrent donc à la fois les progrès réalisés dans le secteur agricole ces dernières décennies et l’ampleur des efforts qui restent à accomplir. Bien entendu, elles sont loin de clore le débat : leur fiabilité est critiquée et elles ne disent rien du sort des plus petits paysans, cantonnés à une agriculture de subsistance. Selon une étude détaillée, réalisée par des chercheurs de différents pays[9], « la révolution agricole au Rwanda n’est pas le succès qu’elle prétend être »[10], même si des résultats prometteurs ont été enregistrés. Il reste que ces résultats doivent être appréciés comparativement à ceux atteints par les autres pays africains. De ce point de vue, le Rwanda n’a pas à rougir : il a obtenu le meilleur score global, parmi quarante-sept pays, dans le premier rapport biennal, présenté au Sommet de l’Union africaine en janvier 2018, sur la mise en œuvre de la déclaration de Malabo de 2014 sur la transformation de l’agriculture africaine[11]. Le deuxième rapport est attendu avec impatience.             

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« Les pieds sur terre, les yeux dans le ciel » : mesurer les rendements par satellite Qu’il s’agisse de prévoir les quantités de récolte ou d’évaluer les revenus agricoles, il est crucial de mesurer correctement les rendements des cultures. Pourtant, beaucoup de pays en développement peinent à le faire, comme le montre un article qui sera publié prochainement dans l’American Journal of Agricultural Economics[1]. Les auteurs de l’article soulignent à la fois la faiblesse des méthodes de mesure les plus courantes et la qualité des prédictions fournies par les satellites.

Ils s’appuient pour cela sur les conclusions d’une étude menée en 2016 dans l’est de l’Ouganda, dans laquelle les rendements obtenus par des petits producteurs de maïs ont été estimés de quatre façons distinctes. Des enquêteurs ont demandé à environ 500 agriculteurs de déclarer quelle était, selon eux, la productivité de cette culture sur chacune des parcelles cultivées. Par ailleurs, des techniciens ont réalisé des coupes-échantillons, réparties de manière aléatoire, au sein de chacune des 460 parcelles sélectionnées. Ils ont également déterminé, de manière exhaustive, les rendements de plus de 200 parcelles entières. Enfin, la productivité du maïs a été calculée à partir des indices de végétation dérivés des images prises par un satellite Sentinel-2A du programme européen Copernicus. La capacité de résolution de ce type de satellite est de 10 mètres dans le spectre de lumière observable et le proche infrarouge.

L’étude examine d’abord les résultats des mesures au sol. Les rendements moyens du maïs ne sont pas significativement différents selon qu’on les évalue sur la base de coupes-échantillons ou de parcelles entières. En revanche, les agriculteurs tendent à surestimer considérablement la productivité de leur culture, car le rendement moyen qu’ils déclarent (1,83 t/ha) est 2,7 fois plus élevé que celui, déterminé objectivement, des parcelles entières (0,68 t/ha). Cela est d’autant plus préoccupant que la méthode déclarative est très employée dans beaucoup de pays à faible revenu.

La corrélation entre les rendements des coupe-échantillons et ceux des parcelles entières est de 50 %. Elle est limitée par la grande hétérogénéité des rendements intra-parcellaires, car la taille des « sous-parcelles » dans lesquelles sont effectuées les coupes-échantillons (un carré de 8 m de côté) ne représente que 4 % de la surface moyenne des parcelles. Mais on note surtout qu’il n’y a quasiment pas de corrélation entre les rendements estimés par les agriculteurs et ceux des sous-parcelles, ce qui confirme les carences de l’approche déclarative.

Les chercheurs comparent ensuite les mesures de rendement au sol avec les rendements prédits à partir des images satellitaires. Ceux-ci sont calculés d’après une équation linéaire reliant, pour chaque parcelle, les indices de végétation fournis par Sentinel-2A le 30 mai et le 19 juin 2016 et les rendements des parcelles entières ou des coupes-échantillons. Les constats sont encourageants. D’une part, les rendements évalués par satellite expliquent aussi bien, voire mieux, la variabilité des rendements des parcelles entières. D’autre part, le modèle prédictif satellitaire calibré sur les rendements des coupe-échantillons permet d’estimer les rendements des parcelles entières presque aussi bien que le modèle satellitaire calibré sur les rendements des parcelles entières. D’un point de vue pratique, cette conclusion est très importante car les coupes-échantillons sont beaucoup moins coûteuses à réaliser que la détermination des rendements des parcelles entières.

L’étude montre ainsi clairement l’utilité des satellites pour la mesure des rendements, y compris lorsque les cultures sont pratiquées sur de toutes petites parcelles, comme c’est le cas dans l’est de l’Ouganda. Il y a cependant des obstacles. En deçà de 0,10 hectare, chiffre qui correspond à la surface médiane des parcelles de maïs dans cette région, la qualité des observations satellitaires diminue sensiblement. Elle est également moins bonne lorsque les agriculteurs produisent simultanément plusieurs cultures dans le même champ, ce qui complique l’interprétation des images. Dans l’exemple considéré, trois quarts des parcelles de maïs sont cultivées en association avec du manioc, des haricots ou de l’arachide. Chacune de ces plantes, selon l’étendue de son feuillage et sa hauteur, « brouille » plus ou moins l’indice de végétation du maïs. Les progrès de la télédétection devraient permettre de lever ces obstacles.

Ces résultats ouvrent de nouvelles perspectives aux acteurs des filières agroalimentaires, comme aux Etats. Ainsi, selon la contribution d’Airbus au livre blanc sur l’assurance agricole récemment publié par la CICA (Confédération internationale de crédit agricole) en collaboration avec FARM[2], l’information géospatiale, conjuguée aux technologies numériques et aux big data, est en passe de révolutionner l’ensemble de la chaîne de valeur de l’assurance agricole. L’enjeu est qu’elle puisse être mise, à un coût abordable, au service des petits agriculteurs dans les pays du Sud.   

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Un livre blanc sur l’assurance agricole Vingt-trois contributions, en français et en anglais, qui éclairent les enjeux de l’assurance agricole et offrent les témoignages de ses différents acteurs dans presque toutes les régions du monde : le livre blanc publié par la CICA (Confédération internationale de crédit agricole) à l’occasion du 6ème congrès mondial de finance agricole et rurale qui s’est tenu les 12 et 13 novembre à New Delhi, se veut « Une contribution aux Objectifs de développement durable. Pour une agriculture plus résiliente et mieux protégée face aux aléas climatiques »[1]. FARM a collaboré étroitement à sa réalisation, convaincue que la gestion des risques est une condition primordiale de l’amélioration des performances économique, sociale et environnementale des agricultures, au Nord comme au Sud.

Du document se dégagent plusieurs enseignements.

D’abord, l’assurance agricole est un puissant outil de développement économique : elle accroît la capacité d’investissement des agriculteurs, soit directement, en réduisant l’impact financier des aléas climatiques sur les revenus des producteurs, soit indirectement, en facilitant leur accès au crédit. Cet effet bénéfique s’étend bien au-delà du secteur agricole ; il touche l’ensemble des industries et des services qui lui sont liés et, au-delà, la collectivité toute entière. Celle-ci profite en effet des conséquences d’une meilleure productivité des filières, en termes de coût et de qualité de l’alimentation, mais aussi d’une moindre extension des surfaces cultivées, ce qui limite la déforestation et l’érosion de la biodiversité. Dans les pays à faible revenu, l’assurance permet aux petits paysans de sortir du cercle vicieux de la pauvreté, source de sous-investissement et vice-versa, et de dépasser l’agriculture de subsistance pour s’intégrer au marché.

Pourtant, malgré ces avantages, l’assurance agricole est encore relativement peu répandue. Trois quarts des primes sont collectées dans trois pays : les Etats-Unis, la Chine et l’Inde. Dans les pays où sa pénétration est forte (Etats-Unis, Chine, Espagne, Québec), et qui en ont fait un pilier de leur politique agricole, son adoption résulte de la conjonction de plusieurs facteurs. En premier lieu, une conscience aiguë, chez les agriculteurs et les gouvernements, de la nécessité de gérer les risques, liée à l’ampleur des aléas climatiques et à la longue histoire des dispositifs assuranciels dans les pays concernés. Ensuite, une offre d’assurance répondant à la demande des agriculteurs, grâce à une grande variété de solutions proposées, qui couvrent la plupart des risques auxquels sont confrontés les cultures et l’élevage et qui n’excluent aucun agriculteur, quel que soit son degré d’exposition au risque. Enfin, une politique publique incitative, grâce à de fortes subventions de primes, éventuellement assorties d’une réassurance publique, et la limitation des indemnisations ex-post des calamités naturelles par l’Etat, afin de ne pas décourager la souscription des agriculteurs à l’assurance. Ces dispositifs reposent généralement sur des partenariats entre pouvoirs publics et compagnies d’assurance privées, mais le gouvernement peut aussi, comme au Québec, contrôler l’ensemble de la chaîne assurancielle, y compris la commercialisation des polices.           

Le subventionnement des primes d’assurance apparaît comme la condition sine qua non d’un passage à grande échelle des systèmes assuranciels agricoles. En Chine et au Brésil, il a contribué de manière décisive au démarrage de l’assurance multirisque, en encourageant la constitution d’un portefeuille d’assurés suffisamment étoffé pour pouvoir mutualiser les risques. A contrario, lorsque les subventions de primes sont faibles ou absentes, seule l’assurance grêle est viable, car le risque de grêle est moins systémique et peut être géré par des contrats purement privés. C’est en partie pour cette raison que dans beaucoup de pays africains, en particulier, l’assurance agricole n’a pas encore trouvé son modèle économique. En outre, selon certains points de vue, la micro-assurance peine à s’étendre au-delà d’expérimentations réussies mais locales, car elle ne peut, à elle seule, débloquer l’accès des agriculteurs au crédit.

Cependant, un fort taux de soutien public ne garantit pas toujours une large diffusion de l’assurance. La faible bancarisation des agriculteurs, la méfiance envers les assureurs, les dysfonctionnements de l’indemnisation ou encore les faibles taux de garantie des rendements, entre autres raisons, peuvent être des freins importants à son adoption. Ainsi, l’assurance agricole ne couvre qu’un tiers environ des surfaces éligibles en Inde, contre plus de trois quarts en Chine, alors que les taux de subvention des primes sont comparables (autour de 80 %). Le gouvernement indien a lancé une grande réforme du dispositif en 2016 pour le rendre plus transparent et plus efficace. Au Sénégal et au Maroc, où l’Etat soutient également les primes d’assurance, le couplage de l’assurance au crédit, avec l’intégration de la prime d’assurance dans le coût du prêt, a permis de lever une contrainte majeure. En France, comme dans d’autres Etats membres de l’Union européenne où la culture de la gestion des risques est encore déficiente, le poids des aides directes dans le revenu des agriculteurs a pu décourager la souscription à l’assurance, malgré des taux de subvention substantiels.

Le paysage de l’assurance agricole a beaucoup évolué dans la plupart des pays depuis dix ans. Un phénomène majeur a été l’introduction des assurances indicielles, qui, entre autres avantages, ne requièrent pas d’expertise des sinistres individuels. Dans l’avenir, accroître la résilience des exploitations sera un impératif majeur, car celles-ci sont confrontées à de multiples contraintes et incertitudes : des aléas climatiques de plus en plus intenses et fréquents et dont l’effet traditionnellement haussier sur les prix agricoles, en économie fermée, est amoindri par la libéralisation des échanges ; la nécessité d’une adaptation des systèmes de production pour les rendre moins dépendants des énergies fossiles et minimiser leurs impacts sur l’environnement ; enfin, les exigences accrues des consommateurs en matière de qualité et de sécurité sanitaire des denrées. Dans ce contexte, la capacité des agriculteurs à absorber les chocs de toute nature devient un élément fondamental de leur compétitivité. Ils doivent dès lors être en mesure de réaliser une analyse complète et précise de leurs risques, pour mettre en place les dispositifs de prévention et de protection adaptés.

L’assurance agricole s’inscrit ainsi dans une stratégie globale de gestion des risques, couvrant les aléas naturels, les dommages environnementaux et l’instabilité des marchés. Cette stratégie globale s’applique à différentes échelles et mobilise toute une palette d’instruments :

- à différentes échelles, car les Etats eux-mêmes peuvent s’assurer contre les catastrophes naturelles grâce à des assurances indicielles, comme le font huit pays africains désireux de mutualiser leur risque de sécheresse en adhérant à l’African Risk Capacity ou, dans un autre contexte, les Etats fédérés du Mexique, soucieux de protéger leurs budgets pour indemniser les agriculteurs contre les calamités naturelles ;

- en mobilisant toute une palette d’instruments, car la gestion des risques commence par les bonnes pratiques des agriculteurs en matière de choix et de conduite de leur système de production, puis s’élargit à toute une gamme d’outils et de stratégies adaptés à la gestion d’aléas d’intensité croissante. Dans cette optique, l’assurance climatique agricole protège contre les coups durs qui ne peuvent être absorbés par la seule épargne de l’exploitant. Elle a vocation à être complétée par d’autres mesures, visant en particulier à protéger les agriculteurs contre les risques de marché, dont celui de la volatilité des prix. L’élaboration d’un système global et cohérent de gestion des risques, tel qu’en vigueur notamment en Amérique du Nord, est un enjeu majeur de la réforme de la politique agricole commune en Europe.

Les perspectives d’évolution de l’assurance agricole à moyen terme découlent d’un constat : le changement climatique va accroître simultanément les besoins de protection des agriculteurs et le coût de l’assurance. La demande des agriculteurs pour de nouvelles solutions assurancielles passe par un élargissement de l’offre de couverture en termes de productions et de nature des risques. On observe ainsi, en Asie comme en Amérique latine et en Europe, un intérêt croissant pour l’assurance chiffre d’affaires, déjà largement adoptée aux Etats-Unis. Le défi, pour les assureurs, est de répondre à ces besoins et d’élargir leur activité à de nouveaux territoires, tout en maîtrisant la hausse des primes. Leurs principaux leviers d’action résident dans :

- la révolution technologique en cours, fondée sur la combinaison d’outils d’observation de la terre de plus en plus perfectionnés, de la diffusion de capteurs au sol permettant la pratique d’une agriculture de précision et d’une énorme capacité de traitement de l’information par les big data. Ces innovations vont toucher le fonctionnement de l’ensemble de la chaîne assurancielle, de l’identification des risques au paiement des indemnités ;

- l’amélioration des circuits de distribution de l’assurance, qui sera de plus en plus couplée à la fourniture de crédit et d’intrants, probablement dans le cadre d’une agriculture contractuelle, et mobilisera les différents maillons des filières agroalimentaires, notamment les organisations de producteurs ;    

- l’offre de nouveaux services aux producteurs assurés (information météo, conseil agricole…), grâce notamment à la téléphonie mobile ;

- la sensibilisation et la formation de tous les acteurs, notamment les agriculteurs et les décideurs publics, à la gestion des risques.

Enfin, l’Etat est appelé à jouer un rôle majeur dans la transformation du système assuranciel en vue d’accroître la résilience de l’agriculture. Ce rôle est multiforme : subventions de primes, appui à la production de données statistiques, investissement dans des stations météo et des satellites, instauration d’un cadre réglementaire favorable au développement de l’assurance… Il faut cependant veiller à ce que le soutien à l’assurance n’entrave pas l’adaptation de l’agriculture au changement climatique, c’est-à-dire ne gêne pas la diversification des productions, ce qui conduit à réfléchir à des couvertures globales de l’exploitation, en complément aux garanties par culture.

Le coût de l’intervention publique peut être élevé, mais il doit être comparé avec le coût de la non-assurance. Comme l’expérience le montre, celle-ci se traduit à la fois par des indemnisations ex-post des agriculteurs, potentiellement plus onéreuses, et par la mise à disposition des agriculteurs, par les banques, de lignes de crédit exceptionnelles pour parer aux calamités naturelles. Ce crédit est octroyé au détriment des investissements productifs. La société en supporte les conséquences en termes de perte de productivité et de compétitivité des filières agroalimentaires, phénomène particulièrement grave dans les pays dans les pays à faible revenu où une grande part de la population active dépend de l’agriculture et où les zones rurales sont les plus touchées par l’extrême pauvreté.

La gestion des risques par l’assurance agricole n’est donc pas une simple question technique, au service d’intérêts catégoriels. Elle est au cœur des enjeux du développement durable des activités humaines.

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Productivité agricole : un demi-siècle dans le rétroviseur. Et demain ? Un déluge de chiffres : les données récemment mises en ligne par le département américain de l’Agriculture (USDA)[1] livrent un constat implacable. Depuis le début des années 1960, la valeur de la production agricole par hectare en Afrique subsaharienne (hors Afrique du Sud) a augmenté environ quatre fois moins vite que dans les pays asiatiques en développement (+ 72 % contre + 301 %) et deux fois moins vite qu’en Amérique latine. La comparaison est d’autant plus significative que cette valeur est exprimée en dollars constants et en parité de pouvoir d’achat. Comme, en outre, la surface disponible par actif agricole a diminué en Afrique, tandis qu’elle progressait dans les deux autres régions, la production par actif agricole au sud du Sahara n’a crû que de 43 %, soit près de huit fois moins rapidement que dans l’Asie en développement et six fois moins vite qu’en Amérique latine. En conséquence, sur la période 2012-16, un travailleur agricole en Afrique subsaharienne a produit en moyenne deux fois moins, en valeur, que son homologue asiatique et neuf fois moins que son équivalent latino-américain (tableau).


Certes, la comparaison ne dit rien de l’évolution relative des revenus agricoles dans les différentes régions, car la production par actif ne tient pas compte du coût des intrants et des équipements agricoles, beaucoup plus utilisés en Asie et en Amérique latine qu’en Afrique. Cependant, selon la Banque mondiale, les écarts de valeur ajoutée brute par actif - indicateur qui intègre les consommations intermédiaires - sont considérables entre les trois régions[2]. En outre, la croissance de la production agricole s’est faite au prix d’une forte pression sur l’environnement, via un épandage massif d’engrais et de produits phytosanitaires et une déforestation pour le moins problématique.

Les données rétrospectives de l’USDA conduisent à s’interroger sur les trajectoires futures de développement agricole. Si, toutes choses égales par ailleurs, la valeur de la production par actif agricole en Afrique subsaharienne augmente, d’ici à 2050, au même rythme que dans les trente dernières années (+ 40 % au total), elle atteindra à peine 1 200 euros, soit un niveau inférieur d’un tiers à celui enregistré aujourd’hui dans les pays asiatiques en développement. A ce rythme, l’écart de revenu se sera sans doute encore creusé entre urbains et ruraux et l’extrême pauvreté sera loin d’être éradiquée, contrairement à l’objectif fixé pour… 2030 par les Objectifs de développement durable. L’accroissement de la productivité doit donc s’accélérer : formidable défi puisqu’il s’agit à la fois d’élaborer les connaissances et de diffuser les techniques et les moyens de production qui permettront aux petits agriculteurs africains d’améliorer leurs revenus dans des conditions écologiquement acceptables, tout en fournissant des denrées à un coût abordable pour les consommateurs. Défi politique aussi, car il incombe aux Etats du continent, structurellement impécunieux, d’accompagner cette transition dont la dimension sécuritaire et géopolitique apparaît chaque jour davantage. 

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Echanges agricoles : des indicateurs ambigus Importer moins. Exporter plus. Parmi tous les arguments avancés en faveur de la modernisation de l’agriculture africaine, ceux relatifs aux mauvaises performances des échanges agricoles reviennent fréquemment. Il n’est pas normal, dit-on souvent, que l’Afrique importe autant de produits alimentaires ; elle doit produire plus pour nourrir sa population. Et il paraît évident qu’elle n’exporte pas assez, parce que pour beaucoup de produits, notamment alimentaires, ses agriculteurs ne sont pas compétitifs sur les marchés mondiaux.

Baisse des importations, augmentation des exportations : en réalité, ces indicateurs sont ambigus. Une hausse de la valeur des importations alimentaires n’a rien de préoccupant si elle s’effectue à un rythme moins rapide que celui de la consommation ; autrement dit, si la part de marché des produits étrangers dans le « panier de la ménagère » africaine diminue. Quant aux exportations, leur augmentation peut traduire non pas une meilleure compétitivité de l’agriculture mais une langueur de la demande intérieure, incapable d’absorber l’ensemble de la production, ce qui n’est pas un signe de progrès. Enfin, du point de vue de l’emploi, une hausse modérée des exportations peut être préférable à une croissance plus soutenue, si dans le premier cas elle concerne surtout des produits transformés.

Plus que le montant des importations et des exportations agricoles, deux indicateurs nous semblent pertinents pour évaluer la réussite des politiques menées par les pays africains en matière, respectivement, de compétitivité de l’agriculture et de sécurité alimentaire. Le premier est le solde des échanges agricoles. Il renseigne sur la capacité du secteur agricole à compenser, par ses exportations, les achats de produits agricoles à l’étranger. Ce n’est pas le cas de l’Afrique considérée globalement, du moins pour les produits alimentaires (produits de la pêche inclus) : en 2018, ses exportations de denrées ont atteint 43,1 milliards de dollars contre 66 milliards de dollars pour les importations, soit un déficit de 22,9 milliards de dollars[1]. Et ce déficit est structurel, comme le montre le graphique ci-dessous.


Solde des échanges de produits alimentaires et non- alimentaires de l’Afrique, 2008-2018

Source : FARM d’après Cnuced

Le second indicateur a une signification plus large : il mesure la somme du solde des échanges de produits alimentaires et du solde des échanges de produits non-alimentaires. Si cette somme est durablement positive, alors le pays concerné n’a pas à s’inquiéter outre mesure d’un déficit éventuel de sa balance commerciale alimentaire. C’est simplement qu’il s’est spécialisé avec succès dans d’autres produits et parvient, grâce à son insertion dans les échanges, à assurer sa sécurité alimentaire. Là encore, telle n’est pas la situation de l’Afrique qui, outre le déséquilibre persistant de son commerce alimentaire, a enregistré en 2018 un solde négatif de 34,9 milliards de dollars pour les échanges d’autres produits, entraînant un déficit de sa balance commerciale de 57,8 milliards de dollars. Ce déficit est lui aussi structurel, le solde des échanges de produits non-alimentaires étant négatif depuis 2014.

Bien entendu, l’appréciation de la compétitivité de l’agriculture et de la sécurité alimentaire ne saurait se réduire à des critères commerciaux. Encore faut-il se fier à des indicateurs pertinents si l’on aborde ces deux questions sous l’angle des échanges.


 

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Le « double fardeau » nutritionnel, une analyse par les prix Terrible tableau : d’un côté, 2 milliards de personnes qui souffrent d’une insécurité alimentaire « modérée ou grave », selon la terminologie de la FAO ; de l’autre, 2 milliards d’adultes obèses ou en surpoids[1]. Les enfants paient un lourd tribut au désordre alimentaire mondial, directement ou par l’intermédiaire de leurs parents. Mais ce n’est pas tout. Le coût humain dramatique du « double fardeau » de la sous-nutrition et de la surnutrition est amplifié par l’augmentation des risques de maladies. Un décès sur cinq est dû à une alimentation inadéquate. Dans les pays à faible revenu, il s’agit surtout d’un manque de calories, responsable de la faim, ou d’une déficience en certains nutriments essentiels (protéines, vitamines, fer, etc.) liée à une insuffisance de fruits et légumes et de produits animaux. Dans les pays émergents ou à haut revenu, l’excès de sucre, de matières grasses et de viande rouge est à l’origine d’un accroissement notable des troubles cardiovasculaires, de diabète et de cancer.


Les causes de cette situation sont d’abord économiques. On pense bien sûr à la pauvreté, qui empêche de manger correctement, en quantité et en qualité. Mais les prix alimentaires sont aussi en cause, soit par leur cherté, qui limite les quantités achetées, soit par la hiérarchie des prix entre denrées, qui pénalise des aliments relativement coûteux mais indispensables à une nutrition de qualité. Le premier point est bien documenté : l’OCDE a montré que les prix des aliments, en Afrique subsaharienne, sont 30 à 40 % supérieurs aux prix en vigueur dans le reste du monde, à niveau comparable de PIB (produit intérieur brut) par tête[2]. Une nouvelle étude, réalisée par des chercheurs de l’IFPRI (International Food Policy Research Institute), vient éclairer le second point[3].

A partir des données de prix collectées dans les enquêtes réalisées dans 176 pays sous l’égide de l’Organisation des Nations unies et de la structure de la consommation alimentaire dans chacun de ces pays, les chercheurs ont établi la valeur moyenne d’un panier de 1 000 calories provenant de 9 féculents de base (céréales, tubercules et racines), riches en calories. Ils ont ensuite calculé un indice des prix relatifs des calories (relative caloric prices, RCP) en comparant à la valeur de ce panier le coût des calories fournies par différents produits ou groupes de produits alimentaires. Si, par exemple, les œufs ont un RCP de 5, cela signifie que les consommateurs, dans le pays considéré, doivent payer en moyenne 5 fois plus pour une calorie d’œuf que pour une calorie de féculents.

L’étude montre que le prix relatif des aliments de qualité, riches en nutriments, diminue au fur et à mesure que les pays se développent. Ainsi, au Niger, une calorie d’œuf coûte 23,3 fois plus cher qu’une calorie de riz ou de maïs ; aux Etats-Unis, le rapport n’est que de 1,6. La situation est comparable, à des degrés divers, pour les protéines animales et les fruits et légumes. Or la demande des différents produits alimentaires varie généralement de manière inversement proportionnelle aux prix relatifs : plus le RCP d’une denrée croît, moins elle est consommée.

Sur la base de ce constat, les chercheurs ont mis en évidence des corrélations robustes entre les prix relatifs des calories et l’état de santé des populations. Un RCP élevé du lait est à lié à un retard de croissance des enfants, fléau majeur dans beaucoup de pays pauvres. De faibles RCP du sucre, des sodas, des matières grasses et des snacks salés sont associés, chez les adultes, à une prévalence significative de l’obésité, qui touche surtout les pays émergents ou à haut revenu. Ainsi, lorsque le revenu d’un pays augmente, ses habitants ont accès à des aliments plus sains, mais aussi à des denrées dont la surconsommation a des conséquences négatives.

Les auteurs de l’étude discutent brièvement les solutions envisageables. Dans les pays les moins avancés, la solution est d’améliorer la productivité agricole pour abaisser le prix des produits alimentaires denses en nutriments, ou bien d’accroître leur importation. Dans les pays plus riches, réduire la demande de matières grasses et de sucre, dont le prix est très bas (RCP inférieur à 1), passe plutôt par des actions de formation et d’information auprès des consommateurs (étiquetage, éducation à la nutrition…), ainsi que par des taxes sur certaines denrées. Rien de révolutionnaire donc, mais la tâche est immense car les habitudes alimentaires ont des racines culturelles, profondément ancrées. D’autant plus, ajouterons-nous, que pour une part mineure mais grandissante des ménages, manger est de plus en plus influencé par des facteurs éthiques et sociétaux – changement climatique, biodiversité, bien-être animal, proximité des producteurs… - dont l’impact sur les prix relatifs reste à évaluer.]]>
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Les surfaces disponibles pour l'agriculture : un nouvel éclairage Les résultats de l’étude[1] présentée par trois chercheurs allemands à la 27ème Conférence européenne sur la biomasse, à Lisbonne, en mai dernier, méritent une large diffusion. Ils jettent en effet un nouvel éclairage sur la surface qui peut être exploitée pour l’agriculture, dans chaque région, dans des conditions soutenables sur le plan environnemental, c’est-à-dire en préservant les forêts et les habitats à forte valeur écologique, ainsi que les « zones sous contraintes naturelles » impropres à la culture ou l’élevage en raison du climat ou de leur topologie.  

Les auteurs de l’étude, qui travaillent au Bauhaus Luftfahrt e. V.[2], près de Munich, ont utilisé des données géospatiales à haute résolution - jusqu’à 15 secondes d’arc[3] - pour estimer les superficies dévolues à différents types d’utilisation du sol (eaux continentales, forêts, zones de peuplement ou artificialisées), ainsi qu’aux habitats protégés et aux zones « trop froides, trop sèches ou trop pentues » pour y pratiquer une agriculture pluviale. La différence, dans chaque région, entre la surface terrestre totale et les surfaces occupées par ces différentes catégories, compte tenu des doubles comptages, correspond à la superficie disponible pour une activité agricole durable sur le plan environnemental. Globalement, 3 729 millions ha soit 27 % de la surface de la planète sont mobilisables à cet effet. Les régions qui concentrent la majorité des surfaces disponibles pour l’agriculture, en tenant compte des contraintes écologiques, sont l’Afrique subsaharienne (21 % du total), l’Asie de l’Est (15 %), l’ex-URSS (12 %) et l’Amérique du Nord (11 %) (tableau).

Répartition de la surface terrestre par type d’utilisation du sol et selon les contraintes écologiques, par région (millions d’hectares)
 


1/ Différence entre la surface totale et les autres types d’utilisation du sol. La somme de tous les types d’utilisation du sol est supérieure à la surface totale car certaines catégories se chevauchent
Source : F. Riegel et al., op. cit.
  

Les informations fournies par les satellites sont, selon les auteurs, « d’une profondeur et d’une qualité sans précédent ». Le contraste qu’elles offrent avec les statistiques de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, qui font généralement référence, est d’autant plus frappant. D’après la FAO, en effet, 4 886 millions ha étaient exploités pour la culture et l’élevage en 2013, chiffre très nettement supérieur à la surface que les chercheurs allemands considèrent comme disponible pour l’agriculture en respectant l’environnement. L’écart entre les deux chiffres provient essentiellement du fait qu’une grande partie des zones sous contraintes naturelles – et, à un moindre degré, une portion des habitats protégés - sont utilisées comme pâtures pour le bétail[4]. Un tel écart s’observe dans toutes les régions ; ainsi, en Afrique subsaharienne, la FAO estime la surface agricole à 958 millions ha alors que l’étude évalue la superficie disponible à 797 millions ha. En revanche, les données de la FAO et de l’étude sont très proches, dans toutes les régions, en ce qui concerne l’étendue du couvert forestier.

L’étude du Bauhaus Luftfahrt est riche d’implications pour les politiques agricoles. Si l’on prend sérieusement en considération les contraintes écologiques, le potentiel de terres encore non exploité pour l’agriculture apparaît, dans la quasi-totalité des régions, comme nul ou en tout cas très faible. Certes, des ouvrages d’irrigation peuvent être réalisés dans des zones sous contraintes naturelles, pour lever l’obstacle de la sécheresse, mais ces aménagements ont des coûts non négligeables et posent des risques environnementaux, comme la salinisation des sols et l’épuisement des nappes phréatiques. L’augmentation de la production agricole requise pour nourrir la population mondiale en expansion devra donc provenir essentiellement d’une intensification durable, autrement dit d’un accroissement des rendements rendu possible par des pratiques respectueuses de la fertilité des sols et de la santé de l’homme, des plantes et des animaux.

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Le libre-échange est-il compatible avec la sécurité alimentaire mondiale ? Quelques leçons de la crise de 2008 Pour l’écrasante majorité des économistes, la question ne se pose pas. Le libre-échange est censé générer la prospérité maximale parce qu’il est supposé allouer de manière optimale les ressources rares de la planète : localiser la production là où les coûts sont les plus bas et stabiliser l’offre en permettant des compensations entre les excédents et déficits des pays.

Ce jugement semble être confirmé par la crise qui s’est produite en 2008 sur les marchés internationaux : les prix des céréales et des huiles végétales ont plus que doublé, provoquant des émeutes urbaines dans une quarantaine de pays en développement. Or, cette crise est au moins en partie liée à des politiques ayant perturbé les échanges internationaux.

En 2008, des entorses au libre-échange ont exacerbé la crise

D’une part, les politiques de restriction des exportations. Devant l’augmentation des prix internationaux des céréales, certains pays exportateurs ont choisi de freiner ou bloquer leurs exportations afin de maintenir les prix à un niveau raisonnable sur leur marché intérieur. En réduisant l’offre, ces mesures ont contribué à exacerber la hausse des prix sur les marchés internationaux. Ce qui a incité d’autres pays à bloquer à leur tour leurs exportations. On a ainsi assisté à une véritable « bulle » de prohibitions d’exporter sur les marchés du riz (cf. fig. 1) et du blé. Après la crise, de nombreux experts et organisations internationales ont pointé la responsabilité des mesures de restriction des exportations dans la crise de 2008. Et ont logiquement proposé de renforcer les disciplines de l’OMC sur ce type de mesure (les disciplines actuelles étant extrêmement faibles).

Figure 1 : La crise de 2008 sur le marché international du riz est en grande partie due à une « bulle » de prohibitions d’exportation (source : traduit d’après Headey (2011)[1])


D'autre part, les politiques publiques de soutien aux biocarburants. Ces politiques ont été pointées du doigt, notamment la politique des Etats-Unis qui s’est traduite par le fait que des quantités colossales de maïs ont été détournées vers la filière bioéthanol, contribuant ainsi de manière très significative à la réduction des exportations américaines et à l’augmentation des prix internationaux. La communauté internationale s’est émue qu’on « nourrisse » des voitures au détriment d’êtres humains. Le soutien aux biocarburants prend des formes multiples : mandats d’incorporation (fixant un pourcentage minimum de biocarburants dans l’essence vendue à la pompe) mais aussi incitations fiscales, prêts et subventions. Les mandats d’incorporation rigidifient la demande : même en cas de forte hausse du prix du maïs, des quantités importantes de maïs doivent être utilisées pour produire des biocarburants. Par ailleurs, il arrive que, compte tenu des soutiens dont elle bénéficie, l’utilisation du maïs pour fabriquer de l’éthanol soit une activité rentable aux Etats-Unis. Toute augmentation des prix de l’énergie induit alors automatiquement une augmentation de la quantité de maïs utilisé par la filière bioéthanol, ce qui tire le prix du maïs vers le haut, jusqu’à ce qu’il atteigne le seuil au-delà duquel son utilisation pour fabriquer de l’éthanol n’est plus rentable (cf. fig. 2). La solution semble donc être de supprimer les soutiens à la filière biocarburant, afin de couper le lien entre prix de l’énergie et prix du maïs.

Figure 2 : Le prix international du maïs est piloté par les prix de l’énergie (source : traduit d’après HLPE (2013))

Deux politiques donc, les mesures de restriction des exportations et la subvention de la filière maïs-bioéthanol aux Etats-Unis. Deux politiques qui, l’une et l’autre, ont fortement contribué à la crise de 2008 sur les marchés internationaux. Le dysfonctionnement très marqué des marchés observé en 2008 semble donc s’expliquer par des politiques inappropriées. Interdire ces politiques devrait donc supprimer les distorsions aux échanges et restaurer l’efficience des marchés.

Sauf que la réalité semble un peu plus complexe…

Pour autant le libre-échange ne peut pas être la solution

Prenons le cas des mesures de restriction des exportations. A n’en pas douter, ces mesures ont contribué à exacerber la crise sur les marchés internationaux. Mais, dans le même temps, elles ont permis aux pays qui les ont mises en œuvre de se protéger de l’augmentation des prix internationaux : par exemple, l'interdiction d'exporter du riz non basmati, instaurée en Inde pendant la crise de 2008, a permis de maintenir la stabilité du prix du blé sur le marché intérieur indien, malgré la forte hausse du prix international du blé. Ce n'est pas négligeable puisque 25 % des personnes sous-alimentées dans le monde vivent en Inde. A l’échelle globale, l’effet des mesures de restriction des exportations sur la sécurité alimentaire est donc ambigu.

Des experts ont simulé ce qu’aurait été l’impact de la crise de 2008 sur la pauvreté mondiale si aucun pays n’avait restreint ses exportationsou stimulé ses importations[2]. Ils ont trouvé que l’impact sur la pauvreté n’aurait pas été significativement différent de ce qu’il a effectivement été en 2008. Résultat étonnant, sidérant même : le statu quo dans les politiques commerciales aurait généré autant de pauvreté que la bulle de prohibitions d’exporter et d’importations paniques décrite sur la figure 1 ! Ce résultat s’explique pourtant assez bien si on considère qu’une même augmentation des prix des céréales génère beaucoup plus de pauvreté dans les pays pauvres que dans les pays riches : d’une part parce qu’un plus grand nombre de ménages s’y trouvent à peine au-dessus de la ligne de pauvreté ; d’autre part parce que le pouvoir d’achat de ces ménages diminue davantage, les céréales représentant une part plus importante de leurs dépenses. Or, dans une situation de libre échange (et plus généralement de stabilité des politiques commerciales), lorsque le prix international augmente, le prix augmente dans la même proportion dans tous les pays (aux coûts de transport près). Ce qui, du point de vue de la pauvreté mondiale, n’est pas une situation optimale. Des mesures commerciales prises en réponse à la crise sont donc susceptibles d’avoir un effet bénéfique sur la pauvreté si elles se traduisent par des hausses de prix plus faibles dans les pays pauvres, même si cela implique des hausses de prix plus élevées dans les pays riches.    

Le même raisonnement vaut si on l’applique non plus à la pauvreté mais à l’insécurité alimentaire. Dans les pays à faible revenu, de nombreux ménages qui ont une consommation alimentaire à peu près satisfaisante sont susceptibles de tomber dans l’insécurité alimentaire si leur pouvoir d’achat diminue. Ce qui se produit en cas de forte hausse du prix des céréales, compte tenu du poids de ces produits dans leurs dépenses. Comme le libre échange (ou plus généralement l’absence de mesures commerciales d’urgence) induit une transmission uniforme de l’augmentation des prix dans tous les pays, ce n’est pas un scénario optimal du point de vue de la sécurité alimentaire mondiale.

Considérons à présent le cas des biocarburants. Nous avons vu que dans les situations de tension sur les marchés céréaliers, l’utilisation de maïs pour produire des biocarburants peut être très dommageable pour la sécurité alimentaire. La solution habituellement proposée consiste à supprimer les soutiens à la filière des biocarburants. Imaginons cependant que la production d’éthanol à partir de maïs devienne rentable sans aucun soutien (ce n’est pas une hypothèse irréaliste mais, selon certaines études, un scénario probable[3]). Dira-t-on dans ce cas que la production de biocarburant n’est plus dommageable pour la sécurité alimentaire puisque qu’elle est guidée par les seuls signaux du marché ? Bien sûr que non. Le problème n’est donc pas lié à l’existence de soutiens publics mais au fait que le libre jeu des marchés peut conduire à ce qu’une part importante des céréales soit utilisée pour fabriquer du carburant, même dans les situations de flambées de prix dommageables à la sécurité alimentaire. La solution ne peut donc pas se limiter à laisser les marchés réguler la production de biocarburants. Une certaine forme de régulation publique est nécessaire. Elle pourrait prendre différentes formes : plafonnement de la quantité de maïs pouvant être utilisée pour fabriquer des biocarburants ou droit de préemption des gouvernements sur tous les achats de maïs par l’industrie des biocarburants[4]. Ces mesures ne seraient activées que pendant les périodes de crise, c’est-à-dire lorsque le prix international du maïs dépasserait un seuil défini à l’avance (et régulièrement actualisé).  

En guise de conclusion…

Revenons à présent à notre question de départ. Se rapprocher du libre-échange (par des négociations commerciales) serait-il bénéfique à la sécurité alimentaire mondiale ? A la lumière des leçons de la crise de 2008, il est permis d’en douter. Une certaine régulation semble donc nécessaire. Une option intéressante serait d’empêcher ou limiter l’utilisation de maïs pour produire des biocarburants lorsque le prix international du maïs dépasse un certain seuil. Une autre option (non exclusive de la précédente) repose sur les politiques commerciales. Nous avons vu que, tant le libre–échange que l’utilisation anarchique de mesures de prohibition des exportations (comme en 2008), conduisent à des résultats assez mauvais en terme de sécurité alimentaire. Mais entre ces deux extrêmes, il existe une multitude de politiques commerciales plus mesurées qui pourraient peut-être permettre d’améliorer la sécurité alimentaire mondiale. Il pourrait par exemple s’agir de n’autoriser la restriction des exportations que dans certaines conditions (par exemple lorsque le prix domestique du pays a augmenté d’un certain pourcentage). En tout état de cause, le libre-échange ne devrait plus être considéré comme un horizon désirable lors des négociations commerciales à l’OMC ou ailleurs, au moins s’agissant des céréales et autres aliments de base.

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Entre l’agriculture et les autres secteurs, de fortes inégalités de revenu En Afrique subsaharienne, la grande majorité des pauvres vivent de l’agriculture et une grande partie des agriculteurs sont pauvres : tel est le constat de la Banque mondiale[1]. Mais que sait-on exactement des écarts de revenu entre les agriculteurs et les autres catégories de la population ? Pour répondre à la question, on compare généralement la valeur ajoutée de l’agriculture par actif agricole au produit intérieur brut (PIB) moyen par actif, tous secteurs confondus. Selon cet indicateur, en Afrique subsaharienne en 2016, une personne adulte travaillant dans « l’agriculture » - secteur qui englobe aussi la forêt et la pêche - dégageait une valeur ajoutée équivalente à 29 % du PIB moyen par actif (36 % si l’on exclut l’Afrique du Sud). L’écart est considérable. Pourtant, il sous-estime la gravité de la situation.

Cet indicateur a en effet un défaut : le dénominateur du ratio (PIB par actif) inclut le numérateur (valeur ajoutée par actif agricole). Si la population active comprend une forte proportion d’agriculteurs, ce qui est le cas dans la plupart des pays au sud du Sahara, il tend à sous-évaluer les inégalités de revenu entre agriculteurs et non-agriculteurs. D’où le calcul d’un second indicateur, comparant la valeur ajoutée par actif agricole au PIB par actif non-agricole[2]. Le résultat est édifiant : la valeur ajoutée d’une personne travaillant dans l’agriculture, en Afrique subsaharienne, représente à peine 16 % de celle dégagée, en moyenne, par une personne employée dans un autre secteur (19 % hors Afrique du Sud) (graphique). En d’autres termes, la productivité du travail agricole est cinq à six fois moindre, en moyenne, que dans l’industrie et les services, ce qui suggère que sur le continent africain, les agriculteurs gagnent en moyenne cinq à six fois moins que les autres catégories socio-professionnelles, avant d’éventuels transferts sociaux.

Valeur ajoutée par actif dans le secteur agriculture, forêt et pêche
en % du PIB moyen par actif en Afrique subsaharienne

                   Source : FARM d’après Banque mondiale et OIT.


La situation s’améliore, mais très lentement. En dix ans (2006-2016), le rapport de productivité du travail entre agriculteurs et non-agriculteurs est passé de 13 % à 16 % (de 17 % à 19 % si l’on exclut l’Afrique du Sud). A ce rythme, la convergence des revenus entre l’agriculture et les autres secteurs ne se produira pas avant plusieurs décennies. Elle pourrait être stimulée par une accélération de la croissance de la productivité du travail agricole, grâce à une augmentation plus forte des rendements et/ou un agrandissement de la surface des exploitations agricoles. La marge de progrès est considérable sur les rendements – ceux-ci, en Afrique, sont parmi les plus bas du monde -, mais elle est faible, globalement, en ce qui concerne la surface des exploitations. En fait, celle-ci diminue dans de nombreux pays africains, en raison de l’expansion démographique.

Il reste la possibilité d’un changement radical des politiques agricoles, passant soit par une forte hausse des protections à l’importation, susceptible d’élever substantiellement le niveau des prix agricoles, soit par des aides directes aux agriculteurs. La première option vise à répondre à la concurrence des importations à bas prix, qui gêne considérablement le développement de nombreuses filières locales. Elle est envisageable pour certains produits agricoles, mais semble difficilement applicable à grande échelle en raison de la sensibilité des ménages au prix de la nourriture, sauf réforme majeure des politiques commerciale et fiscale[3]. La seconde solution, les aides directes, est adoptée depuis longtemps en Europe et en Amérique du Nord. La Chine a récemment emprunté cette voie ; l’Inde y réfléchit. Il serait intéressant que le débat ait lieu en Afrique, compte tenu notamment des critiques adressées aux subventions aux intrants[4]. Les aides directes pourraient en effet être liées à des changements de pratiques agricoles favorables à la restauration de la fertilité des sols et à l’environnement, et éventuellement ciblées sur les petites et moyennes exploitations. On touche là aux objectifs fondamentaux assignés aux politiques agricoles, qui s’inscrivent désormais dans le cadre général des objectifs de développement durable fixés par l’ONU à l’horizon 2030. 

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http://www.fondation-farm.org/zoe.php?s=blogfarm&w=wt&idt=3746 2019-05-06 text/htmlfr
Les agricultures africaines au défi de la transformation structurelle Le premier problème des agricultures africaines n’est pas de produire plus : elles ont fait de remarquables progrès dans ce domaine (graphique). Le hic, c’est qu’elles ne sont pas assez productives. Les médiocres performances enregistrées sur ce point, que l’on considère la productivité totale des facteurs ou des indicateurs partiels (rendements des cultures, valeur ajoutée du travail agricole), ont des coûts humains et environnementaux considérables : pauvreté endémique, insécurité alimentaire, manque de compétitivité internationale, incitation à la déforestation… De plus, elles font obstacle à la transformation structurelle de l’économie, c’est-à-dire au transfert progressif des ressources vers des activités plus rémunératrices, à savoir l’industrie et les services, selon le modèle suivi par les pays à haut revenu et les pays émergents. Historiquement, en effet, l’augmentation de la productivité agricole a été le moteur de la transformation des économies dans les autres régions. Elle a permis de réduire le prix des aliments et d’accroître les revenus dans les zones rurales - celles-ci devenant ainsi, pour les autres secteurs, à la fois un débouché pour leurs produits et un pourvoyeur de main d’œuvre - et a rendu possible l’urbanisation[1].

Evolution de la valeur de la production agricole, 1961-2015

                   La valeur de la production agricole est calculée en dollars constants PPA.
                   Source : FARM d’après USDA ERS, International Agricultural Productivity


Pour autant, souligne FARM dans sa contribution au dernier rapport ARCADIA[2], il est clair que l’Afrique ne peut pas répliquer, à court terme, le modèle de développement suivi en Europe et aux Etats-Unis, qui s’est fondé sur un exode rural massif, même si la part de la population active africaine employée dans l’agriculture diminue. En raison de l’expansion démographique, il serait illusoire de penser que le nombre d’agriculteurs va se réduire rapidement sur le continent, alors que la surface moyenne des exploitations agricoles rétrécit, et que l’industrie et les services pourront absorber en totalité l’excédent de main d’œuvre agricole, alors qu’ils sont composés essentiellement de petites entreprises opérant de manière informelle. Pour des raisons d’efficacité comme d’équité, il serait en outre préférable que l’agriculture se développe de manière plus durable, sur le plan social - avec l’inclusion des petits agriculteurs dotés d’un potentiel commercial dans les chaînes de valeur – ainsi que sur le plan environnemental - à travers une modification des systèmes de production visant à restaurer la fertilité des sols et à s’adapter au changement climatique.

Les politiques publiques ont un rôle majeur à jouer dans cette transformation, en encourageant la recherche et la vulgarisation agricoles et en stimulant la création d’emplois en amont et en aval de l’agriculture. Il s’agit de privilégier la construction de filières, plutôt que l’accroissement de la production agricole, et de s’appuyer sur une politique intégrée de développement rural, plutôt que sur des mesures sectorielles[3]. Au-delà de l’amélioration des performances économiques, l’enjeu est de réduire les écarts de revenu entre villes et campagnes, ainsi qu’entre les territoires, pour mieux partager les fruits de la croissance et en assurer la pérennité.

Pour télécharger le rapport ARCADIA 2019, cliquer ici.

 

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http://www.fondation-farm.org/zoe.php?s=blogfarm&w=wt&idt=3738 2019-04-17 text/htmlfr
Au fait, combien y-a-t-il d’agriculteurs en Afrique ? Les Etats-Unis comptent 2 millions d’exploitations agricoles. L’Union européenne, 10 millions. Et l’Afrique ? On ne sait pas exactement. A cette question si simple en apparence, si déterminante pour la mise en œuvre et le suivi des politiques mises en œuvre sur le continent, il n’y a pas de réponse claire. Le chiffre qui fait référence est celui publié par la FAO en 2014, soit 51 millions de fermes dans les 42 pays d’Afrique subsaharienne ayant effectué un recensement agricole[1]. Mais l’institution onusienne soulignait elle-même, à l’époque, la fragilité de cette estimation – le dernier inventaire du Nigéria remonte par exemple à 1960. Dans un papier plus récent[2], s’appuyant sur des enquêtes de ménages, des chercheurs évaluent le nombre d’exploitations agricoles à 77 millions pour 43 pays situés au sud du Sahara. Selon une autre étude[3], il y aurait « plus de 100 millions d’exploitations familiales » dans 47 pays de la sous-région, chiffre qui exclut « les fermes commerciales (capitalistes) à grande échelle et les plantations ». Autrement dit, deux fois plus que ce qu’indique la FAO : vertige des statistiques…

 

Indice du nombre de personnes travaillant dans l’agriculture en Afrique subsaharienne, 1961-2015

Données relatives aux personnes âgées de plus de 15 ans travaillant dans l’agriculture
Source : FARM d’après USDA

Encore ces chiffres ne concernent-ils que le nombre de fermes. L’effectif de la population travaillant dans l’agriculture est beaucoup plus élevé, puisqu’il faut ajouter au chef d’exploitation les membres du ménage qui participent aux travaux des champs et les salariés agricoles. Soit au total, pour l’Afrique subsaharienne, 232 millions de personnes en 2015, selon la base de données du département américain de l’Agriculture[4]. Une estimation là encore à considérer avec précaution.

Point capital : ce nombre ne cesse d’augmenter, alors que depuis le milieu des années 2000, il diminue dans le reste du monde, à l’exception de l’Asie du Sud (graphique). Et il devrait encore progresser à moyen terme, en raison du boom démographique du continent. La baisse de la part de la population active africaine employée dans l’agriculture ne doit donc pas faire illusion, même si elle est sous-estimée[5] : la vie d’un nombre croissant d’Africains, dans les prochaines années, dépendra directement ou indirectement de l’activité agricole et des politiques y afférentes.  



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http://www.fondation-farm.org/zoe.php?s=blogfarm&w=wt&idt=3727 2019-04-02 text/htmlfr
Rendements en hausse, déforestation en baisse ? Il y a aujourd’hui un large consensus, chez les décideurs politiques mais pas dans l’opinion, sur la nécessité d’augmenter les rendements des cultures, en particulier dans les pays en développement, pour améliorer la sécurité alimentaire et réduire la pauvreté rurale. Il existe un autre argument, encore plus controversé, en faveur de la hausse de la productivité agricole : elle permet de ralentir l’expansion des surfaces cultivées et de freiner la déforestation, ce qui limite les pertes de biodiversité et les émissions de gaz à effet de serre. C’est l’un des messages clés qui est ressorti de la table ronde sur les enjeux d’une huile de palme durable, organisée par FARM et l’Association interprofessionnelle du palmier à huile de Côte d’Ivoire (AIPH), lors du dernier Salon international de l’agriculture à Paris.


Cet argument doit toutefois être nuancé. En effet, l’accroissement des rendements a des effets contradictoires sur les superficies cultivées. D’un côté, il diminue le besoin de terres pour fournir le même volume de production agricole. De l’autre, il entraîne une baisse des prix agricoles qui stimule la demande alimentaire et favorise, en retour, une hausse de la production. L’interaction entre ces deux phénomènes détermine l’évolution nette de la sole cultivée, compte tenu, bien sûr, des disponibilités de terres existantes.

Autre élément qui ajoute à la complexité du sujet : le différent niveau d’intégration des pays dans le commerce international de produits agricoles. Un chercheur américain[1] a récemment mis en évidence que lorsque la productivité agricole croît dans un pays qui exporte une part significative de sa production, il peut en résulter une hausse des surfaces cultivées, comme on le constate au Brésil et en Indonésie ; cependant, cette augmentation est généralement compensée par un recul des superficies cultivées dans le reste du monde, en raison de la diminution des prix agricoles résultant de la croissance de la production dans le pays exportateur.

Au total, selon ce chercheur, si la productivité agricole mondiale n'avait pas progressé entre 1991 et 2010, il aurait fallu cultiver 173 millions d'hectares de plus, soit l'équivalent d'environ 10 % des forêts tropicales[2]. D’autres études donnent des résultats plus mitigés, selon les régions observées et la méthode d’estimation utilisée[3]. Ainsi, l’accroissement des rendements apparaît comme nécessaire, mais pas suffisant, pour réduire la déforestation. Toute une batterie de mesures complémentaires s’impose[4] : des politiques plus efficaces de protection des forêts, capables d’appliquer réellement les normes de préservation édictées par l’Etat[5] ; une recherche agricole active, tant en matière d’amélioration des variétés culturales que d’élaboration de systèmes diversifiés de production agricole et de gestion des forêts ; un encadrement technique des agriculteurs, assurant la diffusion et l’adoption des bonnes pratiques ; le versement d’aides aux exploitants qui acceptent de ne pas déboiser leurs parcelles, sous la forme de paiements pour services environnementaux[6] ou d’incitations financières dans le cadre du mécanisme REDD+[7] ; un encouragement à la diversification des revenus des producteurs[8]; enfin, la mise en place de certifications appropriées dans les pays importateurs de cacao, de caoutchouc ou d’huile de palme[9]. Pour plus de cohérence et d’efficience, ces dispositifs gagnent à être regroupés, comme c’est le cas en France, dans une stratégie globale de lutte contre la déforestation importée, impliquant à la fois les pouvoirs publics et les entreprises[10]. Point important, la conception et l’application de ces dispositifs exigent la participation des communautés locales, dont les droits fonciers doivent être reconnus par l’Etat afin d’éviter le dévoiement des politiques environnementales[11]. Une meilleure intégration de l’agriculture et de la forêt est d’autant plus indispensable que beaucoup de paysans, parmi les plus pauvres, collectent du bois pour leurs besoins domestiques et pour compléter leurs revenus.

L’enjeu, en définitive, est de jouer simultanément sur les trois dimensions – économique, sociale et environnementale – du développement durable, pour mettre au point une agriculture écologiquement intensive, rentable, praticable par les petits producteurs et capable de répondre aux défis posés à la planète. Cette voie est semée d’embûches car empreinte de contradictions : elle nécessite d’arbitrer entre des objectifs parfois conflictuels, qu’il s’agisse de la réduction de l’utilisation d’intrants chimiques, de l’amélioration du bilan carbone, de la conservation de la biodiversité, du renforcement de la sécurité alimentaire ou de l’augmentation des revenus agricoles[12]. Elle relève donc clairement de choix politiques.



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http://www.fondation-farm.org/zoe.php?s=blogfarm&w=wt&idt=3714 2019-03-19 text/htmlfr
Discipliner les aides au coton, un mirage ? Depuis une quinzaine d’années, le soutien aux producteurs de coton fait l’objet d’un traitement spécifique dans le cycle de négociations de Doha à l’Organisation mondiale du commerce. En 2003, en effet, le groupe « C4 », qui regroupe quatre pays à faible revenu d’Afrique de l’Ouest gros exportateurs de coton (Bénin, Burkina Faso, Mali, Tchad), a réussi à convaincre la communauté internationale de chercher à discipliner les aides qui créent le plus de distorsions dans ce secteur, pour éviter une concurrence déloyale. Les Etats-Unis, premiers exportateurs de coton, sont particulièrement visés. Mais ils renâclent à se plier aux règles multilatérales.

 

Depuis une quinzaine d’années, le soutien aux producteurs de coton fait l’objet d’un traitement spécifique dans le cycle de négociations de Doha à l’Organisation mondiale du commerce. En 2003, en effet, le groupe « C4 », qui regroupe quatre pays à faible revenu d’Afrique de l’Ouest gros exportateurs de coton (Bénin, Burkina Faso, Mali, Tchad), a réussi à convaincre la communauté internationale de chercher à discipliner les aides qui créent le plus de distorsions dans ce secteur, pour éviter une concurrence déloyale. Les Etats-Unis, premiers exportateurs de coton, sont particulièrement visés[1]. Mais ils renâclent à se plier aux règles multilatérales.

Souvenons-nous : en 2002, le Brésil a porté plainte à l’OMC contre le soutien octroyé aux producteurs de coton étasuniens, accusé de fausser les échanges et de déprimer le prix mondial de cette culture. Après moult rebondissements, le Brésil a eu gain de cause : le farm bill adopté outre-Atlantique en 2014 a exclu le coton du régime général des aides aux grandes cultures. Plus précisément, cette législation a supprimé les paiements compensateurs, source majeure de distorsion du marché, qui étaient traditionnellement versés aux producteurs de coton en cas de baisse des cours ou du chiffre d’affaires. En contrepartie, le Brésil a accepté de suspendre ses attaques à l’OMC contre les subventions au coton des Etats-Unis, dans le cadre d’un mémorandum d’accord (MOU) signé avec eux en octobre 2014 et applicable jusqu’à la fin du farm bill, le 30 septembre 2018.

Mais la puissance de lobbying des « cotonculteurs » américains est considérable. En 2016, puis en 2018, ils ont convaincu leur gouvernement de débloquer des aides exceptionnelles en leur faveur, en réponse à la dégradation du marché. Surtout, il y a un an, ils ont persuadé le Congrès d’amender le farm bill afin de réintégrer le coton dans le régime de soutien aux grandes cultures, réautorisant ainsi le versement de paiements compensateurs à partir de la récolte 2018. Le nouveau farm bill, promulgué en décembre 2019, a prorogé cette mesure jusqu’en 2023. Le MOU a expiré. Le Brésil va-t-il avaler la couleuvre ou rouvrir les hostilités à l’OMC ?

A la décharge de Washington, force est de reconnaître qu’en matière de subventions au coton, les Etats-Unis ne sont pas les seuls fauteurs de trouble. Loin de là, selon les calculs de l’International Cotton Advisory Committee[2]. D’après l’ICAC, en 2017/18, dix pays – Chine, Etats-Unis, Turquie, Grèce, Espagne, Mali, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Sénégal, Colombie – ont alloué à leurs producteurs de coton un soutien total de 5,9 milliards de dollars[3]. Les subventions américaines ne représentent que 15 % de ce montant. La majeure partie du soutien (72 %) est octroyé par la Chine, sous la forme de paiements directs et de protections à l’importation. Or la Chine fournit 48 % de la production de coton des dix pays étudiés, contre 37 % pour les Etats-Unis, ce qui explique que le soutien accordé aux producteurs chinois, ramené à la tonne, soit 3,7 fois plus élevé que celui versé à leurs homologues étasuniens (727 $/t contre 198 $/t). Notons cependant que selon l’ICAC, la palme, dans ce domaine, revient aux producteurs européens (1 102 $/t en Espagne, 1 014 $/t en Grèce). Les aides de l’Union européenne sont 8 à 12 fois plus importantes que celles versées en Afrique de l’Ouest (88 à 132 $/t selon les pays), essentiellement sous la forme de subventions aux intrants.

Tout ce que les pays du C4 ont réussi à obtenir, dans le cycle de Doha, est la suppression des subventions à l’exportation (concernant tous les produits agricoles, mais applicable plus rapidement au coton), décidée à la conférence ministérielle de l’OMC à Nairobi, en décembre 2015. Aucun progrès substantiel n’a été enregistré en matière de réduction des protections à l’importation et du soutien interne. Peut-être les producteurs de coton africains auront-ils plus de succès à convaincre leurs gouvernements de subventionner - comme le font les Etats-Unis – les primes de contrats d’assurance contre les aléas climatiques. De telles assurances existent déjà dans certains pays d’Afrique. Et les règles de l’OMC offrent beaucoup de latitude en la matière.

 

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http://www.fondation-farm.org/zoe.php?s=blogfarm&w=wt&idt=3708 2019-03-06 text/htmlfr
Inde, Afrique : des politiques agricoles à la recherche d’efficacité (tableau). Résultat, pour partie, de la prédominance des petites exploitations : sur le sous-continent indien, comme sur le continent africain, environ 80 % des fermes ont moins de 2 hectares.


 

Autre similitude : en Inde et en Afrique, la part de la population active travaillant dans l’agriculture est nettement supérieure à celle des autres régions, ce qui témoigne de la lenteur de la transformation de ces économies. Avec une conséquence importante, le risque d’un creusement de l’écart de revenu entre villes et campagnes, si les trajectoires de développement actuelles se poursuivent. L’Inde est concernée, autant que l’Afrique[1]. Pourtant les dépenses publiques de soutien à l’agriculture et l’alimentation sont près de quatre fois plus élevées en Inde, en pourcentage de la valeur de la production agricole, que dans la douzaine de pays d’Afrique subsaharienne pour lesquels on dispose de données comparables. Dans les deux cas se pose clairement un problème d’efficacité des politiques agricoles, comme le soulignent l’OCDE[2] et la FAO[3].  

Ce problème, la question des subventions aux intrants l’illustre parfaitement.

De quoi s’agit-il ? Dans beaucoup de pays africains, les agriculteurs paient les engrais, mais aussi parfois les semences et les achats de matériel agricole, à des prix inférieurs aux prix de marché, grâce à des subventions octroyées par l’Etat. Les aides aux intrants sont encore plus développées en Inde, où elles couvrent également l’eau d’irrigation, l’électricité, le crédit, l’assurance, etc. Elles représentent quelque 6-8 % de la valeur de la production agricole, contre 1 à 2 % en Afrique subsaharienne.

Les subventions aux intrants font l’objet de nombreuses critiques[4]. On leur reproche leur coût budgétaire élevé, leur relative inefficacité en termes d’accroissement de la production agricole ou de réduction de la pauvreté, leur détournement pour cause de fraude ou de corruption, leur ciblage défectueux qui laisse de côté beaucoup de petits producteurs, ou encore leur impact négatif sur l’environnement dû par exemple à la surconsommation d’engrais et d’eau d’irrigation.

Dans ce contexte, divers experts ont proposé plusieurs pistes de réforme, visant à améliorer le système de distribution des subventions aux intrants, à le remplacer par des aides directes aux agriculteurs ou à réduire le montant des subventions au profit des dépenses d’investissement (recherche, vulgarisation, infrastructures…), censées être plus efficaces pour le développement.

Améliorer la distribution des subventions

Pour réduire le décalage observé entre les quantités d’engrais bénéficiant de subventions et le tonnage d’engrais réellement consommé, dû à des pratiques illégales ou des dysfonctionnements administratifs, le gouvernement indien a lancé en 2017 le programme « DBT » (Direct Benefit Transfer)[5]. L’objectif du DBT est de tracer les ventes d’engrais au niveau du commerce de détail, grâce à leur enregistrement numérique par des machines spécialement conçues à cet effet. Les subventions sont ensuite versées aux fabricants d’engrais, sur la base des quantités vendues. Mais pour plusieurs raisons – retard dans la livraison des machines aux 500 000 détaillants certifiés, erreurs d’enregistrement… -, le programme n’a pas ou pas encore donné les résultats escomptés et il n’est pas évident qu’il permettra de substantielles économies.

Remplacer les subventions par des aides directes aux agriculteurs

Des chercheurs indiens préconisent de verser directement aux agriculteurs les sommes budgétisées pour les subventions aux engrais[6]. Pour raison d’efficacité, mais aussi pour donner aux agriculteurs un plus grand pouvoir de décision sur l’utilisation des aides. Cette nouvelle modalité permettrait en outre aux pouvoirs publics de cibler précisément les bénéficiaires des subventions, en privilégiant les petits producteurs et des catégories aujourd’hui négligées, dont les femmes. Les simulations indiquent que cette option conduirait à une hausse du prix des engrais et à une réduction de la production agricole, mais la perte de revenu des agriculteurs serait compensée par le paiement direct.  

Réduire les subventions au profit des investissements

Un autre débat porte sur la répartition des dépenses de soutien à l’agriculture entre subventions et investissements. La plupart des experts considèrent que les subventions aux intrants incitent les agriculteurs à augmenter la production, mais n’enclenchent pas de dynamique profonde et durable de développement, contrairement aux investissements dans la recherche, la vulgarisation agricole ou les infrastructures. Malheureusement, en Inde comme en Afrique subsaharienne, les dépenses d’investissement sont relativement sacrifiées, au profit des subventions. Ces dernières ont un impact immédiat et peuvent être en outre facilement instrumentalisées par les politiciens. Ainsi, en Inde, l’investissement public en agriculture, exprimé en pourcentage de la valeur ajoutée agricole, a diminué de 3,9 % en 1980/81 à 2,2 % en 2014/15 ; dans le même temps, les subventions aux intrants ont crû de 2,8 % à environ 8 % de la valeur ajoutée agricole. Or, selon les résultats d’une modélisation publiés dans un ouvrage récent, le nombre de personnes sortant de la pauvreté ou la croissance de la valeur ajoutée agricole, en Inde, sont 5 à 10 fois plus importants quand un montant donné de concours publics est dédié à la recherche agricole, la construction de routes ou l’éducation, plutôt qu’au subventionnement de la consommation d’engrais, d’électricité ou d’eau pour l’irrigation[7].

Le problème de l’efficacité des politiques agricoles est loin de se réduire à celle des subventions aux intrants. Et il ne peut être posé indépendamment des autres critères applicables à toute intervention de l’Etat – quelles exploitations bénéficient de ces aides, quels territoires en reçoivent le plus, quel est leur impact sur l’environnement, etc. De plus, le montant total des dépenses de soutien à l’agriculture demeure une question majeure, comme en témoigne l’incapacité de la plupart des Etats africains à respecter l’engagement de la Déclaration de Malabo de consacrer à ce secteur au moins 10 % de leur budget. Il reste que les interrogations soulevées par les subventions aux intrants sont légitimes et doivent nourrir le débat.

Une chose est sûre : quelle que soit la répartition des dépenses de soutien, elles n’auront véritablement d’effet positif sur l’agriculture que si elles s’appliquent dans un cadre macroéconomique, réglementaire et institutionnel propice. Il serait illusoire d’espérer qu’une augmentation des dépenses d’investissement impulse un nouvel élan au développement agricole si, à cause de défaillances de marché ou pour d’autres raisons, les agriculteurs subissent une pression continue des prix à la baisse, comme on l’observe en Inde et en Afrique[8].

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http://www.fondation-farm.org/zoe.php?s=blogfarm&w=wt&idt=3694 2019-02-20 text/htmlfr
La contractualisation revisitée par la RSE Les crises alimentaires de 2008 ont provoqué un regain d’intérêt pour les questions de sécurité alimentaire et de réduction de la pauvreté en Afrique de l’Ouest. Face à ces enjeux, des États et organisations internationales (incluant des fondations privées) promeuvent les partenariats entre acteurs (producteurs, agro-industriels, banques, commerçants, etc.), en particulier dans le cadre de « l’agriculture contractuelle ». Cette dernière est définie comme un accord (oral ou écrit) entre des producteurs et d’autres entreprises, spécifiant une ou plusieurs conditions de production et/ou de commercialisation de produits agricoles. L’argumentaire développé par les promoteurs de ce modèle insiste sur le fait que la contractualisation permet non seulement d’améliorer la productivité agricole, d’assurer la coordination dans les filières et aussi d’accompagner le développement rural. Ce modèle repose également sur le postulat de la convergence entre les intérêts des investisseurs et ceux des parties prenantes. A titre d’illustration, les industriels et le gouvernement du Sénégal vantent les mérites du modèle « gagnant-gagnant » de la cohabitation entre agro-industries et communauté locale. Les premiers contribueraient aux objectifs de la politique agricole (notamment l’atteinte de l’autosuffisance en riz dans un contexte d’insécurité alimentaire) et à l’amélioration de la vie en milieu rural. En échange, le second faciliterait les conditions d’accès à la terre tout en sécurisant les investissements. Par conséquent, la contractualisation s’inscrit dans une vision utilitariste de la responsabilité sociétale des entreprises (RSE).

 


La RSE pour appréhender les relations entreprises et sociétés

La notion de RSE traduit l’évolution des paradigmes sur le rôle des firmes au sein des sociétés. Ainsi, les travaux de Capron (2009)[1] montrent comment nous sommes passés d’une responsabilité économique de l’entreprise vis-à-vis des seuls actionnaires, à une responsabilité sociétale de l’entreprise envers toute la société. Cependant, les définitions universelles de la RSE (Commission européenne, 2001 ; NF ISO 26000, 2010) présentent des controverses et ne font pas l’objet d’un consensus. C’est pourquoi, dans l’analyse de la RSE, il faut déconstruire le sens et l’instrumentation du concept en fonction des acteurs impliqués. Deux grandes visions de la RSE s’opposent : (i) celle qui est « indépendante » de l’activité de l’entreprise et qui se rattache à la conception philanthropique de la RSE[2] ; et (ii) celle qui touche directement l’activité et le cœur de métier de l’entreprise et qui renvoie à la conception stratégique ou utilitariste de la RSE[3]. La conception philanthropique de la RSE domine dans de nombreux pays et notamment aux Etats-Unis. Elle a pour objectif de soutenir des projets d’intérêt général mais à la condition d’avoir, au préalable, réalisé des bénéfices. Cette conception peut être résumée par la formule suivante : « profit d’abord, philanthropie ensuite » (Capron et Quairel-Lanoizelée, 2016)[4]. D’un autre côté, la conception stratégique de la RSE repose sur le postulat de l’existence d’un lien positif entre intégration des attentes des parties prenantes et performances économiques de l’entité en question (Porter et Kramer, 2011)[5]. Dans cette perspective, les groupements d’entreprises proactives qui font la promotion de la RSE (CSR Europe, RSE Sénégal, etc.) présentent des arguments économiques (réduction des risques, accès aux ressources, etc.) pour inciter les entreprises à adopter des stratégies socialement responsables. Néanmoins, la relation entre performance sociale et performance économique n’est pas toujours positive dans la mesure où de nombreux dirigeants déclarent qu’il est possible de faire du « social » uniquement lorsque les résultats financiers sont bons. On peut alors se demander si les argumentaires en faveur de la RSE qui s’appuient sur l’utilitarisme stratégique ne contribueraient pas à privilégier une élite d’entreprises compétitives.

Par ailleurs, Capron et Quairel-Lanoizelée (2016) distinguent une diversité de pratiques RSE allant des actions ponctuelles ou symboliques visant à faire accepter le comportement de l’entreprise, sans en modifier les fondements, à des stratégies substantielles destinés à faire correspondre effectivement les objectifs, méthodes des entreprises aux attentes et préoccupations des parties prenantes. Ces dernières supposent un engagement plus fort de la direction sur la responsabilité de l’entreprise, une analyse de la soutenabilité du modèle d’affaires et un dialogue avec les parties prenantes.

Enjeux du rapprochement conceptuel entre RSE et contractualisation

Les filières agricoles sont confrontées à des enjeux de RSE particulièrement importants. En effet, la production entretient des liens spécifiques à l’utilisation de la terre et implique une stratégie de gestion des ressources naturelles ce qui renvoie à des problématiques socio-économiques et environnementales. Dans le même temps, les denrées alimentaires sont incorporées (au sens étymologique, elles sont introduites dans le corps), ce qui soulève des enjeux de santé publique et d’identité culturelle, entre autres.

Il convient de souligner que certaines initiatives d’entreprises, telles que les contrats, peuvent être l’expression de rapports de force entre acteurs partenaires, qui n’aboutissent pas toujours à des situations gagnant-gagnant. Dès lors, l’insertion territoriale de la contractualisation se heurte à la contestation politique du processus de transfert des terres des paysans vers les entrepreneurs agricoles. L’étude réalisée par Bourgoin et al. (2016)[6] démontre que les dynamiques d’acquisition foncière à grande échelle par les agro-industries renforcent la pression sur les ressources (eau et terre) et peuvent engendrer des conflits entre populations locales, bénéficiaires ou non de ces investissements, comme cela s’est produit lors de l’installation de l’entreprise Senhuile dans la vallée du fleuve Sénégal. Par conséquent, de nombreuses organisations paysannes et ONG affichent une position très critique à l’égard des agro-industries qu’elles accusent d’être responsables d’un processus d’accaparement de terres (ENDA Pronat, 2015)[7]. Cette posture critique vis-à-vis de l’agriculture commerciale que l’on associe généralement aux investissements étrangers, à l’accaparements des terres et à un type d’agro-industrie (celle qui détient de grandes superficies de terres), ne reflète pas toujours la réalité des contrats agricoles. Il faut observer que la contractualisation, en théorie, ne devrait pas être associée à l’appropriation des terres. Au contraire, les entreprises contractantes devraient « se limiter » à l’achat de la production des agriculteurs locaux. Dans la réalité, on observe un mélange entre contractualisation « pure » et appropriation voire accaparement du foncier, car les entreprises qui signent des contrats avec les agriculteurs veulent généralement, aussi, investir dans la production.

Par ailleurs, des données récentes montrent que la dynamique de la contractualisation est également portée par des entrepreneurs nationaux, qualifiés d’agriculteurs modernes ou émergents, qui présentent des profils variés. La prise en compte de la nature des entrepreneurs et de l’appropriation des contrats par les différentes parties prenantes pourrait nourrir le débat actuel sur les conditions à réunir pour que la participation des agriculteurs familiaux aux contrats leur soit réellement profitable.

 

 

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http://www.fondation-farm.org/zoe.php?s=blogfarm&w=wt&idt=3688 2019-01-29 text/htmlfr
Irrigation en Afrique : le besoin d’un sursaut Dans un rapport récent[1], le Malabo Montpellier Panel – groupe de dix-sept experts internationaux renommés en agriculture, nutrition et environnement – sonne l’alarme. En Afrique, à peine 6 % de la surface cultivée sont irrigués, contre 14 % en Amérique latine et 37 % en Asie. L’ampleur des défis que doit relever le continent pour nourrir une population en forte expansion et réduire la pauvreté, alors que se précisent les menaces liées au changement climatique, impose de faire de l’irrigation une réelle priorité politique. Et le Panel d’énumérer les responsabilités de chacun - Etats, secteur privé, qu’ils agissent seuls ou en partenariat – pour accroître les investissements et améliorer la gouvernance des périmètres irrigués.

Le problème, en réalité, est essentiellement circonscrit à l’Afrique subsaharienne. Les pays d’Afrique du Nord assurent aux agriculteurs un meilleur accès à l’eau. Ainsi le Maroc s’est doté depuis longtemps d’une organisation institutionnelle spécifique, aux échelons national et local, pour développer l’irrigation, qui touche aujourd’hui près de 20 % de la surface cultivable. Sous le Plan Maroc Vert, lancé il y a dix ans, les surfaces irriguées en goutte-à-goutte sont passées à 450 000 ha, avec un objectif officiel de 550 000 ha en 2020.  

Les piètres performances africaines en matière d’irrigation illustrent parfaitement le biais anti-agricole qui a longtemps animé les politiques publiques menées au sud du Sahara et dont elles commencent à peine à sortir. Le contraste avec l’Asie est saisissant. Selon nos estimations, fondées sur les données publiées par le département américain de l’Agriculture[2], la valeur moyenne du produit agricole brut par hectare, au début des années 1970, était plus élevée en Afrique subsaharienne (hors Afrique du Sud) que dans les pays asiatiques en développement (tableau). Quarante ans plus tard, la situation s’est inversée : un hectare de terre exploité pour la culture ou l’élevage génère un produit brut près de deux fois supérieur en Asie. Or, dans le même temps, la part de la surface cultivable équipée pour l’irrigation a stagné à 3 % en Afrique subsaharienne, alors qu’elle a crû de 24 % à 38 % en Asie : le « paquet » semences améliorées/intrants/irrigation apporté par la Révolution verte a été très efficace.    


Productivité par hectare et surface irriguée en Afrique subsaharienne et en Asie

 

Moyenne 1971-75

Moyenne 1991-95

 Moyenne 2011-15

 Produit brut/ha ($ internationaux 2004-06) 1/

-           ASS hors Afrique du Sud 2/

-           Asie en développement 3/

 

443

383

534

713

 667

1 242

 Surface irriguée (1 000 ha)

-           ASS hors Afrique du Sud 2/

-           Asie en développement 3/

 

3 223

107 337

4 995

143 426

6 587

192 119

 Surface irriguée/surface cultivable (%)

-           ASS hors Afrique du Sud 2/

-           Asie en développement 3/


3,2

24,0


3,6

31,0


3,0

38,0

1/ Valeur de la production agricole par hectare de surface agricole en équivalent culture pluviale. 2/ASS : Afrique subsaharienne. 3/ Asie en développement : Asie du Sud et du Sud-Est, hors pays à haut revenu. Source : FARM d’après USDA


Pourtant la marge de manœuvre est considérable. Selon le Malabo Montpellier Panel, compte tenu des capacités hydriques et des taux de retour sur investissement escomptés, la surface irriguée en Afrique subsaharienne pourrait pratiquement quintupler, à 38 millions d’hectares. D’après nos estimations, la part de la surface cultivable irriguée dans cette région atteindrait alors 16 %. Comme une parcelle bénéficiant d’un accès à l’eau produit en moyenne deux à trois fois plus qu’en agriculture pluviale, le surcroît d’irrigation ainsi réalisé pourrait augmenter la production agricole dans les pays au sud du Sahara (y compris l’Afrique du Sud) de 12 à 24 %.  

Bien sûr, la construction d’infrastructures d’irrigation ne suffit pas, à elle seule, à enclencher un développement agricole efficace, comme le montre le bilan décevant tiré de l’installation de trois grands barrages au Mali, au Sénégal et au Burkina Faso[3]. Les petits projets hydrauliques sont prometteurs et les pratiques des agriculteurs en matière de gestion de l’eau doivent être reconnues et valorisées[4]. Encore faut-il que les superficies irriguées dont dispose chaque ménage soient suffisantes, que la ressource soit préservée et que les agriculteurs bénéficient de crédit, d’intrants et d’un véritable accès au marché. L’irrigation n’est qu’un ingrédient d’une stratégie d’intensification durable en faveur des petits producteurs. Mais c’en est une pièce essentielle, trop longtemps négligée et qui mérite désormais toutes les attentions. 

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Emploi en Afrique de l’Ouest : tout se crée, tout se transforme Il est des évidences qu’il convient parfois de rappeler. La plupart des Ouest-Africains – deux sur trois – travaillent dans l’économie alimentaire, ce large secteur qui va de l’agriculture à la transformation et à la distribution alimentaires. Si cette prédominance est indiscutablement amenée à évoluer à mesure que la région se développe, il ne faut pas s’attendre à un changement radical de la structure de l’emploi à l’horizon 2025. Selon nos dernières estimations, la part de l’économie alimentaire dans l’emploi total ne diminuera que légèrement, passant de 63 % en 2015 à 60 % en 2025. Pourtant, 32 millions de nouveaux emplois pourraient y être créés au cours des dix prochaines années et tout s’y transforme[1].

La majorité de ces emplois – 75 % - est aujourd’hui dans l’agriculture. S’il importe, bien sûr, de garder ce chiffre en tête quand gouvernements et bailleurs pensent l’allocation de leurs fonds, il faut se garder de la tentation de ne se concentrer que sur les activités agricoles. Les 25 % restants, dans la transformation, la commercialisation et la restauration, sont essentiels au développement agricole. Avec l’expansion des marchés urbains, les producteurs doivent être en mesure de commercialiser leur surplus. Pas de transformateurs, pas de logistique, pas de distributeurs : pas de marché. Ces activités aval représentent par ailleurs 31 % de tous les emplois non agricoles. Elles sont donc des leviers incontournables de la transformation structurelle des économies ouest-africaines et offrent d’importantes opportunités de création d’emplois, aussi bien en milieu rural qu’urbain.

Sans surprise, les activités agricoles sont essentiellement rurales. En revanche, 35 % des emplois urbains sont dans l’économie alimentaire, en particulier dans la commercialisation et la restauration. Les filières alimentaires s’étendent donc sur tout le spectre géographique, et les activités secondaires et tertiaires de l’économie alimentaire sont la courroie de transmission au cœur de l’articulation urbain/rural.

Celles-ci jouent également un rôle fondamental dans l'emploi des femmes. Ces dernières y sont particulièrement présentes, représentant 88 % du personnel dans la restauration, 83 % dans la transformation et 71 % dans la commercialisation. Plus encore que les hommes, les femmes ont difficilement accès aux ressources nécessaires au développement de leurs activités. Les politiques et investissements qui cibleront donc les activités non agricoles de l’économie alimentaire profiteront en particulier aux femmes.

Ces activités sont également plus susceptibles de répondre aux attentes des jeunes. Pour rappel, il faudra créer un minimum de 46 millions d’emplois entre 2015 et 2025 pour absorber l’arrivée sur le marché du travail des jeunes en âge de travailler, et au moins une dizaine de millions d’emplois supplémentaires si on veut diminuer la forte proportion des inactifs chez les jeunes de moins de 35 ans. En volume, l’économie alimentaire sera en mesure d’assurer le gros de la création d’emplois au cours des dix prochaines années, avec 32 millions de nouveaux postes.

La majorité de ces emplois seront créés dans l’agriculture à l’horizon 2025. Mais les segments de la transformation, commercialisation et restauration devraient connaître la croissance de l’emploi la plus forte, 5,4 % en moyenne contre 2,9 % pour l’agriculture (graphique 1). Dans certains pays comme le Nigeria ou le Ghana, plus de 60 % des nouveaux emplois dans l’économie alimentaire seront déjà créés dans les activités aval. Cela veut dire que dans vingt ans, il est possible qu’il y ait de nouveaux entrants en agriculture… mais pas de nouveaux agriculteurs dans ces pays. On passera alors le cap des 50 % au Nigeria quelque part entre 2030 et 2035, avec donc moins d’agriculteurs par rapport aux autres professions de l’agro-alimentaire. Transformation progressive donc, mais transformation tout de même. C’est à cette transformation structurelle de l’économie alimentaire que doivent se préparer les décideurs politiques.

Graphique 1 : répartition de l’emploi en Afrique de l’Ouest, 2015-2025

 

Source : Allen, T., P. Heinrigs and I. Heo, op. cit.

 

Le potentiel de création d’emploi de l’économie alimentaire, en particulier dans les activités de transformation, commercialisation et restauration, est aujourd’hui insuffisamment exploité. Les stratégies d'emploi, en particulier pour les jeunes et les femmes, doivent s’intéresser avec résolution aux opportunités offertes par l’économie alimentaire, premier employeur en Afrique de l’Ouest, et intégrer une approche systémique prenant en compte les liens entre productivité agricole, emploi non agricole et interactions urbain/rural.

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Dernières nouvelles de la productivité Selon des statistiques récemment publiées par le département américain de l’Agriculture (USDA), la productivité totale des facteurs en agriculture dans les pays à faible revenu, qui comprennent la plupart des Etats d’Afrique subsaharienne, ne parvient pas à décoller. Son augmentation est très insuffisante pour répondre aux besoins alimentaires, en pleine expansion. En outre, la productivité du travail agricole, qui détermine le niveau de revenu des agriculteurs, reste très inférieure à celle observée dans les pays émergents et les pays à haut revenu.

L’USDA a actualisé, le 15 octobre, sa base de données internationale sur la productivité agricole[1]. Cet outil, fondé sur les statistiques de la FAO et d’autres organisations internationales, fournit de précieuses informations sur la production agricole, les facteurs de production (terre, travail, capital) et la croissance de la productivité totale des facteurs en agriculture, par pays et par région.

La croissance de la productivité totale des facteurs (PTF) est un indicateur crucial de l’efficacité du système productif. Elle mesure l’augmentation de la production obtenue par unité de facteur. Pour bien comprendre ce concept, il faut partir du fait que la hausse de la production agricole, dans un pays, peut provenir d’une extension des surfaces exploitées ou d’une progression du produit brut par hectare. Cette dernière résulte elle-même soit de l’augmentation de la quantité de travail, d’intrants ou d’équipements utilisée par hectare, soit de la plus grande efficience avec laquelle ces facteurs de production sont employés, c’est-à-dire la PTF. La croissance de la PTF est donc ce qui explique la hausse de la production agricole une fois qu’on a tenu compte de la variation du volume de facteurs de production utilisés. Ses déterminants sont nombreux et variés : amélioration de la qualité des intrants, formation des agriculteurs, innovations organisationnelles, etc.

De l’évolution de la PTF dépend la capacité du système productif à accroître le revenu des agriculteurs tout en réduisant les prix des aliments pour les consommateurs. En outre, la croissance de la productivité totale des facteurs est essentielle pour la préservation de l’environnement, car elle assure que les ressources (terres, énergie, etc.) sont utilisées avec le maximum d’efficacité. Idéalement, pour améliorer sensiblement le revenu des agriculteurs - dont la grande majorité, dans les pays en développement, vit dans la pauvreté – et mieux protéger la biodiversité, dans un contexte d’aggravation des impacts du changement climatique, il faudrait que la production agricole continue d’augmenter fortement pour nourrir les besoins croissants de la planète, sans que le volume de facteurs de production progresse.

Les statistiques de l’USDA montrent qu’au niveau mondial, la hausse de la PTF agricole est restée stable, à 1,38 % par an, depuis le début des années 2000 (tableau 1). Selon certaines estimations, ce taux est inférieur à celui qu’il faudrait atteindre pour doubler la production agricole, à volume de facteurs constant, d’ici à 2050[2]. La situation est d’autant plus préoccupante que les pays à faible revenu, selon le classement de la Banque mondiale, enregistrent une croissance de la productivité totale des facteurs de 0,60 %, inférieure de moitié à la moyenne mondiale (ainsi qu’à la moyenne des pays à revenu élevé) et en légère baisse depuis quinze ans. Les pays à revenu intermédiaire bénéficient au contraire d’une croissance de la PTF très soutenue et en nette accélération.

 

Tableau 1 : Taux de croissance annuel moyen de la productivité totale des facteurs en agriculture (%)

 

 Moyenne 2000-04

 Moyenne 2011-15

 Pays à faible revenu

 0,72

 0,60

 Pays à revenu intermédiaire

- Tranche inférieure

- Tranche supérieure

 

0,96

2,36

 

1,20

2,72

 Pays à revenu élevé

 1,60

 1,24

 Monde

 1,38

 1,38

Source : FARM d’après USDA


La mauvaise performance des pays à faible revenu reflète principalement les difficultés du continent africain. En Afrique subsaharienne, hors Afrique du Sud, la hausse de la productivité totale des facteurs dans le secteur agricole a été pratiquement nulle entre 2011 et 2015 (0,08 % par an) et a fortement ralenti comparée à la période 2000-04 (1,14 %). Or c’est dans cette région que les besoins alimentaires vont le plus augmenter dans les trois prochaines décennies, en raison du doublement de la population, de l’expansion des classes moyennes et de la rapidité de l’urbanisation.

Ces chiffres sont édifiants, mais ils renseignent uniquement sur la croissance de la productivité agricole et ne disent rien de son niveau. Les données de l’USDA permettent cependant de calculer les productivités partielles de certains facteurs de production. Nous avons ainsi estimé, à partir de ces données, la productivité moyenne du travail agricole, exprimée comme la valeur de la production agricole (produit brut) par actif agricole[3]. En moyenne, sur la période 2013-15, la productivité du travail agricole dans les pays à faible revenu est environ 80 fois inférieure à celle enregistrée dans les pays à revenu élevé et 2,5 à 7,5 fois moindre que dans les pays à revenu intermédiaire (tableau 2). Dans les pays à faible revenu, le produit brut par hectare est grosso modo deux fois moins élevé que dans les pays à haut revenu[4] ; c’est surtout l’énorme différence dans la surface disponible par actif agricole, de l’ordre de 1 à 37, qui creuse l’écart.

 

Tableau 2 : Décomposition de la productivité moyenne du travail agricole, moyenne 2013-15

 

 

Produit brut par hectare agricole ($ constants 1/)

Surface par actif agricole 2/ (ha)

Production par actif agricole ($ constants)

 Pays à faible revenu

 581

 0,84

 488

 Pays à revenu intermédiaire

- Tranche inférieure

- Tranche supérieure

 


  928

 1 330




 1,33

 2,77




 1 234

 3 684

 Pays à revenu élevé

 1 270

 31,03

 39 408

1/ Dollars internationaux 2004-2006 2/ Personne de plus de 15 ans travaillant dans l’agriculture

Source : FARM d’après USDA


Ces calculs surestiment indéniablement les différences réelles de productivité par groupe de pays. En effet, ils ne tiennent pas compte de la quantité d’intrants et d’équipements qu’il faut mobiliser pour réaliser un niveau donné de production. Comme cette quantité est proportionnellement beaucoup plus importante dans les agricultures des pays à haut revenu, en raison de leur forte intensité en capital, l’écart réel de productivité par actif agricole, par rapport aux pays à faible revenu, est probablement, selon nos estimations, deux à trois fois moins élevé que ne le suggèrent les différences de produit brut[5]. Les différences de productivité du travail entre les deux groupes de pays restent néanmoins considérables.

Les implications pour les politiques publiques sont multiples. D’une part, la croissance de la PTF agricole est fortement influencée par les investissements dans la recherche et le développement, la vulgarisation et la formation agricoles, ainsi que dans la construction d’infrastructures : domaines dans lequel l’Etat joue un rôle majeur. D’autre part, les écarts considérables de productivité du travail agricole observés selon le niveau de revenu des pays alertent contre les effets potentiellement dévastateurs d’accords commerciaux mettant en concurrence des agricultures aux performances économiques très disparates et qui bénéficient en outre de niveaux de soutien très inégaux[6]. Les accords de partenariat économique (APE) entre l’Union européenne et les pays d’Afrique, Caraïbes, Pacifique (ACP) en sont le meilleur exemple.   

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Un monde agricole désarticulé Les statistiques, dans leur implacable sécheresse, jettent une lumière crue sur l’évolution de l’agriculture française.

Considérons ces deux chiffres :

- 1,8 % : c’est la part que représentent les exploitants et coexploitants agricoles dans la population active française ;
- 437 000 : c’est le nombre des exploitations agricoles en France, selon une estimation de 2016, publiée en 2017.  

Ces deux évaluations – celle de la place de la population agricole dans la population française, et celle du nombre des exploitations - s’inscrivent, on le sait, dans une longue tendance à la baisse. Ce que l’on sait moins, en revanche, c’est que la diminution du nombre des exploitations correspond en même temps à un processus massif de diversification et d’éclatement des formes de l’exploitation elle-même. Moins il y a d’exploitants et d’exploitations, et plus le monde agricole se désarticule. Ce paradoxe apparent n’est intelligible qu’à la condition d’élargir le point de vue au-delà du cas français, en ressaisissant la portée de ces tendances à l’échelle de la mondialisation des agricultures.


Le désenchantement de l’activité agricole   

Revenons tout d’abord sur la démographie : 564 000 exploitants et coexploitants, soit 1,8 % d’une population active d’environ 30 millions d’individus. Ce chiffre doit évidemment être augmenté du nombre des salariés et actifs non-salariés agricoles, mais le pourcentage ne dépasse en aucun cas les 3 % de l’emploi total. Il correspond bien à un amenuisement continu du nombre d’actifs en agriculture, corollaire des gains constants de productivité enregistrés depuis plus de 50 ans.

Les agriculteurs constituent aujourd’hui, dans une société caractérisée par la pluralisation et la diversification des métiers, une minorité professionnelle, encore fortement identifiée, mais moins nombreuse que d’autres minorités professionnelles, telles qu’on peut en trouver du côté de la santé, des transports ou de l’éducation. Une minorité professionnelle parmi d’autres, désormais entrée dans la condition ordinaire des professions et des métiers. La prise de conscience de cette condition minoritaire, redoublée par les mises en cause des pratiques culturales et d’élevage au nom de la préservation de l’environnement et du bien-être animal, est extrêmement douloureuse pour les intéressés. D’autant plus douloureuse qu’elle est, pour une part au moins, la conséquence d’un processus de modernisation qui a été collectivement désiré et conquis, au nom d’un objectif qui fut extrêmement valorisant : celui de faire de la France une grande puissance agricole, capable de subvenir elle-même à ses besoins alimentaires, ce qu’elle n’avait jamais réussi à faire au cours de son histoire.

Par un retournement cruel de l’histoire, l’accès à l’abondance de la production agricole a renversé le regard collectif porté sur le monde agricole. Pendant des siècles, dans des sociétés où dominait, après la peur des famines et des disettes, la crainte des pénuries, celui-ci fut regardé comme le lieu de la production par excellence : celle des biens qui cristallisaient, physiquement et symboliquement, les impératifs vitaux de la population. Les progrès de l’agriculture, étayés par le développement des facteurs scientifiques et techniques de la production, n’ont pas seulement fait décroître le besoin de main d’œuvre agricole. En rendant l’abondance ordinaire et banale, ils ont radicalement désenchanté l’activité des agriculteurs, soumise même désormais, de façon de plus en plus insistante et partagée, à l’évaluation de son coût écologique et environnemental. Dans le même temps, le regard de la société sur les campagnes s’est déplacé : alors que s’étend leur fonctionnalité résidentielle, leur caractère d’espace agricole s’efface dans la vision commune, derrière les attentes qui se cristallisent en termes de cadre de vie, de paysages ou de nature préservée.

Les incompréhensions et tensions que génèrent ces attentes, du côté des populations agricoles, ne sont pas susceptibles de faciliter la mue culturelle majeure qui leur est aujourd’hui demandée. Pourtant, les performances quantitatives étant atteintes ce sont d’autres attentes, d’ordre qualitatif cette fois, qui s’expriment : cette redéfinition de nouveaux objectifs assignés à un secteur qui a atteint les précédents buts qu’il s’était fixés n’est pas propre à l’agriculture, mais sans doute y est-elle d’autant plus difficile à faire partager que l’étape de la modernisation a été au moins et peut-être plus une conquête voulue de l’intérieur qu’une volonté dictée de l’extérieur. N’est-il pas amer de devoir amender ce que l’on a construit, qui plus est, ce que l’on a conquis ?

L’éclatement du modèle de l’exploitation familiale

Tournons-nous à présent vers le second chiffre, celui qui atteste de la baisse continue du nombre des exploitations : 437 000 en 2016, soit une baisse de presque 2 % par an au cours des six années précédentes. Chaque année, deux exploitations disparaissent lorsqu’il s’en crée une, et les projections à dix ans laissent attendre, compte tenu de la pyramide des âges, une poursuite du mouvement. La tendance est connue, mais elle correspond, ce qui l’est moins, à une puissante recomposition des formes mêmes des exploitations.

Une manière habituelle d’en euphémiser les conséquences consiste, aussi bien du côté des agriculteurs que du côté des pouvoirs publics, à faire comme si les exploitations, classées par les statistiques officielles en « grandes », « moyennes » et « petites », continuaient toutes, peu ou prou, et quoiqu’il en soit des productions et des surfaces, à relever d’un même modèle : celui de l’exploitation familiale, qui reste, pour des raisons historico-politiques, une sorte de matrice idéale de l’activité agricole dans ce pays. Certes, les deux tiers des exploitations gardent en effet un caractère exclusivement familial, au regard de la détention du capital d’exploitation et de la fourniture du travail. Ce modèle, voulu comme un projet proprement politique par la IIIème République pour rallier les paysans à l’ordre nouveau issu de la Révolution française, s’est imposé dans la durée, et a été confirmé sous la Vème République, à travers les lois de 1961-1962 et la politique agricole commune (PAC) première manière. Or il est aujourd’hui considérablement fragilisé, non seulement pour des raisons économiques, mais pour des raisons culturelles. Le cadre familial qui organise le travail professionnel entre en contradiction de moins en moins supportable avec la revendication à l’autonomie du couple et de l’individu. On sait que le phénomène massif du célibat paysan a son origine non pas tant dans la nature du métier lui-même que dans les contraintes imposées par le cadre familial dans lequel il s’exerce. Sur un terrain plus dramatique encore, le suicide paysan, qui s’établit à un niveau supérieur à celui de toutes les autres professions, est bien moins lié aux drames qui entourent des phénomènes conjoncturels qu’aux insurmontables tensions générationnelles et intergénérationnelles vécues par les intéressés et portant en particulier sur la conception de la conduite de l’exploitation et sur l’autonomie de la vie de couple. Le modèle familial, qui s’impose dans les représentations communes - et subsiste dans le discours politique - comme le modèle « naturel » de l’exercice du métier d’agriculteur, est aujourd’hui profondément déstabilisé.

Il l’est d’autant plus que s’est imposé depuis un demi-siècle, de façon d’abord presque subreptice, mais irréversible, un autre modèle, de genre sociétaire, qui concerne aujourd’hui 36 % des exploitations, mais occupe surtout 64 % de la surface agricole utilisée, mobilisant 61 % de la force de travail agricole, et assurant les trois quarts de la production. Ces formes sociétaires sont variées : EARL, SCEA, GAEC, SARL, etc. Elles ont en propre, pour la plupart d’entre elles, de dissocier clairement le capital foncier – jusqu’à le rendre abstrait, sous forme de parts de société – du capital d’exploitation. La conséquence de cette dissociation est la diminution du faire-valoir direct au profit du fermage. Une grande part de ce fermage demeure intra-familial : des parents ou des collatéraux propriétaires ont leurs enfants ou leurs neveux pour fermiers, introduisant dans le cercle familial des divergences d’intérêt et de conception de la valorisation des biens, qui brouillent les repères des rapports familiaux. De plus, la réalité sociétaire impose une sorte d’abstraction du patrimoine privé agricole, au moment même où se déploient, dans la société, des attentes fortes en matière de patrimonialisation collective des sols et des paysages.

Ce développement de l’abstraction du capital en agriculture permet même que s’y développent – sous des apparences pouvant demeurer formellement familiales – des logiques capitalistes d’un type nouveau, y compris des logiques financiarisées, mises en œuvre sur de très grandes exploitations, qui témoignent de la pénétration en France d’un modèle d’« agriculture de firme » dont on a longtemps pensé qu’il demeurerait, dans ce pays massivement gouverné par le modèle de l’agriculture familiale, un épiphénomène. Il est aujourd’hui davantage qu’un phénomène émergent, et il est loin de concerner seulement les rachats de terre par des capitaux étrangers, souvent mis en avant par les médias, mais qui reste néanmoins très marginal. Les travaux des chercheurs montrent le développement significatif de la délégation intégrale des travaux par des exploitants à des entreprises de travaux agricoles, ainsi que l’émergence de juxtapositions de structures dans des sortes de holdings agricoles.

Entre le maintien fragile des exploitations familiales traditionnelles, dont beaucoup sont promises à disparaître, le développement massif des formes sociétaires et la percée – encore modeste mais réelle – d’une agriculture de firme alignée sur les règles mondialisées du capitalisme international, il faut encore mentionner, pour éclairer cette diversification saisissante du paysage agricole en France, un phénomène de création d’exploitations, qui ne sont pas des reprises et qui sont le fait d’acteurs non issus du monde agricole, souvent à la recherche, sous cette forme, d’une alternative aux modes de production et de consommation dominants. Ce dernier modèle, de portée économique faible, n’en est pas moins un lieu au sein duquel s’expérimentent des approches innovantes du travail, des techniques, de la coopération, des échanges et du lien social à l’échelle local. Il faut se garder de sous-estimer son impact culturel dans les représentations et les attentes que la société développe à l’égard de l’agriculture : il suffit, à cet égard, de songer à l’écho d’initiatives conduites en matière de permaculture, un écho qui dépasse de beaucoup le caractère ultra-localisé de ces expériences. Il suffit également d’observer les stratégies de valorisation des produits locaux par les centrales de la grande distribution, comme par les collectivités locales en charge de la restauration scolaire, pour mesurer l’impact culturel de ce qui pourrait être trop hâtivement qualifié de marge.

Ainsi donc la pluralisation de ces différents modèles fait émerger en France, depuis une trentaine d’années, un paysage diversifié de cultures et d’économies agricoles en tension entre elles. Mais cette diversification elle-même ne prend pleinement son sens qu’au regard des grandes tendances qui réorganisent les mondes agricoles à l’échelle planétaire. Aucune pensée de la situation de l’agriculture dans un pays donné ne peut aujourd’hui faire l’économie de cette ouverture de la focale aux dynamiques mondiales qui bouleversent la place des paysanneries.  

Une agriculture mondiale tripolaire

Cette place – contrairement à la tendance à l’amenuisement repérée en France et dans l’ensemble des pays de l’hémisphère Nord, auquel il faut ajouter l’Australie et la Nouvelle-Zélande – n’est pas moins importante, sur le plan démographique, qu’elle le fut dans le passé. Si la planète s’urbanise rapidement, au point que deux tiers de la population mondiale vivront en ville en 2050, les ruraux n’ont pourtant jamais été si nombreux, en valeur absolue, sur la surface du globe. L’Asie, continent le plus peuplé et le plus « paysan » de la planète, voit sa population agricole augmenter grandement, malgré la prodigieuse croissance des cités. Et il en va de même pour le continent africain. Ce qu’il nous faut penser aujourd’hui, dans toutes ses implications économiques, sociales, culturelles et politiques, c’est le contraste qui s’approfondit et se radicalise entre, d’un côté, l’assimilation montante des agricultures du Nord au régime général de l’entreprise, lui-même aspiré par les logiques du capitalisme financier et, de l’autre côté, l’expansion massive d’une petite agriculture, ordonnée à la subsistance de populations laissées pour compte du développement urbain, et assignées à un congédiement sur place ou à un exil de l’intérieur. Proliférant dans les pays du Sud, le développement de cette population agricole paupérisée est repérable également en Europe, à la périphérie des grandes exploitations décollectivisées ou en marge d’agricultures familiales déstructurées, dont le chemin vers la modernisation ne s’est pas accompli. N’oublions pas que dans l’Union européenne, sur près de 11 millions d’exploitations, près de 60 % ont un potentiel de production inférieur à 4 000 euros et dégagent donc de très faibles revenus.

Les tensions et contradictions qui traversent le monde agricole français s’inscrivent, sur leur mode propre, dans l’écartèlement des trois grands pôles qui organisent les dynamiques de l’agriculture à l’échelle mondiale :

- le pôle des agricultures familiales, déjà pluriactives où déjà spécialisées, encore dominant en dépit de la fragilisation du modèle purement familial à responsabilité personnelle, qui lui-même se recompose dans des formes sociétaires encore gouvernées à l’échelle familiale ;
- le pôle d’une agriculture de firme, pilotée par des logiques financières transnationales : songeons, par exemple, au volume substantiel des capitaux flottants qui, sur tous les continents, se sont investis temporairement dans l’agriculture lors de la crise de 2008 ;
- le pôle, enfin, d’une agriculture précarisée et même de plus en plus misérable, assignée à la survie domestique de populations exclues des grandes logiques du développement mondial.

Repenser la question agricole

Cette brève analyse nous conduit à élargir le regard habituellement porté sur la question agricole, en France et dans le monde.

En premier lieu, au-delà du déclin de la population qui vit de l’agriculture dans notre pays, il faut souligner la diversité des trajectoires parcourues par les exploitations, en notant que cette diversité, par-delà la variété des productions et des contraintes qu’elles impriment à l’activité elle-même, est celle des modèles économiques qui sont à leur principe. C’est aussi à partir de cette disparité des modèles que l’on doit s’atteler – au-delà de l’affrontement des intérêts nationaux – à la définition d’une nouvelle PAC.

D’autre part, les statistiques masquent le phénomène émergent des microentreprises agricoles. Parallèlement à l’expansion de l’agriculture de firme et à l’agrandissement des exploitations moyennes, on observe en effet, dans les pays développés, l’installation d’exploitations de petite taille, dans les zones urbaines et périurbaines. Loin d’être un phénomène marginal, cette tendance – qui répond partout à des attentes sociales significatives et engage des problématiques prometteuses en matière d’emploi et d’innovation – mérite d’être considérée très sérieusement du point de vue, notamment, de l’accompagnement qu’il nécessite.

Il faut enfin abandonner définitivement une vue franco-centrée de la question agricole, facilement portée à la traiter, à travers le prisme de « la fin des paysans »[1], comme un enjeu second, voire résiduel, au regard des « grandes questions » du développement économique et des équilibres sociétaux. C’est à travers sa réinscription dans le jeu des dynamiques mondiales, et seulement dans cette réinscription, que cette question, en France et en Europe, peut être efficacement mise en perspective. Pour paraphraser le titre d’un livre majeur de René Dumont, qui fut, à sa mesure, un prélude à la modernisation de l’agriculture française, c’est Le problème agricole mondial qui est aujourd’hui devant nous. 

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http://www.fondation-farm.org/zoe.php?s=blogfarm&w=wt&idt=3657 2018-10-29 text/htmlfr
La filière palmier à huile de Côte d’Ivoire en plein essor face aux nouveaux défis du secteur Secteur porteur pour l’économie du pays, la filière palmier à huile positionne la Côte d’Ivoire au 9ème rang mondial et au 2ème sur le continent africain, avec une production de régimes de palme de 1 800 000 tonnes (dont 1 000 000 tonnes issues des plantations villageoises) pour une production d’huile brute de 420 000 tonnes. Les revenus annuels perçus par les planteurs sont de 50 milliards FCFA contre 500 milliards FCFA de chiffre d’affaires cumulé pour la première et la deuxième transformations. Mais comment cette filière a-t-elle évolué ?

 
 

Suite aux difficultés financières des années 1990, l’Etat ivoirien s’est progressivement désengagé de nombreux secteurs d’activités dont la filière palmier à huile, l’exposant ainsi à un défi d’organisation et de gouvernance. L’AIPH, Association interprofessionnelle de la filière palmier à huile, a été la réponse adéquate à ce défi de structuration de la filière. Elle regroupe trois collèges, la FENACOPAH-CI, l’APROSAPCI et le GITHP, représentant respectivement les petits producteurs, la première et la deuxième transformations. L’interprofession a été créée en 2003 et reconnue comme telle par le décret n°2015-127 du 04 mars 2015, avec pour principales missions d’assurer un cadre de concertation, de règlementation et d’amélioration de la compétitivité, ainsi que le rayonnement de la filière palmier à huile de Côte d’Ivoire.

Après une décennie d’autonomie au niveau de l’organisation et face à un environnement économique très instable, quels défis se dressent sur le chemin de la filière palmier à huile ?

La réponse à cette question est à examiner sous deux angles : celui des défis connus et celui des nouveaux défis résultant d’un environnement changeant avec des contraintes nouvelles. Une préoccupation bien connue de la filière est celle du dénigrement de l’huile de palme, qui serait la cause de la destruction de la faune et de la flore, et nuisible à la santé des consommateurs. Rappelons à ce sujet que la filière a remporté le procès contre le distributeur Super U en 1993, ce qui a permis de rétablir la vérité scientifique selon laquelle l’huile de palme n’est pas plus nocive qu’une autre. Néanmoins, pour clore définitivement ce chapitre, nous allons apaiser ce débat en pratiquant une production durable qui prend en compte la préservation de l’environnement et de la biodiversité, ainsi que les impacts social et sociétal.

En effet, nous achèverons le processus de l’interprétation nationale des principes et critères de la Roundtable on Sustainable Palm Oil (RSPO) avant la fin de cette année, afin de favoriser et faciliter la certification des acteurs de la chaîne de valeur. La protection de la forêt, le travail des enfants sont aussi des défis que nous relèverons avec la RSPO. Par ailleurs, nous avons mis en place une plateforme sur la durabilité qui regroupe tous les acteurs de la filière pour mieux se conformer aux exigences d’une production responsable d’huile de palme.

La question de la productivité de nos vergers reste d’actualité. Aujourd’hui, les rendements sont de 5 à 7 t/ha pour les petits producteurs et de 10 à 15 t/ha pour les plantations industrielles, alors que nous disposons d’un matériel végétal amélioré avec un potentiel de plus de 25 t/ha. Dans le cadre du projet PSAC (Projet de soutien au secteur agricole), nous avons planté avec ce matériel performant plus de 18 000 ha en trois ans.

La traçabilité des flux de matières, avec l’identification des exploitants et la géolocalisation des parcelles, est également une préoccupation majeure. De même que l’accès aux intrants, en particulier les fertilisants, pour permettre aux producteurs d’accroître les rendements, surtout dans les plantations villageoises. Les solutions mises en œuvre reposent sur l’élaboration de programmes et des partenariats avec des grands groupes, visant à fournir des engrais en priorité pour tout le verger villageois.

Reste enfin la question de la déforestation. Comme indiqué plus haut, la filière palmier à huile de Côte d’Ivoire est résolument engagée dans la durabilité avec son processus d’interprétation nationale des principes et critères de la RSPO, qui à terme se concrétisera par la certification de toute la chaîne de valeur. Dans cette perspective, la filière observe déjà une politique de zéro-déforestation. L’AIPH est partenaire de Proforest de Redd+, de la plateforme TFA (Tropical Forest Alliance) 2020. Ainsi elle encourage à produire en suivant les principes suivants : intensification agricole avec un matériel végétal amélioré, offre d’un conseil agricole dédié pour promouvoir et appliquer les bonnes pratiques agricoles, et fertilisation adaptée des plantations de palmier à huile dans les zones de production.

La durabilité a un prix. La filière est bien consciente de cet enjeu et investit massivement dans cette direction. Mais elle ne pourra mener à bien sa transformation que si elle a accès à des financements appropriés, lui permettant de conjuguer l’amélioration de ses performances économiques et la rémunération des biens publics créés notamment à travers la conservation de la forêt et de la biodiversité.

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http://www.fondation-farm.org/zoe.php?s=blogfarm&w=wt&idt=3642 2018-10-08 text/htmlfr
Le problème agricole : leçon des Etats-Unis « Après plus de 80 ans d’intervention publique dans l’agriculture, le problème demeure : en 2018, le revenu agricole [aux Etats-Unis] devrait tomber, en valeur réelle, à son plus bas niveau depuis presque deux décennies. Cet échec est révélateur d’une incompréhension fondamentale, par les décideurs politiques, du problème du profit », écrit Steven C. Blank, professeur émérite d’économie agricole des universités de California-Davis et de Virginia Tech, dans un article récent de Choices[1]. Son analyse porte sur l’agriculture américaine, mais les questions qu’elle soulève vont bien au-delà.


Pour S. C. Blank, le cœur du problème est que, comme le prévoit la théorie économique, dans un marché « parfaitement concurrentiel », le profit moyen est égal à zéro. Or les marchés agricoles peuvent être considérés comme parfaitement concurrentiels, car s’y confrontent un grand nombre d’acheteurs et de vendeurs, dont aucun, individuellement, n’a une influence significative sur les prix. Dès lors, par le seul jeu de l’offre et de la demande, les prix agricoles tendent à s’établir à un niveau où le profit moyen des producteurs est nul, les gains réalisés par les uns étant compensés par les pertes subies par les autres. Cet effet est aggravé par le fait que, pour la plupart des produits agricoles, les prix sont « globaux », c’est-à-dire qu’ils résultent des conditions qui prévalent sur les marchés mondiaux, alors que les coûts de production sont « locaux » et déterminés par d’autres facteurs.

Les données statistiques confirment la théorie. Dans ses ouvrages publiés en 1998[2] et 2008[3], S. C. Blank montrait déjà que, dans le Midwest et d’autres régions des Etats-Unis où les conditions climatiques limitent les choix de production à un petit nombre de cultures, les agriculteurs enregistrent, en moyenne, des profits quasi nuls : chaque année, deux tiers des producteurs perdent de l’argent. Depuis dix ans, la tendance ne s’est pas inversée. Certes, le revenu agricole a connu une forte embellie sur la période 2011-2014, mais il est redescendu ensuite à un niveau très bas – inférieur, en dollars courants, à celui observé au milieu des années 1990. La volatilité des marchés agricoles ne doit donc pas faire illusion : le problème agricole n’est pas conjoncturel. Il se traduit par des revenus chroniquement plus faibles que dans les autres secteurs et par une réduction continue du nombre d’exploitations.

Les agriculteurs peuvent bien sûr accroître leur revenu grâce au progrès technique, qui leur permet de diminuer leurs coûts de production unitaires. Mais l’amélioration de la productivité n’apporte qu’un répit temporaire ; les nouvelles techniques ne bénéficient qu’à ceux qui sont les premiers à les adopter. Lorsqu’elles se diffusent à grande échelle et deviennent la norme, la production augmente, les prix chutent et les profits retombent. C’est la théorie du « tapis roulant technologique », énoncée par Willard Cochrane il y a soixante ans[4].

Alors, que faire ? Selon S. C. Blank, il n’y a que deux solutions possibles. S’ils veulent conserver un nombre relativement élevé d’agriculteurs, avec un niveau de vie décent, les gouvernements doivent soutenir les revenus agricoles, mais sans lier les aides à telle ou telle production (aux Etats-Unis, les subventions sont essentiellement réservées aux producteurs de grandes cultures et de lait). Mieux vaut des aides visant à assurer un revenu minimum, dont le versement serait soumis à certains seuils. Notons que le soutien budgétaire aux revenus agricoles, traditionnellement en vigueur dans les pays riches, est coûteux pour les finances publiques, même si plusieurs pays émergents, dont la Chine, l’ont mis en œuvre ces dernières années. Pour la plupart des pays africains, cette option reste hors d’atteinte.

L’autre voie est la transformation structurelle de l’agriculture. A savoir, « aider les producteurs agricoles à devenir des firmes intégrées capables d’influer sur leur marge de profit ». Il s’agit de passer de la production de matières premières agricoles, indifférenciées, à « des produits de marque ou à forte valeur ajoutée ». Les marchés agricoles pourraient ainsi échapper à l’étau de la concurrence parfaite, au profit d’une « concurrence monopolistique » susceptible d’assurer durablement aux entreprises un profit substantiel. Mais cette option est difficile à accepter car, souligne l’auteur, elle va à l’encontre de l’idéologie dominante.

En réalité, la différenciation des produits agricoles pour créer de la valeur ajoutée est une tendance de longue date, à l’œuvre dans tous les pays, que ceux-ci soutiennent ou pas leur agriculture. Elle exige des filières bien structurées et étroitement coordonnées, « de la fourche à la fourchette », selon l’expression consacrée. Mais pour que les agriculteurs en tirent parti, il faut qu’ils parviennent à établir en leur sein un rapport de force qui leur garantisse une part significative de la valeur et qu’ils soient rémunérés équitablement par les entreprises qui achètent, transforment et vendent leur production. Tel est, en Afrique, l’un des enjeux majeurs de la contractualisation entre agriculteurs et firmes d’amont et d’aval, thème d’un groupe de travail de FARM qui s’est réuni à plusieurs reprises en 2017-2018 et va approfondir ses réflexions en 2018-19[5]. 

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http://www.fondation-farm.org/zoe.php?s=blogfarm&w=wt&idt=3630 2018-09-24 text/htmlfr
Afrique : promesses et périls de la zone de libre-échange Le 21 mars dernier, 44 chefs d’Etat de l’Union africaine, réunis à Kigali, au Rwanda, ont signé un accord instituant ce qui pourrait devenir le plus grand espace intégré sur le plan commercial. La zone de libre-échange continentale africaine (ZLECA) devrait en effet couvrir, à terme, 55 pays et 1,2 milliard de personnes (2,5 milliards, soit 26 % de la population mondiale à l’horizon 2050). L’accord ambitionne d’abolir progressivement les droits de douane entre les pays signataires pour développer le commerce intra-africain, afin de stimuler la croissance durable et l’emploi. Mais où en est aujourd’hui l’intégration du commerce agricole en Afrique ? L’analyse de l’évolution des échanges de produits alimentaires[1] depuis vingt ans fait ressortir deux traits principaux.  

D’une part, les importations intra-africaines de produits alimentaires ont été multipliées par cinq en valeur (en dollars courants), mais leur part dans les importations totales de produits alimentaires en Afrique reste très faible : 17 % en 2016, contre 13 % en 1995. De même, les exportations intra-africaines ne représentaient que 25 % des exportations totales de produits alimentaires du continent en 2016, contre 15 % en 1995. Le degré d’intégration du commerce de produits alimentaires en Afrique est ainsi très inférieur à celui atteint en Amérique (41 %), en Asie (66 %) et surtout en Europe (76 %).

D’autre part, sur le continent africain, les échanges alimentaires ont lieu en majeure partie au sein de chacune des sous-régions (Afrique du Nord, Afrique de l’Ouest, Afrique de l’Est, Afrique centrale, Afrique australe). En effet, les importations sous-régionales représentent, en moyenne, près de 60 % du total des importations intra-africaines de produits alimentaires. Le commerce entre sous-régions est minoritaire. Cette situation est le résultat du développement des huit communautés économiques régionales (CER), qui ont établi, à des degrés divers, des zones de libre-échange entre pays membres[2].

 

 

La question est donc de savoir si l’expansion des échanges intra-africains se fera essentiellement par un renforcement des CER ou par l’intensification du commerce entre elles. Pour l’Union africaine, les deux voies sont complémentaires : les communautés économiques régionales ont vocation à s’ouvrir l’une à l’autre, à l’image de la Zone tripartite de libre-échange (Tripartite Free Trade Area, TFTA) créée en juin 2015 et qui couvre une grande partie de l’Afrique de l’Est et du Centre, de l’Egypte jusqu’à l’Afrique du Sud. La TFTA regroupe trois CER – le COMESA, la CAE et la SADC – qui fournissent environ la moitié du produit intérieur brut du continent[3]. Suivant cette logique, la CEDEAO, la CEAAC et la CENSAD pourraient à leur tour se regrouper, puis s’élargir à l’UMA, avant de fusionner avec la TFTA dans la ZLECA. In fine, celle-ci devrait aboutir, d’ici 2028, à la création d’un marché commun et d’une union économique et monétaire incluant les 55 pays du continent.

Mais cette logique est contestée. Pour les opposants, il faut d’abord consolider chaque communauté économique régionale, pour en faire non seulement de vrais marchés communs sur le plan économique, mais aussi en matière monétaire, fiscale, sociale et environnementale, avant d’élargir le libre-échange à l’ensemble du continent. Jacques Berthelot souligne ainsi qu’à la différence de ce qui s’est passé pour la construction de l’Union européenne, dont un tiers du budget est consacré aux fonds structurels et de cohésion, qui visent à favoriser le rattrapage des Etats et des régions les moins avancés, aucun mécanisme de redistribution au profit des pays les plus pauvres n’est prévu pour accompagner la ZLECA ; il n’en existe d’ailleurs pas dans les CER. Selon lui, « les tentatives d’intégration purement commerciales ne feront que marginaliser les Etats et régions les moins compétitifs et créeront des révoltes sociales »[4].

Ce risque est réel. Une dilution hâtive des CER dans une vaste zone de libre-échange pourrait miner les efforts d’intégration politique entrepris dans certaines sous-régions, et qui ont abouti par exemple à la création de la politique agricole commune de la CEDEAO. Celle-ci s’appuie sur les financements octroyés au titre du Programme détaillé de développement de l’agriculture africaine, mis en œuvre par l’Union africaine, mais aussi sur un tarif extérieur commun (TEC) longuement négocié, applicable depuis le 1er janvier 2015. Or la protection fournie par le TEC, déjà très faible pour certains produits comme le riz ou la poudre de lait, risque d’être encore réduite par les Accords de partenariat économique entre l’Union européenne et les pays ACP (Afrique, Caraïbes, Pacifique), même si des exemptions temporaires sont prévues pour les produits sensibles.  

Les enjeux de la ZLECA pour l’agriculture africaine sont donc considérables. Les avantages de la libéralisation sont indéniables : accélération de la croissance, diversification des économies, déploiement des chaînes de valeur, etc., mais ils ne peuvent être considérés indépendamment des pertes qu’elle entraînera inéluctablement pour des pans entiers de la population – au premier rang desquels les petits agriculteurs, qui sont parmi les plus vulnérables. Un rythme d’ouverture commerciale compatible avec l’approfondissement de l’intégration politique des communautés économiques régionales, ainsi que l’instauration de mécanismes ex-ante d’amélioration de la compétitivité (formation, recherche-développement…) et de dispositifs ex-post de gestion des risques et de sécurisation des revenus (assurances récolte, protection sociale…), seront déterminants pour la réussite du processus, c’est-à-dire le développement durable de la région.

Lors du sommet de l’Union africaine qui s’est tenu le 8 juillet à Nouakchott, en Mauritanie, 5 pays (le Burundi, le Lesotho, la Namibie, le Sierra Leone et surtout l’Afrique du Sud) ont adhéré à la ZLECA, rejoignant ainsi les 44 signataires initiaux. Mais le plus dur reste à faire. Le Nigeria, première économie du continent, en proie à la chute des cours du pétrole et au conflit avec Boko Haram, refuse toujours de participer. En outre, l’accord doit être ratifié par les parlements nationaux. Seuls 8 Etats l’ont déjà fait, alors qu’il en faut au moins 22 pour son entrée en vigueur, prévue en 2019. Le processus lancé à Kigali ne sera sans doute pas un long fleuve tranquille.  

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http://www.fondation-farm.org/zoe.php?s=blogfarm&w=wt&idt=3623 2018-09-03 text/htmlfr
Au Rwanda : agriculture, industrie et tourisme, des perspectives prometteuses dans un pays où beaucoup reste à faire N.D.L.R. : Le Rwanda séduit, le Rwanda dérange. Certains vantent les progrès accomplis depuis une dizaine d’années par ce petit pays (moins de 12 millions d’habitants), grâce notamment à de gros investissements dans le secteur agricole. Le Rwanda arrive d’ailleurs en tête du classement établi par l’Union africaine pour le respect des engagements de la Déclaration de Malabo, visant à la croissance et la transformation de l’agriculture[1]. D’autres contestent les chiffres annoncés et dénoncent les dérives d’une révolution verte accomplie à marche forcée, sous la férule d’un pouvoir autoritaire[2]. Pour mettre ce débat en perspective, FARM a souhaité, dans un premier temps, faire le point sur les performances structurelles de l’économie rwandaise et de son agriculture. Tel est l’objectif du présent article.    

L’économie rwandaise présente une croissance solide du produit intérieur brut (PIB)qui s’établit à 6,1 % en 2017, tirée par une progression à la fois des secteurs agricole, industriel et des services mais aussi par une augmentation des investissements. Cette croissance devrait se renforcer en 2018 et 2019, notamment grâce au secteur industriel qui est en phase de développement. En effet, la Banque africaine de développement (BAD) prévoit une croissance du PIB de 6,5 % en 2018 et 7,2 % en 2019, alors que le Fonds monétaire international (FMI) est un peu plus optimiste, annonçant une croissance de 7,2 % dès 2018, puis 7,8 % en 2019. En 2017, l’agriculture contribue pour 33 % au PIB, contre 17 % pour l’industrie et 50 % pour les services. La croissance rwandaise est historiquement assez volatile, notamment en raison de la place importante qu’occupe l’agriculture dans la croissance du PIB, qui dépend beaucoup des aléas climatiques et dont les prix à l’exportation dépendent des cours mondiaux des matières premières. Cette importance du secteur agricole dans la croissance du PIB est illustrée par la forte corrélation qui existe entre ces deux variables (74,5 % sur la période 2001-2017).


L’agriculture revêt en effet une importance prépondérante dans l’économie du Rwanda : elle absorbe encore plus de 65 % des actifs (contre près de 90 % au début des années 2000) et les deux tiers de la surface du pays sont des terres agricoles. Kigali a fait de la croissance agricole l’un de ses principaux objectifs, en cherchant à maximiser les rendements des cultures et à se diriger vers une autosuffisance alimentaire. Ainsi, la valeur ajoutée par actif agricole a progressé de près de 40 % sur les 15 dernières années, et l’Union africaine a évalué qu’il s’agissait du pays le plus performant d’Afrique dans l’objectif d’atteindre l’autosuffisance alimentaire.

La production agricole rwandaise est assez variée, mais les exportations se concentrent majoritairement sur le café et le thé. En effet, ces deux produits représentent près de 20 % des exportations totales du pays en 2016. Le secteur agricole n’est donc pas uniquement prépondérant pour la population rwandaise, mais également pour son économie et son commerce.

Néanmoins, la quête du rendement et de la production de masse pénalise les petits producteurs, et une grande partie de la population ne vit pas à sa faim. Selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), plus de 40 % de la population est en situation de sous-alimentation, ce qui correspond à près de 5 millions d’individus. De plus, les choix de développement ont un impact non négligeable sur l’environnement, avec des émissions (en équivalent CO2) qui ont plus que doublé depuis le début des années 2000. Enfin, l’importance du secteur agricole rend l’économie rwandaise tributaire des conditions climatiques.


Même si la croissance du PIB est robuste, le Rwanda présente de forts déséquilibres macroéconomiques, avec une balance budgétaire et une balance courante toutes deux fortement déficitaires. En effet, le déficit courant s’élève à 6,8 % du PIB en 2017 selon la Banque centrale du Rwanda, mais est en fort déclin (14,3 % du PIB en 2016), grâce notamment à une meilleure performance des exportations et à la volonté du gouvernement de limiter la progression des importations (qui sont élevées, car l’appareil industriel du pays est insuffisant pour combler la demande interne).


De plus, le déficit budgétaire s’est creusé en 2017, même si son niveau n’est pas communiqué par la Banque centrale ni par l’agence nationale de statistiques. Selon le FMI, il atteindrait 2,5 % du PIB en 2017 (contre 2,3 % en 2016), alors que pour la BAD, il correspondrait à 4,8 % du PIB (contre 3,5 % en 2016). Quel que soit son niveau réel, le gouvernement souhaite le réduire et affiche une volonté de consolidation fiscale (hausse des taxes, extension de la base fiscale…) afin d’accroître les revenus de l’Etat. Cela permettrait également de ralentir la croissance de la demande et donc des importations, mais pourrait en revanche dégrader quelque peu le climat des affaires. En outre, ce déficit budgétaire alimente la dette publique, qui n’atteint pas encore un niveau préoccupant, mais dont la trajectoire est très dangereuse puisqu’elle a été multipliée par deux en cinq ans (40 % du PIB en 2017 contre 20 % en 2012, selon le FMI).

L’inflation était également source de préoccupations il y a quelques mois, mais elle s’est ralentie considérablement, atteignant 1,8 % en glissement annuel en mai 2018, contre 11,7 % en mai 2017, selon la Banque centrale. L’inflation est ainsi ramenée bien en-deçà de la cible de la Banque centrale, qui est de 5 % à moyen terme, ce qui lui laisse de la marge pour une politique monétaire plus accommodante. Quant au franc rwandais, il se déprécie lentement face au dollar (le taux de change s’établit actuellement à environ 850 francs rwandais pour 1 dollar).

Par ailleurs, le Rwanda est un pays attractif pour les investisseurs car de nombreuses mesures ont été prises pour améliorer l’environnement des affaires, avec succès puisque le pays se classe désormais 41ème sur 190 dans le rapport de la Banque mondiale Doing Business 2018. Des procédures administratives facilitées, une lutte résolue contre la corruption, des frais légaux réduits ou encore des améliorations dans les infrastructures ont contribué à cette attractivité. La stabilité politique constitue un autre facteur très important pour l’attractivité du pays auprès des investisseurs. Au Rwanda, cette stabilité politique a un nom, celui de son président au pouvoir depuis 2000, Paul Kagame. Réélu en août 2017 pour un troisième mandat de façon presque unanime (face à une opposition faible et morcelée), le président rwandais concentre la majeure partie du pouvoir entre ses mains. Néanmoins, il assure une stabilité politique forte et cherche à lutter contre la corruption et à améliorer la gouvernance du pays, avec des standards bien au-dessus de la moyenne régionale. Les échéances électorales à venir, notamment les élections législatives en septembre prochain, n’impacteront pas cette stabilité. Le parti de P. Kagame, le Front patriotique rwandais, devrait selon toute vraisemblance s’imposer assez aisément et garder une majorité confortable au parlement.

Ainsi, le Rwanda bénéficie de nombreux atouts qui le rendent attrayant pour les investisseurs. Cependant, les flux d’investissements directs entrants sont moins élevés que ce à quoi l’on pourrait s’attendre : l’équivalent de 4,9 % du PIB en 2016 selon la CNUCED[3]. De nombreuses raisons peuvent expliquer cette situation, au premier rang desquelles un système bancaire de petite taille et un accès limité aux marchés financiers. Les infrastructures se développent mais présentent toujours des lacunes, notamment en termes de raccordement à l’électricité. L’instabilité politique des voisins du Rwanda a également un impact négatif sur son attractivité. En effet, la République démocratique du Congo vit une période instable autour de son président très contesté Joseph Kabila, et le Burundi est en crise politique et humanitaire depuis désormais près de trois ans, provoquant des afflux de migrants au Rwanda. Enfin, malgré une amélioration des conditions de vie (le PIB/habitant a plus que doublé sur les 15 dernières années, à environ 1 900 $ PPA), 43 % de la population vivraient encore dans l’extrême pauvreté selon le World Poverty Clock, et le pays reste parmi les moins bien classés en termes d’Indice de développement humain (167e en 2015).

Quant au tourisme, le Rwanda espère devenir une destination majeure en Afrique. Il investit donc dans ses infrastructures ainsi que dans sa compagnie aérienne RwandAir, qui continue de se développer. Kigali tente également d’améliorer sa visibilité en effectuant du sponsoring sportif, avec un slogan, « Visit Rwanda », qui apparaîtra sur le maillot de l’équipe de football londonienne d’Arsenal pendant les trois prochaines années. Ce choix, controversé, montre la volonté du Rwanda d’attirer sur ses terres des touristes du monde entier.

Ainsi, malgré une performance économique solide en termes de croissance du PIB, ainsi qu’un environnement des affaires attrayant et un secteur agricole en expansion, le Rwanda reste confronté à des défis majeurs qui se traduisent notamment par des déséquilibres macroéconomiques importants ainsi que par une pauvreté persistante, qui freine considérablement son développement.

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http://www.fondation-farm.org/zoe.php?s=blogfarm&w=wt&idt=3614 2018-07-10 text/htmlfr
Pour prévenir les conflits fonciers, déterminer les surfaces disponibles et planifier leur attribution Combien reste-t-il de terres cultivables encore disponibles dans le monde ? Nul ne le sait avec précision, ce qui est tout de même gênant quand on s’interroge sur la sécurité alimentaire de la planète. Tout dépend en effet de ce que l’on appelle « cultivable » et « disponible ». « Cultivable » se définit de manière plus ou moins extensive selon la qualité et la topographie des sols, donc selon le coût des technologies qu’il faudrait mettre en œuvre pour les exploiter. En outre, cette catégorie fait peu de cas de l’acceptabilité sociale et environnementale de l’usage des terres : or certaines parcelles non cultivées appartiennent à des communautés qui souhaitent les garder en l’état ou ont des difficultés à les mettre en valeur, pour des raisons diverses ; d’autres sont couvertes de forêts, qu’un consensus général s’accorde à vouloir préserver. Quant à « disponible », cela semble signifier « qui n’est pas exploité », mais le terme prête à confusion. Des terres censément vacantes servent en effet de parcours pour les troupeaux.



C’est pourquoi Pierre Jacquemot a raison de dénoncer « le mythe de l’abondance des terres arables en Afrique »[1]. Selon ses calculs, la surface cultivable non exploitée dans cette région ne serait pas de 820-860 millions d’hectares, comme il ressort des données de la FAO, mais plutôt de 200-250 millions d’hectares quand on tient compte des restrictions énoncées ci-dessus. Notons cependant que la surface cultivée aujourd’hui en Afrique se situe entre 190 et 230 millions d’hectares. En d’autres termes, il serait possible d’y doubler la superficie des cultures, ce qui est loin d’être négligeable eu égard au doublement attendu de la population africaine. Mais il faut préciser aussitôt que les terres présumées disponibles sont concentrées dans un petit nombre d’Etats, comme le Soudan et la République du Congo, très pauvres et en proie à une grande instabilité politique. Dans la plupart des autres pays africains, les zones rurales sont densément peuplées et la surface des exploitations agricoles diminue, ce qui rend d’autant plus impérieuse l’augmentation des rendements.

C’est dans ce contexte d’incertitudes statistiques, qui recouvrent de profondes préoccupations écologiques et socio-économiques, que se déroule le débat sur « l’accaparement des terres ». Débat explosif puisqu’il dresse, de manière parfois caricaturale, les « petites exploitations familiales » qui seraient évincées de leurs terres contre les « grands investisseurs », souvent appuyés par les Etats. Mais débat légitime, compte tenu notamment de la pauvreté des territoires concernés, même si la majorité des projets fonciers annoncés ne se concrétise pas.

Dans ces conditions, il y a trois choses que l’on pourrait attendre des gouvernements. La première est qu’ils procèdent avec précision au relevé et à la cartographie des terres réellement disponibles. La deuxième est qu’ils clarifient les droits de propriété de ces terres et procèdent à leur enregistrement. La troisième est qu’ils engagent un débat transparent avec les organisations agricoles sur l’attribution des sols encore inexploités, de manière à définir de manière concertée la part qui reviendrait aux exploitations familiales et celle qui serait octroyée aux investisseurs (sachant que ces derniers peuvent produire avec leurs propres plantations et ouvriers agricoles ou louer le sol en fermage ou en métayage à des agriculteurs, les impacts économiques et sociaux n’étant pas les mêmes dans les deux cas). Cette approche planificatrice et participative ne résoudrait pas tout, mais elle aurait au moins pour mérite de désamorcer les conflits fonciers avant qu’ils n’éclatent et d’associer les populations rurales à la réflexion sur leur avenir.

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http://www.fondation-farm.org/zoe.php?s=blogfarm&w=wt&idt=3579 2018-06-18 text/htmlfr
La cohérence des politiques, enjeu majeur pour le développement De très nombreuses questions déterminent le rythme et la profondeur des processus de développement économique et social, aussi bien dans les économies avancées que dans les économies en transition. Certaines de ces questions, telles que l’aide publique au développement (APD), le niveau et la qualité des investissements directs étrangers (IDE), ou encore la question des standards pour le commerce international des biens issus de l’agriculture, sont liées à un agenda international et donc seulement partiellement maîtrisées par les gouvernements des pays en développement. En revanche, d’autres questions relèvent principalement des décisions de politiques domestiques et de leur cohérence.

La cohérence des politiques est une préoccupation croissante dans l’élaboration des politiques publiques depuis deux décennies.  Cette attention n’est pas propre aux pays en développement. Les pays de l’OCDE ont beaucoup travaillé sur ces questions, notamment sur la cohérence des politiques fiscales ou des politiques environnementales.

La cohérence des politiques apparaît comme un enjeu fondamental dès lors que l’on réalise que les décisions de politiques sectorielles ont souvent des effets qui s’étendent au-delà des seuls secteurs qu’elles entendent viser. Elles sont, par ailleurs, le plus souvent dynamiques avec des conséquences qui s’étalent dans le temps. Aussi, il apparaît essentiel pour les décideurs comme pour les analystes de reconnaître que les politiques conçues pour résoudre un problème identifié ont forcément des répercussions ailleurs et sont susceptibles d’affecter d'autres enjeux de développement. En somme, la cohérence des politiques au service du développement est atteinte lorsque les politiques relatives à un éventail de questions soutiennent ou au minimum ne compromettent pas la réalisation des objectifs de développement. Cette cohérence entre politiques existe donc lorsque les politiques pour l'agriculture, la nutrition, le commerce, la fiscalité, la migration ou autres, parviennent à soutenir de manière complémentaire et efficace, les objectifs de développement d'un pays. Idéalement, ces politiques devraient entrer en synergie, c’est-à-dire se renforcer mutuellement pour atteindre les objectifs fixés. Les politiques qui entravent les efforts de développement devraient dès lors être réformées.

Les pays en développement d’Afrique font face à des défis particuliers du point de vue de la cohérence des politiques. Il s’agit en premier lieu des problèmes de cohérence entre politiques commerciales, agricoles ou d’investissements publics, par exemple afin d’atteindre un but d’ordre supérieur tel que la réduction de la pauvreté ou la sécurité alimentaire. Il est également fréquent de constater que l’écart entre les objectifs, les instruments mis en œuvre et les résultats se caractérisent par un haut niveau d’incohérence. Cela s’explique notamment par la multiplicité des instruments disponibles. Le plus souvent le choix de l’instrument est dicté par des impératifs temporels, des contraintes budgétaires ou les capacités restreintes pour concevoir et gérer des instruments plus sophistiqués, avec au final une perte substantielle d’efficacité et de cohérence. 

A titre d’exemple, pour un même objectif de soutien à l’accroissement de la production, un gouvernement pourra opter pour différents instruments tels qu’une protection tarifaire à la frontière (droits de douanes à l’importation), ou plutôt un accès facilité aux intrants (subventions), ou encore des investissements publics pour développer les infrastructures (construction de routes) pour faire baisser les coûts de mise en marché des produits. Chacune de ces mesures répond au même objectif mais a des effets et des interactions spécifiques qui doivent être analysés du point de vue de la cohérence des politiques.

Une autre illustration de cette incohérence serait d’inciter les producteurs agricoles des pays d’Afrique subsaharienne à exporter davantage sur les marchés internationaux et régionaux pour bénéficier de leur avantage comparatif dans la production des certains produits agricoles (riz, bétail, horticulture, etc.), tout en limitant ou en ne favorisant pas suffisamment leur accès aux marchés internationaux. La recherche d’une  cohérence est nécessaire entre les politiques commerciales, les politiques de soutien au développement de l’agriculture, et les politiques d’investissements publics en infrastructure pour l’accès aux marchés. En d'autres termes, il s'agit de s'assurer que le temps et les efforts ne sont pas gaspillés par des actions dans une sphère qui sapent les actions dans une autre. Une telle stratégie revient d’abord à rechercher des synergies potentielles et de scénarios gagnant-gagnant, où les politiques sectorielles, soutenues par des politiques macro-économiques compatibles, peuvent contribuer à la réalisation des objectifs de développement.

Ce constat suggère le besoin permanent au sein d’un gouvernement d’une coordination poussée des politiques sectorielles à des fins de cohérences des interventions publiques. Cela signifie suivre et évaluer les politiques à travers un mécanisme permanent, c’est-à-dire regarder de près comment les politiques sont définies et surtout comment elles sont mises en œuvre. De la sorte, la cohérence et les synergies possibles entre politiques peuvent être maximisées.

Il faut également noter que par rapport à un objectif général d’amélioration de la sécurité alimentaire ou de réduction de la pauvreté, la cohérence des politiques peut être évaluée du point de vue du producteur, du consommateur, mais également du point de vue d’autres acteurs économiques tels que les commerçants ou d’autres intermédiaires. Cela fait écho au célèbre dilemme des décideurs à propos de la politique des prix. Ainsi, des prix élevés apparaissent comme une bonne chose pour les producteurs et inversement une mauvaise chose pour les consommateurs. Cela nous rappelle que l’appréciation de la cohérence des politiques peut conduire à des situations ambiguës, ambivalentes et équivoques.

Bien que l'analyse de la cohérence des politiques vise à identifier le niveau de cohérence entre les objectifs de politiques, les mesures et les effets qu'elles génèrent, il reste très difficile de mesurer directement le degré de synergies entre les politiques au sein et entre les différents domaines de politiques (agriculture, santé, éducation, etc.). L’analyse incorpore une part importante de subjectivité et requiert par conséquent une grande prudence et beaucoup de précision de la part de l'analyste.

En outre, il est difficile de chiffrer le coût de l’incohérence des politiques. Cela tient en partie à des limites méthodologiques liées à l’absence de contrefactuel (scénario sans politique), lequel constitue une limite bien connue de l’évaluation empirique des politiques publiques.  Les coûts cachés de l’incohérence des politiques rendent moins perceptible l’urgence d’une approche plus vertueuse et plus exigeante de l’élaboration des politiques.

Une des difficultés supplémentaires, notoirement exacerbée en Afrique subsaharienne, concerne le manque de données statistiques de qualité pour l’élaboration de politiques basée sur les faits autant que pour leur évaluation.

Afin de surmonter ces contraintes et de standardiser le processus d'analyse autant que possible, le programme MAFAP, mis en œuvre par la FAO, utilise un cadre propre à l’analyse de la cohérence des politiques (figure 1). Ce cadre analytique aide les analystes à identifier les tendances entre les pays en évaluant le degré d'alignement entre les objectifs de politiques, les instruments de politiques (mesures de politiques de soutien des prix des produits et des intrants, dépenses publiques pour l’agriculture) et leurs effets pour les différents acteurs.

 

Figure 1: Cadre logique pour l’analyse de la cohérence des politiques

 

Source : MAFAP, 2017, FAO.

 

Le programme MAFAP[1] propose le suivi et l’analyse des politiques agricole et alimentaire au moyen d'un ensemble d'indicateurs axés sur les incitations par les prix et le soutien à la production via les dépenses publiques. Les indicateurs de prix mesurent l'impact de l'environnement politique, en particulier les politiques commerciales et de marché, sur les prix agricoles. Les indicateurs des dépenses publiques mesurent le niveau et la composition des dépenses en appui au développement du secteur agricole. Ensemble, ces indicateurs permettent d’évaluer si les ressources sont réellement allouées aux domaines identifiés comme prioritaires, si elles répondent aux besoins d'investissement, et si elles sont conformes aux objectifs des politiques gouvernementales. Ces objectifs sont fixés dans de grands cadres de politiques le plus souvent appelés stratégies pluriannuelles, où la politique agricole émerge comme le résultat d’un corpus de textes et d’une série de décisions et de mesures.

Les incohérences qui apparaissent entre les mesures mises en œuvre et les effets anticipés de ces mesures sont en grande partie le résultat de la mise en œuvre d'un nombre excessif de politiques, de programmes et de projets. Chacune de ces mesures répond par ailleurs à des mécanismes de gouvernance propres et parfois mêmes autonomes, voire concurrentes, où l’influence des acteurs extérieurs est centrale.

Par conséquent, bien que spécifique, l'analyse de la cohérence des politiques conduite par le programme MAFAP aide à comprendre dans quelle mesure : (i) les principales stratégies déterminées par le gouvernement ont été utiles pour améliorer l'environnement du marché, (ii) les principales décisions et mesures politiques (principaux programmes/projets, taxes/exemptions) étaient conformes aux objectifs énoncés, (iii) les mesures adoptées et les décisions stratégiques ont eu un impact/ont produit les effets escomptés.

À titre d’exemple, le secteur agricole du Malawi reste peu diversifié et sa performance dépend de conditions météorologiques favorables. Dans le but de relever ces défis, le gouvernement s'est fixé comme objectif d'élaborer des politiques et des règlements régissant les cultures d'exportation et les cultures non traditionnelles (ou faiblement commercialisées). Cet objectif déclaré visait à promouvoir la diversification de la production agricole et stimuler l'esprit d'entreprise. L'objectif trouve également sa place dans la Stratégie nationale d'exportation (NES) pour la période 2013-2018. Ce document fournit une trajectoire pour développer la base productive du Malawi afin de permettre la compétitivité des exportations et l'autonomisation économique des plus pauvres et des plus vulnérables (petits agriculteurs, femmes). Pour contrôler les exportations et les cultures non traditionnelles, la NES promeut une politique commerciale d’ouverture et de concurrence accrue. Elle prévoit, entre autres, la suppression des restrictions à l'exportation de produits spécifiques, la participation et l'adhésion adéquates du secteur privé à la formulation et à la négociation des politiques commerciales. L'analyse de ces mesures, réalisée dans le cadre du programme MAFAP, a mis en évidence l'absence de concurrence entre les agro-transformateurs, notamment pour le sucre, le tabac et l'arachide. Peu d'entreprises, parfois une seule, s'approvisionnent auprès des agriculteurs et assurent des services de transformation et d'exportation. De plus, au cours de la période 2005-2013, l'environnement de marché au Malawi a été très imprévisible en raison des changements fréquents apportés aux interventions publiques sur les marchés agricoles.

Cette analyse de cohérence révèle que le principal point noir reste la concentration excessive dans la filière où une seule entreprise contrôle les différentes étapes de la chaîne d'approvisionnement privant ainsi les agriculteurs de pouvoir de négociation des prix. En effet, le manque de concurrence entre les entreprises et les services de transformation agroalimentaire, à savoir les services de transport et de logistique, apparait clairement comme le principal facteur de pénalisation des producteurs. Pourtant, la Commission de la concurrence et du commerce équitable (CFTC) a pour mandat d'enquêter sur les pratiques commerciales anticoncurrentielles et déloyales et, le cas échéant, de les interdire. Dans la pratique, la CFTC est inopérante et ne peut remplir pleinement son rôle de surveillance de la concurrence sur le marché en raison des ressources limitées dont elle dispose. De plus, elle souffre d’un manque d'indépendance vis-à-vis des parties prenantes qu'elle est censée encadrer et réglementer. Ainsi, l’absence de mesures efficaces et tangibles mises en œuvre pour atteindre les objectifs pourtant déclarés de promotion des exportations, de la concurrence et de la diversification de la production agricole apparaît clairement. En conclusion, les mesures de politiques et les stratégies visant à régir les cultures d'exportation et les cultures non traditionnelles (ou faiblement commercialisées) au Malawi pour la période 2013-2018 apparaissent incohérentes.

De l’expérience MAFAP, il ressort que les problèmes de cohérence sont davantage la norme que l’exception. Un travail considérable reste à conduire afin d’améliorer la cohérence de l’intervention publique dans le secteur agricole, alimentaire et rural en Afrique subsaharienne.

Si l’un des principaux enjeux de la cohérence des politiques est d’intégrer les dimensions économique, sociale, environnementale via une bonne gouvernance du développement durable à toutes les étapes de l'élaboration des politiques nationales, pour de nombreux pays en développement, les synergies entre les politiques économiques, sociales et environnementales sont encore fragmentaires et le plus souvent fortuites plutôt que construites. Il est encore difficile pour la plupart des gouvernements d’identifier les compromis et/ou conduire les arbitrages nécessaires pour concilier les différents objectifs nationaux voire internationaux. La prise en compte complète des retombées des politiques publiques sur les générations futures ou encore sur d'autres pays est également un défi encore mal maîtrisé.

Comme nous l’avons expliqué plus haut, la cohérence des politiques concerne les interrelations entres le politique, les politiques publiques, les institutions et les décisions basées sur les faits. Il en résulte que les gouvernements d’Afrique subsaharienne, comme d’autres régions, devraient s’engager plus clairement pour atteindre des niveaux supérieurs de cohérence des politiques. Ils devraient aussi soutenir des mécanismes systématiques et permanents permettant des arbitrages intersectoriels sur les effets attendus des politiques en fonction des objectifs poursuivis pour un développement économique et social durable. À ces fins, les gouvernements sont également appelés à investir une part accrue de leurs ressources propres dans des systèmes de suivi et d’analyse des politiques. La plupart des pays d’Afrique subsaharienne bénéficieraient amplement d’unités aux capacités renforcées pour le suivi et l’analyse de la cohérence des politiques sectorielles. De telles unités ont existé par le passé, notamment au sein des ministères de l’Agriculture, et ont malheureusement souvent été démantelées pendant la période des ajustements structurels. Un retour à ces expériences réussies est non seulement souhaitable mais possible puisque de nombreux programmes de renforcement des capacités existent toujours et sont accessibles aux gouvernements qui en font la demande. Il revient aux décideurs de prendre pleinement conscience de l’importance de ces enjeux. Pour améliorer la cohérence des politiques, on peut :

- sensibiliser et former les gouvernements à la pratique de l’analyse des politiques et de leur cohérence ;  

- encourager les gouvernements à prendre des engagements publics, à se soumettre à des mécanismes transparents d’évaluation, à publier périodiquement les résultats de ces analyses, et enfin les inciter à rendre des comptes sur leurs actions, notamment devant les Parlements, sur la question spécifique de la cohérence des politiques publiques sectorielles ;

- améliorer la communication et les échanges de données entre les ministères sectoriels ;

- créer et allouer les ressources nécessaires à une ou des cellules d’analyse de la cohérence des politiques.

De cette prise de conscience dépend, pour une grande part, l’efficacité des politiques publiques.

 

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L'Afrique a toujours faim Il y a cinq ans, dans « Un monde sans faim »[1], livre que je publiais après cinq années passées à la FAO, je  concluais : « La sécurité alimentaire est revenue en haut de l’agenda international depuis les « émeutes de la faim » de 2007-2008 sur fond de crise financière, de dérégulation des marchés et de démantèlement des politiques agricoles sous la pression de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Il y a urgence à agir. Pourtant, tous les débats internationaux sur la sécurité alimentaire mondiale demeurent très incantatoires, opportunistes et, en définitive, assez peu opérationnels. Dans le contexte budgétaire contraint des pays développés et face à des situations très diverses d’insécurité alimentaire, avec des pays en développement souvent ‘faiblement’ gouvernés à cause d’une importante corruption, les mesures et les programmes décidés pour lutter contre la faim dans le monde parviennent à des résultats très décevants même si des « success story » existent qui reposent d’abord sur des initiatives nationales ».




Je résumais mon propos en affirmant que nous pourrons nourrir le monde en 2050 si nous le voulons… « Pauvreté, corruption, catastrophes naturelles, guerres, gaspillage, inefficacité de l’aide au développement…Produire plus de nourriture n’est pas la seule voie pour être sûr de pouvoir nourrir neuf milliards de personnes en 2050 ». Les prévisions démographiques parlent aujourd’hui plutôt de 10 milliards de personnes en 2050. Peu importe, là n’est pas le problème essentiel.

Le même constat continue de s’imposer. Surtout, la situation ne s’est pas améliorée ces cinq dernières années en Afrique.

"L'Etat de la sécurité alimentaire et de la nutrition dans le monde"[2] montre qu'en 2016, le nombre de personnes souffrant de sous-alimentation chronique a augmenté, passant de 777 millions en 2015 à 815 millions en 2016 dans le monde. En Afrique subsaharienne la situation s'est fortement dégradée : la prévalence de la sous-alimentation atteint un taux alarmant de 22,7 % de la population en 2016. La situation revêt un caractère particulièrement urgent en Afrique de l’Est, où l’on estime que pas moins du tiers de la population est sous-alimenté : 33,9 % en 2016 contre 31,1 % l'année précédente. En chiffres absolus, l’Afrique est la seule région où le nombre d’enfants souffrant d’un retard de croissance a progressé, et la moitié de cette hausse est attribuable à l’Afrique de l’Ouest.

La grande majorité des personnes qui souffrent d’insécurité alimentaire et de sous-alimentation chroniques vivent dans des pays touchés par un conflit. C’est particulièrement vrai en Afrique : son indice de paix de 2017 s'effondre jusqu'à atteindre son niveau le plus bas de 2008, alors que des améliorations avaient été enregistrées entre 2011 et 2013.

Pour contribuer à résoudre cette question dramatique de la faim, l’agriculture africaine peut encore exploiter des marges de progrès importantes et réaliser de forts gains de productivité. Elle peut recourir à de semences plus performantes[3], développer de manière conséquente l’irrigation et utiliser des engrais pour améliorer ses rendements. Elle doit aussi pouvoir utiliser davantage de pesticides pour réduire ses pertes au niveau de la production. En plus de ressources en eau sous-utilisées, l’Afrique dispose d’un réservoir important de terres : environ 65 % des terres arables non cultivées dans le monde se trouveraient en Afrique. Ajoutons que le discours sur l’agriculture familiale qui serait pour certains, particulièrement en France, l’alpha et l’oméga du développement de l’agriculture en Afrique mérite d’être discuté. Ce modèle souvent assimilé à celui de la petite agriculture très sympathique (« small is beautifull ») a pourtant largement montré ses limites : faux emplois, économie de subsistance, pauvreté (75 % des pauvres dans le monde sont des ruraux). L’exploitation familiale sous- rémunère le travail quand elle le rémunère… et surtout, pour qu’elle n’aille pas dans le mur, il faudrait que sa productivité croisse plus vite que la démographie rurale.

Mais, au-delà, j’insistais en 2013 sur les facteurs non agricoles de l’insécurité alimentaire et je persiste à penser que techniquement nous savons comment nourrir 10 milliards de personnes. Le problème est ailleurs et relève plutôt de facteurs qu’il est juste possible d’évoquer rapidement dans ce blog : les conflits fonciers, notamment ceux liés à l’accaparement de terres par des entreprises étrangères avec l’aval des gouvernements, des entreprises de transformation agro-alimentaires trop peu nombreuses[4] et une logistique défaillante ou inexistante qui accroît les pertes après-récolte. De plus, en dépit de discours martiaux, de nombreux dirigeants africains négligent le secteur agricole ; ce qui se traduit par la faiblesse des investissements publics en faveur de l’agriculture mais aussi, plus globalement, par une forme de mépris dans lequel la classe politique et les « élites » tiennent l’agriculture et le monde rural qui sont loin des centres de décision. Enfin, la question de la lutte contre la corruption est déterminante : « 148 milliards de dollars sont drainés hors du continent par diverses formes de corruption, ce qui représente environ 25 % du PIB moyen de l’Afrique », indique Vera Songwe, secrétaire de la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique. Si l’on ajoute à cela les 15 points de richesse que font perdre les conflits, on voit que des marges de financement du développement de l’économie africaine, dont l’agriculture, sont possibles[5].

L’aide publique au développement est aussi questionnée face à ces situations parce que les donateurs ne semblent pas donner la plus grande priorité à la résolution des causes profondes des conflits et des évasions de capitaux. Le discours sur la lutte contre le réchauffement climatique ne devrait pas occulter ces autres réalités immédiates.

L’Afrique a des atouts pour développer son agriculture et répondre au défi de sa sécurité alimentaire, même si sa dépendance aux marchés mondiaux devient structurelle au regard des perspectives démographiques sur le continent. Elle peut faire sa « révolution agricole ». C’est possible car certains pays ont montré la voie du progrès par des investissements publics importants dans l’agriculture et des aides directes aux producteurs. Ce sera surtout possible si une « bonne gouvernance » parvient à s’installer. C’est à ce prix que l’Afrique sera peut-être, comme certains le prédisent, une nouvelle puissance agricole au milieu du siècle.

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Le Social business ou comment organiser la porosité entre entreprise et bien commun Les limites de notre planète nous imposent de repenser nos modèles productivistes, de maîtriser leurs conséquences environnementales, de rechercher l’exploitation de ressources renouvelables et, sur le plan humain, nous ne pouvons plus échapper au questionnement des conséquences sociales de nos activités. Nous sommes entrés dans l’ère d’une économie qui tente désormais de concilier la création des valeurs économique, sociale et environnementale. Partout dans le monde, les voix s'élèvent pour demander aux entreprises de s'engager dans le sens du bien commun. Les appels se multiplient, des acteurs précurseurs prennent position. Un mouvement général se profile et laisse espérer une économie plus responsable. L’agriculture, en particulier dans les pays en développement, est au cœur de ces enjeux.  

Aux côtés du Groupe, la Fondation Grameen Crédit Agricole joue son rôle d'éclaireur pour des modèles d'investissement plus responsables, plus solidaires et aux effets positifs sur le plan social. Elle expérimente les nouvelles frontières du partage de la valeur, celles d'une rentabilité financière durable, raisonnée et dont les effets seront plus équitablement répartis entre tous.

Conceptualisé par le Professeur Yunus, Prix Nobel de la paix en 2006 et administrateur de la Fondation Grameen Crédit Agricole, le social business est une activité économique où l’utilité sociale prime sur l’objectif économique. Au-delà d’un modèle de gouvernance démocratique et une ouverture vers la société, le social business prodigue des effets positifs, des changements concrets et durables au service du plus grand nombre.

Social et business : deux mots que, d’apparence, tout oppose. Dans l’ancien paradigme économique où l’individualisme était triomphant et sa conséquence la précarisation, généralisée, ils résonnaient comme une contradiction, un paradoxe. Une lubie d’idéaliste. Et pourtant, leur rencontre, aussi singulière soit-elle, est une voie d’avenir pour repenser et redéfinir un capitalisme plus responsable et une économie volontairement inclusive. Qu’appelle-t-on le « social business » ? Aussi désigné sous le terme d’entrepreneuriat social, il s’agit d’une vision incontestablement renouvelée de l’entreprise. L’expérience nous montre que ce modèle peut être un formidable outil de transformation sociale pour autant qu’on affronte la réalité de sa mise en œuvre. Comme toute entreprise, l’entreprise « social business » est d’abord une structure, un cadre organisationnel qui permet la réalisation d’un projet d’activité. De la même manière, elle cherche à remplir une condition première qui est d’atteindre la profitabilité financière. Enfin, comme n’importe quelle autre entreprise, elle opère un outil de production, intervient sur un marché, achète, transforme et vend, emploie des personnes, se développe.

L’entreprise sociale est donc très classique dans sa recherche de profitabilité. Elle est aussi très différente : car l’utilité sociale est son but primordial. Sa manière de créer durablement de la valeur ne réside pas dans sa capacité à répondre à un besoin du marché, si possible avec un avantage compétitif, mais dans la poursuite de sa mission sociale, le projet d’utilité collective à l’origine de sa création. La notion d’utilité en tant que « service rendu au client » est inhérente à toute entreprise commerciale, c’est d’ailleurs le moteur de la création de richesse. Parfois, l’utilité revêt même un caractère social, par exemple lorsqu’on propose une offre à bas prix pour atteindre un segment de clientèle à faibles revenus. Mais cela reste pour les entreprises une utilité de marché, une stratégie d’efficacité. Et cela n’en fait pas des projets d’entrepreneuriat social. L’entreprise social business n’existe quant à elle que par et pour sa mission sociale. Pour cela, elle inscrit son objectif dans la constitution même de son acte fondateur, c’est-à-dire dans ses statuts. C’est ce premier critère qui commence à faire d’elle une entreprise sociale. Elle doit également s’engager dans la mesure des effets externes qu’elle génère. L’accomplissement de ce second critère est tout aussi fondamental. L’utilité sociale n’est pas qu’un but. C’est aussi un agent de changement. Il pénètre et imprègne l’entreprise au plus profond de son fonctionnement jusqu’à atteindre son patrimoine génétique. Comme un gène supplémentaire, il « augmente » l’entreprise d’une capacité nouvelle : celle d’agir non plus dans son seul intérêt mais dans celui de toute la société. Sa mission sociale devient sa raison d’être. Cela se traduit par une sorte de contrat qu’elle passe ainsi avec son écosystème, point de départ de la construction d’un avenir en commun.

Après huit ans d’investissements en social business, la Fondation a publié en 2017 un Livre blanc intitulé « Social business, vers un entrepreneuriat de l'utilité sociale »[1]. La Fondation y démontre l’impact de ces entreprises à utilité sociale, en mettant également en lumière les défis de ce modèle économique complexe. De l’identification des facteurs de succès à la structuration de la performance sociale des projets, la Fondation dévoile des propositions pour améliorer l’efficacité du social business et promouvoir un capitalisme plus responsable.

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http://www.fondation-farm.org/zoe.php?s=blogfarm&w=wt&idt=3538 2018-04-30 text/htmlfr
Les investissements agricoles responsables : le début d’un long chemin La Land Matrix effectue depuis 2012 un recensement international des transactions foncières[1]. Au début de 2018, elle a publié des données qui portent sur 1 857 opérations de cessions de terres agricoles recouvrant 42,3 millions d'hectares – ce qui représente environ 4 % des terres agricoles dans le monde et les deux tiers de la SAU française. Le top 10 des pays d'origine des investisseurs étrangers a évolué au cours des quatre dernières années. Les nationalités concernées sont, dans l’ordre, les États-Unis, la Malaisie, Singapour, la Chine, le Brésil, les Émirats arabes le Royaume-Uni, Singapour ou encore l’Inde, les Pays-Bas et l’Arabie saoudite. La France, avec 695 000 hectares de terres agricoles acquis depuis 6 ans, a réalisé 50 transactions, majoritairement en Afrique de l’Ouest.

La controverse autour de ces transactions foncières est devenue intense au point d’amener les États comme les organisations internationales à prendre des mesures de régulation afin d’en limiter les effets considérés comme les plus péjoratifs pour les populations concernées. Les appels à la responsabilité des entreprises se multiplient depuis plusieurs années dans diverses enceintes et les réseaux sociaux.

Une importante activité dans la lutte contre les accaparements de terre est venue de la société africaine elle-même, notamment des organisations paysannes, sous la forme de mobilisations ciblées sur des opérations spécifiques. Ainsi, à la suite d’une mobilisation paysanne contre un projet d’accaparement de terre au Mali, ont été formalisés par la Via Campesina dans son Appel de Nyéléni en 2011, le respect du droit à la terre, le soutien de l’agriculture paysanne pour sécuriser l’accès à l’emploi et le droit des populations locales sur leurs politiques alimentaires et agricoles nationales.L’Union africaine a en même temps adopté une déclaration intitulée « Cadre et lignes directrices sur les politiques foncières en Afrique » qui constitue un pas en avant, mais qui reste à opérationnaliser au niveau de chaque pays.

Au cours des dernières années, de nombreuses initiatives internationales autour du développement durable et des crises écologiques ont abouti à la multiplication d’instruments juridiques de gouvernance du foncier. Le Comité de la sécurité alimentaire mondiale (CSA) a joué un rôle clé. Il s’est saisi du sujet en mai 2012 avec l’adoption des Directives volontaires pour une gouvernance responsable des régimes fonciers applicables aux terres, aux pêches et aux forêts dans le contexte de la sécurité alimentaire nationale. Elles instituent le contrôle de la viabilité écologique des projets par des études d’impacts, la transparence des processus d’autorisation et la consultation préalable des populations, la sécurisation des droits fonciers, l’implication des autorités locales dans le suivi des opérations…Ensuite, le sujet est apparu à l’agenda de nombreuses enceintes avec l’adoption des Principes pour un investissement responsable dans l'agriculture, en octobre 2014 par le Comité de la sécurité alimentaire[2]. 126 pays les ont adoptées. D’autres textes ont été récemment adoptés[3]. Depuis, les Directives volontaires de 2012 ont infusé les espaces de gouvernance mondiale en prise avec les enjeux fonciers. Ainsi elles sont citées dans les déclarations des sommets du G8, du G20, de la conférence d’Addis Abeba sur le financement du développement et du sommet de New York de 2015 sur les Objectifs du développement durable (ODD) et l’adoption de l’agenda 2030.

 

 

Signataires des règles sur les terres agricoles des Principes pour l’investissement responsable des Nations Unies (UN PRI)

 

Tous ces textes sont non contraignants. Ils relèvent du droit souple et leur application est volontaire. Pourtant, c’est la première fois que les États, le secteur privé, les organisations de la société civile, les organismes des Nations unies, les banques de développement, les fondations et les centres de recherche s’entendent sur ce qui doit être considéré comme un investissement responsable dans l’agriculture et sur les systèmes alimentaires propres à contribuer à la sécurité alimentaire. De leur côté, les agences de développement élaborent des nouveaux outils dont les investisseurs en terres agricoles peuvent se servir pour démontrer qu’ils se conforment aux critères de bonne conduite de l’entreprise. En tout état de cause, les bailleurs de fonds sont désormais sous la surveillance des grandes ONG, et devaient s’abstenir de financer ou de garantir des investissements impliquant la prise de contrôle de grandes superficies de ressources foncières en contravention des principes de plus en plus reconnus sur le respect des droits fonciers ou sur la durabilité sociale et environnementale[4].

Certaines entreprises suivent le mouvement. Elles ne veulent pas prendre de risques réputationnels et se voir cataloguer comme « accapareurs de terres » et voir leur nom associé à la déforestation ou aux autres effets environnementaux et sociaux négatifs des investissements agricoles. Pour éviter le boycott des consommateurs ou de se voir infliger des sanctions qui pourraient restreindre leurs activités, elles s’évertuent à définir leurs propres normes internes ou d’adhérer à des normes externes qui leur permettent de coller un label “investissement responsable” sur leurs plantations, leurs fonds agricoles, leur actionnariat ou leurs chaînes d’approvisionnement. On parle à présent de green capitalism ou, de manière péjorative, de « marchandisation de la nature » et de green grabbing.

En décidant de sortir, sous la recommandation des parlementaires européens et sous la pression de nombreuses ONG, de la Nouvelle Alliance pour la sécurité alimentaire et la nutrition (NASAN), créée en 2012, le gouvernement français vient de lancer un message clair. Rappelons que cette initiative entre les pays du G8, dix États africains et près d’une centaine d’entreprises, vise à prêter main-forte à l’Afrique pour s’extraire de l’insécurité alimentaire. Elle reçoit l’appui des grandes fondations (Gates, Rockefeller), des grandes multinationales agro-alimentaires du commerce (Cargill, Dreyfus, Unilever) ou du secteur semencier (Monsanto, Syngenta, Yara), des institutions régionales (NEPAD) ou multilatérales (Banque mondiale). Sont reprises les recettes de la révolution verte : recours aux technologies « améliorées » (engrais, semences sélectionnées), recours à des itinéraires techniques standardisés, contract farming. La Nouvelle Alliance n’exclut pas l’utilisation d’intrants chimiques ou d’organismes génétiquement modifiés. Le communiqué du gouvernement français du 8 février 2018 annonçant sa sortie de la NASAN précise que « la France renforcera son appui à l’agriculture familiale à travers une intensification agro-écologique ». Exit donc officiellement pour la France l’appui à la promotion de grands projets agro-industriels comme solution au déficit alimentaire en Afrique.

L’évaluation de l’expérience du grand aménagement foncier autour du barrage de Bagré au Burkina Faso réalisée par des chercheurs du Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad) a probablement contribué à convaincre les autorités françaises qu’il était temps de prendre ses distances. Les conclusions du rapport sont sévères : « La Nasan au Burkina Faso est l’histoire d’une initiative politique ayant suscité beaucoup d’espoirs et de désillusions chez certains acteurs, des craintes et des critiques chez d’autres. Portée au plus haut niveau politique lors de son lancement, elle s’est rapidement essoufflée faute, en particulier, d’appropriation. (…) Les mesures prises pour libérer des terres pour les investisseurs à venir ont profondément bouleversé les pratiques de sécurisation et de consommation alimentaire. (…) Lorsque les populations recevront des terres irriguées, il leur faudra vivre sans terres pluviales, alors que les cultures pluviales sont la base de vie des ménages »[5].                                                       

Pour autant le combat en faveur de l’investissement agricole responsable n’est pas gagné. Les travaux du Comité technique français « Foncier et Développement » (CTFD) montrent que de plus en plus d’initiatives en matière d’investissements mettent en avant leur approche « inclusive » et « participative » vis-à-vis des populations rurales concernées. Mais, les études montrent que ces initiatives ignorent encore trop souvent les incidences qu’elles ont sur les droits des populations locales à décider de la manière dont leurs terres peuvent être utilisées. Cette non prise en considération peut générer des conflits ultérieurs ou amplifier la diffusion de conflits existants[6].Une autre analyse proposée par le Transnational Institute souligne de nombreuses difficultés associées à la mise en application des principes du CSA : le respect des droits coutumiers sont presque toujours subordonnés aux règles commerciales ; le consentement libre, préalable et éclairé des peuples autochtones est formellement inclus, mais de fait son application est sujet à des réserves ; les principes accordent à l’État un rôle de régulateur trop limité et excluent souvent  les pouvoirs locaux. Et malgré tous les efforts de la société civile pour y faire inclure l’agroécologie, celle-ci n’apparaît qu’exceptionnellement dans les programmes d’intensification des grandes entreprises.

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Les investissements directs à l’étranger dans le secteur agroalimentaire, une opportunité pour le développement agricole et la sécurité alimentaire en Afrique ? Le lancement de la conférence régionale de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) à Khartoum, au mois de février, a rappelé avec force une tendance majeure de ces deux dernières années : après plus de 20 ans de baisse tendancielle de la prévalence de la malnutrition dans le monde, celle-ci est repartie à la hausse depuis deux ans. En cause principalement, la recrudescence des conflits et une intensification du changement climatique, conduisant à renforcer la sismicité alimentaire dans laquelle se situent de nombreux pays africains. Cette situation révèle également les multiples problèmes structurels auxquels est confronté le continent africain, notamment le sous-investissement chronique dans l’agriculture. Les apports de capitaux étrangers dans le secteur agroalimentaire, s’ils constituent un levier intéressant pour combler ce déficit, suscitent pourtant de nombreuses controverses. 

 


Les chiffres publiés dans le rapport 2017 de la FAO sur l’insécurité alimentaire en Afrique rappellent l’urgence de la situation : 1 africain sur 4 souffre de la faim, et la prévalence de la sous-alimentation a augmenté de 14 %  en moyenne sur le continent entre 2014 et 2016[1]. La trajectoire alimentaire du continent semble donc se dégrader après 20 ans d’amélioration constante de sa sécurité alimentaire. Un phénomène qui, en dehors de l’instabilité générée par les conflits et le changement climatique, met en perspective l’incapacité des pays africains à couvrir les besoins alimentaires d’une population en forte expansion et de plus en plus urbanisée, malgré les fortes potentialités du développement agricole africain. En remarque, la conjonction de l’urgence alimentaire dans les zones en déficit de production et de l’urbanisation croissante des populations africaines qui module les comportements alimentaires contribuent à détériorer l’état de la balance commerciale agroalimentaire du continent africain, avec un déficit de 23 milliards de $ en moyenne sur la période 2007-2015, renforçant ainsi son état de dépendance à ses importations agroalimentaires.

*corrigées des échanges intracontinentaux
Source : CEPII-CHELEM

 

Cependant, les potentialités de l’agriculture africaine se révèlent attractives pour les investisseurs, comme l’atteste le rebond des investissements directs étrangers (IDE) entrant dans le secteur agroalimentaire. En effet, entre les périodes 2003-2008 et 2009-2014, les IDE agroalimentaires ont réalisé un bond de 7,4 à 15,1 milliards de dollars soit un doublement des flux d’investissements[2].

Les IDE ont des impacts en théorie positifs

Ces IDE en provenance de firmes étrangères ou d’institutions de pays en majorité développés disposent, sur le papier, de nombreux atouts. Ces flux de capitaux peuvent se révéler complémentaires à la dépense publique engagée dans le secteur agricole par le pays receveur, être mieux ciblés pour exploiter les avantages compétitifs ou mettre en valeur des terres inexploitées, créer des emplois aussi bien dans les espaces urbains et ruraux, et apporter un panel de technologies et de connaissances dont l’agriculture africaine manque cruellement pour améliorer les rendements et constituer des chaînes de valeur performantes. La réussite de ces investissements dépend de multiples facteurs : la forme de l’investissement, les caractéristiques du contrat, la qualité des infrastructures (physiques et institutionnelles) du pays receveur, le comportement des parties prenantes au projet, etc.

Il apparaît que les formes d’IDE les plus performantes dans la littérature économique se concentrent sur les greenfield investments ou la création de joint-ventures, de par l’impact économique qu’il engendrent dans l’espace géoéconomique d’implantation : emploi et formation de la main d’œuvre agricole locale, coopération avec les entreprises de la région, apport de technologies (intrants, machines) auprès des agriculteurs, construction et entretien d’infrastructures (routes, systèmes d’irrigation) pouvant occasionner des externalités positives auprès des communautés. De tels apports sont effectifs du moment où ces investissements sont capables d’inclure l’ensemble des acteurs locaux d’une chaîne de valeur et les tierces parties qui gravitent autour du projet[3]. 

De nombreux obstacles peuvent contrecarrer ces impacts

Au-delà de l’efficacité supposée de ces IDE, le cheminement pour parvenir à l’établissement et l’aboutissement des projets est un facteur d’échec récurrent. La faiblesse des infrastructures réglementaires et législatives concernant la propriété et la capacité à mener des affaires peuvent fortement décourager l’entrée d’investisseurs étrangers qui ne sont pas en mesure d’adapter la chaîne de montage du projet à l’environnement local. L’abandon du projet et les pertes qui en découlent constituent un risque financier bien trop important, même pour des acteurs privés avec des moyens financiers et humains suffisamment robustes pour soutenir de tels projets.

D’autre part,  la résistance des communautés locales à l’entrée d’investisseurs étrangers, à juste titre quand les projets portés excluent les acteurs locaux et amènent à déstructurer l’activité agricole, est un puissant frein à ces IDE. Que ce soit par l’expropriation sans compensations des agriculteurs, l’opacité des accords signés entre les sociétés investisseuses et l’administration locale, l’accaparement de terres ou la destruction de cultures vivrières, de nombreux exemples de projets ayant fait ces erreurs stratégiques foisonnent.

Enfin, les effets attendus des projets liés à ces IDE se sont souvent révélés décevants par rapport aux objectifs fixés, en particulier pour les parties prenantes au projet en position de faiblesse dans les rapports de force. Une fois le projet lancé, les retours financiers sur le moyen-long terme pour les parties prenantes avec un faible pouvoir de négociation ne sont pas significatifs. Entre autre, les déséquilibres dans les rapports de force le long des chaînes de valeur amènent à une répartition inégale de la valeur ajoutée de la production agricole, souvent au détriment de l’amont que constitue la paysannerie locale. Cela amène d’ailleurs à un premier questionnement sur le lien entre IDE et les modèles économiques de type « inclusive business », qui mériterait d’être traité plus longuement[4].

Perspectives stratégiques des IDE agroalimentaires en Afrique

Certaines études montrent qu’un relèvement des IDE dans le secteur agricole africain, à hauteur de 10 % par an et à l’horizon 2030, permettrait véritablement d’être à l’origine d’un effet de décollage pour l’agriculture africaine, avec des impacts plus ou moins forts selon les types de production et les espaces régionaux[5]. Toutefois, la multitude d’obstacles qui interviennent lors de l’introduction d’investisseurs étrangers dans le secteur agricole africain nous amène à repenser les flux actuels d’IDE agroalimentaires.

La faiblesse de la dépense publique des États africains dans le secteur agricole, qui pour la plupart se situe en dessous des 10 % auxquels ils se sont engagés dans la déclaration de Maputo en 2003, doit être absolument comblée. Le renforcement de l’investissement public dans le développement agricole permettrait d’engendrer des structures économiques et institutionnelles en capacité d’attirer et de maîtriser l’entrée de capitaux étrangers dans le secteur agroalimentaire. Ensuite, les IDE agroalimentaires doivent être mieux calibrés, voire se concentrer davantage sur des partenariats économiques pour intégrer les acteurs locaux et favoriser la diffusion de technologies et de connaissances. Les investissements sur le continent africain en provenance des pays émergents, tels que le Brésil, l’Inde ou la Chine vont davantage dans ce sens, et se sont révélés relativement probants en termes de résultats. Enfin, le développement agricole et la réduction de l’insécurité alimentaire en Afrique seront également dépendants de l’émergence d’un tissu d’entreprises agroalimentaires sur le continent et du renforcement des échanges agroalimentaires intra et inter-régionaux. En plus de réduire la dépendance du continent envers ses fournisseurs extérieurs, le développement de l’économie agroalimentaire représente une opportunité d’investissements pour les acteurs étrangers sur un marché destiné à peser 1 000 milliards de dollars d’ici à 2030[6].

 


 

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Investissements agricoles en Afrique : pour un dialogue public-privé La plupart des gouvernements africains se sont maintenant dotés de plans qui visent à faire de leur pays un pays émergent en moins d’une génération. Pour ce faire, ces plans prévoient un effort massif d’investissements dans les infrastructures de base (transport, énergie, technologies numériques) ainsi que dans les infrastructures sociales (santé, emploi, protection sociale, l’accès à l’eau potable, assainissement, culture…).




Si les finances publiques jouent un rôle central pour réaliser ces investissements, elles ne pourront pas satisfaire la totalité des besoins dans tous les secteurs concernés. D'où un besoin d'investissements privés massifs devant accompagner et compléter les investissements publics.

Mais la participation accrue d’investisseurs privés au service des objectifs de ces plans crée des dilemmes en matière de politique publique. Les décideurs doivent en effet trouver un juste milieu entre, d’une part, l’instauration d’un climat propice à l’investissement et, d’autre part, la protection des intérêts publics par la réglementation ainsi que la nécessité de maintenir des services de qualité qui soient d’un coût abordable et accessible à tous.

Pour résoudre ce dilemme et réussir les réformes indispensables, le dialogue public-privé (DPP), s’il est bien utilisé et bien géré, est un outil puissant. En tant que mécanisme de collaboration structuré visant à rassembler tous les acteurs pertinents, de manière équilibrée et inclusive, le DPP peut en effet faire jouer les synergies et une interaction mutuellement bénéfique entre les fonds publics et les fonds privés et créer un sol fertile pour des solutions de financement innovant au service du développement

Cette synergie est indispensable dans le secteur de l’agriculture où l’on observe depuis quelques années unengagement accru d’acteurs privés (entreprises, fondations, fonds d’investissements) au travers d’investissements directs ou de soutiens apportés à des projets/programmes de développement.

Certes, des financements importants sont déjà ou seront bientôt disponibles pour relancer l’agriculture africaine, mais ces moyens risquent d’être sous-utilisés si un environnement économique, institutionnel, politique et juridique favorable n’est pas mis en place par les pays africains pour amener le secteur privé à investir massivement dans l’agriculture. Ce, d’autant que, là également, les financements publics ne seront pas suffisants pour permettre à l’agriculture africaine de relever les défis considérables à laquelle elle est aujourd’hui confrontée.

Le premier de ces défis est bien sûr de parvenir à satisfaire la croissance de la demande alimentaire liée à la croissance démographique, qui se poursuit à un rythme très élevé. L’autre défi est de renforcer la compétitivité des filières agro-industrielles à l’exportation pourparticiper plus efficacement au système commercial mondial et remonter durablement dans les chaînes de valeur régionales et mondiales.

Ces défis, qui ne sont pas inconciliables, devront être relevé en surmontant plusieurs contraintes, étroitement liées les unes aux autres. Les plus importantes d’entre elles sont l’excès de centralisme et le peu d’attention portée à l’agriculture au cours des dernières décennies par les gouvernements africains, le manque de sécurisation des droits d’accès et d’usage au foncier et aux ressources naturelles, la consommation accrue d’énergie qu’entraîne la hausse de la productivité agricole, les besoins croissants et non satisfaits en fourniture de biens publics et l’absence de complémentarité entre l’agriculture traditionnelle et les cultures d’exportation, ainsi que l’insertion insuffisante de l’agriculture familiale dans des filières de produits efficaces.

Pour lever ces obstacles, les pays africains devront formuler des stratégies et des politiques publiques cohérentes pour accroître significativement la productivité agricole tout en enrayant la dégradation des ressources naturelles. Dans une perspective d’accroissement de l’aide extérieure destinée à l’agriculture, ils devront parvenir à la mobilisation la plus efficace de ces fonds, l’enjeu étant aujourd’hui d’obtenir la meilleure complémentarité possible entre la fourniture de biens publics et les investissements privés, nationaux et internationaux.

Cette mobilisation suppose la mise en place par les États de nouvelles politiques publiques reposant sur la mise au point de compromis dans divers domaines tels que la réglementation foncière, la recherche agronomique, l’accès au crédit, la protection douanière et les mécanismes de lutte contre la volatilité des cours et de gestion des risques, le renforcement des organisations agricoles (développement des coopératives jusqu’ici peu encouragées par les États), la constitution de marchés régionaux, la formation, etc. Elle suppose également de s’attaquer aux goulots d’étranglement que sont notamment les infrastructures, la logistique et le manque d’intégration régionale, les facteurs de compétitivité, dont l’énergie, le manque d’intermédiaires financiers et de transformateurs.

Pour financer les infrastructures nécessaires, le secteur privé doit agir comme force de proposition pour des solutions innovantes dans le domaine des partenariats public privés (PPP) associant l’État, les opérateurs privés et les bailleurs de fonds. Ce, à condition qu’un cadre incitatif soit mis en place pour faciliter ces partenariats et permettre au secteur privé de pallier les défaillances des États à fournir ces infrastructures vitales pour l’agriculture.

Dans ce contexte, le DPP offre aux parties prenantes l’opportunité d’identifier les problèmes et de proposer des solutions dans un cadre sûr et structuré tout en contribuant à traiter et surmonter les problèmes de bonne gouvernance et de communication entre les acteurs privés et publics.

Les réformes proposées dans ce cadre, étayées par des mécanismes de suivi, visent non seulement à réduire les coûts et les risques liés au fait de faire des affaires dans le secteur de l’agroalimentaire, mais aussi à tirer parti des investissements privés dans les composantes de la chaîne de valeur en amont, en aval et transversales. Cela permet de s’assurer que toute intervention prend en compte les aspects de durabilité environnementale et sociale. Le dialogue public-privé joue également un rôle unique en tant que plateforme d’innovation et d’apprentissage, dans laquelle de nouvelles idées et des opportunités de type gagnant-gagnant sont partagées par tous les protagonistes.

Pour y parvenir et pour se faire entendre par les États et les bailleurs de fonds, le secteur privé doit s’organiser et affirmer sa doctrine sur les conditions de la relance de l’agriculture africaine, au-delà des lieux communs, clichés et idées reçues. Il doit faire la part du vrai et du faux, du simplifié et du déformé, en évitant les jugements à l’emporte-pièce, sur plusieurs questions épineuses qui conditionnent l’avenir de l’agriculture africaine, tout particulièrement la protection des marchés agricoles, les agro-carburants, les OGM, la relation entre cultures industrielles tournées vers l’exportation et les cultures vivrières, les politiques de développement durable… La contribution du secteur privé au développement est en effet un point-clé. Il a fait la preuve que son professionnalisme et son expertise peuvent être mis efficacement au service du développement su les zones où il opère.

Sait-on par exemple que le groupe SOMDIAA, investi notamment dans la production sucrière au Cameroun et au Congo, est maintenant le premier fournisseur privé d’électricité dans la zone CEMAC ?  Sait-on que dans la région du Cameroun où se trouvent ses plantations de bananes, la Compagnie Fruitière, premier producteur de fruits de la zone ACP, organise l’accès à l’électricité ainsi qu’à l’eau potable, contribue à renforcer le système éducatif par la participation au financement des écoles publiques et par la construction d’écoles ou de complexes scolaires, et s’occupe de l’entretien des routes et du ramassage des ordures ménagères ?

Chacun peut en effet constater que les entreprises privées savent généralement mieux dimensionner les investissements nécessaires aux projets, qu’elles ont des modes de gestion plus modernes et plus réactifs. Cela renforce le rôle du secteur privé qui peut jouer le rôle de courroie de transmission entre les États africains et les bailleurs de fonds pour libérer le potentiel agricole africain.

Plus généralement, avec le DPP, le secteur privé doit convaincre les décideurs africains qu’avec leur agriculture, ils disposent d’un potentiel énorme pour lutter contre la pauvreté et réduire le déséquilibre des échanges Nord-Sud, et de la nécessité pour eux de protéger ce potentiel pour permettre à leurs agricultures de prendre toute la place qui leur revient, à l’exemple d’un pays comme le Brésil qui, en deux décennies, s’est hissé au rang de géant agricole.

C’est pourquoi le dialogue public-privé doit avoir comme objectif de mettre en place un écosystème entrepreneurial favorable à l'entrepreneuriat agricole pour transformer les zones rurales en pôles de développement, en incitant davantage les jeunes à s’investir dans ce secteur, et avoir une vision prospective et innovante pour bien saisir les opportunités agricoles afin de relever le défi de l’autosuffisance alimentaire.

Cela passe notamment par le renforcement des capacités des coopératives pour permettre l’essor d’un entreprenariat agricole capable de passer d’une agriculture de subsistance à une agriculture moderne et durable.

Mais si le DPP fournit une réponse intégrée aux facteurs limitant la croissance du secteur agricole et accélère le rythme des réformes dans ce domaine, cela prendra encore du temps. Dans la plupart des pays d’Afrique francophone, ce dialogue est encore embryonnaire et peu conclusif. Celui-ci ne se décrète pas. Il ne suffit pas en effet de réunir gouvernement, hauts fonctionnaires et associations professionnelles autour d’une table pour qu’un climat de confiance s’instaure et que des orientations de politique économique soient conjointement élaborées.

Tous les observateurs s’accordent à dire que réunir les conditions d’un DPP fructueux en Afrique est chose éminemment complexe et relève d’un équilibre délicat entre les secteurs public et privé. D’où la nécessité de construire et entretenir en permanence une relation gagnante pour les deux parties, laquelle suppose confiance et dialogue continu entre elles….

Cela ne se fera pas rapidement. En effet, certaines des contraintes qui déterminent l’interaction entre l’Etat et le secteur privé, à commencer par la lourdeur de l’administration ou encore un secteur privé encore insuffisamment organisé malgré des progrès rapides, sont à la fois difficiles à contourner et impossibles à réformer à court terme. La confiance sera encore longue à s’installer, et aussi très rapide à disparaître. Comme le dit un proverbe, « la confiance pousse aussi lentement qu'un cocotier, mais tombe aussi vite qu'une noix de coco ».

Le dialogue public-privé n’est pas un outil miracle. Il s’apparente plutôt à un processus de long terme qui exige du temps, de la mesure et de la détermination et qui doit être conduit en fonction du contexte et adapté aux dispositifs institutionnels existants. Le comprendre permet de dessiner, de manière réaliste et pragmatique, les contours de ce que l’on peut attendre en matière de politique en faveur d’une meilleure compétitivité et d’une croissance créatrice d’emplois. Tel est l’enjeu du nouveau pacte africain[1].

 

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La libéralisation des échanges : un vieux débat qui reste lancinant La libéralisation des échanges internationaux, notamment les échanges de produits agricoles, a suscité de vives controverses depuis au moins deux siècles. De nombreuses critiques ont été formulées au cours des années récentes. Cependant, cette libéralisation a continué d’être un objectif important des politiques publiques dans de nombreux pays du monde, comme l’illustre le fait que les pays membres de l’OMC (ils sont 164 aujourd’hui) continuent de négocier pour tenter de conclure le cycle de négociations initié en 2001, le fameux « Doha round ». Plus significatif peut-être est la prolifération des négociations régionales et bilatérales qui se poursuivent malgré les critiques et cela malgré la quasi paralysie des négociations multilatérales à l’OMC, débattue à une conférence récente de FARM[1].




Dans un tel contexte, les décisions du président Trump en matière de négociations commerciales internationales (retrait du traité trans-Pacifique, TPP ; renégociation et menace de sortie de l’ALENA, l’accord commercial entre le Canada, les Etats-Unis et le Mexique ; arrêt des négociations avec l’Europe du méga-accord TTIP ; obstructions à l’OMC pour la nomination des experts des différents « panels » de l’Organe de règlement des différends, etc.) marquent une rupture spectaculaire. Ce faisant, les Etats-Unis rejoignent paradoxalement les positions protectionnistes traditionnelles, notamment celles des mouvements altermondialistes, systématiquement opposés à tout accord de libéralisation, comme l’a illustré récemment l’opposition à l’accord commercial entre l’Union européenne et le Canada (le CETA).

Tous ces développements reflètent l’érosion progressive, jusqu’à la disparition peut-être, du consensus fort en faveur de la libéralisation des échanges, qui était apparu à la fin de la Seconde Guerre mondiale et qui avait prévalu pendant plus d’un demi-siècle. Mais en fait, la situation actuelle est ambiguë. Certes, la libéralisation des échanges est largement contestée, au motif notamment qu’elle ébranlerait les « préférences collectives » (lutte contre les inégalités, protection de l’environnement, etc.) propres à chaque Etat. Pour autant, les succès et les échecs d’intégration économique ici ou là - intégration économique qui implique toujours la libéralisation des échanges au sein de la zone d’intégration - continuent d’être au cœur des grandes préoccupations géostratégiques actuelles. Eclairer ce paradoxe n’est pas simple. Le but de cet essai est d’y contribuer en réfléchissant au contenu, à la portée et aux limites du consensus relatif à la libéralisation des échanges.

Emergence du consensus

Le consensus apparu à la fin de la Seconde Guerre mondiale est le produit d’un repentir intellectuel portant sur les conséquences catastrophiques du caractère unilatéral des principales politiques économiques mises en œuvre dans les années 1930 pour sortir de la crise économique qu’avait provoquée la crise financière de 1929 (« le krach de Wall Street » en octobre 1929). La décision la plus emblématique date de 1930 quand le Congrès américain vota la loi appelée Smoot-Hawley, qui augmentait les tarifs douaniers de façon très significative. Une telle mesure unilatérale était vue comme un moyen efficace de favoriser l’emploi aux Etats-Unis, renchérissant les importations et, par là-même, favorisant la production intérieure.  Mais bien sûr les pays partenaires commerciaux des Etats-Unis, victimes de cette hausse des tarifs douaniers, en rétorsion augmentèrent eux-aussi leurs tarifs douaniers. En fin de compte, cette escalade de mesures unilatérales fut telle que les obstacles aux échanges internationaux augmentèrent, ce qui fut considéré à la fin de la deuxième guerre mondiale comme une cause importante de la prolongation de la crise économique mondiale, crise qui contribua notamment à l’arrivée des nazis au pouvoir en 1933.

Cette interprétation était largement partagée parmi les responsables des politiques économiques des pays alliés, notamment J. M. Keynes, à la fin de la guerre[2]. C’est sur la base de ce consensus intellectuel que fut créé le GATT, qui consacrait un accord entre pays signataires pour réduire les obstacles aux échanges commerciaux, tout particulièrement à l’époque la réduction des tarifs douaniers. Il s’agissait pour les pays signataires d’élaborer et de respecter des disciplines collectives, librement consenties, pour éviter les excès de politiques unilatérales nuisibles à l’intérêt général. C’est exactement la même démarche qui présida à la création du FMI destiné à limiter des mesures similaires dans le domaine financier, en particulier les dévaluations compétitives.

Portée du consensus

Ce consensus en faveur de la libéralisation des échanges a joué un grand rôle dans le choix des politiques économiques nationales de nombreux pays et dans les relations économiques internationales au cours des cinquante ou soixante années après la fin de la guerre. Les négociations successives au sein du GATT puis de l’OMC, qui ont été consacrées par les accords de Marrakech en 1994, ont abouti à la quasi-suppression des droits de douane dans le domaine industriel, à un meilleur respect international des droits de propriété intellectuelle, à un début de disciplines en matière de services et, après des décennies de résistance ou de paralysie, à l’acceptation de règles assez contraignantes dans le domaine agricole pour amener notamment la profonde réforme de la politique agricole commune (PAC) que fut la réforme MacSharry en 1992.

De même, la plupart des négociations régionales et bilatérales se sont déroulées dans le cadre de ce consensus. La construction européenne elle-même a commencé par l’établissement d’un marché commun au sein duquel la circulation des biens et des personnes est libre, les difficultés des négociations relatives au Brexit aujourd’hui illustrant l’importance de ce principe. On pourra certes objecter que la mise en place d’un marché commun est loin d’instaurer le libre-échange puisque ce marché est protégé de la concurrence internationale par un tarif extérieur commun. Il repose donc sur une disposition directement contraire à la clause de la nation plus favorisée, pierre angulaire du GATT (Article I). Mais cette exception est expressément prévue par le même traité (Article XXIV), ce qui reflète le caractère très pragmatique de cet accord conclu en 1948. L’objectif n’était pas l’instauration du libre-échange mais une libéralisation progressive des échanges. Dans cette perspective, la mise en place d’un marché commun est un progrès si l’effet « création de commerce » l’emporte sur l’effet « distorsion de commerce », pour reprendre la terminologie de J. Viner. Le même article XXIV stipule d’ailleurs que les pays créant le marché commun doivent négocier avec les autres pays membres du GATT pour leur accorder des avantages commerciaux compensant ces effets de distorsion.

Par ailleurs, la libéralisation des échanges est au cœur des deux grands accords régionaux impliquant l’Europe : la relation euro-méditerranéenne et les accords avec l’Afrique subsaharienne. La première a été relancée de façon solennelle à Barcelone en 1995. L’objectif ambitieux de créer un espace de « prospérité partagée » reposait sur l’engagement de réaliser une zone de libre échange (ZLE) en 2010. Manifestement, on sait aujourd’hui qu’un tel objectif était utopique, ne serait-ce que parce que la frontière terrestre entre l’Algérie et le Maroc est totalement fermée depuis des années. Il n’empêche qu’au cours des années ultérieures a été réaffirmé l’objectif de libéralisation et, pour la Commission européenne aujourd’hui, la tâche principale est la négociation d’accords de commerce « complets et approfondis » avec les pays de la région les plus engagés dans des processus de réforme (ce mot signifiant en premier lieu libéralisation économique). Avec les pays d’Afrique subsaharienne, la principale préoccupation est l’élaboration et la ratification d’« accords de partenariat économique » (APE), ce qui veut dire réellement accords de libéralisation moins discriminants vis-à-vis des pays tiers que les anciens accords de Lomé qui donnaient aux pays ACP des facilités d’accès privilégiées aux marchés européens. De nombreux autres exemples dans le monde pourraient être cités pour illustrer le rôle prépondérant que joue encore le consensus en faveur de la libéralisation des échanges.

Limites du consensus

Poursuivre un objectif utopique, comme dans le cas du processus euro-méditerranéen, est évidemment une limite du consensus. Cette limite est d’autant plus sérieuse que l’accent mis sur la libéralisation des échanges a relégué au second plan d’autres objectifs de coopération, notamment dans le domaine agronomique, qui auraient pu être beaucoup plus fructueux. Par ailleurs, il est clair que la poursuite de la libéralisation des échanges a trop souvent perdu le caractère pragmatique qui prévalait au moment de la création du GATT. Cela a été particulièrement manifeste dans les années 1990 au moment du triomphe du « consensus de Washington », dans lequel la libéralisation des échanges n’était qu’une composante d’un ensemble beaucoup plus large de politiques économiques libérales dans tous les domaines, prônées de manière dogmatique. Ce sont les excès de ce consensus qui ont contribué aux critiques actuelles de « l’ultralibéralisme ». Enfin, force est de constater que les négociations du Doha round à l’OMC, entamées il y a plus de seize ans, sont paralysées.

Le dilemme aujourd’hui

La libéralisation des échanges, en particulier ceux des produits agricoles, est-elle donc définitivement déconsidérée ? A-t-elle disparu des politiques publiques ? On a vu qu’il n’en était rien, mais la situation est pour le moins confuse. Pour bien comprendre la situation actuelle, il faut s’interroger sur la notion de consensus utilisée tout au long de cet essai. Un consensus n’est pas un accord unanime. Pour reprendre une formulation un peu humoristique, il y a consensus si toutes les parties prenantes peuvent « vivre avec », sans pour autant être prêtes à mourir pour lui. Le consensus sur la nécessité de libéraliser les échanges à la fin de la guerre ne signifiait pas du tout la disparition des pressions protectionnistes au plan politique, ni la fin des controverses intellectuelles autour du libre-échange. Mais rétrospectivement, on peut observer qu’il y a bien eu un mouvement puissant de libéralisation des échanges et que ce mouvement a eu un impact très fort sur de nombreuses politiques publiques. Il a bien fallu un consensus large parmi les responsables politiques pour expliquer ce mouvement. Aujourd’hui, on l’a vu, le consensus est érodé. Beaucoup s’en réjouissent ou s’en réjouiront dans les milieux agricoles francophones. En effet, rares sont les dirigeants agricoles français qui soutiennent la libéralisation des échanges, même dans des secteurs compétitifs comme ceux des grandes cultures et de la viticulture. Et dans les pays africains francophones, l’accent est le plus souvent mis sur le manque de compétitivité de l’agriculture dû à de très faibles productivités du travail.

Il ne s’agit pas ici de discuter le bien-fondé de ces positions mais d’en prendre acte. On sait bien que toute libéralisation des échanges crée des gagnants et des perdants. Les libéraux pensent que généralement les gains des gagnants sont supérieurs aux pertes des perdants et que donc des compensations sont possibles entre les uns et les autres. Mais nul ne peut ignorer que, dans les situations concrètes, les perdants ne sont que très rarement bien identifiés et encore moins souvent reçoivent des compensations appropriées. Le problème principal en matière de politique publique est donc de bien identifier les enjeux et de les gérer. Dans cette perspective, se prononcer pour ou contre la libéralisation des échanges en général n’a pas beaucoup de sens et relève le plus souvent d’une prise de position idéologique.

Enfin, une dernière dimension doit être prise en compte aujourd’hui dans les débats relatifs à la libéralisation des échanges : les conséquences géopolitiques des décisions prises. Le récent sommet de l’APEC[3], en novembre dernier à Danang, illustre bien cette dimension. Après les déclarations du président Trump indiquant : « Les Etats-Unis ne passeront plus de grands accords commerciaux qui nous lient les mains”, le président Chinois Xi Jin Ping encouragea les membres de l’association à « soutenir le régime commercial multilatéral ». Comment mieux souligner la dimension géopolitique du rôle de la libéralisation des échanges aujourd’hui ? Celle-ci a été soutenue, portée même, par les Etats-Unis pendant plus de soixante ans. Est-ce maintenant le tour de la Chine? Dans les deux cas, ce sont bien les relations de pouvoir qui sont déterminantes. Au total, aujourd’hui comme hier, une attitude très pragmatique me paraît nécessaire dans toute prise de position sur les politiques publiques impliquant une libéralisation des échanges.

Pour dépasser les limites inhérentes à tout plaidoyer pour le pragmatisme, on pourrait tenter, comme le suggère Pascal Lamy[4], de travailler sur la gouvernance de la mondialisation, afin de rendre la libéralisation compatible avec d’autres préoccupations sociétales, comme la lutte contre les inégalités en particulier. Il s’agirait en quelque sorte d’organiser une convergence des préférences collectives exprimées par les différents Etats. Aujourd’hui une telle perspective me paraît utopique.

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Accès aux semences de qualité : l’exemple des entreprises semencières locales au Malawi Pour les petits paysans d’Afrique sub-saharienne, la mauvaise qualité des semences est souvent l’une des principales raisons qui expliquent les faibles récoltes. La mise à disposition de semences variées et de qualité est pourtant l’une des stratégies les plus efficaces et rentables pour enclencher une croissance verte et durable. Au Malawi, depuis une quinzaine d’années, un fonds de roulement semencier[1] novateur a progressivement fait émerger une industrie semencière privée locale, et permis de faire renaître la production d’arachide du pays.

©ICRISAT / Alina Paul-Bossuet


Les options sont limitées pour les habitants du Malawi, jeune pays enclavé classé parmi les nations les plus pauvres du monde, où deux personnes sur trois sont âgées de moins de 25 ans. La plupart des familles dépendent encore d’une agriculture vivrière et pluviale, très vulnérable au climat erratique de cette région semi-aride. Deux années consécutives de sécheresse ont accru l’insécurité alimentaire. La production de maïs, aliment de base, a chuté d’un tiers en 2016. Augmenter la productivité des petites fermes vivrières est essentiel pour réduire la pauvreté dans ce pays. Une meilleure diversité dans les fermes et dans les assiettes, en encourageant les paysans à cultiver davantage de légumineuses comme l’arachide ou le pois d’Angole, permettrait d’améliorer nettement la nutrition familiale tout en enrichissant les sols appauvris du Malawi. Mais la grande difficulté pour obtenir des semences de légumineuses de qualité pose encore problème. Le secteur privé semencier n’a pas investi pour produire des semences de légumineuses améliorées. Plusieurs études montrent que nombre de paysans de cette région utilisent leurs propres semences ou en achètent, en partie pour renouveler leurs stocks, via les circuits informels ou les marchés locaux, où le grain est converti en semences de qualité souvent douteuse.

Pour l’arachide par exemple, le Malawi, autrefois exportateur, a vu sa production chuter dans les années 80. Alors que plus de 90 % des arachides viennent des petites fermes familiales, les rendements moyens au début des années 2000 étaient bas, autour de 860 kg par hectare. Les paysans font face à de multiples aléas : la pauvreté des sols, les maladies, les insectes, la sécheresse, ou encore l’utilisation de variétés locales non productives.

Création d’entreprises semencières locales

L’Institut international de recherche sur les cultures des tropiques semi-arides (ICRISAT) et les instituts de recherche et développement nationaux ont développé, au cours des années, des variétés améliorées comme la Nsinjiro : un type d’arachide de confiserie, productive et résistante à la rosette (un virus de l’arachide transmis par des piqûres d’insectes, qui stoppe la croissance de la plante et teint le feuillage en jaune). Pour disséminer ce type de semences améliorées, des systèmes semenciers communautaires (des banques de semences villageoises mises en place par des ONG, par exemple) ont permis d’atteindre près de 50 000 paysans en dix ans. Mais pour une adoption à l’échelle du pays, il fallait trouver un modèle financier durable avec un engagement du secteur privé.

En 1999, l’ICRISAT a mis en place un fonds de roulement de semences d’arachide dont l’objectif était de créer un modèle économiquement viable, qui puisse fournir des semences de variétés améliorées (productives, tolérantes à la sécheresse, résistantes aux maladies) sur la durée, avec une qualité garantie et à un prix raisonnable pour le paysan. Cette initiative, soutenue d’abord par USAID et maintenant par l’Irlande, a encouragé la création d’entreprises semencières locales et l’adoption à grande échelle de variétés améliorées.

L’impact sur la production et les revenus a été significatif pour de nombreux paysans comme Mary Kumwenda. Ouvrière agricole et mère de trois enfants, Mary a rejoint le club de producteurs de semences de Madede, dans le district de Mzimba, en 2012. Elle a reçu une formation pour la production de semences d’arachide ainsi que 20 kg de semences de base, pour la multiplication. Elle a récolté 11 fois plus de semences (222 kg) et fait un bénéfice honorable de 78 000 kwacha (environ 107 dollars) la première année. L’année suivante, elle a doublé les surfaces et triplé sa production de semences grâce à une météo clémente. Son bénéfice a été de 321 000 kwacha, soit une fois et demie le revenu national moyen.

Comment fonctionne le fonds de roulement semencier ?

Au cœur du modèle, il y a les communautés ou « clubs » de producteurs de semences : des groupes de 10 à 15 petits paysans formés à la production et la gestion de semences, ainsi qu’aux dynamiques de groupe. Ces clubs sont contractualisés par l’organisation qui gère le fonds de roulement pour multiplier une quantité de semences, achetée à prix garantis et négociés à l’avance. Les petits producteurs reçoivent en crédit leurs semences de prébase (semences de premières générations, produites en station de recherche), tandis que des fermes plus grandes peuvent, quant à elles, fournir le fond de roulement tout en payant en avance leurs semences de prébase. Les semences de base (à partir desquelles sont produites des semences certifiées commerciales) sont ensuite vendues par l’organisation à des entreprises semencières locales pour la multiplication en semences certifiées, puis revendues aux paysans via leur réseau de commerçants d’intrants agricoles. Les recettes de ces ventes permettent au fonds de roulement de couvrir les coûts de stockage, d’emballage et de transport, et le modèle est capable d’engager davantage de petits paysans chaque année.

Le fonds de roulement semencier s’est progressivement diversifié. Désormais, niébé, pois d’Angole et riz sont dans le portfolio de l’organisation. Des entreprises semencières locales sont de plus en plus impliquées dans la production et la commercialisation de semences certifiées, elles se rendent compte du retour sur investissement intéressant de la production de semences vivrières de qualité. Ces entreprises sont membres de l’Alliance semencière du Malawi (Malawi Seed Alliance, MASA en anglais), une association créée par l’ICRISAT pour gérer le fond de roulement et faciliter la commercialisation des semences certifiées sous la marque MASA.

Aujourd’hui, le Malawi est de retour sur les marchés internationaux, exportant de nouveau en Europe des arachides sous la marque de commerce équitable Liberation Foods, de l’organisation paysanne NASFAM, avec des rendements qui ont à peu près doublé (autour de 1500 kg/ha). Le fonds de roulement semencier d’ICRISAT a certainement joué un rôle important dans ce renouveau de l’arachide au Malawi et d’autres pays voisins comme le Zimbabwe sont intéressés pour répliquer ce modèle.

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Les prix alimentaires doivent baisser en Afrique. Comment faire ? Depuis la crise de 2007-08, nous avons pris la mauvaise habitude quand nous parlons des prix alimentaires de nous intéresser presque exclusivement à leurs variations, et d’en oublier la question de leur niveau. Certes, il y avait de bonnes raisons à cela ; entre février 2007 et février 2008, les cours alimentaires mondiaux ont bondi de 60 %. Conjuguées à des facteurs locaux, ces hausses ont eu des effets dramatiques, en particulier en Afrique de l’Ouest où les revenus de millions de ménages sont déjà insuffisants pour couvrir leurs besoins nutritionnels de base. Aujourd’hui, selon les projections de l’OCDE et de la FAO, les prix alimentaires devraient rester stables à l’horizon 2026. Profitons de ce moment d’accalmie pour nous re-poser quelques bonnes questions.

Les produits alimentaires sont-ils bon marché en Afrique subsaharienne ?

La question peut surprendre car il ne fait aucun doute que l’alimentation est moins chère dans les pays les plus pauvres. C’est le premier retour d’expérience du touriste qui aurait visité un marché en Afrique, et c’est confirmé par les données statistiques. Comme on le voit dans le graphique ci-dessous, les pays sub-sahariens affichent bien les prix les plus bas en termes absolus. Les produits alimentaires africains sont donc particulièrement abordables pour le consommateur… européen par exemple. Qu’en est-il pour le consommateur africain ?



Les économistes savent qu’il existe une relation stable entre le niveau des prix et le développement économique : le niveau des prix augmente à mesure qu’un pays devient riche. Un ménage issu d’un pays riche paiera donc plus cher son alimentation mais bénéficiera également de meilleurs revenus. Une mesure de cherté doit donc rapporter les prix aux niveaux de revenu. Seulement alors sera-t-on en mesure d’évaluer si les consommateurs subsahariens sont véritablement mieux lotis que les consommateurs européens.

À nouveau, nous connaissons la réponse à cette question. Elle nous est donnée par la forme et la pente de la courbe, et surtout par le bon sens ; ils sont moins bien lotis et la preuve en est qu’ils sont contraints de consacrer une part importante de leurs revenus à l’alimentation. En Afrique de l’Ouest, les ménages dédient en moyenne 55 % de leur budget à l’alimentation. Mais ce qui doit surprendre, c’est qu’ils sont particulièrement mal lotis. Ils sont plus mal lotis que les expériences de développement dans les autres pays ne laisseraient l’espérer.

30 à 40 % supérieurs aux prix dans le reste du monde à niveau de PIB par habitant comparable

Une fois pris en compte les écarts de revenus, nos estimations économétriques révèlent que les prix alimentaires en Afrique subsaharienne sont 30 à 40 % supérieurs aux prix dans le reste du monde à niveau de PIB par habitant comparable. En d’autres termes, les ménages subsahariens paient leur alimentation particulièrement cher relativement à leur niveau de revenu. Cela est également visible à la lecture du graphique ; pour un même niveau de revenu par habitant, les pays subsahariens se situent au-dessus des pays asiatiques (et plus généralement au-dessus de la courbe représentant la relation internationale).

Si l’ordre de grandeur ne vous interpelle pas encore, essayons une comparaison avec l’Inde. Bien qu’elles soient très différentes sur le plan démographique, l’Inde et l’Afrique de l’Ouest ont en commun un PIB par habitant similaire. Si les ménages ouest-africains achetaient leur nourriture aux prix indiens, ils économiseraient entre 19 et 33 % de leurs revenus selon les pays. Cette perte de pouvoir d’achat se répercute automatiquement sur la composition du panier alimentaire et les dépenses non alimentaires, avec des conséquences sur la nutrition et l’accès à des services fondamentaux comme la santé ou l’éducation.

Est-ce vraiment un problème ?

Mais est-ce vraiment un problème ? Après tout, les Africains ne sont-ils pas essentiellement des producteurs ? Les prix ont des effets contrastés sur le bien-être des ménages. Ils sont synonymes de revenus pour les producteurs, mais de coûts pour les consommateurs. L’effet global net dépend de la structure de l’économie. Dans les économies principalement agricoles, la majorité des ménages profite de prix alimentaires élevés dans la mesure où ils consomment ce qu’ils produisent et vendent leur surplus. Certes. Mais en raison des dynamiques d’urbanisation et de diversification de l’économie rurale, de moins en moins de ménages dépendent de leur autoconsommation. En Afrique de l’Ouest, nos estimations montrent que les marchés fournissent au moins deux tiers de l’approvisionnement alimentaire des ménages. Les producteurs eux-mêmes sont dépendants des marchés pour leur alimentation, en raison des effets de saison mais également des transformations en cours des systèmes agricoles. Ces changements structurels exigent de revoir l’impact net des prix alimentaires et encouragent une politique à la baisse des prix. Mais celle-ci ne doit pas se faire à n’importe quel prix.


© Andrew Murray

Nous savons que la baisse des prix à la consommation ne peut pas se faire au détriment des revenus des producteurs, la majorité d’entre eux ne parvenant que difficilement à satisfaire leurs besoins essentiels alors que les besoins d’investissement sont immenses. Elle ne peut se faire par l’appel massif à l’aide ou aux produits importés bon marché ; nous savons depuis Théodore Schultz[1] que cela pénaliserait la première force productrice de revenus dans les économies en développement, l’agriculture et le secteur alimentaire dans son ensemble. La solution à la cherté de l’alimentation en Afrique est bien sûr endogène et passera par une transformation de l’économie alimentaire.

La transformation de l’économie alimentaire comme moteur

Des gains de productivité sont tout d’abord nécessaires pour faire baisser les prix. L’Afrique est, par exemple, la région du monde qui affiche le plus faible pourcentage de terres irriguées (5 % contre plus de 40 % en Asie). Les terres agricoles irriguées, notamment en Asie du Sud-Est, permettent de produire plusieurs récoltes par an et garantissent aux agriculteurs de travailler toute l’année. Les semences de qualité, la vulgarisation agricole, l’utilisation d’engrais et d’équipements modernes ont également joué un rôle important dans l’augmentation de la productivité. Savoir quel mix d’investissements est plus efficace est bien sûr spécifique à chaque contexte, mais l’objectif d’une amélioration de la productivité du travail dans le secteur alimentaire est une première condition à une baisse soutenable des prix.

Les prix alimentaires sont par ailleurs la somme d’un ensemble d’activités tout au long d’une chaîne de valeur. Leurs niveaux sont déterminés par les coûts et contraintes rencontrés à chaque étape. Il importe désormais de relever les défis également dans les segments aval des chaînes de valeur alimentaires, c’est-à-dire dans la transformation, la distribution et la commercialisation alimentaire. Ces activités offrent également l’opportunité de monter en gamme pour satisfaire les nouvelles attentes des consommateurs. Les aliments transformés représentent désormais une part importante de la consommation alimentaire dans toutes les classes de revenus, même les plus basses, et devraient connaître la croissance la plus rapide dans les années à venir. Il faut donc revoir les filières qui font l’objet de l’attention des décideurs politiques et des investisseurs. Nos simulations révèlent par exemple que, dans certains pays, des interventions sur des filières émergentes, comme les fruits et légumes plutôt que les céréales, se traduisent par des baisses plus importantes de l’indice des prix alimentaires à la consommation.

Le renforcement et la facilitation des échanges régionaux contribueront aussi à la réduction des coûts de transaction et à la réalisation d’économies d’échelle. En Afrique de l’Ouest, les importants écarts de prix - de -28 % en Mauritanie à +14 % au Ghana par rapport à la moyenne régionale - reflètent les inefficacités du marché alimentaire régional.

Enfin, il convient de réinvestir dans les systèmes de suivi des prix. Les produits non céréaliers sont insuffisamment couverts par les dispositifs en place dans de nombreux pays : plus des trois-quarts des séries de prix figurant dans les systèmes de suivi existants concernent les céréales, ce qui empêche un suivi complet des prix à la consommation et de l’accessibilité à l’alimentation. L’insuffisante reconnaissance des enjeux de cherté relative de l’alimentation en Afrique est aussi le résultat de l’insuffisante information statistique disponible. Il est plus que temps d’y remédier[2].

[1] Spécialiste du développement et d’économie agricole, Prix Nobel d’Economie en 1979.

[2] Voir Allen, T. (2017), « Le coût des prix alimentaires élevés en Afrique de l’Ouest », Notes ouest-africaines, No 08, Editons OCDE, Paris. Lien vers l’étude : http://www.oecd-ilibrary.org/development/le-cout-des-prix-alimentaires-eleves-en-afrique-de-l-ouest_48e99091-fr

 

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Le devoir d'agir des entreprises agroalimentaires pour un développement durable des agricultures africaines L’urgence du développement des agricultures africaines ne fait aucun doute. Mais le contexte d’aujourd’hui, marqué par des défis climatiques et environnementaux de plus en plus clairs, met en évidence la nécessité de priorités nouvelles pour que ce développement soit durable. Les débats sur le maintien des agricultures familiales ont été primordiaux dans les réflexions sur l’évolution de l’agriculture. Il semble qu’aujourd’hui il faille prendre en compte en priorité de nouveaux éléments, à savoir, la préservation des sols et l’appropriation des projets de développement par les territoires.




Dans ce cadre, il est intéressant de s’interroger sur le rôle des entreprises agroalimentaires, acteurs du développement de ces agricultures. Quels engagements pour le rendre durable ? Il s’agit d’un engagement sociétal qui s’ajoute aux objectifs économiques. Un certain nombre d’entreprises ont déjà investi dans cette voie. Cette question non spécifique au secteur agroalimentaire fait débat actuellement en France, dans le cadre du chantier sur le statut des entreprises. Certains espèrent donner la possibilité à celles qui le souhaitent de formaliser leur contribution à l’intérêt général.

L’urgence du développement des agricultures en Afrique

Inutile de s’attarder longuement sur l’évolution démographique de ce continent et particulièrement de l’Afrique subsaharienne, les chiffres parlent d’eux-mêmes : la population connaîtrait un doublement en une quarantaine d’années, phénomène accompagné d’un processus d’urbanisation extrêmement rapide et massif.

Dans l’état actuel des choses, les agricultures africaines auront des difficultés à répondre à cette demande supplémentaire. Les changements climatiques attendus dans cette partie du monde ne peuvent qu’accentuer ces difficultés. Malgré une mobilisation de nombreux acteurs, les risques de déstabilisation sociale sont importants sur le continent africain mais également pour les régions voisines dont l’Europe.

Il est donc dans l’intérêt de tous de participer à la lutte contre la pauvreté dans cette grande région du monde et de travailler à des solutions de développement durable des agricultures africaines.

Les acteurs à l’œuvre aujourd’hui

Le rôle des Etats est bien sûr variable, mais il semble que l’on puisse s’accorder sur le fait que la très grande majorité des pays vit avec des structures étatiques non matures (au sens où l’entend Douglas North dans l’ouvrage collectif « Violences et ordres sociaux »), difficilement compatibles avec le développement de politiques agricoles stables.

Dans un tel contexte, de nombreuses firmes multinationales du secteur agro-alimentaire ont choisi d’investir en Afrique. A cela, plusieurs raisons : i) l’Afrique offre à ces entreprises un marché et un potentiel de développement très important ; ii) pour un certain nombre d’entre elles, investir auprès des producteurs est une façon de sécuriser durablement les ressources de matières premières dont ils ont besoin, y compris avec des pratiques de préservation des sols.

Ces firmes oeuvrent souvent dans le cadre de partenariats public-privé (PPP) signés avec les Etats. Souvent organisées en réseaux, elles travaillent avec des fondations, des organisations de producteurs (OP), des cabinets de services, des ONG, des banques et avec le soutien des organisations internationales telle que les Nations unies. Ce type d’organisation adopté depuis une quinzaine d’année a été récemment très bien décrite par Roger Blein et al. dans un rapport intitulé « Les pôles de croissance en Afrique de l’Ouest : réalités, impacts et enjeux ».

Des OP se sont structurées, plutôt dans les filières agro-industrielles. Dans de nombreux cas elles achoppent sur les problèmes de la commercialisation et de la contractualisation. Lors du colloque de FARM qui s’est tenu le 24 novembre dernier sur le thème de l’agriculture contractuelle en Afrique, Paule Moustier, du CIRAD, a montré clairement que malgré l’effet positif de la contractualisation, seuls 1 à 5 % des agriculteurs africains sont impliqués dans ce type de relation. La production vivrière est très peu concernée. Les représentants africains des entreprises de commerce présents ont tous insisté sur la nécessité de flexibilité dans les contrats pour pouvoir résister à la variabilité de l’environnement des marchés. Il est aussi évident que ce type de relation, valorisée en Occident, questionne encore les traditions d’organisation sociale en Afrique et que des adaptations sont sans doute à inventer.

Quant aux organisations de défense des intérêts des agriculteurs, elles ont mis longtemps à se construire après la décolonisation. Aujourd’hui, elles existent et fonctionnent. Elles interviennent auprès des Etats, de la CEDEAO, de la Banque mondiale… Pourtant un énorme travail reste à faire, notamment de formation, avec de très faibles moyens alors que le renforcement de leur action est primordial. C’est un enjeu majeur pour le développement durable des agricultures africaines.

Les agropoles, sujet également abordé dans le colloque de FARM, sont des options envisagées par certains pays. Soutenus par la Banque africaine de développement, ces initiatives portées par les Etats sont assez nombreuses (Togo, Burkina Faso, Cameroun, Sénégal…). Roger Blein a tenté de nous expliquer ces choix, évidemment à considérations multiples. Une idée-force se dégage : dans l’urgence alimentaire actuelle, certains Etats rechercheraient une solution rapide pour développer une agriculture commerciale. Dans ce cadre, des entreprises apportent leur savoir-faire et bénéficient d’un marché. De nombreuses questions se posent concernant notamment l’accès des agriculteurs locaux au foncier et les soutiens publics attribués à de tels investisseurs. Par ailleurs, le succès des agropoles en termes d’augmentation de la production agricole ne semble pas encore assuré.

Quel rôle pour les entreprises ?

Cette description trop rapide et donc partielle des intervenants sur la scène des agricultures en Afrique montre toutefois que des changements sont à l’œuvre, avec l’intervention d’une multiplicité d’acteurs aux intérêts pas nécessairement convergents et parfois même contradictoires. Chacun développe sa stratégie, pour le meilleur comme pour le pire.

On peut légitimement s’interroger sur les considérations à prendre en compte dans un tel contexte pour accompagner un développement durable des agricultures africaines. Autrement dit, quels sont les critères à privilégier dans une stratégie d’entreprise souhaitant investir dans ces pays et dont un des objectifs est aussi de s’assurer un retour sur investissement ?

Le sujet est complexe. En effet, on ne peut ignorer tous les problèmes liés aux défis environnementaux majeurs, à la faiblesse des politiques publiques (agricoles et autres), à la prise en compte des organisations sociales traditionnelles, à l’impact de l’arrivée des énergies décarbonées et des nouvelles technologies, à la confusion engendrée parfois par les interventions de multiples acteurs. Mais, s’il faut prioriser les enjeux pour orienter les actions de développement des agricultures africaines et au risque de paraître banale, deux thèmes retiennent notre attention.

  1. La préservation des sols est un enjeu majeur, avec les conséquences qui en découlent pour les pratiques culturales. On connaît aujourd’hui les méfaits des révolutions vertes dans un certain nombre de pays. Elles ont répondu clairement à des attentes sociétales fortes à une époque donnée, on en mesure aujourd’hui les dégâts collatéraux, notamment sur les sols. Il serait dangereux de les ignorer.

Cependant, il ne faut pas se voiler la face. L’intensification des agricultures africaines est nécessaire. Ce ne sera pas facile car il faudra réintroduire de la complexité dans les schémas de pensée, concernant notamment les systèmes de production. Tous les acteurs n’y sont pas favorables et les systèmes de vulgarisation auprès des agriculteurs manquent de moyens.

  1. Un autre enjeu majeur est l’appropriation par les territoires et donc par les populations locales des projets de développement qui les concernent, y compris dans le cadre des PPP. Cet objectif est également complexe. Il implique évidemment beaucoup d’investissements, en particulier en formation, et du savoir-faire en management de projet.

Si ces deux thématiques ne sont pas traitées, il sera difficile de parler de développement durable. Pour les entreprises qui souhaitent tenter une telle aventure, une réflexion stratégique dans le cadre d’une politique de responsabilité sociétale (RSE) pourrait peut-être donner quelques clés pour agir.

 

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Contre le dérèglement climatique et pour réduire la faim, subventionnons les engrais en Afrique D'ici à 2050 il faudra, sans défricher et tout en préservant les sols, augmenter fortement les productions agricoles alimentaires et non alimentaires afin de satisfaire les besoins mondiaux d'environ 9,5 milliards d'habitants, soit deux fois plus qu'à la fin des années 1980. Les objectifs des Nations unies pour le développement durable visent à éradiquer la faim d’ici à 2030. En outre, dans le cadre de l'accord de Paris sur le climat, les Etats se sont engagés à contenir la hausse des températures à moins de 2°C par rapport à 1850. Cela suppose de diviser au moins par quatre les émissions mondiales nettes de gaz à effet de serre (GES), puis de les faire tendre vers zéro après 2050. Voilà des défis impossibles à relever, compte tenu des croissances économiques et démographiques mondiales, sans un changement profond des politiques menées actuellement.

Dans le secteur de l'énergie, il faudrait laisser au moins deux tiers des ressources fossiles connues sous terre, tout en répondant à une demande en forte augmentation. Pour produire suffisamment d’aliments, il sera nécessaire d’accroître considérablement les rendements moyens en céréales en Afrique subsaharienne, où ils stagnent depuis les années 1960 entre 1 et 1,5 tonne par hectare, alors que la population devrait y doubler d’ici à 2050. Ailleurs, ces rendements ont progressé régulièrement : en France, ils sont passés de 2 à 7 t/ha entre 1960 et 2000 (Fig.1).

 

Fig. 1 : Evolution des rendements moyens des céréales dans les différentes régions du monde et en France entre 1961 et 2014. Source : Banque mondiale  

 

Heureusement, les rendements peuvent être facilement augmentés en Afrique en améliorant la quantité et la qualité des intrants (semences, engrais, eau). En portant le niveau moyen des apports d’engrais par hectare d’environ 10 kg actuellement à 50 kg, comme le recommande le NEPAD[1] dans la déclaration d’Abuja en 2006, on pourrait y doubler les productions sans avoir besoin de défricher de nouvelles terres, en compensant les exportations de matières minérales par les récoltes. Sans cela, les sols, déjà très pauvres en phosphore, continueront à se dégrader. Notons qu’à 50 kg par hectare, les apports d’engrais en Afrique se situeraient encore à moins de la moitié de la moyenne mondiale, au tiers ou au quart des apports réalisés dans les pays développés, en Inde et au Bangladesh, et au sixième de ceux effectués en Chine (Fig.2). Si dans ces pays, notamment en Chine, il conviendrait d’en utiliser moins, tout en maintenant le niveau de production actuel, en Afrique subsaharienne il faut au contraire en apporter nettement plus. Contrairement à ce que l’on croit communément, cela permettrait également de limiter l’accroissement des émissions de GES.

 

 

Fig. 2 : Consommation annuelle d’engrais, en kilos par hectare de terres arables, en 2013, dans quelques pays. Source : Banque mondiale


En effet, à rendement inchangé, doubler la production supposerait de doubler les surfaces cultivées et donc, en Afrique subsaharienne, de continuer à défricher annuellement - comme entre 1975 et 2000 - quelque 5 millions d'hectares. Or un tel défrichement (dans l’hypothèse où il proviendrait, à parts égales, de forêts et de prairies, comme c’était le cas sur la période 1975-2000, et en se basant sur les bilans d’émissions calculés pour la France), génère environ 200 tonnes de CO2 par hectare, en raison de la diminution des stocks de carbone des arbres et de la matière organique des sols. C’est cent fois plus que les apports annuels d'engrais qui permettraient d’y doubler les rendements[2] (Fig.3). En outre, comme les émissions de GES ont lieu chaque année en ce qui concerne les engrais, alors qu’elles sont produites immédiatement dans le cas d’un défrichement, l’impact climatique d’une hausse de la fertilisation pour doubler la production est moindre que celui lié au défrichement pendant deux siècles !

Fig. 3 : Représentation schématique des stocks moyens de carbone par hectare dans les biomasses et dans la matière organique des sols pour les forêts, les prairies et les cultures en France. Dans les bulles figurent les émissions qui résultent d’un défrichement d’un hectare moyen de forêt et de prairie et les émissions générées annuellement par les apports d’engrais (fabrication, transport, champ) d’un hectare de blé. Ces dernières sont de l’ordre de 2,5 t de CO2e, pour un rendement de 7,3 t comme en 2000, contre 0,67 t de CO2e pour des rendements quatre fois moindres, comme en 1950. Source : calculs de l’auteur selon la directive IPCC 2006.

 

Ajoutons que, sur les terres en forêt et en prairie que l’augmentation des rendements a permis de sauvegarder, on peut continuer à récolter du bois et du fourrage et profiter de multiples services environnementaux : protection des sols, cycle de l'eau, conservation de la biodiversité, refuges pour les  parasites des bio-agresseurs, etc. (Fig. 4).

Fig. 4 : Pour doubler la production agricole, on peut doubler la surface cultivée sans augmenter les rendements en défrichant (scénario de transition de i vers j) ou doubler les rendements des surfaces déjà en culture (i vers k) sans défricher. Dans ces changements il faut prendre en compte tout à la fois les émissions de GES résultant (1) de la réduction des stocks de carbone qui se produit lors du défrichement de forêts en passant de i vers j, comme sur cette figure (ou lors de la mise en culture de prairies), (2) de la diminution des produits auparavant récoltables sur la surface défrichée et (3) des différences d’augmentation des émissions de GES sur les surfaces cultivées en k et j. Source : Riedacker 2008a et 2008b (voir note 2).

 

Pour formuler de bonnes politiques, il faut donc passer de la parcelle au paysage, puis à l’échelle mondiale, et in fine comptabiliser les émissions par tonne de produit agricole et non par hectare cultivé. Une augmentation de la demande alimentaire en une région du globe se traduit en effet par une hausse des rendements et/ou par une accentuation des défrichements dans les autres régions.

Illustrons cela en considérant les conséquences du quadruplement du rendement moyen en blé en France entre 1950 et 2000. Par rapport à un scénario où la production totale aurait été la même qu’en 2000, mais avec des rendements restés au niveau de 1950, on a : (1) évité de défricher 14,5 millions d'hectares de forêts, donc épargné l’émission de 4,5 milliards de tonnes de CO2, et (2) préservé l'accroissement annuel des forêts, récolté en partie sous forme de bois d'œuvre, de bois d'industrie et de bois énergie. Le bois énergie (y compris de rebut) a permis d’obtenir environ 9 millions de tonnes d'énergie primaire renouvelable (en équivalent pétrole) et donc évité chaque année l'émission de 29 millions de tonnes de CO2. En comparaison, la fertilisation des cultures de blé n’a augmenté les rejets annuels de CO2 que de 9 millions de tonnes par rapport à 1950, d’où une émission moindre de 20 millions de tonnes de CO2e par an. Et cela sans compter les GES évités grâce à l’utilisation du bois à la place d’autres matériaux, ni les gains pour la balance commerciale liés à une production plus importante de grain, en partie exportable, et à la réduction des importations de fuel, de bois d’œuvre et d’industrie.

Si l’on réduisait les apports d’intrants sur les grandes cultures et que cela résultait en une baisse de la productivité (ce qui est aujourd’hui le cas avec l’agriculture biologique, dont les rendements moyens avoisinent 3,5 t/ha, soit moitié moins qu'en agriculture raisonnée), il faudrait doubler les surfaces emblavées pour produire autant qu'en 2000, donc défricher environ 5 millions ha de forêts ou de prairies, en France ou ailleurs. Ce qui serait évidemment peu vertueux, tant pour l’environnement que pour la balance commerciale. Avec les niveaux d’intrants actuels en Afrique subsaharienne, ce serait encore pire.

Quand la population augmente (et on ne peut évidemment pas la faire diminuer rapidement !) et quand il faut réduire le recours aux énergies fossiles, augmenter les rendements des cultures devient incontournable. Il convient donc prioritairement d’accroître les apports d’engrais minéraux  et d’eau en Afrique subsaharienne, pour tout à la fois s'adapter aux changements climatiques, assurer la sécurité alimentaire et limiter les émissions de GES.  

Cela suppose des politiques agricoles adéquates. Dans un article récent[3], nous affirmons avec force que pour renforcer la sécurité alimentaire et remédier au dérèglement climatique, il faut soutenir les productions végétales pour améliorer le rendement de la conversion de l'énergie solaire et du CO2 par les plantes. Contrairement aux énergies fossiles, pour lesquelles l’OCDE recommande avec raison la suppression des aides.

Or, dans les pays peu développés, en particulier en Afrique, les intrants sont souvent trop coûteux pour les petits agriculteurs. De nombreux Etats subventionnent les engrais, mais le montant de ces subventions pèse lourdement sur leurs budgets. La communauté internationale aurait donc intérêt à co-subventionner les engrais pour les agriculteurs des pays les moins avancés, non seulement pour y accroître la sécurité alimentaire, réduire la pauvreté et limiter les migrations,  mais également pour lutter plus efficacement contre le changement climatique. Contrairement à ce que pensent certains décideurs, donateurs et ONG, ce serait l’une des actions les plus bénéfiques et les moins coûteuses pour la collectivité mondiale.

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Productivité du travail agricole : les écarts se creusent entre l’Europe et l’Afrique Un actif agricole en Europe produit en moyenne 36 fois plus, en valeur, qu’en Afrique subsaharienne et 7 fois plus qu’en Afrique du Nord. Depuis vingt ans, ces écarts ont augmenté. Ils justifient le maintien, en Afrique, de protections à l’importation sur les produits agricoles dans les Accords de partenariat économiques en cours de construction entre l’Union européenne et les pays d’Afrique-Caraïbes-Pacifique.   


Le service de recherche économique du département américain de l’Agriculture (USDA) a récemment actualisé sa base de données sur la productivité internationale de l’agriculture, qui couvre 170 pays sur plus de 50 ans (1961-2014). Cette mine d’informations, établie à partir des statistiques de la FAO et des estimations de l’USDA, permet de comparer les performances économiques des agricultures dans les différentes régions. La mise en perspective des productivités de la terre et du travail en Afrique subsaharienne (hors Afrique du Sud), en Afrique du Nord (Algérie, Egypte, Lybie, Maroc, Tunisie) et en Europe (hors ex-URSS) est particulièrement édifiante (tableau).  


Estimation de la productivité du travail agricole en Europe et en Afrique

  Moy.
1992-94
Moy.
2002-04
Moy.
2012-14
1. Valeur de la production agricole par hectare agricole ($ 2004-2006)

- Europe (hors ex-URSS)

- Afrique du Nord

- Afrique subsaharienne (hors Afrique du Sud)

 

1 626

742

523

 

1 761

1 043

607

 

1 838

1 383

663

2. Surface exploitée par actif adulte agricole (ha)

- Europe (hors ex-URSS)  

- Afrique du Nord

- Afrique subsaharienne (hors Afrique du Sud)

 

7,61

2,58

1,10

 

9,94

2,45

1,03

 

13,49

2,53

1,04

(1)x(2) = Productivité du travail agricole ($ par actif adulte agricole)

- Europe (hors ex-URSS)

- Afrique du Nord

- Afrique subsaharienne (hors Afrique du Sud)

 

12 374

1 914

575

 

17 504

2 555

625

 

24 795

3 499

689

Source : calculs de l’auteur d’après USDA

 

En Afrique subsaharienne, sur la période 2012-14, le produit brut par hectare agricole[1] était en moyenne presque 3 fois inférieur, en valeur, à celui obtenu en Europe. Comme la surface par actif agricole y est 13 fois moins élevée, la productivité du travail agricole, mesurée par la valeur de la production par actif agricole, est en moyenne 36 fois inférieure.

Entre l’Afrique du Nord et l’Europe, les écarts sont moindres mais restent néanmoins très significatifs. Un hectare agricole, en Afrique du Nord, produit en moyenne moitié moins qu’en Europe. Comme un actif agricole exploite en moyenne une surface 5 fois plus petite, la valeur de sa production est globalement 7 fois moins élevée qu’en Europe.

Ces chiffres doivent être pris avec précaution. Les statistiques disponibles pour l’Afrique sont souvent peu fiables. En outre, beaucoup d’actifs agricoles africains ne travaillent pas à temps plein en agriculture, de sorte que leur productivité réelle du travail est sans doute sous-estimée. Il reste que les écarts calculés par rapport à l’Europe, même s’ils peuvent être exagérés, sont énormes. Et ils ont augmenté depuis vingt ans : sur la période 1992-94, un actif agricole en Europe produisait en moyenne, en valeur, 21 fois plus qu’en Afrique subsaharienne et 6,5 fois plus qu’en Afrique du Nord.

Pour comparer plus finement les productivités du travail, il faudrait raisonner en termes de valeur ajoutée nette par actif agricole, en déduisant la valeur des consommations intermédiaires (semences, engrais, produits phytosanitaires…) et du capital fixe (équipements agricoles) utilisés pour la production. L’USDA ne fournit pas cette information, mais d’autres sources en donnent une approximation. Ainsi, selon la Banque mondiale, en 2015, la valeur ajoutée brute (différence entre la valeur de la production et celle des consommations intermédiaires) par actif travaillant dans l’agriculture, la pêche, la chasse et la forêt en Afrique subsaharienne était en moyenne 32 fois moins élevée que celle obtenue dans les pays à haut revenu[2]. La différence de revenu par actif agricole est probablement encore plus grande, car dans beaucoup de pays à haut revenu, y compris en Europe, les agriculteurs reçoivent d’importantes subventions, non comptabilisées dans la valeur ajoutée brute.   

De telles disparités économiques font qu’une libéralisation symétrique poussée des échanges agricoles entre l’Europe et l’Afrique est difficilement envisageable. En raison de leur faible rémunération du travail, les paysans africains peinent à dégager assez de revenus pour investir davantage sur leur exploitation et concurrencer les produits agricoles importés. L’ouverture complète du marché africain entraînerait sans doute un exode rural massif, alors même que la population rurale continue d’augmenter. Il est peu probable que l’industrie et les services africains pourraient absorber rapidement ce surcroît de main d’œuvre, qui risquerait dès lors de grossir les bidonvilles urbains[3].

Le maintien de protections à l’importation dans le secteur agricole, en Afrique, est donc justifié. C’est d’ailleurs ce que prévoient, pour une période transitoire, les Accords de partenariat économique (APE) entre l’Union européenne et les pays ACP. Le niveau adéquat de la protection est une question complexe : sa fixation implique un arbitrage politique entre les intérêts des producteurs et ceux des consommateurs, qui risquent d’être pénalisés par des prix alimentaires trop élevés. En réalité, la protection à l’importation n’a de sens que si elle s’intègre dans un plan de soutien global aux filières agroalimentaires, s’inscrivant dans la durée et jouant de tous les leviers pour faire de ce secteur un contributeur majeur au développement durable.]]>
http://www.fondation-farm.org/zoe.php?s=blogfarm&w=wt&idt=3462 2017-12-11 text/htmlfr
Assurance indicielle : il faut des normes de sécurité minimales sur la qualité Version française (traduction FARM). En bas de page, vous pourrez lire le texte original, en anglais, de Michael Carter.
You'll find the original text in English after the French version.


Il n’est pas possible de discerner à l’œil nu le potentiel génétique et la qualité d’une poignée de semences de maïs. Il en va de même avec une police d’assurance indicielle. Cette police paiera-t-elle des indemnités si la culture échoue, au moment où l’agriculteur a le plus besoin de protection ? Ce faisant, protègera-t-elle l’investissement du producteur et évitera-t-elle à sa famille de devoir se colleter avec les coûteuses conséquences d’un sinistre ? Comme celle des semences de maïs, la qualité de l’assurance indicielle est un trait caché.

 

A cause de ce problème de trait caché, on a instauré, dans tous les pays, des normes de certification pour les semences de maïs et des autres cultures. Pour obtenir la certification, les firmes semencières soumettent leurs semences à des tests pour évaluer le taux de germination et les rendements après germination. Grâce à cette certification, les agriculteurs savent ce qu’ils achètent et peuvent investir avec confiance, tant que la contrefaçon sur les semences n’enraye pas ce dispositif.

Ironiquement, il n’existe pas de normes de qualité équivalentes pour l’assurance indicielle, bien que celle-ci soit une technologie plus complexe, ou du moins plus exotique, pour les producteurs de maïs et les autres agriculteurs. Ce problème est d’autant plus important que l’assurance indicielle vise seulement à couvrir les pertes dues à des risques corrélés qui touchent simultanément la plupart des agriculteurs, comme la sécheresse. Elle ne protège pas l’agriculteur contre les pertes idiosyncrasiques ou spécifiques à sa situation individuelle. En outre, même pour les risques corrélés, la plupart des indices d’assurance ont un certain degré d’imperfection, dans la mesure où parfois ils ne déclenchent pas d’indemnités même quand tous les agriculteurs de la zone couverte par l’assurance subissent des pertes.

Le fait qu’un contrat échoue à déclencher les indemnités prévues n’est pas anodin. Sans assurance indicielle, le pire qui puisse arriver à un agriculteur est une perte totale de récolte. Avec une assurance indicielle défaillante, le pire qui puisse arriver est encore pire : l’agriculteur peut avoir payé une prime d’assurance, subir une perte totale de récolte et ne recevoir aucune indemnité. Un indice d’assurance faiblement corrélé avec les pertes de l’agriculteur fonctionne plus comme un billet de loterie que comme une assurance : il indemnise avec la même fréquence, que l’agriculteur enregistre ou non une perte de récolte.

Dès lors, comment dire si un contrat d’assurance ressemble plus à un billet de loterie ou s’il fonctionne vraiment comme une assurance, avec tous les avantages escomptés ? En d’autres termes, comment mesurer la qualité d’une assurance indicielle ? Fait notable, les caractéristiques qui déterminent la qualité d’une assurance indicielle sont très similaires à celles qui déterminent la qualité des semences, avec une différence importante. L’équivalent d’un test de germination, pour un contrat d’assurance, est la probabilité que le contrat ne déclenche aucune indemnité lorsque l’agriculteur subit une perte. L’équivalent d’un test de rendement est le montant espéré de l’indemnité (ou la distribution des indemnités) lorsque des indemnités sont versées. Ces deux facteurs sont mesurables lorsque l’on dispose de données historiques sur l’indice et sur les résultats économiques des agriculteurs. 

Une considération finale, concernant la qualité de l’assurance indicielle, est la valeur relative de l’argent que l’agriculteur reçoit ou non lorsqu'il subit un sinistre. Les individus achètent une assurance parce que l’argent, après un sinistre, est rare et a plus de valeur qu’en temps normal. Dans le langage des économistes, l’assurance, qui déplace l’argent du temps normal aux temps difficiles, a une valeur parce que les individus sont averses au risque. Si les individus diffèrent par leur aversion au risque – c’est-à-dire dans le surcroît de valeur qu’ils confèrent à l’argent dans les temps difficiles – toute mesure de l’assurance indicielle doit prendre en considération cette valeur conditionnelle de l’argent. Un contrat qui ne germe pas et ne déclenche pas d’indemnité quand l’individu subit des pertes sévères et a le plus besoin d’argent est de moindre qualité qu’un contrat qui indemnise l’agriculteur quand sa situation est vraiment mauvaise et qui ne déclenche pas d’indemnité en cas de perte modérée. Un principe semblable s’applique au montant de l’indemnité versée par l’assurance selon le niveau de perte de l’agriculteur.

Nous disposons ainsi de trois éléments pour définir une norme de qualité de l’assurance indicielle. Les deux premiers éléments sont mesurables objectivement par le biais de données, alors que le troisième – le surcroît de valeur que l’agriculteur confère à l’argent dans les temps difficiles, par rapport aux temps normaux - est une caractéristique subjective qui varie selon les personnes en fonction de leur aversion au risque. L’économie comportementale mesure depuis longtemps l’aversion au risque des individus et si la mesure de cette aversion varie dans une population (selon la proposition de bon sens que certaines personnes attachent plus de valeur à l’assurance), nous proposons de construire une norme de qualité de l’assurance indicielle pour un agriculteur type qui a un niveau moyen d’aversion au risque.

Heureusement, les outils analytiques standards de l’économie nous permettent, à partir des trois éléments considérés (taux d’échec, taux d’indemnité, niveau d’aversion au risque), de construire une mesure du « prix de réserve ». Le prix de réserve représente simplement le montant maximum qu’un individu peut payer pour le contrat d’assurance sans le mettre en situation plus défavorable que s’il n’achetait pas l’assurance et était confronté aux risques agricoles sans être assuré. Une norme minimale de sécurité (NMS, en insistant sur « minimale ») est que le prix de marché de l’assurance ne doit pas dépasser le prix de réserve.

Un contrat ne respectera pas la NMS s’il fait défaut fréquemment, en particulier lorsque l’agriculteur subit des pertes sévères. Notre analyse d’un contrat fondé sur un indice de précipitation, en Afrique de l’Ouest, a montré qu’il ne respectait pas la NMS quel que soit son niveau de prix au-dessus de la « prime de risque pure » (la prime pure est l’indemnité espérée dans le cadre d’un contrat d’assurance ; l’assurance est bien sûr toujours vendue à un prix supérieur à la valeur de la prime pure). Au contraire, nous avons montré que plusieurs contrats fondés sur des indices de rendements régionaux ou sur des indices de croissance de la biomasse dérivés d’observations satellitaires respectaient la NMS tant que l’assurance n’était pas vendue à plus de 40-50 % au-dessus de la prime de risque pure.

Il faut noter que la logique économique de la NMS s’applique même si l’assurance est subventionnée. Si le prix de marché du contrat d’assurance (même s’il est payé par l’Etat) dépasse le prix de réserve qu’il a pour l’agriculteur, le raisonnement économique indique que ce dernier gagnerait à recevoir directement, chaque année, un transfert égal au montant de la prime, plutôt que d’être indemnisé (quand c’est le cas) au titre d’un contrat de mauvaise qualité.

Alors, que faire ? Le problème croissant des semences de contrefaçon (emballées pour ressembler à des semences certifiées) est instructif. Les firmes semencières privées, les Etats et même les bailleurs de fonds internationaux essaient de résoudre ce problème précisément parce que les semences de contrefaçon chassent les bonnes, de sorte que les agriculteurs n’investiront plus dans les technologies non certifiées, ce qui induira pour eux, comme pour l’ensemble de l’économie, une perte importante. Nous sommes confrontés au même risque sur le marché de l’assurance : en l’absence de certification fiable et effective, les mauvais contrats chasseront les bons, au détriment de tous.

Pour que l’assurance indicielle puisse réaliser l’énorme potentiel de rentabilité qu’elle montre dans les essais contrôlés randomisés, les secteurs privé et public doivent travailler ensemble à la création de normes de certification. La norme NMS que nous proposons repose sur les éléments clés nécessaires à la détermination de la qualité de l’assurance indicielle. Nous disposons maintenant d’un outil de calcul (relativement) simple pour évaluer la NMS à partir de données historiques sur les résultats économiques des agriculteurs et la performance des indices. Il est temps de prendre au sérieux la qualité de l’assurance indicielle et de lever les obstacles pour que cet important instrument de marché puisse s’épanouir. 


Original English version


SMS: We need a Safe Minimum Standard for Agricultural Index Insurance Quality

It is impossible to look at a handful of maize seeds and discern their genetic potential and quality. The same is true when holding an index insurance policy document.  Will that policy yield payouts when crops fail and the farmer most needs protection? Will it protect her investment and allow her family to avoid costly coping?  Like maize seeds, quality for index insurance is also a hidden trait. 

Because of this hidden trait problem, countries throughout the world have certification standards for maize and other seeds.  To attain certification, seed companies submit their seeds to test for germination failure rates and yields conditional on seed germination. Because of certification, farmers know what they are getting, and can invest in confidence, as long as seed counterfeiting is not a problem.

Ironically, there are no equivalent quality standards for index insurance, even though index insurance is a more complex, or at least a more exotic technology, for maize and other farmers.  This problem is especially important because we know that index insurance is intended to only cover losses covered by correlated risks that affect most farmers in the same time, such as drought.  It will fail to protect the individual farmer who has idiosyncratic or individual-specific losses.  In addition, most insurance indices have some degree of imperfection even for losses due to correlated risks, meaning that they will sometimes fail to trigger payments even when losses hit all farmers in an insurance zone.

Contracts that fail to pay are not a trivial matter.  Without index insurance, the worst thing that can happen to a farmer is a total crop loss.  With failure-prone index insurance, the worst thing that can happen gets worse: the farmer can have paid an insurance premium, have a total crop loss and receive no insurance payment.  An insurance index that is weakly correlated with farmer losses functions more like a lottery ticket (paying off with the same frequency when the farmer has a loss as when they don’t) than insurance. 

How then can we tell whether an index insurance contract is more like a lottery ticket?  Will it function as a true insurance with all its attendant benefits?  In other words, how can we measure index insurance quality?

Interestingly, the characteristics that determine index insurance quality are very similar to those that determine seed quality, with one important difference.  The index insurance equivalent to a germination failure test is the probability that the contract fails to pay off at all when the farmer experiences a loss.  The equivalent to a yield test is the expected payment (or distribution of payments) that occurs when a payment happens.  Both of these are measurable given historical data on the index and on farmer outcomes.

The final consideration that affects index insurance quality is the value of money to the farmer when a payout occurs or fails to occur.  Individuals buy insurance because money is worth more to them when times are hard and money is scarce and therefore worth more than in normal times.  In economist language, insurance that moves money from normal times to bad is valuable because individuals are risk averse.  While individuals differ in how risk-averse they are—that is, in how much more valuable money is to them in bad versus normal times—any measure of index insurance quality needs to take this conditional value of money into consideration.  A contract that fails to germinate and make any payment when the individual has suffered severe losses and needs money most has a lower quality than one that pays off when things are really bad for the farmer, but fails only in the case of modest losses.  A similar principle applies to amounts that the insurance pays off depending on the farmer’s loss level.

We thus have three building blocks to construct an index insurance quality standard.  The first two are objectively measurable with data, while the third—how much more money is worth to the farmer in bad times versus good—is a subjective characteristic that varies across people depending on their degree of risk aversion.  The field of behavioral economics has long measured individuals’ risk aversion and while measured risk aversion varies across a population (reflecting the commonsense proposition that some people value insurance more than others), we propose constructing an index insurance quality standard for a typical farmer who has average levels of risk aversion.

Fortunately, standard analytical tools of economics allow us to take our three building blocks (failure rate, payment rate and level of risk aversion) and construct a “reservation price” measure.  The reservation price is simply the maximum amount an individual could pay for the contract without making him or herself worse off compared to not purchasing the insurance and facing agricultural risks uninsured.  A Safe Minimum Standard (SMS, with the emphasis on minimum) is that the market price of the insurance be no more than the reservation price. 

A contract will not meet the SMS if it fails frequently, especially when the farmer has experienced severe losses.  Our analysis of a rainfall-based contract in West Africa shows that it failed the SMS at any price above the “pure risk premium” (the pure premium is the expected payouts under an insurance contract; insurance is of course always sold at a mark-up above that pure risk premium).  In contrast, analysis shows that multiple area yield and satellite-based, biomass growth index contrasts passed the SMS as long as the insurance was not marked up by more than 40 to 50 percent above the pure risk premium.

It is important to note that the economic logic of the SMS is the same even if the insurance is subsidized.  If the market price (even if paid by the government) exceeds the reservation price the farm would have for the insurance, then the economics say that the farmer would be better off if given the premium every year as a straight cash transfer rather than being given payments from a low-quality contract when they occur.

So what is to be done? The increasing problem of counterfeit seeds (that is, seeds that are packaged to look like certified seeds) is instructive.  Private seed companies and governments and even international donors are trying to fix this problem precisely because they know that bad (counterfeit) seeds will drive out the good, and that farmer investment in an uncertified technology will collapse, making the farmer and the overall economy worse off.  We face the same risk in the insurance market: absent reliable and enforced quality certification, bad contracts will drive out the good, making everyone worse off. 

If index insurance is to reach the enormous cost-effective potential it has shown in randomized controlled trials, the private and public sectors must come together to create certification standards.  Our proposed SMS standard captures the key elements needed to determine index insurance quality.  We now have a (relatively) simple spreadsheet tool that can calculate the SMS when given historical data on farmer outcomes and index performance.  It is time to get serious about quality and open the door to allow this important market tool to flourish. 

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Faut-il subventionner l’assurance agricole ? Le 18 octobre dernier, nous avons participé, comme discutant, au petit-déjeuner-débat organisé par la fondation FARM autour du professeur Peter Hazell, co-auteur d’un rapport intitulé « When and how should agricultural insurance be subsidized? Issues and good practices » (« Quand et comment subventionner l’assurance agricole. Enjeux et bonnes pratiques ») (voir la présentation de Peter Hazell). Au niveau mondial, on estime que les gouvernements dépensent au moins 20 milliards de dollars par an pour subventionner les primes d’assurance agricole. Pourtant, presqu’aucune étude n’a été menée pour évaluer l’impact de ces subventions. On ne sait donc pas grand-chose de l’utilité de ces dépenses publiques, alors même que les montants en jeu ne cessent d’augmenter, aussi bien dans les pays développés que dans les pays émergents.


Si l’efficacité des subventions reste à démontrer, on sait en revanche que l’assurance a un impact positif sur les agriculteurs couverts. Le J-PAL a publié un bilan des études d’impact menées sur le sujet. En Inde, en Chine ou au Mali, les agriculteurs assurés adoptent des stratégies plus risquées offrant de meilleurs rendements. Ils sélectionnent de nouvelles variétés de semences, cultivent plus de terre et on constate dans certains cas une augmentation significative de la production. Ces éléments semblent converger pour démontrer que le risque est le principal frein à l’investissement, peut-être plus que l’accès au crédit. Ce dont les agriculteurs les plus vulnérables ont besoin, c’est de confiance.

Du point de vue des Etats, l’assurance a une vertu essentielle, comparée à d’autres instruments de gestion des risques : elle établit une forme de discipline budgétaire. En effet, il est extrêmement difficile pour des gouvernements de maintenir des fonds de réserve pour répondre aux crises agricoles et aux catastrophes naturelles. L’argent manque toujours, et les besoins immédiats abondent. Lorsqu’un sinistre se produit (sécheresse, inondation, ouragan…), les gouvernements des pays en développement sont bien souvent dans l’incapacité de faire face à la catastrophe et n’ont d’autre recours que de faire appel à l’aide internationale. Or, on sait aujourd’hui que la rapidité de la réponse est déterminante, et que plus elle tarde, plus le coût de l’aide aux populations est élevé.

On peut alors se poser la question de qui doit s’assurer ? Les petits agriculteurs ou les pouvoirs publics? Il arrive en effet que les Etats s’assurent eux-mêmes. En cas de sinistre, l’indemnisation est alors utilisée pour financer la réponse à la crise. C’est par exemple le cas de l’African Risk Capacity, qui est un pool multi-pays de mutualisation des risques, réassuré sur les marchés internationaux. L’avantage de ce type d’instrument est qu’il permet de couvrir rapidement un grand nombre de personnes, notamment les plus vulnérables. Pour les assureurs et réassureurs, c’est la possibilité d’obtenir une taille de marché suffisante. Néanmoins, ce type de programme ne permet pas de bénéficier de tous les impacts positifs ex-ante qu’offre l’assurance au niveau individuel : sécurisation de l’investissement, adoption de nouvelles technologies, gains de productivité… Il faut donc poser la question de l’articulation entre les niveaux macro et micro, pour éviter que l’un ne se fasse au détriment de l’autre.

On voit apparaître depuis quelques années le concept de « risk layering » (voir notamment ici, ici et là). Un risque fréquent et de faible intensité doit pouvoir être supporté par l’agriculteur. Les risques plus importants, à même de mettre en danger la pérennité de l’exploitation, doivent pouvoir être transférés sur les marchés assurantiels. Enfin, pour les risques les plus extrêmes et systémiques qui pourraient fragiliser assureurs et réassureurs, les gouvernements peuvent intervenir en tant que réassureur en dernier recours. Cette approche par « tranche » de risque, dans laquelle les niveaux de risque sont portés par différents acteurs et différents instruments, semble à même de stabiliser les revenus des agriculteurs comme les dépenses des Etats.

Enfin, il faut garder en tête que le marché de l’assurance agricole évolue, il s’agit d’un secteur qui innove énormément. Des risques ou des publics qui n’étaient pas considérés comme assurables le deviennent, grâce à l’arrivée des produits indiciels, du big data. La distribution est également bouleversée, sous les effets de la digitalisation et du mobile. On peut attendre de ces innovations qu’elles favorisent un meilleur accès à l’assurance agricole et à des produits qui répondent mieux aux besoins des agriculteurs. Les gouvernements ont clairement un rôle à jouer dans cette transformation. Les subventions de primes sont un outil, mais il y a aussi des besoins en recherche et développement, en investissement dans les données… Des politiques publiques volontaristes sont donc nécessaires pour soutenir le développement des marchés de l’assurance agricole et améliorer la résilience des agriculteurs face aux risques naturels et climatiques. 

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Tous entrepreneurs ! Mais où sont les travailleurs ? La solution miracle

Les chiffres sont maintenant bien connus : d’ici à 2030, 375 millions de jeunes seront en âge de travailler en Afrique sub-saharienne. Pour la majorité d'entre eux, leurs moyens de subsistance dépendront principalement de l'économie rurale. Pour faire face à la colossale génération d'activité que suggèrent ces dynamiques démographiques, l'entreprenariat est devenu le leitmotiv de nombreux programmes et projets de bailleurs de fonds et d'ONG, ainsi que des politiques publiques. Sur fond d’afro-optimisme ambiant porté par la forte croissance des années 2000 et par la multiplication de success-stories surmédiatisées, l’entreprenariat comme « solution à l’emploi des jeunes » est finalement rarement critiqué. Compte tenu des chiffres rappelés plus haut, il est pourtant essentiel de nuancer les attentes irréalistes suscitées par cet imaginaire où des millions de jeunes ruraux constitueraient une myriade d'entrepreneurs indépendants dans les campagnes africaines. Tous les jeunes ne deviendront pas entrepreneurs, la majorité d’entre eux cumulera différents statuts de travailleur où les relations de dépendance économique et de subordination seront dominantes.


La dépendance familiale

Au-delà des mots-clés habituellement utilisés pour définir l'entreprenariat – tels que « exploiter les opportunités du marché », « innover » ou « prendre des risques » – un entrepreneur est tout d’abord un individu qui engage son propre capital (ou celui d’investisseurs) pour générer de l'activité tout en contribuant plus ou moins au travail lié au processus direct de production. En considérant cette définition, entreprendre n’est pas une chose nouvelle dans les campagnes d’Afrique sub-sahariennes. En effet, c’est le propre de la majorité des structures de production en milieu rural, essentiellement familiales, que de générer leur propre activité, qu’elle soit agricole ou non-agricole, en investissant leur capital et leur propre travail. D’ailleurs, sous l’effet de contraintes diverses, ces dernières n’ont pas d’autres choix que d’innover et de prendre des risques pour assurer leurs besoins.

Mais tel qu'il est généralement promu, l’entreprenariat semble largement ignorer les structures sociales au sein desquelles les jeunes ruraux naissent puis grandissent ; c’est-à-dire les familles. Avant de pouvoir « entreprendre », les jeunes sont avant tout des travailleurs familiaux dont les choix individuels dépendent des familles au sein desquelles ils grandissent. Etre travailleur familial est une forme de subordination aux aînés – même s'il ne peut pas être considéré comme une forme de salariat étant donné que le capital et la terre sont le plus souvent transmis à ces travailleurs. Certes, la jeunesse du continent n’a jamais été aussi éduquée et ouverte sur le monde, ce qui contribue sûrement à accroître leur capacité de transformation des structures familiales. En effet, la jeunesse est précisément une période d'évolution des dépendances économiques, sociales et culturelles, où les jeunes sont en mesure de faire évoluer les règles régissant le fonctionnement des familles, en particulier pour l'accès aux ressources telles que la terre et le capital. Néanmoins, n'appréhender la jeunesse que du point de vue de sa capacité à transformer, innover, saisir les opportunités – le propre des approches strictement centrées sur l’entreprenariat – génère des visions erronées des réalités sociales. La plupart du temps, la famille, et plus particulièrement le chef de famille, reste l'organe principal qui donne accès aux ressources et décide de la répartition des revenus issus de l’activité familiale. Enfin, en raison de l’absence de système de sécurité sociale, les travailleurs familiaux ont aussi la charge des personnes inactives de la famille, plus ou moins élargie.

Le salariat « silencieux »

Pour des raisons méthodologiques et idéologiques, le salariat informel n’est pas comptabilisé dans les statistiques officielles du travail (telles que les Labour Force Survey du Bureau international du travail, BIT). Pourtant, cette forme de travail est présente en Afrique rurale et parfois vitale pour certaines familles, comme l'ont prouvé de nombreux chercheurs[1]. Outre le salariat au sein de grandes exploitations agricoles à salariés, les processus de différenciation sociale liés aux formes de concurrence existantes entre les ménages pour l’accès aux ressources génèrent également des mouvements importants de travailleurs entre ménages. En effet, certains ménages disposent de suffisamment de terre et de capital pour que l'activité agricole (ou non agricole) génère des revenus suffisants pour répondre à leurs besoins de production et de reproduction. Mais pour d’autres familles, l’activité propre ne suffit pas à assurer les besoins et il leur est nécessaire de vendre leur force de travail pour assurer leur reproduction. Ce type de salariat « silencieux » ne fait pas la une des journaux mais il est pourtant quantitativement massif. Par choix ou par défaut, les jeunes ruraux s’engageront dans le salariat, cumulé ou non avec un travail familial ou une activité en auto-emploi. En effet, le salariat peut être un moyen d’accéder au capital en s’affranchissant de certaines règles familiales liées à son accès ; cela afin de subvenir directement à ses besoins ou d’initier sa propre activité. En outre, dans certaines régions où les processus d’héritage familial sont remis en question en raison du manque de terre ou du faible capital à transmettre, les jeunes n’ont d’autres moyens que de trouver une activité salariée pour subvenir à leurs besoins et à ceux de leur jeune ménage.

Au-delà de l’entreprenariat

Renforcée par un contexte où la pensée néolibérale continue de dominer les théories du développement, la focalisation des débats sur l’entreprenariat confisque toute discussion sur les mécanismes de protection sociale à élaborer pour répondre au défi de l’emploi en Afrique sub-saharienne. Plus largement, ce sont les réflexions sur la constitution d’Etats providence garantissant un niveau minimum de bien-être à l’ensemble de la population à travers un système étendu de protection sociale (vieillesse, invalidité, chômage, maternité, charges de famille, éducation) qui sont évitées. Pourtant, les liens entre politiques de protection sociale et progrès économique ont été démontrés[2]. Moins de 10 % des populations sub-sahariennes ont actuellement accès à ces dispositifs qui sont réservés aux travailleurs du secteur formel[3]. Ainsi, dans des contextes où prédominent l’économie informelle, les structures familiales jouent un rôle central pour assurer la reproduction des travailleurs, qu’ils soient familiaux ou salariés (en assurant les soins de santé et la prise en charge des inactifs notamment). L’attention mise sur l’entreprenariat semble être une façon de permettre à l’Etat de se désengager – ou de ne pas s’engager –  de certaines de ses fonctions sociales. Pourtant, comme discuté précédemment, puisque la majorité des jeunes ne deviendra pas entrepreneur, ne devrait-on pas reconnaître la faiblesse institutionnelle des travailleurs, familiaux ou salariés, et organiser des droits et des dispositifs qui leur donnent un pouvoir pour répondre à la domination structurelle de donneurs d’ordre ? En outre, libérer les structures familiales de certaines dépenses sociales ne leur permettrait-elles pas d’accroître leur propre capacité d’investissement et donc de génération d’activité et d’emploi ? Bien que l’ampleur de l’économie informelle et le financement de tels dispositifs demeurent des enjeux majeurs dans de nombreux pays d’Afrique sub-saharienne, les politiques de protection sociale ne devraient pas être l’apanage des pays riches et méritent de faire partie du débat sur l’emploi des jeunes ruraux.

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Au Sénégal, des solutions existent contre la désertification Au Sénégal, à l’instar des autres pays d’Afrique de l’Ouest, ce sont les activités agricoles qui font vivre les populations rurales. Mais le phénomène de désertification, c’est-à-dire de « dégradation des terres dans les zones arides, semi-arides et subhumides sèches par suite de divers facteurs », selon la définition de l’ONU, met en péril depuis plus de quarante ans la survie du secteur agricole et des écosystèmes, avec des conséquences humaines et environnementales catastrophiques. Le Sénégal est l’un des pays d’Afrique de l’Ouest le plus affecté par la désertification ; il représente donc une bonne étude de cas pour tenter de mieux appréhender les causes, notamment environnementales et démographiques, de ce phénomène et comprendre comment une association de développement rural, IRRIGASC, peut fournir des solutions durables.

L’impact de la sécheresse

L’Afrique de l’Ouest a connu depuis 1970 plusieurs cycles de sécheresse. Ceux-ci se manifestent notamment par un raccourcissement de l’unique saison des pluies, qui dure en moyenne moins de quatre mois, de juillet à septembre. Au Sénégal, cela a conduit à un déplacement des isohyètes[1] vers le sud du pays, avec des conséquences négatives  pour la vallée du fleuve Sénégal (zone la plus impactée à la frontière nord du pays), dont la moyenne pluviométrique, qui variait entre 200 et 400 mm par an de 1940 à 1970, est passée sous la barre des 200 mm à partir de 1969[2]. D’une part, cette diminution de la pluie a entraîné une sécheresse hydrologique, laissant la zone avec des nappes d’eau douce restreintes. D’autre part, la montée du niveau de l’eau de mer a grandement contribué à la salinisation des nappes phréatiques[3].

Face à la réduction de la quantité d’eau douce disponible, les agriculteurs doivent mieux gérer leurs ressources. Dans la vallée du fleuve, les riverains sont habitués à arroser par tranchée ou grâce à des canaux, mais ils sont maintenant confrontés à l’assèchement de leurs canaux pendant les semaines qui précèdent la saison des pluies. Sans moyens pour stocker l’eau et optimiser l’irrigation, ils sont nombreux à perdre une grande partie voire même la totalité de leurs cultures. Ceux qui n’ont pas accès aux canaux utilisent généralement des puits de surface, de moins de 15 mètres de profondeur, faute de budget et de moyens pour faire des forages plus profonds. Ces puits de surface demandent une gestion minutieuse : en effet, une consommation trop importante mène à l’assèchement de la nappe exploitée, remplacée souvent par une eau salée.

Au niveau des sols, la vallée du fleuve bénéficiait auparavant de la crue du fleuve laissant place à une couche superficielle argileuse ayant la caractéristique d’absorber l’eau et de retenir l’humidité. Cependant, la crue a diminué et la nature des précipitations, qui sont courtes et intenses, catalyse le phénomène d’érosion hydrique par ruissellement. Cette couche superficielle argileuse se retrouve donc perturbée et déplacée par les mouvements d’eau et souffre également d’une érosion éolienne avec la force des vents sahariens (l’harmattan et l’alizé) qui la remplacent par un dépôt de sable. La terre sableuse retient malheureusement très mal l’eau et les fertilisants, encore une difficulté pour les agriculteurs.

Il est reconnu que les formations ligneuses permettent de faire barrière au vent et de réduire ainsi l’érosion éolienne des sols. De plus, elles permettent de faire barrage aux ruissellements et de diminuer l’érosion hydrique. Mais les formations ligneuses continuent de régresser d’environ 80 000 ha par an sur l’ensemble du pays, notamment à cause de la destruction des forêts par l’homme pour la récolte de bois et la production de charbon.

Une transition démographique très lente

Un deuxième facteur essentiel de désertification est d’ordre démographique.

Les pays d’Afrique de l’Ouest connaissent un taux de natalité par femme toujours très élevé (37,2 ‰) pour un taux de mortalité en forte régression (7,7 ‰), notamment dans le monde rural. A l’inverse des pays du Maghreb et des pays du sud de l’Afrique, la transition démographique n’a pas eu lieu, la forte croissance démographique couplée à une faible activité économique et à la diminution des terres agricoles cultivables a accentué la paupérisation de la jeunesse rurale et son exode vers les villes.

Même si les facteurs culturels et religieux sont indéniables, on peut attribuer cette persistance du taux de natalité très élevé à des facteurs économiques.Les enfants aident la famille par le travail de la terre ou les revenus qu'ils tirent de leurs petits métiers en ville. De plus, la prise en charge des parents âgés est faite par leurs enfants (le système de retraite est insignifiant ou inexistant dans la plupart des pays d'Afrique de l’Ouest). Plus il y a d'enfants, plus la charge d'aide aux parents est répartie. Dans leur grande majorité, les politiques gouvernementales volontaristes pour une instruction obligatoire et une meilleure autonomisation des femmes, notamment vis-à-vis de la natalité, sont défaillantes ou inopérantes.

Une solution : la plantation arboricole familiale

Il y a eu quelques projets de reforestation au Sénégal, notamment dans la vallée du fleuve Sénégal dans les années 1980-90. Cependant un rapportde 2005[4] sur les résultats de ces projets montre non seulement que leur taux réel d’exécution est souvent bien inférieur aux objectifs définis.

Peut-être faut-il alors repenser notre vision des programmes de reforestation ? Au lieu de les concevoir comme des entités mal intégrées à la communauté locale, ces programmes doivent bénéficier en priorité aux populations. C’est en tout cas la vision de l’association IRRIGASC qui a choisi d’allier le développement économique et rural à des objectifs de reforestation. L’association aide des agriculteurs locaux à démarrer leur exploitation fruitière de manguiers et d’anacardiers avec des formations, un appui matériel et un appui technique sur trois ans.

En vingt ans, l’association a aidé plus de 2 500 agriculteurs à implanter leur verger de manguiers et d’anacardiers, plantant un total de 220 000 arbres. Depuis 2013, l’association assure un taux de survie des arbres de plus de 70 % pour tous ses programmes, même dans la vallée du fleuve Sénégal. Chaque plantation est l’équivalent d’une petite exploitation individuelle, qui selon les cas correspond à la création d’un emploi et demi en moyenne, soit 4 200 emplois en 25 ans ! Sachant que la durée de vie moyenne d’un manguier et d’un anacardier est de 60 ans, ce sont plus de 50 années de revenus assurés.

Le succès du programme est dû à plusieurs facteurs. Premièrement, le concept IRRIGASC a été développé depuis 1992 autour d’une innovation technologique, la gaine IRRIGASC[5], et une méthodologie de mise en œuvre et d’accompagnement de l’agriculteur. Cette gaine permet d’économiser jusqu’à vingt fois moins d’eau, comparée à une irrigation traditionnelle, et contribue à renforcer l’arbre. C’est une gaine d’irrigation de goutte à goutte en profondeur qui permet d’éviter l’évaporation de l’eau au moment de l’arrosage et de guider les racines le plus rapidement possible vers les couches plus humides et fertiles du sol.

 

Deuxièmement, la participation est entièrement volontaire et se fait dans le respect de la propriété des parcelles des populations locales. Avant de planter, IRRIGASC demande à l’autorité locale une attestation montrant que le bénéficiaire est propriétaire ou usufruitier de sa parcelle. Troisièmement, c’est l’agriculteur lui-même qui s’occupe de l’entretien de sa parcelle et qui reste l’unique bénéficiaire des fruits de son travail. Les plantations sont rentables.  Avec 100 arbres, l’agriculteur peut percevoir un revenu compris entre 500 000 et 1 500 000 francs CFA, soit entre une et trois fois le salaire minimum sénégalais, très supérieur aux revenus issus du maraîchage. Enfin, l’association fait un suivi rigoureux des plantations (sept visites d’accompagnement et de contrôle qualité pour chaque plantation sur trois ans, répertoriées et accessibles sur le site de l’association en temps réel). Au bout de trois ans, les manguiers et les anacardiers deviennent indépendants en eau, l’agriculteur et la plantation sont autonomes.  Il est donc possible de lutter contre l’avancée du désert, et de mettre en place des programmes de reboisement durables au Sahel, à la condition de mettre au cœur du projet la responsabilisation et la motivation économique des populations rurales.

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En Afrique, toujours plus de bouches à nourrir Ce qui frappe, dans les nouvelles projections de population mondiale publiées par l’Organisation des Nations unies (ONU) le 21 juin, c’est moins la forte croissance démographique prévue en Afrique, désormais largement anticipée, que sa révision continuelle à la hausse. En effet, depuis les projections publiées par l’ONU en 2012, le nombre d’Africains attendu en 2050 a été augmenté de 135 millions de personnes (6 %), soit l’équivalent de deux fois la population française actuelle.
La transition démographique, c’est-à-dire la baisse de la fécondité, est certes bien engagée dans cette région, puisqu’elle est tombée de 5,1 naissances par femme à 4,7 au cours de la période 2010-2015. Mais son rythme a été nettement surestimé. On peut bien sûr se demander s’il l’est encore1.

Selon les dernières statistiques, la population africaine devrait doubler entre 2017 et 2050, à 2,53 milliards de personnes. Elle représenterait alors 26 % du nombre total d’habitants, contre 17 % aujourd’hui. Pour l’agriculture, les enjeux liés à ce boom démographique sont considérables.


Le premier défi est bien sûr celui de la sécurité alimentaire et de la nutrition. Pour ne pas dépendre excessivement des importations, le continent africain devra accroître fortement sa production agricole. Entre 2017 et 2050, il y aura en Afrique 1,27 milliard de bouches supplémentaires à nourrir. Entre 1984 et 2017, l’augmentation a été de 536 millions. La production alimentaire doit donc non seulement s’accroître, mais croître plus vite, d’autant plus que la progression de la demande de produits animaux nécessite une forte hausse de la production d’aliments du bétail et que l'urbanisation rapide crée de nouveaux besoins. En outre, il faudra aller au-delà de l’expansion de la production agricole pour pallier les carences nutritionnelles des catégories les plus vulnérables, en particulier les enfants2.

Le second enjeu est la capacité des filières agroalimentaires à créer des emplois. Plus de 40 % de la population africaine est âgée de moins de 14 ans, contre 24 % en Asie et 16 % en Europe. Le flot de jeunes arrivant sur le marché du travail va s’amplifier. La population agricole vieillit et doit se renouveler. Mais il est douteux qu’elle puisse employer davantage de bras, dans des conditions de travail décentes, alors que, globalement, elle souffre déjà d’un excédent de main-d’œuvre. Les industries et les services d’amont et d’aval de la production agricole offrent en revanche de formidables opportunités, à condition bien sûr que les jeunes soient suffisamment formés et que les créateurs d’entreprises trouvent un environnement politique et réglementaire favorable.

Le troisième défi est étroitement lié aux deux premiers. La faim et la pauvreté, conjuguées à d’autres facteurs (tensions ethniques et religieuses, concurrence pour l’accès aux ressources…) et dans un contexte général de grande fragilité des Etats, sont le terreau de l’insécurité. Les ruraux en quête d’un meilleur avenir, fût-il illusoire, partent vers la ville ou tentent d’émigrer ; d’autres se lancent dans des trafics ou s’enrôlent dans des groupes terroristes. Le Sahel est particulièrement touché, or les perspectives en matière de démographie et d’impact potentiel du changement climatique (avec notamment un risque accru de sécheresse) y sont alarmantes. Alors que la population de l’Afrique subsaharienne devrait être multipliée par 2,1 d’ici à 2050, elle le serait par 2,3 au Tchad et 2,4 au Mali, pays déchirés par des conflits armés (tableau).

Perspectives démographiques dans quelques pays d’Afrique (en millions d’habitants)

  2017 2050 Coefficient de multiplication

Afrique, total

Afrique du Nord 3

Afrique subsaharienne

Mali

Mauritanie

Niger

Nigeria

République centrafricaine

République démocratique du Congo

Tchad

Soudan

Soudan du Sud

1 256,3

192,5

1 063,8

18,5

4,4

21,5

190,9

4,7

81,3

14,9

40,5

12,6
2 527,6

278,5

2 249,1

44,0

9,0

68,5

264,1

8,9

197,4

33,6

80,4

25,4
2,01

1,45

2,11

2,37

2,02

3,19

1,38

1,90

2,43

2,26

1,98

2,02
Source : World Population Prospects. The 2017 Revision, United Nations, 2017

L’une des situations les plus inquiétantes est celle du Niger, crédité par l’ONU de l’un des plus faibles indices de développement humain et confronté à une menace terroriste multiforme (al-Qaida au Maghreb islamique, Ansar Dine, Boko Haram). Dans les 33 prochaines années, la population nigérienne pourrait plus que tripler (x 3,2), dépassant 68 millions d’habitants, soit à peu près la population actuelle de la France. Certes, la superficie du Niger est environ deux fois et demie celle de l'Hexagone mais, ainsi que le notait Serge Michailof dans un ouvrage récent4, « comme moins de 8 % de sa superficie bénéficient d’une pluviométrie supérieure à 400 mm (rendant possible la pratique de l’agriculture), c’est finalement plus de 85 % de la population qui vit sur les 20 % du territoire les plus au sud. Dans ces régions, la densité de population varie entre 60 et plus de 100 habitants au km², atteignant même 150 dans certains arrondissements. Compte tenu de l’irrégularité des pluies, de la qualité très inégale des sols, des techniques culturales extensives actuelles et de la pénurie de terres irriguées, ce type de densité pose problème ». Et l’auteur de relever que le ratio des terres arables disponibles par actif agricole, au Niger, a été divisé par 2,4 entre 1980 et 2010, évolution observée dans la plupart des autres pays africains. Constat inquiétant, car il n'y aura pas de réduction massive de la pauvreté sans accroissement des revenus agricoles.

Les chiffres de l’ONU plantent ainsi le décor des immenses défis que doit relever l’Afrique, avec l’appui de la communauté internationale. Et de l’urgence de politiques de développement plus efficaces, privilégiant l’amélioration des conditions de vie des ruraux, conjuguées à des stratégies ambitieuses de maîtrise de la natalité, comme l'a reconnu récemment la CEDEAO.

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Pour une agriculture productive et résiliente : l’agroforesterie Dans le Pays Dogon, au Mali, il se passe quelque chose de merveilleux : dans une douzaine de villages au nord de Koro, aux confins du Sahara, il y a assez à manger, malgré la sécheresse qui affecte la région. 

Les fermiers dogons, en renouvelant une méthode agricole ancestrale, ont engrangé une réserve suffisante pour passer la saison sèche.

Leurs voisins n’ont pas cette chance. En effet, sur cette terre aride qui s’étend de l’Atlantique à la mer Rouge, la malnutrition fait rage, tandis que la famine s’abat sur les plus pauvres, depuis la Somalie et le Kenya, à l’Est, jusqu’au Mali, à l’Ouest. Ce n’est pas la sécheresse qui menace les 250 millions de fermiers qui habitent ces terres. Ils la connaissent bien, pour la subir régulièrement. Ce qui arrive est bien pire, bien plus effrayant : ce sont les sols qui sont en train de mourir.

Lessivés de toute matière organique, cuits par un soleil qui ne leur offre aucun répit, les sols du Sahel deviennent durs comme du béton. Les pluies, quand elles arrivent, ne pénètrent plus. C’est la raison essentielle pour laquelle périclitent des fermes et qui engendre une forte dépendance à l’aide alimentaire pour plusieurs millions de personnes. Des millions d’autres sont forcées de prendre la route de l’exil – vers le Sud, vers la pluie ; vers le Nord ; ou encore vers l’Europe. 

Chaque année, les sols perdent encore du peu de fertilité qu’il leur reste : de 10 à 15 % par an. Si rien n’est fait, d’ici quelques années, l’Afrique devra faire face à des famines monstrueuses, mettant en danger la vie de dizaines de millions de personnes.

Agir est non seulement urgent mais possible, et les fermiers dogons nous montrent la voie à suivre.

Des centaines de milliers de fermiers africains, partout dans les zones arides, redécouvrent une agriculture que l’on croyait révolue, celle de leurs ancêtres. Cette agriculture résistante aux aléas du climat et adaptée à l’Afrique se répand pour une raison simple : elle permet, à un coût dérisoire, de retrouver une productivité suffisante pour donner aux paysans l’assurance que des investissements supplémentaires seront porteurs.




C’est une agriculture qu’on a aussi connue dans le Nord, en Europe. Une agriculture antérieure à la séduction du diesel, des machines et des intrants artificiels. Une agriculture qui exploite les sources locales de fertilité : les déjections animales, les feuilles des arbres, la rotation des cultures, l’utilisation abondante de légumineuses.

Cette agriculture-là ne ressemble guère aux grandes surfaces arables qui incarnent, pour nombre d’entre nous, le summum de la modernité. Elle n’est pas austère mais exubérante, pas monoculturale mais multiforme. Surtout, surtout, elle est affaire de mélanges – mélanges de cultures, d’arbres et de bétail en tous genres.

En Europe, bénéficiant d’un climat tempéré qui marie harmonieusement ensoleillement et pluie tout au long des saisons, nous avons pu nous permettre d’arracher nos haies et nos arbres, d’abandonner des siècles d’expérience et de miser sur la mécanisation et les intrants. Traiter le sol comme un support neutre ne nous a coûté, semble-t-il, que de l’argent et la destruction de nos paysages ruraux. Les rendements, eux, ont tellement augmenté que ce prix nous semble dérisoire !

Mais en Afrique, ce prix est rendu inabordable par le climat. Prenez le Sahel de ces paysans dogons : une seule saison des pluies de quelques semaines, suivie de dix mois de chaleur et de sécheresse. Dans ces conditions, une agriculture industrielle ne peut se réaliser qu’à grands renfort d’irrigation – une solution hors de prix pour la vaste majorité des agriculteurs.

Pourtant, de Maradi à Zinder, du Sénégal à l’Ethiopie, des paysans arrivent à produire, bon an mal an, quelques tonnes de sorgho, de millet ou de teff par hectare dans ces conditions délétères. Ils n’ont pas de machines, pas de pompes, souvent même pas d’animaux de trait. Mais ils ont des alliés de poids : leurs arbres.

Qu’ils soient régénérés naturellement (la majorité des cas) ou plantés, ces arbres poussant à même les champs apportent ce dont les cultures ont besoin. Leurs profondes racines vont chercher des nutriments dans le sol, qui retombent à la surface avec la chute des feuilles. Celles-ci, en se minéralisant, libèrent ces nutriments pour les cultures et rechargent les sols en carbone organique. Beaucoup d’arbres, comme par exemple les acacias, si communs dans la région, sont des légumineuses qui apportent de l’azote aux cultures. Ces mêmes racines permettent à la pluie de pénétrer les sols, rechargeant ainsi les nappes phréatiques. L’ombre des arbres protège les cultures et le bétail des chaleurs du milieu de journée, augmentant leur productivité. Leur présence ralentit les vents, diminuant ainsi l’érosion des sols et l’évapotranspiration des cultures. Les arbres offrent aussi des bénéfices plus directs : fourrage pour le bétail, bois de chauffe et d’œuvre, miel, fruits, noix et produits médicinaux.

C’est bien simple : sans les arbres, ces terres deviennent des déserts. Avec eux, elles redeviennent de grandes surfaces agricoles productives.

Partout dans le Sahel, des paysans innovent avec leurs arbres. Les Dogons des environs de Koro les taillent en forme de cônes inversés, garantissant ainsi une ombre constante aux cultures. Certains taillent une partie des arbres, pour faciliter l’accès du bétail au fourrage. D’autres rajoutent des arbres fruitiers à proximité immédiate de leur habitation pour varier les repas et améliorer la nutrition des enfants.

Ces techniques, connues sous le nom d’agroforesterie, sont millénaires (le figuier, première plante domestiquée il y a déjà 11 000 ans, est une espèce agroforestière typique). Mais elles sont aussi parmi les plus modernes. Des centaines de chercheurs, pour beaucoup affiliés au Centre international pour la recherche en agroforesterie (ICRAF), les explorent depuis des décennies. Leurs conclusions, publiées dans des milliers d’articles, sont sans appel : l’agroforesterie, c’est le futur. Mais aussi : l’agroforesterie, c’est délicat.

Comme l’exemple des Dogons le montre, des combinaisons somme toute simples – acacias plus céréales – donnent déjà de fameux résultats. Mais des combinaisons beaucoup plus complexes, comme celles trouvées dans les fermes à damar, sur l’île de Sumatra, en Indonésie, donnent des résultats encore plus mirobolants : plus de résilience, de productivité, de revenus. Pourquoi ? Que faire pour diffuser de tels systèmes? Comment les standardiser, les adapter à la mécanisation ? Ces questions-là, nous commençons à peine à y trouver réponse. Et pourtant, le travail déjà fait est immense : l’ICRAF dispose d’une librairie génétique de milliers d’espèces d’arbres, a déjà séquencé des douzaines d’espèces tropicales et développe une variété d’outils de vulgarisation prometteuse.

Et pourtant, l’agroforesterie ne se répand que lentement dans les paysages africains. Les causes de ce phénomène sont connues. Il s’agit parfois de problèmes d’ordre réglementaire : personne n’investira dans des arbres sans garantie d’en profiter. Dans d’autres cas, le problème est culturel : « ça, c’est l’agriculture de mon grand-père. Moi, je veux être un fermier moderne ! ».

Mais le plus souvent, la barrière est l’ignorance. Toute forme d’agroforesterie demande un savoir théorique (sur la compétition entre arbres et cultures, par exemple) et pratique (quels arbres choisir ? pour quoi faire ? comment les régénérer ou les planter ? comment les élaguer et les soigner ?), rarement présent dans une campagne où les arbres on disparu. C’est un savoir complexe, qui devrait être diffusé par des systèmes de vulgarisation agricole performants. Mais ceux-ci sont rares : les dispositifs mis en œuvre par le secteur public souffrent de sous-investissement ; en outre, comme ceux du secteur privé, ils sont focalisés sur des conseils agronomiques axés sur des solutions coûteuses, tels que les intrants ou l’irrigation.

L’agroforesterie demande une vulgarisation vigoureuse et approfondie. Et c’est évidemment là que le bât blesse. Ce n’est pas seulement que les cours d’agroforesterie sont rares dans les collèges agricoles ou que les services publics de conseil rural sont pauvres: c’est que les filières agroindustrielles n’y trouvent pas leur compte. Comment valoriser un conseil agroforestier, quand votre business model est axé sur la vente d’intrants ?

Pour se répandre, les options qui intègrent des arbres dépendent donc surtout de donateurs qui, de leur côté, ont parfois du mal à croire qu’une solution au rapport coût-bénéfice si exceptionnel puisse être la clé du développement rural à grande échelle.

Pourtant, son futur semble radieux. Les grandes puissances agricoles misent toutes de plus en plus sur l’incorporation des arbres. Du Brésil à la Chine, des centaines de milliers d’hectares de céréales et de soja sont cultivés sous des rangées d’arbres. Après avoir longtemps pénalisé les paysans qui avaient la témérité d’avoir des arbres sur leurs parcelles, la politique agricole commune de l’Union européenne les subventionne aujourd’hui. L’Inde à été le premier pays au monde à se doter d’une politique agroforestière nationale, lancée par son Président (excusez du peu). Et de la FAO à la Banque mondiale, la conclusion se répand que développement rural soutenu et soutenable passe le plus souvent par l’inclusion des arbres.

Il s’agit maintenant de combiner ces grandes déclarations de principe avec un support concret sur le terrain.

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Il faut conforter la production européenne de biocarburants qui ne menace ni l'environnement ni la sécurité alimentaire L’Union européenne s’est fixé des objectifs ambitieux en matière d’énergie et de climat à l’horizon 2030 : une part minimale de 27 % d’énergie renouvelable dans sa consommation finale d’énergie et une réduction de 40 % de ses émissions de gaz à effet de serre (GES) par rapport à celles de 1990. Ce dernier objectif correspond à l’engagement pris par l’UE dans le cadre de l’Accord de Paris sur le climat (COP 21) entré en vigueur à l’automne 2016.

Fin novembre 2016, la Commission européenne a présenté le paquet réglementaire « Energie propre en 2030 », soit son projet de feuille de route européenne pour la période 2020-2030 en matière d’énergie et de climat. Cet ensemble de textes doit désormais être examiné puis discuté avec le Conseil et le Parlement européens. Y figure notamment la proposition de « directive énergie renouvelable II » qui établit spécifiquement le cadre réglementaire en matière d’énergie renouvelable pour la période 2020-2030, notamment pour le secteur des transports.

Ce secteur représente 20,8 % (hors aviation et transport maritime) du total des émissions de GES de l’Union européenne en 2014 (28,5 % en France) et devra participer significativement à l’objectif de réduction de GES pour 2030 pour maintenir un équilibre des efforts entre chacun des secteurs, notamment pour l’agriculture qui ne peut compenser les autres secteurs. On pouvait donc s’attendre à une proposition volontariste de la Commission européenne dans ce secteur.

Or, il n’en est rien. La Commission européenne a présenté un texte dénué d’ambition qui propose de :

  • réduire la part minimale d’énergie renouvelable dans les transports en 2030 par rapport à ce qu’elle sera en 2020, 
  • réduire drastiquement la contribution des biocarburants conventionnels au bouquet énergétique des transports, sans arguments fondés,
  • tout miser sur un fort développement des biocarburants avancés aux maturités technologique, logistique et économique incertaines à ce jour.
Au-delà du manque d’ambition dont elle fait preuve, la proposition de la Commission n’est pas compréhensible à plusieurs égards.

En premier lieu, elle est imprégnée d’un dogmatisme radical à l’encontre des biocarburants conventionnels que rien ne justifie. Qui peut encore considérer que cette bioénergie serait responsable d’une hausse significative des prix agricoles au regard des cours actuels des céréales, des oléagineux ou du sucre ? Comment peut-on dire sérieusement que la production européenne de bioéthanol et de biodiesel menace la sécurité alimentaire mondiale ? 

Quant à la question complexe des changements indirects d’affectation des sols (CASI, ou ILUC en anglais) induits par les biocarburants issus de cultures alimentaires et la prise en compte en terme d’émissions de gaz à effet de serre, elle a déjà donné lieu à un débat européen de près de trois ans à l’issue duquel un compromis politique a été trouvé : la directive dite « CASI » adoptée en 2015 en introduit un plafonnement à 7 % de la contribution de ces biocarburants à l’objectif de 10 % d’énergie renouvelables dans les transports en 2020. 

Ce compromis peut être considéré comme un point d’équilibre entre l’application du principe de précaution et les nombreuses incertitudes scientifiques qui caractérisent l’estimation de ce phénomène.

En l’absence de nouveaux éléments marquants en la matière, on peut donc se demander pourquoi la Commission revient sur ce compromis laborieux en proposant une baisse drastique de la contribution maximale des biocarburants de première génération de 7 % en 2020 à 3,8 % en 2030, et à quel titre elle entend imposer à chaque Etat membre la conduite à tenir en matière de biocarburants conventionnels dès lors que leur plafonnement ne comporte aucune obligation de recourir à cette solution.

En second lieu, la proposition de la Commission donne un dramatique signal d’incertitude et même de désinvestissement de la bioéconomie qu’elle a pourtant contribuée à lancer avec la Directive biocarburants de 2003.

En effet, la majeure partie des biocarburants de première génération consommés en Europe est  issue de sa propre agriculture, innovante, qui produit plus et mieux, dans le cadre d’une politique agricole commune (PAC) prenant en compte la protection des sols, la biodiversité, les enjeux agronomiques et environnementaux. Les filières biocarburants contribuent ainsi à la sécurité alimentaire et aux préoccupations environnementales, participent à la décarbonation du secteur des transports routiers, accroissent l’indépendance énergétique de l’Europe, améliorent l’indépendance protéique de l’élevage européen en réduisant la part des tourteaux de soja importés et répondent aux nouvelles demandes en matériaux biosourcés dans le cadre d’une bioéconomie créatrice d’emplois et d’activité économique dans les territoires ruraux.

Les développements intervenus au cours des dernières années n’ont eu ni de conséquences significatives sur les équilibres de productions au sein du secteur agricole, ni d’impact déterminant sur les coûts d’approvisionnement alimentaire. Par ailleurs, les enquêtes  montrent un soutien très majoritaire des citoyens européens aux politiques en faveur des biocarburants.

Enfin, les filières européennes de biocarburants de première génération représentent aujourd’hui 16 milliards d’euros d’investissements et 220 000 emplois attachés, directs et indirects, dans l’agriculture, l’industrie et les services.

Dès lors, pourquoi provoquer à dessein l’attrition de ces jeunes filières au moment où la compétitivité économique des biocarburants devient optimale (investissements initiaux amortis en grande partie) et leur bilan environnemental  optimisé (investissements dans des sources d’énergie renouvelables telle que chaudière à biomasse ou géothermie, optimisation des procédés industriels) ?

Dans ces conditions, il est bien illusoire de croire que les acteurs de ces filières investiraient dans la production de biocarburants avancés qu’ils sont pourtant les mieux à même de développer. La proposition de la Commission européenne en matière d’énergie renouvelable dans les transports doit être revue en profondeur par le Parlement et le Conseil européen, afin notamment de fixer dans ce secteur un objectif obligatoire d’au moins 15 % d’énergie renouvelable par Etat membre d’ici 2030 et de maintenir une contribution possible de 7 % des biocarburants de première génération, s’ajoutant à la trajectoire des biocarburants avancés pour atteindre ce plafond. Ce n’est pas en cédant à certaines attaques démagogiques contre le bioéthanol et le biodiesel européens qu’on luttera efficacement contre l’insécurité alimentaire et le dérèglement climatique.    

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http://www.fondation-farm.org/zoe.php?s=blogfarm&w=wt&idt=prod-bio 2017-06-13 text/htmlfr
Agriculture et sécurité alimentaire : la France entre commerce<br> et développement La France se distingue dans le monde par son ouverture, son respect des diff&eacute;rences et sa sensibilit&eacute; aux enjeux de d&eacute;veloppement par-del&agrave; les fronti&egrave;res hexagonales. Le rang de la France dans les relations internationales s&rsquo;explique pour beaucoup par cette capacit&eacute; &agrave; &eacute;couter les attentes de partenaires &eacute;trangers et &agrave; proposer des activit&eacute;s de coop&eacute;ration pour r&eacute;pondre &agrave; des besoins concrets qui concernent l&rsquo;am&eacute;lioration des conditions de vie des populations. Si ce rang est assur&eacute;ment mis au d&eacute;fi par l&rsquo;&eacute;mergence de nouvelles puissances, cela ne signifie pas pour autant que le r&ocirc;le de la France s&rsquo;&eacute;tiole irr&eacute;versiblement et que notre pays ne serait plus en mesure de jouer sa propre partition dans les affaires strat&eacute;giques internationales.



L&rsquo;agriculture, maillon-cl&eacute; d&rsquo;une strat&eacute;gie s&eacute;curitaire globale

Incontestablement, notre pays n&rsquo;a pas les moyens de tout faire. Il a &eacute;galement besoin de retrouver une certaine &laquo;lisibilit&eacute;&raquo; &agrave; l&rsquo;international, en adoptant une strat&eacute;gie coh&eacute;rente avec ses valeurs, ses int&eacute;r&ecirc;ts et ses potentialit&eacute;s. Une telle clarification devient n&eacute;cessaire pour que plusieurs axes politiques se compl&egrave;tent et se confortent mutuellement. Cela implique d&rsquo;accepter de choisir, ou du moins de prioriser, les secteurs d&rsquo;activit&eacute; et les zones g&eacute;ographiques dans lesquels l&rsquo;action de la France s&rsquo;av&egrave;re appropri&eacute;e. L&rsquo;agriculture se situe au c&oelig;ur de ce double d&eacute;bat portant &agrave; la fois sur la souverainet&eacute; nationale et le r&ocirc;le de la France dans certaines r&eacute;gions du monde. Activit&eacute; essentielle &agrave; la vie des &ecirc;tres humains, qui entretiennent quotidiennement un rapport &eacute;troit et privil&eacute;gi&eacute; &agrave; la nourriture, l&rsquo;agriculture constitue aussi l&rsquo;un des piliers de notre &eacute;conomie et l&rsquo;un des marqueurs de nos territoires. Bien que l&rsquo;urbanisation de la population et que la tertiarisation des emplois se poursuivent, l&rsquo;agriculture et l&rsquo;agroalimentaire repr&eacute;sentent ensemble le premier secteur &eacute;conomique fran&ccedil;ais, ce qui correspond &agrave; pr&egrave;s de 3,5 millions d&rsquo;emplois directs et indirects, 3 &agrave; 4 % du PIB et 60&nbsp;milliards d&rsquo;exportations en moyenne chaque ann&eacute;e.

Il s&rsquo;agit aussi, &agrave; travers ces secteurs, de la question &ocirc; combien d&eacute;terminante de la vitalit&eacute; des territoires ruraux ou p&eacute;riurbains. C&rsquo;est souvent l&rsquo;agriculture et le tissu d&rsquo;entreprises structurant les fili&egrave;res (production, transport, transformation, distribution, etc.) qui g&eacute;n&egrave;rent de la croissance et cr&eacute;ent de l&rsquo;emploi dans ces territoires dits &laquo;&nbsp;p&eacute;riph&eacute;riques &raquo; alors qu&rsquo;ils sont au contraire &eacute;minemment strat&eacute;giques ! Nourrissant les populations et les villes, assurant l&rsquo;entretien des paysages, cultivant la diversit&eacute; agricole de la France, ces acteurs agricoles et ces territoires ruraux sont parties prenantes des enjeux relatifs &agrave; la souverainet&eacute; nationale et &eacute;conomique.

La fili&egrave;re agro-alimentaire, un enjeu national

Comment notre pays pourrait-il envisager de construire son avenir en tournant le dos &agrave; ses mondes agricoles et ruraux ? Moins d&rsquo;agriculture demain, c&rsquo;est potentiellement moins de s&eacute;curit&eacute; dans notre pays. Il faut donc &agrave; la fois pr&eacute;server une politique agricole ambitieuse mais &eacute;galement redonner de la confiance aux acteurs de ce secteur qui souffrent parfois d&rsquo;un sentiment d&rsquo;abandon ou de m&eacute;pris de la part de certaines franges de la soci&eacute;t&eacute;. Alors qu&rsquo;ils ne cessent d&rsquo;adapter leurs pratiques pour r&eacute;pondre aux exigences des transformations environnementales, les agriculteurs ne sont pas toujours reconnus &agrave; la hauteur des missions qu&rsquo;on leur assigne. Or, rien n&rsquo;est possible en agriculture sans un v&eacute;ritable contrat de confiance entre les pouvoirs publics, la population et ses agriculteurs. Entreprises &agrave; part enti&egrave;re, les exploitations agricoles peuvent-elles avancer &agrave; reculons ? &Eacute;l&eacute;ments structurants de notre s&eacute;curit&eacute; nationale, les fili&egrave;res agro-alimentaires ne m&eacute;riteraient-elles pas davantage de reconnaissance quand on s&rsquo;interroge sur les atouts de notre puissance ? L&rsquo;agriculture reste donc un enjeu national de premi&egrave;re importance. Elle constitue &eacute;galement un axe strat&eacute;gique pour l&rsquo;action de notre pays &agrave; l&rsquo;ext&eacute;rieur. Et ce pour deux raisons qui sont compl&eacute;mentaires.

Premi&egrave;rement, le secteur agricole et agro-alimentaire g&eacute;n&egrave;re chaque ann&eacute;e des exc&eacute;dents commerciaux. Peu de familles de productions peuvent en dire autant en France. Gr&acirc;ce aux vins et spiritueux, aux c&eacute;r&eacute;ales, au sucre ou aux semences, sans oublier la myriade de produits de terroir qui viennent garnir le panier &agrave; l&rsquo;export, notre pays demeure l&rsquo;une des principales puissances agricoles de la plan&egrave;te. La taille de la France s&rsquo;amplifie sur un planisph&egrave;re quand le curseur est plac&eacute; sur le poids de l&rsquo;agriculture et des productions alimentaires.

L&rsquo;agriculture au service de la &laquo; diplomatie &eacute;conomique &raquo;

D&rsquo;o&ugrave; le deuxi&egrave;me point vis-&agrave;-vis de notre action ext&eacute;rieure permettant de r&eacute;pondre aux attentes de certaines r&eacute;gions du globe : en contribuant aux &eacute;quilibres alimentaires mondiaux, la France assure une responsabilit&eacute; en mati&egrave;re de paix et de stabilit&eacute;. Beaucoup de pays, notamment en M&eacute;diterran&eacute;e et en Afrique, souffrent de d&eacute;ficits agricoles chroniques ou en croissance, que catalysent la pression d&eacute;mographique, les changements climatiques et les instabilit&eacute;s g&eacute;opolitiques. Ce commerce avec la France en mati&egrave;re alimentaire doit &ecirc;tre appr&eacute;hend&eacute; objectivement. D&rsquo;autant plus que par-del&agrave; les &eacute;changes, notre pays, au niveau des pouvoirs publics, des collectivit&eacute;s, des associations ou des entreprises, participe aux dynamiques de d&eacute;veloppement local pour accompagner la recherche, la formation, l&rsquo;organisation de fili&egrave;re ou l&rsquo;am&eacute;lioration logistique.

Cet assemblage entre commerce et d&eacute;veloppement repr&eacute;sente d&rsquo;ailleurs un trait sp&eacute;cifique dans l&rsquo;action de la France. S&rsquo;il n&rsquo;est pas parfait et peut &eacute;videmment &ecirc;tre optimis&eacute;, cet assemblage est strat&eacute;gique pour promouvoir notre diplomatie &eacute;conomique. Il trouve sa plus forte pertinence dans notre coop&eacute;ration avec la M&eacute;diterran&eacute;e et l&rsquo;Afrique. L&rsquo;agriculture et l&rsquo;agro-alimentaire offrent en effet l&rsquo;illustration idoine d&rsquo;un secteur favorable &agrave; l&rsquo;&eacute;conomie fran&ccedil;aise et &agrave; nos int&eacute;r&ecirc;ts nationaux tout en &eacute;tant essentiel &agrave; notre influence dans le monde. Nous sommes dans une p&eacute;riode marqu&eacute;e par le retour de logiques de puissance dans l&rsquo;&eacute;conomie pour asseoir des strat&eacute;gies g&eacute;opolitiques. Climat relativement stable, ressources naturelles, espaces et fa&ccedil;ades maritimes, savoir-faire capitalis&eacute;s dans le temps, structuration de la profession, innovations permanentes, coexistence de plusieurs mod&egrave;les de production, cadre de gouvernance porteur d&rsquo;avenirs : autant d&rsquo;atouts pour l&rsquo;agriculture en France, pour sa s&eacute;curit&eacute; nationale et la contribution de notre pays aux &eacute;quilibres alimentaires mondiaux.]]>
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Pour vaincre la faim, ne pas laisser le marché agir seul ! Au fil des ans, l&rsquo;Afrique au sud du Sahara importe de plus en plus de produits alimentaires et en exporte de moins en moins. La situation est fort pr&eacute;occupante, surtout si l&rsquo;on se rend compte qu&rsquo;une partie importante du d&eacute;ficit est pay&eacute; par des exportations de mati&egrave;res premi&egrave;res (essentiellement du p&eacute;trole) qui ne seront pas forc&eacute;ment durables.

La cause primaire du ph&eacute;nom&egrave;ne est &eacute;videmment la croissance d&eacute;mographique, qui augmente le nombre de bouches &agrave; nourrir. Mais &eacute;videmment aussi, il faut incriminer la faiblesse de la production agricole qui ne suit pas la d&eacute;mographie. De fait, les rendements agricoles sont faibles et n&rsquo;augmentent pas, alors qu&rsquo;ils croissent plus vite que la population presque partout dans le monde.

Or une telle situation est d&rsquo;une absurdit&eacute; totale. Les conditions naturelles en Afrique sont exceptionnellement favorables &agrave; la production de &laquo; biomasse &raquo;. Par ailleurs, s&rsquo;il est un ph&eacute;nom&egrave;ne d&eacute;mographique qui se v&eacute;rifie partout dans le monde, c&rsquo;est bien le fait que la prosp&eacute;rit&eacute; - sp&eacute;cialement alimentaire - diminue la natalit&eacute; : un accroissement des rendements devrait donc am&eacute;liorer les choses par les deux bouts, &agrave; la fois en augmentant la production alimentaire et en diminuant la natalit&eacute; gr&acirc;ce &agrave; la prosp&eacute;rit&eacute; des populations rurales (celles o&ugrave; la d&eacute;mographie pose probl&egrave;me).&nbsp;

Mais pourquoi les rendements n&rsquo;augmentent ils pas en Afrique comme ailleurs ? L&rsquo;explication la plus simple (voire simpliste) est que les agriculteurs africains sont arri&eacute;r&eacute;s et trop mal inform&eacute;s pour profiter des bienfaits de la Science comme le font leurs confr&egrave;res europ&eacute;ens ou am&eacute;ricains... C&rsquo;est un peu court : en r&eacute;alit&eacute;, sur les moyens d&rsquo;augmenter les rendements, les paysans africains en savent bien plus que ne le croient les fonctionnaires internationaux. Mais ils n&rsquo;ont aucun int&eacute;r&ecirc;t &agrave; le faire. Pire : ils souhaiteraient le faire, mais ne le peuvent pas.

De fait, le principal obstacle &agrave; l&rsquo;utilisation des m&eacute;thodes modernes dans l&rsquo;agriculture africaine est le manque de capital : on peut bien savoir qu&rsquo;il faut irriguer, mettre des engrais et utiliser des semences s&eacute;lectionn&eacute;es, si l&rsquo;on manque d&rsquo;argent pour acheter ces ingr&eacute;dients, on sera contraint d&rsquo;utiliser les m&eacute;thodes traditionnelles. Or les agriculteurs africains, en g&eacute;n&eacute;ral, ont assez peu d&rsquo;argent, justement &agrave; cause de la faiblesse de leurs rendements...&nbsp;

Evidemment, ils pourraient emprunter. Cela devrait-&ecirc;tre d&rsquo;autant plus facile que, chez eux, la productivit&eacute; du capital est &eacute;norme, comme c&rsquo;est logique pour un facteur de production aussi rare. De fait, lorsqu&rsquo;on observe les transactions financi&egrave;res courantes dans les campagnes, les taux d&rsquo;int&eacute;r&ecirc;t sont &eacute;normes : un contrat &laquo; classique &raquo; consiste en ce que &laquo; je te pr&ecirc;te un sac de riz aujourd&rsquo;hui et tu m&rsquo;en rends deux dans trois mois &raquo;. C&rsquo;est l&agrave; un taux d&rsquo;int&eacute;r&ecirc;t de plus de 600 %, de quoi faire saliver tous les banquiers de la terre, qui devraient supplier les Africains de leur demander des cr&eacute;dits &agrave; des taux pareils... Il est vrai que le contrat en question comporte une clause subsidiaire : &laquo; si tu ne peux pas me rendre mon sac cette ann&eacute;e, tu le feras l&rsquo;an prochain, ou m&ecirc;me dans deux ans &raquo;. Cela fait significativement baisser l&rsquo;esp&eacute;rance de taux d&rsquo;int&eacute;r&ecirc;t, plus proche en r&eacute;alit&eacute; de 50 % que de 600 %. N&rsquo;importe : une rentabilit&eacute; de 50 % n&rsquo;est tout de m&ecirc;me pas courante et m&eacute;riterait un peu d&rsquo;attention de la part d&rsquo;un banquier soucieux de bonnes affaires.

Alors, pourquoi les banquiers ne pr&ecirc;tent-ils pas aux agriculteurs africains, ce qui permettrait d&rsquo;am&eacute;liorer les rendements pour le bonheur de tous ? C&rsquo;est que les banquiers sont prudents, et que la production agricole est risqu&eacute;e. Il y a en effet deux sortes de risque en agriculture.

Le premier est le risque de rendement : tout le monde le sait, on peut &ecirc;tre un excellent agriculteur et ne rien r&eacute;colter en cas de s&eacute;cheresse ou d&rsquo;&eacute;piphytie. Si je pr&ecirc;te de l&rsquo;argent &agrave; un agriculteur dans cette situation, il ne pourra pas me rembourser et je perdrai mon capital... Ce risque-l&agrave; est cependant moins grand qu&rsquo;il n&rsquo;en a l&rsquo;air, parce qu&rsquo;un agriculteur peut &ecirc;tre sinistr&eacute; sans que son voisin le soit. De ce fait, ce risque-l&agrave; est &laquo;&nbsp;assurable &raquo; : le banquier peut en effet perdre un peu de son capital, mais si sa client&egrave;le est tant soit peu diversifi&eacute;e g&eacute;ographiquement, ce ne sera jamais tout. De la sorte, avec des taux aussi &eacute;lev&eacute;s, il s&rsquo;y retrouvera quand m&ecirc;me. En outre, beaucoup de ces investissements auxquels peuvent penser les agriculteurs africains sont justement des r&eacute;ducteurs de risque : ainsi, une installation d&rsquo;irrigation permet de s&rsquo;affranchir du risque de s&eacute;cheresse. Enfin, des assurances indicielles contre les al&eacute;as climatiques, relativement peu co&ucirc;teuses pour les producteurs, se d&eacute;veloppent en Afrique. Le risque de rendement ne devrait donc pas &ecirc;tre un obstacle &agrave; la fourniture de cr&eacute;dit aux agriculteurs.

Mais il existe en agriculture un autre risque, autrement important m&ecirc;me (et surtout !) pour un banquier, c&rsquo;est le risque de prix (figure 1). Les prix bas, &agrave; un moment donn&eacute;, touchent tous les agriculteurs d&rsquo;une r&eacute;gion. Il en r&eacute;sulte que si le risque se mat&eacute;rialise, le banquier se trouvera bient&ocirc;t dans la m&ecirc;me situation que ses clients, en cessation de paiement. Or, ni les banquiers, ni les agriculteurs ne tiennent beaucoup &agrave; se trouver en cessation de paiement. Et la parade est toute trouv&eacute;e : on n&rsquo;emprunte pas, on ne pr&ecirc;te pas et les rendements n&rsquo;augmentent pas...

Figure 1
Sources&nbsp;: FAO - Nouvelles des march&eacute;s
Les prix de produits vivriers sont extr&ecirc;mement fluctuants et variables d&rsquo;un endroit &agrave; un autre.
Encore ces moyennes mensuelles sont-elles liss&eacute;es par rapport aux prix quotidiens&hellip;


Mais alors, pourquoi les prix varient-ils ainsi, cr&eacute;ant contre toute attente un cercle vicieux quand ils devraient efficacement informer les producteurs des d&eacute;sirs des consommateurs, et les consommateurs de la difficult&eacute; de produire, comme le stipule la th&eacute;orie &eacute;l&eacute;mentaire des prix enseign&eacute;e dans les facult&eacute;s d&rsquo;&eacute;conomie ?

C&rsquo;est que les prix agricoles ne sont pas comme les autres. La demande de produits alimentaires est rigide parce que les consommateurs se priveront de tout autre chose plut&ocirc;t que ne nourriture si les prix sont hauts. Inversement, ils n&rsquo;augmenteront pas leur consommation de nourriture s&rsquo;ils baissent. L&rsquo;offre, de son c&ocirc;t&eacute;, est &eacute;lastique parce que, contrairement &agrave; ce que croient les gens peu inform&eacute;s, les agriculteurs &laquo; r&eacute;pondent aux prix &raquo;, en augmentant leur production quand les prix sont hauts, en la diminuant quand ils sont bas. Mais cette r&eacute;ponse est lente, parce que les d&eacute;lais de production sont longs. De telles conditions, demande rigide, offre &eacute;lastique et longs d&eacute;lais de production sont exactement ce qu&rsquo;il faut pour que les prix fluctuent sans cesse dans un r&eacute;gime chaotique (le mot, ici, &eacute;tant employ&eacute; dans son sens math&eacute;matique, assez subtil, mais signifiant tout de m&ecirc;me un grand d&eacute;sordre). Pour cette raison, les prix agricoles sur un march&eacute; &laquo; libre &raquo; ne sont jamais &laquo; &agrave; l&rsquo;&eacute;quilibre &raquo;, toujours trop bas ou trop hauts, en tous cas &laquo; risqu&eacute;s &raquo;, comme on le voit sur n&rsquo;importe quelle s&eacute;rie chronologique un peu longue. Et ce ph&eacute;nom&egrave;ne emp&ecirc;che les prix de jouer le r&ocirc;le qui est le leur en bonne th&eacute;orie &eacute;conomique, parce que les producteurs sont sensibles non seulement &agrave; la moyenne des prix, mais encore &agrave; leur variabilit&eacute;.

Dans le cas africain, il y a un obstacle suppl&eacute;mentaire &agrave; l&rsquo;efficacit&eacute; des prix : les mauvaises infrastructures, qui allongent les d&eacute;lais entre le moment o&ugrave; l&rsquo;on re&ccedil;oit l&rsquo;information, et celui o&ugrave; la marchandise peut arriver sur le march&eacute;. J&rsquo;ai 15 kg de mil &agrave; vendre&nbsp;: je viens de recevoir l&rsquo;information que le prix est excellent sur le march&eacute; de la ville voisine &agrave; 20 km. Vais-je faire le voyage &agrave; pied avec cette charge sur la t&ecirc;te, quand je sais que dans la soir&eacute;e, quand j&rsquo;arriverai, le prix aura peut-&ecirc;tre chut&eacute; de moiti&eacute; ? Je reste chez moi, avec mon stock bien &agrave; l&rsquo;abri, en attendant une occasion de voyager de fa&ccedil;on plus confortable...

D&egrave;s lors, quels rem&egrave;des ? Beaucoup sont possibles, en particulier cr&eacute;er des routes ou des transports en commun comme on vient de le voir. Mais l&rsquo;essentiel avait &eacute;t&eacute; trouv&eacute; par les conseillers du pr&eacute;sident Roosevelt des Etats Unis dans les ann&eacute;es 1930 : il faut couper les liens entre l&rsquo;agriculture et le march&eacute; par des prix garantis et d&rsquo;autres mesures similaires. Dans tous les pays o&ugrave; de telles politiques ont &eacute;t&eacute; essay&eacute;es - y compris en Afrique, en particulier pour les &laquo; cultures d&rsquo;exportation &raquo; de type &laquo; colonial &raquo; - les mesures de ce type ont conduit &agrave; de spectaculaires augmentations de production, au point d&rsquo;engendrer une autre plaie, la &laquo; surproduction &raquo;.

Mais que vaut-il mieux : un peu de surproduction, ou la famine ?&nbsp;

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http://www.fondation-farm.org/zoe.php?s=blogfarm&w=wt&idt=3319 2017-04-27 text/htmlfr
L'agriculture africaine n'a pas encore décollé Selon les derni&egrave;res donn&eacute;es du d&eacute;partement am&eacute;ricain de l&rsquo;Agriculture (USDA), le rythme de croissance de la valeur de la production agricole en Afrique subsaharienne, hors Afrique du Sud, est rest&eacute; stable depuis dix ans, malgr&eacute; les engagements des chefs d&rsquo;Etat et de gouvernement d&rsquo;investir davantage dans l&rsquo;agriculture. Plus inqui&eacute;tant, la hausse de la productivit&eacute; globale des facteurs, dans ce secteur, a fortement ralenti.&nbsp;



Le service de recherche &eacute;conomique de l&rsquo;USDA a r&eacute;cemment actualis&eacute; sa base de donn&eacute;es sur la productivit&eacute; internationale de l&rsquo;agriculture[1]. Cet outil est tr&egrave;s pr&eacute;cieux&nbsp;: il fournit, pour plus de 170 pays et les principales r&eacute;gions du monde, des statistiques historiques sur l&rsquo;&eacute;volution de la productivit&eacute; globale des facteurs (PGF) - indicateur cl&eacute; de l&rsquo;efficacit&eacute; de la production agricole[2] - et de ses principales composantes (surface exploit&eacute;e, nombre de personnes travaillant dans l&rsquo;agriculture, quantit&eacute; d&rsquo;intrants utilis&eacute;es, etc.). Les donn&eacute;es disponibles couvrent la p&eacute;riode 1961-2013.

Les chiffres de l&rsquo;USDA pour l&rsquo;Afrique subsaharienne[3] ne pr&ecirc;tent pas &agrave; l&rsquo;optimisme. La valeur de la production agricole a certes augment&eacute; de 38,5 % en dollars constants, entre les p&eacute;riodes 2001-03 et 2011-13, mais cette hausse est quasiment identique &agrave; celle observ&eacute;e entre 1991-93 et 2001-03. Ainsi, l&rsquo;engagement qu&rsquo;ont pris les chefs d&rsquo;Etat et de gouvernement africains &agrave; Malabo, en 2003, de renforcer l&rsquo;investissement public dans l&rsquo;agriculture ne s&rsquo;est pas encore traduit par une acc&eacute;l&eacute;ration de la croissance du secteur. Il est vrai que sur la p&eacute;riode 2008-14, seuls 5 pays africains sur 54 avaient atteint l&rsquo;objectif de Maputo de consacrer au moins 10 % des d&eacute;penses publiques &agrave; l&rsquo;agriculture et au d&eacute;veloppement rural. &nbsp;&nbsp;

Selon nos calculs, la croissance de la productivit&eacute; du travail agricole, mesur&eacute;e par la valeur produite par adulte travaillant dans l&rsquo;agriculture, a l&eacute;g&egrave;rement fl&eacute;chi depuis dix ans&nbsp;: elle a atteint 9&nbsp;% entre 2001-03 et 2011-13 contre 10 % entre 1991-93 et 2001-03 (tableau). Deux &eacute;l&eacute;ments expliquent ce ralentissement&nbsp;: d&rsquo;une part, la hausse du rendement global par hectare s&rsquo;est tass&eacute;e, malgr&eacute; une modeste expansion des superficies irrigu&eacute;es&nbsp;; d&rsquo;autre part, la surface disponible par actif agricole a continu&eacute; de diminuer. En effet, depuis le d&eacute;but des ann&eacute;es 2000, la surface exploit&eacute;e pour l&rsquo;agriculture, en Afrique subsaharienne, a progress&eacute; moins vite (+ 24 %) que la population active agricole (+ 27 %).

Estimation de la productivit&eacute; du travail agricole en Afrique subsaharienne (hors Afrique du Sud)&nbsp;

&nbsp; Moyenne
1991-93&nbsp;
Moyenne
2001-03
Moyenne
2011-13
1. Valeur de la production agricole par hectare ($ 2004-06)&nbsp; &nbsp;524 &nbsp;599 &nbsp;671
2. Surface exploit&eacute;e par actif adulte agricole (ha) &nbsp;1,09 1,05 1,02
(2) x (1) = Productivit&eacute; du travail agricole ($ par actif adulte agricole) &nbsp;571 629 684

Source&nbsp;: calculs de l&rsquo;auteur d&rsquo;apr&egrave;s USDA


Mais l&rsquo;&eacute;l&eacute;ment le plus pr&eacute;occupant est le ralentissement de la croissance de la productivit&eacute; globale des facteurs (PGF). Sur la p&eacute;riode 2004-13, la PGF dans l&rsquo;agriculture, en Afrique subsaharienne, a cr&ucirc; &agrave; un taux annuel moyen de 0,5 %, pr&egrave;s de trois fois moindre que celui enregistr&eacute; pendant la d&eacute;cennie pr&eacute;c&eacute;dente (1,3&nbsp;% entre 1992 et 2003) et nettement inf&eacute;rieur &agrave; celui observ&eacute; en Inde (2,5 %), en Chine (3,3 %) et dans les pays &agrave; revenu &eacute;lev&eacute; (1,7&nbsp;% en moyenne). Or la hausse de la productivit&eacute; est un d&eacute;terminant majeur de l&rsquo;&eacute;volution du revenu agricole. Il faudrait augmenter fortement la PGF agricole, en Afrique, pour sortir le continent de la pauvret&eacute; et r&eacute;duire les in&eacute;galit&eacute;s de revenu qui s&rsquo;amplifient entre les villes et les campagnes&nbsp;: rappelons que trois quarts des personnes vivant dans l&rsquo;extr&ecirc;me pauvret&eacute;, au sud du Sahara, travaillent dans l&rsquo;agriculture. Pour d&eacute;coller, ce secteur a plus que jamais besoin de capitaux priv&eacute;s et de vigoureuses politiques publiques.

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A la recherche du « bon niveau » de soutien à l’agriculture Selon un rapport r&eacute;cent du programme SAPAA de la FAO[1], les &laquo;&nbsp;d&eacute;penses publiques en soutien &agrave; l&rsquo;agriculture et l&rsquo;alimentation&nbsp;&raquo;, au S&eacute;n&eacute;gal, ont augment&eacute; d&rsquo;environ 75 % entre 2010 et 2015. Elles repr&eacute;sentaient 24 % du budget total du pays en 2015.

Cette performance est spectaculaire, mais elle ne nous dit rien sur l&rsquo;ad&eacute;quation entre le taux de d&eacute;penses publiques d&eacute;di&eacute; &agrave; l&rsquo;agriculture et les besoins r&eacute;els de soutien du secteur. Le niveau actuel des d&eacute;penses publiques en faveur de l&rsquo;agriculture et de l&rsquo;alimentation, au S&eacute;n&eacute;gal, est-il satisfaisant ou devrait-il encore augmenter&nbsp;?



Une premi&egrave;re r&eacute;ponse &agrave; cette question est donn&eacute;e par la comparaison avec l&rsquo;objectif de Maputo, fix&eacute; en 2003 par les chefs d&rsquo;Etat et de gouvernement africains et repris dans la d&eacute;claration de Malabo en 2014. Cet objectif consiste &agrave; allouer au moins 10 % des budgets nationaux &agrave; &laquo;&nbsp;des politiques saines de d&eacute;veloppement agricole et rural&nbsp;&raquo;. Le S&eacute;n&eacute;gal fait partie du petit groupe de bons &eacute;l&egrave;ves qui respectent et m&ecirc;me d&eacute;passent largement le taux cible &eacute;tabli &agrave; Maputo.

Cependant, rel&egrave;vent les auteurs d&rsquo;une &eacute;tude publi&eacute;e conjointement par la Banque mondiale et l&rsquo;Agence fran&ccedil;aise de d&eacute;veloppement[2], cet objectif a &eacute;t&eacute; fix&eacute; de mani&egrave;re relativement arbitraire, en s&rsquo;inspirant du fait que les pays d&rsquo;Asie du Sud et de l&rsquo;Est qui ont connu leurs meilleures p&eacute;riodes de croissance agricole pendant la p&eacute;riode de la &laquo;&nbsp;R&eacute;volution verte&nbsp;&raquo;, dans les ann&eacute;es 1960-1970, affectaient en moyenne, &agrave; cette &eacute;poque, 10 % de leurs d&eacute;penses publiques totales &agrave; l&rsquo;agriculture. Dans les ann&eacute;es 1990, les pays d&rsquo;Afrique subsaharienne consacraient en moyenne seulement 6 % de leur budget &agrave; l&rsquo;agriculture. Les d&eacute;cideurs politiques ont donc consid&eacute;r&eacute; qu&rsquo;afficher un taux cible de 10 % cr&eacute;erait un &eacute;lan favorable et permettrait &agrave; l&rsquo;Afrique de faire d&eacute;coller son agriculture, comme l&rsquo;Asie l&rsquo;avait fait en son temps.

En r&eacute;alit&eacute;, quelle proportion du budget public, au S&eacute;n&eacute;gal comme dans les autres pays, faut-il affecter &agrave; l&rsquo;agriculture&nbsp;? Selon les auteurs de l&rsquo;&eacute;tude, la r&eacute;ponse &agrave; cette question est simple en th&eacute;orie, mais difficile &agrave; mettre en &oelig;uvre en pratique. Simple en th&eacute;orie, parce que les d&eacute;penses entre l&rsquo;agriculture et les autres secteurs doivent &ecirc;tre r&eacute;parties de sorte &agrave; maximiser le &laquo;&nbsp;bien-&ecirc;tre&nbsp;&raquo; collectif (tel que le d&eacute;finissent les &eacute;conomistes)&nbsp;: si un dollar investi par l&rsquo;Etat dans l&rsquo;agriculture &laquo;&nbsp;rapporte&nbsp;&raquo; &agrave; la collectivit&eacute; plus qu&rsquo;un dollar investi dans un autre secteur, l&rsquo;agriculture doit &ecirc;tre prioritaire sur le plan budg&eacute;taire. Dans la pratique, cependant, la d&eacute;termination du niveau optimal du budget agricole n&rsquo;est pas ais&eacute;e, car il d&eacute;pend de coefficients d&rsquo;&eacute;lasticit&eacute;[3] qui ne sont g&eacute;n&eacute;ralement pas connus. Il faut donc d&eacute;finir des indicateurs simples et le moins biais&eacute;s possible. Fixer un objectif de d&eacute;penses agricoles identique pour tous les pays (10 % ou autre) n&rsquo;a gu&egrave;re de sens dans la mesure o&ugrave; l&rsquo;on ne tient pas compte de la part de l&rsquo;agriculture dans le produit int&eacute;rieur brut, tr&egrave;s variable selon les pays, et donc de l&rsquo;impact diff&eacute;rent qu&rsquo;une augmentation des d&eacute;penses agricoles peut avoir sur le bien-&ecirc;tre collectif. Pour estimer le sous-investissement ou le surinvestissement des Etats dans l&rsquo;agriculture, les auteurs de l&rsquo;&eacute;tude proposent de calculer un &laquo;&nbsp;indice d&rsquo;orientation agricole&nbsp;&raquo; (Agriculture Orientation Index), &eacute;gal &agrave; la part de l&rsquo;agriculture dans les d&eacute;penses publiques totales divis&eacute;e par la part de l&rsquo;agriculture dans le PIB. Un IOA inf&eacute;rieur &agrave; 1 est le signe d&rsquo;un sous-investissement public dans l&rsquo;agriculture. Or, sur les 47 pays africains &eacute;tudi&eacute;s en 2014, 31 avaient un IOA &eacute;gal en moyenne &agrave; 0,3. Le S&eacute;n&eacute;gal &eacute;tait l&eacute;g&egrave;rement au-dessus de la moyenne, avec un IOA &nbsp;d&rsquo;environ 0,5. Cet indicateur est imparfait, car rien ne justifie de r&eacute;partir les d&eacute;penses publiques exactement en proportion de la contribution de chaque secteur au PIB&nbsp;: bien d&rsquo;autres facteurs entrent en jeu[4]. Cependant, soulignent les chercheurs, une d&eacute;viation importante entre les deux param&egrave;tres - la part des d&eacute;penses publiques d&eacute;di&eacute;e &agrave; l&rsquo;agriculture vs la part de ce secteur dans le PIB - doit alerter les d&eacute;cideurs politiques. &nbsp;

Si l&rsquo;on s&rsquo;appuie sur l&rsquo;IOA, il serait donc l&eacute;gitime que la plupart des pays d&rsquo;Afrique subsaharienne, y compris le S&eacute;n&eacute;gal, accroissent fortement la part des d&eacute;penses publiques consacr&eacute;e &agrave; l&rsquo;agriculture. Notons que l&rsquo;indicateur SAPAA cit&eacute; plus haut est une balise utile mais imparfaite du niveau de ces d&eacute;penses. En effet, il surestime la part d&eacute;di&eacute;e &agrave; la production agricole, car il inclut des d&eacute;penses budg&eacute;taires en faveur des consommateurs de produits alimentaires et des programmes de d&eacute;veloppement rural[5].

Certes, le &laquo;&nbsp; bon niveau&nbsp;&raquo; de soutien &agrave; l&rsquo;agriculture ne saurait &ecirc;tre d&eacute;fini par une simple formule : il d&eacute;pend de choix politiques, qui doivent tenir compte de nombreux param&egrave;tres. Mais des indicateurs appropri&eacute;s, fond&eacute;s sur des statistiques fiables et r&eacute;guli&egrave;rement mises &agrave; jour, peuvent aider les pouvoirs publics dans leur prise de d&eacute;cision. &nbsp; &nbsp;&nbsp;

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http://www.fondation-farm.org/zoe.php?s=blogfarm&w=wt&idt=3295 2017-04-03 text/htmlfr
Nourrir l’Afrique : une urgence humanitaire, une opportunité pour les PME africaines L&rsquo;&eacute;mergence de v&eacute;ritables petites et moyennes entreprises africaines de l&rsquo;agroalimentaire est un ph&eacute;nom&egrave;ne r&eacute;cent. Pendant longtemps, l&rsquo;id&eacute;e de modernit&eacute; a &eacute;t&eacute; associ&eacute;e &agrave; la ville et &agrave; l&rsquo;industrie, et les difficult&eacute;s op&eacute;rationnelles d&eacute;courageaient l&rsquo;entrepreneuriat rural : conditions climatiques, droit foncier, faiblesse des infrastructures, insuffisante ma&icirc;trise des techniques agro-alimentaires, &nbsp;manque d&rsquo;acc&egrave;s au capital, faible protection douani&egrave;re du march&eacute; int&eacute;rieur.


Chez Agrisatch au Benin, une entreprise avicole qui emploie 300 personnes.
Cr&eacute;dit photo&nbsp;: &copy; Joan Bardeletti, Les Grands Moyens (2016)


Malgr&eacute; tous ces obstacles, la PME agricole africaine est en train de s&rsquo;imposer. L&rsquo;entrepreneuriat est une voie maintenant valoris&eacute;e par la jeunesse africaine et l&rsquo;agroalimentaire est de plus en plus pris&eacute;. Car l&rsquo;agroalimentaire est vu aujourd&rsquo;hui comme une immense opportunit&eacute;, qui tient en une r&eacute;alit&eacute; toute simple&nbsp;: l&rsquo;Afrique subsaharienne a faim (223 millions de Subsahariens &eacute;taient sous-aliment&eacute;s en 2013[2]). C&rsquo;est terrifiant mais, du point de vue des entrepreneurs africains, c&rsquo;est tout un continent &agrave; servir. L&rsquo;agriculture et l&rsquo;agrobusiness repr&eacute;senteront pour l&rsquo;Afrique subsaharienne une industrie de&nbsp; 1&nbsp;000 milliards de dollars en 2030 contre 313 milliards en 2010[3].Dans un contexte o&ugrave; les terres arables ne manquent pas (m&ecirc;me si leur mise en valeur suppose des investissements massifs), et o&ugrave; on note des progr&egrave;s significatifs dans la diffusion des techniques de production, notamment gr&acirc;ce &agrave; l&rsquo;usage des nouvelles technologies, l&rsquo;envie d&rsquo;entreprendre s&rsquo;impose. D&rsquo;autant plus que le march&eacute; int&eacute;rieur africain grandit rapidement, port&eacute; par sa classe moyenne &eacute;mergente.

Les poules aux &oelig;ufs d&rsquo;or

On l&rsquo;observe particuli&egrave;rement dans le secteur de l&rsquo;aviculture. Les &oelig;ufs constituent sans doute l&rsquo;une des meilleures armes de l&rsquo;Afrique dans le combat pour l&rsquo;autosuffisance en prot&eacute;ines animales[4]. Des entrepreneurs africains cr&eacute;ent des unit&eacute;s de production modernes, l&agrave; o&ugrave; il n&rsquo;existait traditionnellement que des petites exploitations familiales et des comptoirs d&rsquo;importation. Au Kenya,

Pwani Feeds[5] collecte des &oelig;ufs aupr&egrave;s des fermiers locaux pour les revendre sur le march&eacute; &agrave; Mombasa, &eacute;vitant aux fermiers de devoir y aller eux-m&ecirc;mes, sur des routes africaines pas toujours bien adapt&eacute;es au transport d&rsquo;une denr&eacute;e aussi fragile qu&rsquo;un &oelig;uf. L&rsquo;entreprise, qui compte 300&nbsp;employ&eacute;s, propose &agrave; ces m&ecirc;mes fermiers des aliments pour leurs volailles, qu&rsquo;elle produit elle-m&ecirc;me, principalement &agrave; partir de c&eacute;r&eacute;ales et offre &eacute;galement des services gratuits de formation, ce qui contribue &agrave; fid&eacute;liser les fermiers &agrave; long terme. &nbsp;Cet exemple illustre bien l&rsquo;importance d&eacute;cisive de l&rsquo;acc&egrave;s &agrave; l&rsquo;aliment destin&eacute; aux poussins et poules, poste qui repr&eacute;sente en g&eacute;n&eacute;ral 60 % du co&ucirc;t de production des produits avicoles[6]. &ndash; si bien que l&rsquo;aviculture a un fort effet d&rsquo;entra&icirc;nement sur la production c&eacute;r&eacute;ali&egrave;re locale.

Le Fermier du Denguele est une exploitation avicole install&eacute;e &agrave; Odienn&eacute;, dans le Nord-Ouest ivoirien. De 500 poules &agrave; l&rsquo;origine, la ferme compte en 2014 pr&egrave;s de 70&nbsp;000 pondeuses produisant 17&nbsp;000&nbsp;poussins par semaine, ce qui fait d&rsquo;elle l&rsquo;une des plus grandes entreprises de toute la r&eacute;gion. La ferme emploie directement une cinquantaine de personnes auxquelles s&rsquo;ajoutent les emplois cr&eacute;&eacute;s chez les fournisseurs d&rsquo;aliments pour la volaille, soit environ 150 personnes. Afin d&rsquo;assurer une base locale d&rsquo;alimentation pour son &eacute;levage l&rsquo;entreprise importe des semences de ma&iuml;s qu&rsquo;elle distribu&eacute; aux paysans des environs contre la promesse d&rsquo;acheter le ma&iuml;s grain, &agrave; un prix sup&eacute;rieur &agrave; celui du march&eacute;.

Au Burkina Faso on ne compte qu&rsquo;une seule ferme que l&rsquo;on puisse qualifier de moderne, Moablaou. Avant de voir son &eacute;levage r&eacute;cemment d&eacute;cim&eacute; par l&rsquo;&eacute;pid&eacute;mie de grippe aviaire qui a ravag&eacute; le Burkina en 2015, Moablaou avait connu une r&eacute;ussite tout aussi spectaculaire que celle du Fermier de Denguele. &nbsp;Cr&eacute;&eacute;e en 1987, elle a conquis en 25 ans une part de march&eacute; de pr&egrave;s de 45 % de la production nationale et d&eacute;tenait environ 30 % de l&rsquo;effectif national de poules pondeuses. Sur sa ferme d&rsquo;&eacute;levage, pr&egrave;s de Ouagadougou, la production sous atmosph&egrave;re contr&ocirc;l&eacute;e se montait &agrave; 120&nbsp;000 poussins en 4 unit&eacute;s et 110 000 pondeuses en 2 poulaillers. L&rsquo;&eacute;pid&eacute;mie de grippe aviaire de 2015 n&rsquo;a pas &eacute;t&eacute; la seule ni la premi&egrave;re qu&rsquo;elle ait eue &agrave; conna&icirc;tre &ndash; et nous gageons que Mouablou va l&rsquo;affronter avec succ&egrave;s comme elle a su le faire dans le pass&eacute;.

Chez CDPA au B&eacute;nin, tout a commenc&eacute; par l&rsquo;importation et la distribution de volaille et de poisson congel&eacute;s dans 4 agences de distribution, avant que d&eacute;marre la production avicole. Une d&eacute;cision prise en 2004 par son PDG, Jean-Baptiste Satchivi, gr&acirc;ce &agrave; la connaissance du march&eacute; acquise par la distribution.&nbsp; Agrisatch[7] emploie aujourd&rsquo;hui plus de 300 personnes et est certifi&eacute;e&nbsp; ISO 9001 depuis 2011. L&rsquo;entreprise joue un r&ocirc;le incontestable dans la structuration de la fili&egrave;re avicole dans le pays. La comp&eacute;titivit&eacute; de cette fili&egrave;re face aux importations reste toutefois un d&eacute;fi majeur.

Pour donner une chance aux entreprises avicoles de leur pays d&rsquo;&eacute;merger, certains gouvernements africains ont d&eacute;cid&eacute; de fermer partiellement ou enti&egrave;rement leurs fronti&egrave;res aux produits d&rsquo;importation. C&rsquo;est notamment le cas de l&rsquo;Afrique du Sud et du S&eacute;n&eacute;gal[8]. Cette mesure comporte ses effets pervers (comme l&rsquo;apparition d&rsquo;un march&eacute; noir de la volaille import&eacute;e). Elle a cependant eu certains impacts positifs, par exemple au S&eacute;n&eacute;gal, o&ugrave; le dynamisme entrepreneurial dans le secteur avicole est fort.

Ce contexte s&eacute;n&eacute;galais a profit&eacute; &agrave; SEDIMA. Nul n&rsquo;aurait pu deviner que son fondateur, Babacar Ngom, allait devenir un g&eacute;ant des poules et des &oelig;ufs. En 1976, fra&icirc;chement dipl&ocirc;m&eacute; d&rsquo;un BEP en m&eacute;canique, alors que son p&egrave;re l&rsquo;encourageait &agrave; partir en France poursuivre des &eacute;tudes d&rsquo;ing&eacute;nieur, il a choisi d&rsquo;installer dans la maison familiale un petit poulailler de 120 poussins. Port&eacute;e par une demande toujours soutenue et par les qualit&eacute;s de gestionnaire de Babacar, l&rsquo;entreprise connut une forte croissance et surtout, osa &ecirc;tre la premi&egrave;re, vers 1990, &agrave; investir dans un couvoir moderne. Ayant r&eacute;ussi &agrave; en ma&icirc;triser le fonctionnement, et ayant ainsi pos&eacute; les bases de sa comp&eacute;titivit&eacute; par rapport aux productions artisanales locales et aux produits import&eacute;s, d&rsquo;autres couvoirs ont &eacute;t&eacute; acquis. En 2013, la capacit&eacute; de production &eacute;tait de plus de 17 millions d&rsquo;&oelig;ufs par an&nbsp;! Dans le m&ecirc;me temps l&rsquo;entreprise s&rsquo;est dot&eacute;e d&rsquo;une usine de production d&rsquo;aliments pour la volaille enti&egrave;rement automatis&eacute;e et de 5 fermes.

Au sein d&rsquo;I&amp;P, notre travail d&rsquo;investisseurs aux c&ocirc;t&eacute;s des entrepreneurs africains nous en a convaincus&nbsp;: l&rsquo;agroalimentaire est en pleine expansion en Afrique. Certes, la production est encore trop faible, la malnutrition, trop forte. Mais les facteurs de production sont l&agrave;, les m&eacute;thodes existent, m&ecirc;me si aucun des entrepreneurs que nous avons rencontr&eacute;s au milieu de ses poules ou d&rsquo;autres productions ne se consid&egrave;re encore parvenu au bout de son effort, de sa d&eacute;monstration.
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Doubler le revenu des petits agriculteurs, objectif réaliste ? Selon la FAO, l&rsquo;Organisation des Nations unies pour l&rsquo;alimentation et l&rsquo;agriculture, plus de 80 % des 570 millions d&rsquo;exploitations agricoles dans le monde ont une superficie inf&eacute;rieure &agrave; 2 hectares. Dans les pays &agrave; revenu faible ou interm&eacute;diaire, ces fermes occupent 30 &agrave; 40 % de la surface agricole. Leur part dans la production agricole est sans doute encore plus &eacute;lev&eacute;e, car elles ont g&eacute;n&eacute;ralement des rendements sup&eacute;rieurs &agrave; la moyenne. Les petits agriculteurs jouent donc un r&ocirc;le essentiel dans la s&eacute;curit&eacute; alimentaire&nbsp;; ils constituent en outre la majorit&eacute; des personnes vivant dans l&rsquo;extr&ecirc;me pauvret&eacute;. D&rsquo;o&ugrave; l&rsquo;enjeu des Objectifs de d&eacute;veloppement durable (ODD) adopt&eacute;s par les Nations unies en 2015, qui visent notamment &laquo;&nbsp;d&rsquo;ici &agrave; 2030, [&agrave;] doubler la productivit&eacute; agricole et les revenus des petits producteurs alimentaires (...)&nbsp;&raquo;[1].



Cet objectif peut-il &ecirc;tre atteint&nbsp;? C&rsquo;est peu probable, si l&rsquo;on en croit une &eacute;tude publi&eacute;e par la FAO en septembre dernier[2]. Selon les auteurs de l&rsquo;&eacute;tude, dans les 140 pays qu&rsquo;ils ont pass&eacute;s en revue, la productivit&eacute; des agriculteurs atteignait en moyenne 552 dollars par hectare et 1&nbsp;973 dollars par actif agricole en 2015. Pour doubler d&rsquo;ici &agrave; 2030, ces indicateurs devraient augmenter &agrave; un taux&nbsp; moyen de 4,62 % par an pendant quinze ans. Or, historiquement, leur croissance a &eacute;t&eacute; beaucoup plus faible&nbsp;: 1,96 % par an pour la productivit&eacute; par hectare sur la p&eacute;riode 1961-2012 et 1,32 % par an pour la productivit&eacute; par actif agricole sur la p&eacute;riode 1980-2012.

Il n&rsquo;existe malheureusement pas de donn&eacute;es sur la productivit&eacute; des exploitations agricoles par classe de surface. Les auteurs ont donc r&eacute;parti les pays en fonction du ratio du nombre d&rsquo;hectares disponibles par actif agricole (0-2 ha, 2-5 ha, 5-20 ha, 20-50 ha, plus de 50 ha), en faisant l&rsquo;hypoth&egrave;se que ce ratio cro&icirc;t avec la taille de l&rsquo;exploitation, car les petites fermes tendent &agrave; utiliser plus intensivement la terre et la main d&rsquo;&oelig;uvre dont elles disposent. Ils observent que dans la cat&eacute;gorie de pays qui ont la plus petite surface par actif agricole (0-2 ha), la productivit&eacute; de la terre et du travail a progress&eacute; historiquement &agrave; un rythme de 2,7-2,8&nbsp;% par an, g&eacute;n&eacute;ralement bien sup&eacute;rieur &agrave; celui enregistr&eacute; dans les autres cat&eacute;gories[3]. Mais ce rythme reste sensiblement inf&eacute;rieur au taux de 4,62&nbsp;% requis pour un doublement de la productivit&eacute;. &nbsp;&nbsp;&nbsp;

Un examen plus attentif r&eacute;v&egrave;le cependant que certains pays ayant moins de 2 hectares par actif agricole ont r&eacute;ussi &agrave; doubler leur productivit&eacute; dans une p&eacute;riode de quinze ans. Sept pays y sont parvenus pour la productivit&eacute; de la terre[4], cinq pour la productivit&eacute; du travail[5]. Seuls trois pays &ndash; le Cap-Vert, le Malawi et la Cor&eacute;e du Sud &ndash; ont pu, au terme de quinze ann&eacute;es successives, doubler &agrave; la fois la productivit&eacute; de la terre et du travail (mais &agrave; des p&eacute;riodes diff&eacute;rentes pour chaque indicateur).

Une br&egrave;ve analyse de quelques success stories (Ethiopie, Malawi, Rwanda, Cap-Vert, Cambodge, Vietnam) sugg&egrave;re, selon les auteurs, que des politiques publiques &laquo;&nbsp;proactives&nbsp;&raquo; ont jou&eacute; un r&ocirc;le cl&eacute; dans l&rsquo;am&eacute;lioration des performances &eacute;conomiques des petites exploitations agricoles. Ces politiques ont pris des formes diverses&nbsp;: r&eacute;forme agraire, subventions aux engrais, investissements dans les infrastructures rurales, etc.&nbsp;

Il est certes tr&egrave;s int&eacute;ressant de tirer les enseignements du pass&eacute;. Mais l&rsquo;avenir pr&eacute;sente de nouveaux d&eacute;fis. L&rsquo;intensification du changement climatique va peser sur les rendements des cultures. Le boom d&eacute;mographique, notamment en Afrique subsaharienne, risque de r&eacute;duire la surface disponible par actif agricole. Il faudra donc fournir encore plus d&rsquo;efforts pour doubler, d&rsquo;ici &agrave; 2030, le revenu des petits agriculteurs. Et s&rsquo;appuyer, pour atteindre cet objectif, non seulement sur une augmentation de la productivit&eacute; de la terre et du travail, mais aussi sur les revenus que les petits agriculteurs peuvent tirer d&rsquo;activit&eacute;s non agricoles, ainsi que sur des mesures visant &agrave; diminuer les pertes pr&eacute; et post-r&eacute;colte, comme le pr&eacute;conisent d&rsquo;ailleurs les ODD.&nbsp;

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http://www.fondation-farm.org/zoe.php?s=blogfarm&w=wt&idt=3254 2017-02-21 text/htmlfr
Afrique - Méditerranée - Europe : pour une sécurité et une souveraineté alimentaires durables et partagées &laquo; L&rsquo;ann&eacute;e&nbsp;2017 sera-t-elle l&rsquo;ann&eacute;e du d&eacute;but du grand bond de l&rsquo;agriculture africaine ? &raquo;, se demande Aboubacar Yacouba Barma dans un article r&eacute;cent[1], constatant que &laquo; c&rsquo;est [toujours] un peu la m&ecirc;me rengaine qui ressort des diff&eacute;rents rapports et engagements tant des pays que des partenaires internationaux qui ressassent toujours les m&ecirc;mes constats et parviennent fr&eacute;quemment aux m&ecirc;mes conclusions surtout en mati&egrave;re de belles recommandations qui, &agrave; premi&egrave;re vue, apparaissent comme facilement r&eacute;alisables &raquo;. Et si un changement de paradigme &eacute;tait donc n&eacute;cessaire ? En d&eacute;pit de nombreuses r&eacute;unions internationales depuis le choc &eacute;conomique de 2007/2008[2], on observe en Afrique, mais aussi en M&eacute;diterran&eacute;e et en Europe, une mont&eacute;e de l&rsquo;ins&eacute;curit&eacute; alimentaire et nutritionnelle, quantitative et qualitative, qui impose de proposer des solutions cr&eacute;dibles et efficaces &agrave; la crise polys&eacute;mique des syst&egrave;mes alimentaires et de construire, au sein du cadre g&eacute;opolitique dessin&eacute; par la &laquo;&nbsp;Verticale Afrique - M&eacute;diterran&eacute;e - Europe &raquo; (AME), un r&eacute;el partenariat agricole et agroalimentaire[3].

Quatre raisons militent pour un programme &laquo; s&eacute;curit&eacute; et souverainet&eacute; alimentaires &raquo; entre pays africains, m&eacute;diterran&eacute;ens et europ&eacute;ens&nbsp;: &nbsp; &nbsp;

-&nbsp;sant&eacute; publique&nbsp;: dans l&rsquo;espace constitu&eacute; par l&rsquo;Afrique et le Moyen-Orient, au moins 500 millions de personnes se trouvent en situation de d&eacute;ficit alimentaire et 400 en exc&egrave;s, soit pr&egrave;s de 70&nbsp;% de la population totale, avec le triple fardeau de la faim, de pathologies telles que l&rsquo;ob&eacute;sit&eacute;, les maladies cardio-vasculaires, le diab&egrave;te de type&nbsp;2 et de maladies infectieuses d&rsquo;origine alimentaire, entrainant une mortalit&eacute; et des co&ucirc;ts tr&egrave;s &eacute;lev&eacute;s&thinsp;;

- sociales&nbsp;: la population de la grande r&eacute;gion &laquo;&nbsp;Afrique &ndash; M&eacute;diterran&eacute;e &ndash; Europe&nbsp;&raquo; passera de 1,9 milliard d&rsquo;habitants en 2015 &agrave; 3,3 milliards en 2050 sous la pouss&eacute;e du continent africain dont la population fera plus que doubler, tandis que celle du Moyen-Orient augmentera de 58&nbsp;% et que l&rsquo;UE-28 conna&icirc;tra un d&eacute;clin d&eacute;mographique de 1&nbsp;%. La cr&eacute;ation de centaines de millions d&rsquo;emplois sera n&eacute;cessaire, au Sud, pour absorber ce choc d&eacute;mographique. Or, en 2050, un tiers de la population de l&rsquo;espace AME sera rural ; d&rsquo;o&ugrave; la n&eacute;cessit&eacute; d&rsquo;agir en faveur d&rsquo;un d&eacute;veloppement durable et inclusif des zones rurales afin d&rsquo;&eacute;viter le risque de migrations massives et d&eacute;stabilisantes au Sud comme au Nord ;

- &eacute;conomiques&nbsp;: le lourd d&eacute;ficit de la production par rapport aux besoins g&eacute;n&egrave;re en Afrique et en M&eacute;diterran&eacute;e des importations de produits agricoles et alimentaires approchant 180 milliards&nbsp;USD, 4 fois plus qu&rsquo;en 2000. Ces importations &mdash; d&eacute;pendantes de march&eacute;s volatils &mdash; ont de plus des effets pervers de destruction des productions v&eacute;g&eacute;tales et animales locales. In fine, on voit se dessiner une compl&eacute;mentarit&eacute; entre un Nord (UE) exportateur net de denr&eacute;es alimentaires et un Sud (Afrique et Moyen-Orient) lourdement d&eacute;ficitaire, tandis que les parts de march&eacute; de l&rsquo;UE dans la Verticale AME ne cessent de s&rsquo;&eacute;roder au profit des Am&eacute;riques, des Balkans et de l&rsquo;Asie, selon les produits et que des perspectives prometteuses existent pour d&eacute;velopper les flux commerciaux Sud-Sud. Ces compl&eacute;mentarit&eacute;s ne doivent pas &ecirc;tre trait&eacute;es selon une approche purement mercantile, mais de co-d&eacute;veloppement ;

- techniques et environnementales&nbsp;: le mode de production des aliments, qu&rsquo;il soit sp&eacute;cialis&eacute;, intensif, concentr&eacute; et financiaris&eacute; comme dans le sch&eacute;ma agroindustriel ou fragment&eacute;, &agrave; faible productivit&eacute; et &agrave; forte insuffisance organisationnelle des fili&egrave;res agroalimentaires, conduisant &agrave; des trappes de pauvret&eacute;, comme dans le sch&eacute;ma traditionnel, g&eacute;n&egrave;re dans les deux cas, des externalit&eacute;s n&eacute;gatives environnementales et sociales pr&eacute;occupantes et se r&eacute;v&egrave;le incapable de relever le d&eacute;fi du d&eacute;r&egrave;glement climatique. La recette &laquo; r&eacute;volution verte &raquo; des ann&eacute;es&nbsp;1960, qui continue d&rsquo;inspirer nombre de politiques agricoles nationales et intergouvernementales, a montr&eacute; ses limites.

Pour faire face &agrave; ces multiples d&eacute;fis, une transition vers des syst&egrave;mes plus responsables et durables pour assurer la s&eacute;curit&eacute; alimentaire des pays de la Verticale AME est indispensable. Elle devrait s&rsquo;appuyer sur 2 leviers&nbsp;:

- la reconqu&ecirc;te des march&eacute;s int&eacute;rieurs par une souverainet&eacute; alimentaire mieux assum&eacute;e et mobilisant des innovations de progr&egrave;s technologiques et organisationnelles et d&rsquo;ambitieux programmes de formation des acteurs des fili&egrave;res et des territoires ;

-&nbsp;la solidarit&eacute; nord-sud, sud-nord et l&rsquo;interfa&ccedil;age Sud-Sud par des dispositifs de co-d&eacute;veloppement de la production locale au moyen de la construction de cha&icirc;nes de valeurs agroalimentaires durables et de s&eacute;curisation des approvisionnements.

Des projets d&eacute;monstrateurs des b&eacute;n&eacute;fices d&rsquo;une &laquo; s&eacute;curit&eacute; et souverainet&eacute; alimentaires durables et partag&eacute;es &raquo; peuvent &ecirc;tre mis en place &agrave; court et moyen termes. Des programmes op&eacute;rationnels formeront l&rsquo;ossature de ce projet dans 3 domaines&nbsp;:

-&nbsp;&laquo;&thinsp;&Eacute;ducation et information alimentaire des consommateurs&thinsp;&raquo;, r&eacute;activant et promouvant des di&egrave;tes locales assurant une s&eacute;curit&eacute; alimentaire et nutritionnelle, une formation aux nouvelles technologies agricoles, agroalimentaires et logistiques des producteurs&nbsp;et des prestataires de services&thinsp;;

-&nbsp;&laquo; 10 projets-pilotes de bio&eacute;conomie circulaire territorialis&eacute;e &raquo; dans chaque pays, qui &agrave; l&rsquo;instar de la Songha&iuml; Leadership Academy et des 13 centres similaires au Nig&eacute;ria, au Lib&eacute;ria et au Sierra Leone, seraient fond&eacute;s sur des solutions alternatives de d&eacute;veloppement territorial &agrave; effets d&rsquo;entrainement et externalit&eacute;s positives sociales, environnementales et &eacute;conomiques ;

-&nbsp;&laquo;&thinsp;Approvisionnement solidaire&thinsp;trilat&eacute;ral&thinsp;&raquo; fond&eacute; sur un observatoire des march&eacute;s et des fili&egrave;res agroalimentaires, la cr&eacute;ation d&rsquo;un label AME et la mise en place de contrats commerciaux multilat&eacute;raux pluriannuels garantissant, pour des produits alimentaires strat&eacute;giques, une fourchette de volumes et de prix &agrave; leurs partenaires. Les accords couvriront des produits et des flux Nord-Sud, Sud-Nord et Sud-Sud

Ce modus operandi n&eacute;cessiterait, en premier lieu, la conclusion d&rsquo;un accord-cadre g&eacute;opolitique sur la s&eacute;curit&eacute; alimentaire par la souverainet&eacute; et la solidarit&eacute; au sein de la Verticale AME. Le prochain Sommet Europe-Afrique, qui devrait se tenir en Afrique en 2017, pourrait-il constituer une premi&egrave;re &eacute;tape pour porter cette vision ? Dans une tribune datant de juin 2016, Jean-Claude Juncker, pr&eacute;sident de la Commission europ&eacute;enne et Nkosazana Dlamini-Zuma, pr&eacute;sidente de la Commission de l&rsquo;Union africaine, constataient que &laquo; les &eacute;changes commerciaux et les investissements entre l&rsquo;Afrique et l&rsquo;UE peuvent encore &ecirc;tre am&eacute;lior&eacute;s par une coop&eacute;ration plus &eacute;troite, une coordination politique et la conclusion des n&eacute;gociations de l&rsquo;OMC &raquo; et qu&rsquo;ils travaillaient ensemble &laquo; pour d&eacute;velopper l&rsquo;agriculture afin de promouvoir une croissance &eacute;conomique durable et inclusive &raquo;[4]. Rendez-vous donc fin&nbsp;2017&hellip;&nbsp;

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http://www.fondation-farm.org/zoe.php?s=blogfarm&w=wt&idt=3251 2017-02-06 text/htmlfr
Le cacao, une denrée en péril ? Avec plus de 30 % de croissance en 10 ans, le march&eacute; des produits chocolat&eacute;s, qui a permis l&rsquo;&eacute;mergence d&rsquo;empires industriels de la transformation de cacao et de la fabrication de chocolat, est aujourd&rsquo;hui en pleine croissance au niveau mondial, notamment gr&acirc;ce &agrave; l&rsquo;explosion de la consommation en Asie.

Pourtant, en 2016 la fili&egrave;re du cacao &ndash; ingr&eacute;dient cl&eacute; des produits chocolat&eacute;s &ndash; &nbsp;n&rsquo;est durable ni pour les producteurs ni pour l&rsquo;environnement dans un contexte o&ugrave; la demande de f&egrave;ves augmente deux fois plus vite que la production. Une situation qui commence &agrave; inqui&eacute;ter s&eacute;rieusement les institutions internationales comme les acteurs majeurs du secteur, dont certains testent actuellement diff&eacute;rentes strat&eacute;gies pour pr&eacute;server leurs profits dans un contexte incertain. Au Royaume-Uni, Mondelez, deuxi&egrave;me fabricant mondial de produits chocolat&eacute;s derri&egrave;re Mars, a ainsi r&eacute;duit r&eacute;cemment le nombre de triangles de ses barres chocolat&eacute;es Toblerone, au grand dam des consommateurs.

Pour bien comprendre les enjeux actuels du cacao, il est n&eacute;cessaire de prendre un minimum de recul sur la fili&egrave;re&nbsp;:&nbsp; au cours du XX&egrave;me si&egrave;cle, la standardisation et la massification de la production de cacao - autrefois r&eacute;serv&eacute; &agrave; une &eacute;lite europ&eacute;enne - ont cr&eacute;&eacute; une asym&eacute;trie abyssale entre d&rsquo;un c&ocirc;t&eacute;, une poign&eacute;e de groupes transnationaux qui fournissent la majeure partie du chocolat mondial, et de l&rsquo;autre des millions de petits producteurs qui ne sont pas en capacit&eacute; de s&rsquo;informer sur les &eacute;volutions du march&eacute;, et encore moins de n&eacute;gocier le prix qu&rsquo;ils re&ccedil;oivent pour leur cacao. A titre d&rsquo;exemple, en 2014, les 3 premiers groupes du secteur, Barry Callebaut, Cargill et ADM, r&eacute;alisaient quasiment 60 % de la transformation mondiale de f&egrave;ves de cacao ce qui leur assurait en retour un poids consid&eacute;rable dans les n&eacute;gociations li&eacute;es &agrave; l&rsquo;achat des f&egrave;ves.

Cette pression sur les prix du cacao maintient la majorit&eacute; des producteurs et de leurs familles sous le seuil de pauvret&eacute;. Afin d&rsquo;augmenter leurs revenus, ces derniers d&eacute;veloppent des strat&eacute;gies court-termistes comme l&rsquo;usage d&rsquo;intrants chimiques et la d&eacute;forestation pour augmenter leurs rendements, ou le travail des enfants pour r&eacute;duire les co&ucirc;ts de main d&rsquo;&oelig;uvre. S&rsquo;enclenchent alors des cercles vicieux qui pi&egrave;gent les producteurs dans la pr&eacute;carit&eacute; et alimentent toujours plus les d&eacute;gradations sociales et environnementales.

En C&ocirc;te d&rsquo;Ivoire par exemple, 1er pays producteur avec presque 40 % des volumes mondiaux, chaque euro de cacao export&eacute; g&eacute;n&egrave;re a minima 77 centimes de co&ucirc;ts cach&eacute;s qui p&egrave;sent sur les populations locales. Ces co&ucirc;ts &laquo;&nbsp;soci&eacute;taux&nbsp;&raquo; proviennent principalement de la sous-r&eacute;mun&eacute;ration des producteurs, du manque d&rsquo;investissements dans les services locaux essentiels (&eacute;coles, centres de soins&hellip;), de la lutte contre le travail des enfants et la d&eacute;forestation, etc.[1]



Suite &agrave; diff&eacute;rentes interpellations, m&eacute;diatiques ou judiciaires, mais aussi pour mieux g&eacute;rer leur approvisionnement, les industriels du chocolat ont d&eacute;cid&eacute; de r&eacute;pondre aux probl&egrave;mes de durabilit&eacute; du cacao en ayant recours &agrave; des certifications durables et &eacute;quitables. Mais &agrave; la lecture des diff&eacute;rentes &eacute;tudes d&rsquo;impacts conduites ces derni&egrave;res ann&eacute;es sur la fili&egrave;re cacao, notamment en C&ocirc;te d&rsquo;Ivoire et au P&eacute;rou, force est de constater que ces certifications rencontrent des succ&egrave;s divers.

Hormis une prime marginale &agrave; la qualit&eacute;, les certifications durables ne permettent pas aux producteurs d&rsquo;am&eacute;liorer suffisamment leurs revenus. Tous n&rsquo;arrivent pas &agrave; accro&icirc;tre leurs rendements et pour ceux qui y arrivent, la charge suppl&eacute;mentaire de travail est non n&eacute;gligeable. M&ecirc;me s&rsquo;il est mieux ma&icirc;tris&eacute;, l&rsquo;usage d&rsquo;intrants chimique ne diminue pas. Enfin, les &eacute;tudes disponibles ne permettent pas pour l&rsquo;instant de d&eacute;montrer un recul du travail des enfants ou de la d&eacute;forestation en lien avec les certifications durables. Peu de diff&eacute;rences donc avec la culture conventionnelle du cacao.

Le commerce &eacute;quitable peut quant &agrave; lui am&eacute;liorer significativement la durabilit&eacute; de la fili&egrave;re cacao, voire initier des cercles vertueux. On constate ainsi une r&eacute;duction des co&ucirc;ts soci&eacute;taux de 80 % au P&eacute;rou.

Pour cela, un certain nombre de conditions est n&eacute;cessaire :

  • la garantie que les revenus des producteurs couvrent leurs co&ucirc;ts de production et les besoins essentiels de leurs familles&nbsp;;
  • le renforcement des organisations collectives de producteurs&nbsp;;
  • des investissements cons&eacute;quents dans les services essentiels et les infrastructures locales.

Les exemples de r&eacute;ussite document&eacute;s dans le cadre de l&rsquo;&eacute;tude que nous avons men&eacute;e pour la Plate-forme pour le commerce &eacute;quitable au printemps dernier s&rsquo;appuient &eacute;galement sur deux points importants&nbsp;:

  • l&rsquo;agroforesterie, qui p&eacute;rennise la culture de cacao et le couvert forestier tout en pr&eacute;servant la biodiversit&eacute;&nbsp;;
  • des cha&icirc;nes de valeur qui valorisent l&rsquo;origine du cacao et le travail des producteurs, et renforcent le lien entre ces derniers et les consommateurs.

D&egrave;s lors que ces conditions ne sont pas r&eacute;unies, les r&eacute;sultats sont plus limit&eacute;s et se rapprochent fortement de ceux constat&eacute;s dans le cadre des certifications durables.

La soutenabilit&eacute; de la production du cacao passe donc par une action collective et concert&eacute;e qui, en s&rsquo;inspirant des principes fondateurs du commerce &eacute;quitable, permettrait d&rsquo;&eacute;tendre les conditions d&eacute;taill&eacute;es pr&eacute;c&eacute;demment &agrave; l&rsquo;ensemble de la fili&egrave;re. Un d&eacute;fi de taille, dans un march&eacute; de plus en plus tendu, mais qui doit &ecirc;tre relev&eacute; de toute urgence si nous voulons continuer &agrave; d&eacute;guster du (vrai) chocolat dans les ann&eacute;es &agrave; venir&nbsp;!

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http://www.fondation-farm.org/zoe.php?s=blogfarm&w=wt&idt=3228 2017-01-19 text/htmlfr
Quelque chose change au sein des agricultures familiales : à Madagascar, au Cameroun, au Togo, des jeunes se disent fiers de s’installer en agriculture Depuis plusieurs ann&eacute;es, les travaux des d&eacute;mographes alertent les d&eacute;cideurs sur ces centaines de milliers de jeunes qui vont continuer &agrave; arriver chaque ann&eacute;e sur le march&eacute; du travail des pays du Sud, et de l&rsquo;Afrique en particulier, jusqu&rsquo;en 2050. L&rsquo;hypoth&egrave;se &eacute;conomique selon laquelle les secteurs secondaire et tertiaire vont absorber cette main-d&lsquo;&oelig;uvre, ne semble pas fonctionner dans des contextes o&ugrave; l&rsquo;industrie et les services formels sont faiblement d&eacute;velopp&eacute;s et peu cr&eacute;ateurs d&rsquo;emplois. Des voix de plus en plus nombreuses s&rsquo;&eacute;l&egrave;vent pour dire que les agricultures familiales, qui assurent la part majeure de la production alimentaire mondiale et mobilisent plus de 40% de la population active dans le monde, pourraient aider &agrave; sortir de cette impasse.&nbsp;

Cr&eacute;dit photo&nbsp;: AFOP

Alors que l&rsquo;installation des jeunes agriculteurs a &eacute;t&eacute; un des leviers institutionnels majeur de la modernisation des agricultures familiales du Nord, peu d&rsquo;attention a &eacute;t&eacute; port&eacute;e jusqu&rsquo;&agrave; une p&eacute;riode r&eacute;cente aux conditions de renouvellement des agricultures familiales du Sud. De mani&egrave;re surprenante au regard de l&rsquo;acuit&eacute; des enjeux, il a fallu attendre la fin des ann&eacute;es 2000 pour que des efforts de d&eacute;veloppement soient significativement concentr&eacute;s sur la formation professionnelle agricole et que la probl&eacute;matique de l&rsquo;installation des jeunes agriculteurs &eacute;merge &agrave; l&rsquo;&eacute;chelle internationale comme un enjeu de politique publique et d&rsquo;appui de d&eacute;veloppement. Les dispositifs de formation et d&rsquo;appui &agrave; l&rsquo;insertion se multiplient aujourd&rsquo;hui, mais leur d&eacute;veloppement &agrave; une &eacute;chelle significative et leur p&eacute;rennisation requi&egrave;rent une mobilisation importante de ressources publiques ou priv&eacute;es. Mais est-il judicieux d&rsquo;investir dans ces dispositifs&nbsp;? Sont-ils de nature &agrave; changer l&rsquo;avenir des jeunes&nbsp;qu&rsquo;ils accompagnent&nbsp;? &nbsp;&nbsp;&nbsp;

En lien avec diff&eacute;rents partenaires internationaux, les &eacute;tudiants agronomes de Montpellier SupAgro/IRC et leurs formateurs, ont r&eacute;alis&eacute; depuis 2010 une quinzaine d&rsquo;&eacute;tudes sur le processus d&rsquo;installation des jeunes en agriculture familiale, en Afrique de l&rsquo;Ouest et centrale, &agrave; Madagascar et en Asie du Sud-Est. Ces &eacute;tudes apportent des &eacute;l&eacute;ments de r&eacute;flexion sur ces questions.

Elles mettent d&rsquo;abord en &eacute;vidence la grande diversit&eacute; des situations. Quoi de commun entre un fils a&icirc;n&eacute; de &laquo;&nbsp;grande famille&nbsp;&raquo; de producteurs de coton du plateau Mossi au Burkina qui reprend, &agrave; 45 ans, la t&ecirc;te de l&rsquo;exploitation familiale &agrave; la disparition du p&egrave;re, un jeune m&eacute;nage de Madagascar qui tente de constituer une exploitation autonome par de patients et al&eacute;atoires m&eacute;tayages, un fils de planteur d&rsquo;h&eacute;v&eacute;a tha&iuml; que sa famille a envoy&eacute; &agrave; l&rsquo;&eacute;cole et qui ne voit plus l&rsquo;int&eacute;r&ecirc;t de revenir &agrave; l&rsquo;agriculture familiale ou encore un jeune migrant mauritanien parti &agrave; Nouakchott pour nourrir sa famille et qui revient r&eacute;guli&egrave;rement au village pour les travaux agricoles de l&rsquo;hivernage&nbsp;? La vari&eacute;t&eacute; des processus d&rsquo;installation ou de non-installation des jeunes est engendr&eacute;e par la diversit&eacute; des agricultures familiales elles-m&ecirc;mes, leurs contextes de d&eacute;veloppement, leurs modalit&eacute;s d&rsquo;acc&egrave;s aux ressources et aux march&eacute;s, leur rentabilit&eacute; &eacute;conomique, le potentiel de pluriactivit&eacute; agricole et non-agricole dans une zone donn&eacute;e.

Certaines de ces &eacute;tudes ont &eacute;t&eacute; effectu&eacute;es dans des contextes d&eacute;pourvus de tout appui institutionnel &agrave; la formation et l&rsquo;insertion des jeunes (&agrave; Madagascar, au Cambodge, au Ghana). Elles montrent que, m&ecirc;me sans accompagnement, des jeunes s&rsquo;installent en agriculture. Mais ces processus sont de plus en plus difficiles, &agrave; mesure que le foncier familial et la dotation de facteurs de production se r&eacute;duisent au fil des g&eacute;n&eacute;rations. Ainsi, &agrave; Madagascar, certains jeunes s&rsquo;installent sans m&ecirc;me poss&eacute;der une machette en propre. Dans ces conditions, l&rsquo;agriculture familiale tend &agrave; devenir un recours pour les jeunes uniquement dans le cas o&ugrave; aucune autre alternative ne se pr&eacute;sente &agrave; eux&nbsp;; elle n&rsquo;est pas non plus une option satisfaisante pour les familles qui poussent leurs jeunes hors de l&rsquo;agriculture d&egrave;s qu&rsquo;elles peuvent investir dans leur &eacute;ducation.

Trois autres &eacute;tudes, r&eacute;alis&eacute;es aupr&egrave;s de jeunes form&eacute;s et accompagn&eacute;s dans leur insertion agricole par des dispositifs priv&eacute;s (coll&egrave;ges agricoles &agrave; Madagascar, CIDAP - Centre international pour le d&eacute;veloppement agro-pastoral - au Togo) et public (AFOP, Programme d&rsquo;appui &agrave; la r&eacute;novation et au d&eacute;veloppement de la formation professionnelle dans les secteurs de l&rsquo;agriculture, l&rsquo;&eacute;levage et la p&ecirc;che, au Cameroun), donnent une tout autre image de l&rsquo;installation en agriculture familiale. Les trois dispositifs accueillent des jeunes gar&ccedil;ons et filles de 15 &agrave; 30 ans), pour une formation agricole de longue dur&eacute;e (1 &agrave; 3 ans), r&eacute;alis&eacute;e en alternance entre le centre de formation et l&rsquo;exploitation familiale. La formation int&egrave;gre les techniques agricoles, la gestion de l&rsquo;exploitation, mais aussi l&rsquo;&eacute;ducation &agrave; la citoyennet&eacute;. Un projet d&rsquo;insertion en agriculture est &eacute;labor&eacute; par le jeune pendant la formation. Dans les coll&egrave;ges agricoles et le programme AFOP de Madagascar, la mise en &oelig;uvre du projet est ensuite soutenue par une dotation financi&egrave;re. Le CIDAP, quant &agrave; lui, encourage les jeunes &agrave; recourir au cr&eacute;dit de la microfinance pour financer leur installation. Les &eacute;tudes portaient sur les premi&egrave;res g&eacute;n&eacute;rations de jeunes install&eacute;s.

La plupart de ces jeunes avait, avant d&rsquo;entrer en formation, une trajectoire de vie d&eacute;j&agrave; mouvement&eacute;e&nbsp;: ils sont partis tenter leur chance &agrave; la ville, ont fait de multiples petits m&eacute;tiers (taxi moto, call box, cuisini&egrave;res, secr&eacute;taires, buvette, h&ocirc;tesses), ont connu des &eacute;checs, mais aussi acquis quelques comp&eacute;tences et parfois un peu d&rsquo;&eacute;pargne. Lass&eacute;s par trop de pr&eacute;carit&eacute;, ils ont fini par revenir au village, sans motivation et sans r&eacute;elles perspectives d&rsquo;avenir. Pour les premi&egrave;res g&eacute;n&eacute;rations, l&rsquo;entr&eacute;e en formation agricole a souvent &eacute;t&eacute; plus un pis-aller qu&rsquo;un choix d&eacute;termin&eacute;. Beaucoup d&rsquo;entre eux sont cependant arriv&eacute;s au bout de la formation, ont &eacute;labor&eacute; un projet d&rsquo;installation et ont commenc&eacute; &agrave; le mettre en &oelig;uvre avec l&rsquo;appui du dispositif d&rsquo;accompagnement. Dans les trois cas, l&rsquo;acc&egrave;s au foncier et au capital financier sont les probl&egrave;mes majeurs auxquels les jeunes ont eu &agrave; faire face. Le foncier vient de la famille ou de la communaut&eacute; &ndash; dans le cas du dispositif AFOP, avoir une dotation de 2 ha en propre est une condition pour acc&eacute;der &agrave; la formation. Face aux faibles capacit&eacute;s d&rsquo;autofinancement des jeunes, la dotation financi&egrave;re des coll&egrave;ges agricoles ou de l&rsquo;AFOP s&rsquo;av&egrave;re &ecirc;tre un appui d&eacute;terminant pour investir (b&acirc;timent d&rsquo;&eacute;levage, plantation de cacao)&nbsp;; dans le dispositif CIDAP, l&rsquo;acc&egrave;s au capital est moins ais&eacute;, tributaire d&rsquo;une microfinance peu ouverte &agrave; ces clients per&ccedil;us comme trop jeunes et trop risqu&eacute;s. Les activit&eacute;s agricoles mises en &oelig;uvre diff&egrave;rent selon les contextes, fortement li&eacute;es au foncier disponible et aux structures agraires existantes (plantations p&eacute;rennes). Dans les zones proches des march&eacute;s urbains, les jeunes d&eacute;veloppent des activit&eacute;s de cycle court s&rsquo;accommodant d&rsquo;un foncier limit&eacute; (&eacute;levage de poulets, de porc, mara&icirc;chage). Dans la plupart des cas, les syst&egrave;mes sont diversifi&eacute;s, associant productions commerciales et productions d&rsquo;autoconsommation.

Dans les trois cas, les jeunes form&eacute;s se distinguent tr&egrave;s nettement dans leur milieu par leur ma&icirc;trise de &laquo;&nbsp;techniques am&eacute;lior&eacute;es&nbsp;&raquo; (semis ou plantation en ligne, utilisation d&rsquo;intrants, soins aux animaux&hellip;), mais aussi par leurs pratiques de gestion&nbsp;: ils calculent, pr&eacute;voient, anticipent, sont capables de n&eacute;gocier avec des fournisseurs et de discuter avec des conseillers agricoles. Souvent objet de moqueries par leurs pairs au moment o&ugrave; ils s&rsquo;engageaient dans une formation agricole (&laquo;&nbsp;Tu vas faire l&rsquo;&eacute;cole de la machette &raquo;), les jeunes install&eacute;s gagnent en reconnaissance sociale d&egrave;s que leurs projets portent des fruits. Leur comp&eacute;tence technique est reconnue, voire recherch&eacute;e, par leurs voisins, la perception de la communaut&eacute; devient plus favorable. Bien s&ucirc;r, m&ecirc;me accompagn&eacute;s, ces processus d&rsquo;installation ne sont pas tous des &laquo;&nbsp;success stories&nbsp;&raquo;&nbsp;: les activit&eacute;s restent tributaires du risque agricole (grippe aviaire, inondations, risques de march&eacute;), les exploitations des jeunes n&rsquo;ont pas encore fait la preuve de leur viabilit&eacute; &eacute;conomique, les succ&egrave;s obtenus peuvent g&eacute;n&eacute;rer des jalousies dans les communaut&eacute;s, voire entra&icirc;ner de la malveillance.

Mais, au-del&agrave; de ces premiers r&eacute;sultats &eacute;conomiques et sociaux, somme toute, encourageants, quelque chose dans les t&eacute;moignages des jeunes appara&icirc;t beaucoup plus d&eacute;cisif pour l&rsquo;avenir&nbsp;: ces jeunes sont fiers de ce qu&rsquo;ils font, ils affirment avec beaucoup de conviction que l&rsquo;agriculture est un vrai m&eacute;tier et qu&rsquo;ils ont envie de construire leur avenir dans ce m&eacute;tier.

&laquo; Gr&acirc;ce &agrave; la formation, j&rsquo;ai le go&ucirc;t de l&rsquo;agriculture, avant je ne voulais plus aller au champ. &raquo;
&laquo; M&ecirc;me les jeunes qui n&rsquo;ont pas suivi la formation vont au champ pour copier, cela leur donne le go&ucirc;t. &raquo;
&laquo; Je n&rsquo;ai plus la m&ecirc;me vision des choses,&nbsp; je connais la valeur de l&rsquo;agriculture, c&rsquo;est un facteur de d&eacute;veloppement. &raquo;
&laquo; C&rsquo;est un bon m&eacute;tier, cela nous d&eacute;veloppe. &raquo;
&laquo; C&rsquo;est l&rsquo;agriculture qui nous fait les hommes de demain. &raquo;

(Extraits d&rsquo;entretiens avec des jeunes form&eacute;s au sein du dispositif AFOP au Cameroun)

Bien que r&eacute;cent et demandant &agrave; &ecirc;tre consolid&eacute;, le changement de perception et de posture face &agrave; l&rsquo;agriculture constitue l&rsquo;un des r&eacute;sultats les plus significatifs observ&eacute;s &agrave; ce stade dans les dispositifs d&rsquo;accompagnement &eacute;tudi&eacute;s. Il est le fait des jeunes eux&ndash;m&ecirc;mes, mais aussi de leurs familles et des territoires qui les accueillent, et constitue&nbsp; sans doute une condition essentielle du renouvellement&nbsp; et de la transformation des agricultures familiales. Il est le fruit d&rsquo;une acquisition de comp&eacute;tences professionnelles par les jeunes, d&rsquo;une premi&egrave;re mise en pratique r&eacute;ussie, d&rsquo;une prise de confiance progressive en l&rsquo;avenir, processus qui requi&egrave;rent du temps et qui peuvent &ecirc;tre facilit&eacute;s par un accompagnement appropri&eacute;&hellip;

Note : cet article a &eacute;t&eacute; l&eacute;g&egrave;rement r&eacute;vis&eacute; par rapport &agrave; la version dat&eacute;e du 5 janvier



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http://www.fondation-farm.org/zoe.php?s=blogfarm&w=wt&idt=3210 2017-01-09 text/htmlfr
Assurer les petits agriculteurs contre les risques climatiques : une opportunité et un défi L&rsquo;assurance bas&eacute;e sur des indices de rendement ou m&eacute;t&eacute;orologiques permet de prot&eacute;ger les petits exploitants agricoles contre les risques climatiques. Cette innovation contribue &agrave; am&eacute;liorer leurs conditions de vie, la s&eacute;curit&eacute; alimentaire et leur capacit&eacute; d&rsquo;adaptation au changement climatique. Sa g&eacute;n&eacute;ralisation doit &ecirc;tre une priorit&eacute; sur l&rsquo;agenda du d&eacute;veloppement durable. Elle implique une coop&eacute;ration &eacute;troite et &agrave; long terme entre tous les acteurs impliqu&eacute;s, qu&rsquo;ils soient publics ou priv&eacute;s.

Les pays en d&eacute;veloppement comptent environ 430 millions d&rsquo;exploita&shy;tions agricoles de moins de deux hectares. Ces exploitations contribuent &agrave; plus de 80 % &agrave; la couverture des besoins alimentaires de ces pays.

Or, dans leur immense majo&shy;rit&eacute;, elles ne b&eacute;n&eacute;ficient d&rsquo;aucun dispositif de protection contre les risques naturels, qu&rsquo;il s&rsquo;agisse d&rsquo;assurances agricoles priv&eacute;es ou de syst&egrave;mes publics d&rsquo;indemnisation des calami&shy;t&eacute;s agricoles.

&nbsp;

Jusqu&rsquo;&agrave; une date r&eacute;cente, ces agriculteurs &eacute;taient en effet consid&eacute;r&eacute;s comme non assurables : les sommes &agrave; couvrir &eacute;taient trop faibles et les co&ucirc;ts d&rsquo;admi&shy;nistration, de commercialisation et d&rsquo;expertise trop &eacute;lev&eacute;s. Le d&eacute;veloppement r&eacute;cent de l&rsquo;assurance indicielle change la donne. Contrairement &agrave; l&rsquo;assurance traditionnelle, qui fait appel &agrave; un expert pour &eacute;valuer in situ la perte &eacute;conomique lors d&rsquo;un sinistre, l&rsquo;assurance indicielle s&rsquo;appuie sur des donn&eacute;es biom&eacute;triques (fournies par l&rsquo;imagerie satellitaire ou par des stations m&eacute;t&eacute;o de surface) ou sur des donn&eacute;es de rendement moyen pour mod&eacute;liser la perte li&eacute;e par exemple &agrave; une pluviom&eacute;trie insuffisante et d&eacute;clencher automatiquement une indemnisation.

En outre, en liant l&rsquo;assurance &agrave; la distribution d&rsquo;intrants ou &agrave; l&rsquo;octroi d&rsquo;un pr&ecirc;t de r&eacute;colte, les co&ucirc;ts de commercialisation peuvent &ecirc;tre fortement r&eacute;duits.

Cette approche doublement innovante met l&rsquo;assurance agricole &agrave; la port&eacute;e des petites exploitations dans les pays en d&eacute;veloppement.

Elle permet d&rsquo;assurer des montants minimes pour de tr&egrave;s petites exploitations et d&rsquo;indemniser rapidement les b&eacute;n&eacute;ficiaires. Prot&eacute;g&eacute; contre le risque de perte de sa r&eacute;colte, voire de ruine de son outil de travail, l&rsquo;agriculteur est incit&eacute; &agrave; investir davantage. Il obtiendra plus facilement un pr&ecirc;t de r&eacute;colte aupr&egrave;s d&rsquo;une banque ou d&rsquo;une institution de microfinance. Lorsque l&rsquo;assurance est li&eacute;e au cr&eacute;dit, le capital emprunt&eacute; est rembours&eacute; directement &agrave; l&rsquo;institution financi&egrave;re en cas de sinistre. Ainsi l&rsquo;emprunteur reste solvable pour la campagne suivante et le risque de d&eacute;faut de l&rsquo;agriculteur diminue sensiblement.

En transf&eacute;rant au march&eacute; une partie des risques auxquels les petits producteurs sont naturellement expos&eacute;s, l&rsquo;assurance indicielle permet de d&eacute;verrouiller leur capacit&eacute; d&rsquo;investissement et constitue un puissant facteur de d&eacute;veloppement et de modernisation des exploitations familiales.

Les &eacute;tudes d&rsquo;impact men&eacute;es dans plusieurs pays (Chine, Inde, Ghana, Malawi, &Eacute;thiopie, Kenya) ont montr&eacute; les effets positifs de l&rsquo;assurance agricole pour les agriculteurs : augmentation des surfaces cultiv&eacute;es, de la demande de cr&eacute;dit, de l&rsquo;investissement et des revenus.

L&rsquo;augmentation des rendements n&eacute;cessaire pour nourrir une population en croissance rapide, notamment en Afrique subsaharienne, passe par la diffusion de produits d&rsquo;assurance r&eacute;colte adapt&eacute;s &agrave; la grande majorit&eacute; des exploitations de moins de deux hectares.

La diffusion de ce nouveau type de produits rencontre toutefois quelques obstacles. Le risque de base &ndash; l&rsquo;&eacute;cart &eacute;ventuel entre le dommage estim&eacute; par l&rsquo;indice et la perte r&eacute;elle subie par l&rsquo;agriculteur &ndash; constitue le principal d&eacute;fi pos&eacute; par l&rsquo;assurance indicielle. Cet &eacute;cart peut &ecirc;tre li&eacute; &agrave; une erreur de calibration de l&rsquo;indice, &agrave; une qualit&eacute; insuffisante des donn&eacute;es ou &agrave; la topographie. L&rsquo;installation de stations m&eacute;t&eacute;orologiques autonomes &agrave; bas co&ucirc;t et la mise au point d&rsquo;index plus performants permettront d&rsquo;am&eacute;liorer la qualit&eacute;, la r&eacute;gularit&eacute; et la granularit&eacute;[1] des donn&eacute;es collect&eacute;es, et de r&eacute;duire le risque de base.

Les autres obstacles &agrave; une diffusion beaucoup plus large de l&rsquo;assurance indicielle agricole sont d&rsquo;ordre financier et culturel

En effet malgr&eacute; des co&ucirc;ts d&rsquo;administration et de distribution faibles, le montant des primes d&rsquo;assurance peut constituer une barri&egrave;re, d&rsquo;autant plus &eacute;lev&eacute;e que le concept m&ecirc;me d&rsquo;assurance est souvent inconnu des petits agriculteurs, ou leur inspire une grande m&eacute;fiance.

Pour &ecirc;tre identifi&eacute;s et surmont&eacute;s, ces obstacles requi&egrave;rent une collaboration &eacute;troite entre tous les acteurs publics et priv&eacute;s impliqu&eacute;s dans la cha&icirc;ne de valeur de l&rsquo;assurance indicielle agricole.

&nbsp;En effet, l&rsquo;&eacute;laboration de produits adapt&eacute;s et leur diffusion aupr&egrave;s de petites exploitations dispers&eacute;es sur un vaste territoire n&eacute;cessitent l&rsquo;intervention non seulement des compagnies d&rsquo;assurance et de r&eacute;assurance, mais aussi celle d&rsquo;une cha&icirc;ne complexe d&rsquo;acteurs en amont et en aval&nbsp;: op&eacute;rateurs techniques sp&eacute;cialis&eacute;s pour concevoir les produits, entreprises de technologie et de &laquo;&nbsp;big data&nbsp;&raquo; pour alimenter les indices, entreprises agro-industrielles, institutions de microfinance et banques pour acheminer le produit d&rsquo;assurance jusqu&rsquo;au petit producteur en le liant &agrave; la vente d&rsquo;intrants ou &agrave; l&rsquo;octroi d&rsquo;un cr&eacute;dit.

Elle requiert aussi un dialogue &eacute;troit avec les r&eacute;gulateurs pour lever d&rsquo;&eacute;ventuels obstacles r&eacute;glementaires, ainsi qu&rsquo;une collaboration avec les gouvernements et les institutions financi&egrave;res internationales pour mettre au point les m&eacute;canismes d&rsquo;incitation n&eacute;cessaires. Le soutien public peut porter sur le subventionnement des primes d&rsquo;assurance, mais aussi sur l&rsquo;investissement dans les biens publics n&eacute;cessaires au d&eacute;veloppement de l&rsquo;assurance indicielle (infrastructures m&eacute;t&eacute;orologiques, donn&eacute;es, recherche et d&eacute;veloppement), voire sur des capacit&eacute;s additionnelles de r&eacute;assurance ou de titrisation au niveau mondial.

Nous plaidons pour que l&rsquo;extension de l&rsquo;assurance contre les risques climatiques &agrave; la grande majorit&eacute; des petites exploitations agricoles dans les pays en d&eacute;veloppement soit reconnue comme une priorit&eacute; sur l&rsquo;agenda du d&eacute;veloppement durable et sur celui de l&rsquo;adaptation au changement climatique.

Nous appelons &agrave; la constitution d&rsquo;une Alliance mondiale r&eacute;unissant tous les partenaires publics et priv&eacute;s qui partagent cette vision et sont pr&ecirc;ts &agrave; en favoriser la mise en &oelig;uvre concr&egrave;te dans le cadre d&rsquo;une coop&eacute;ration ouverte multi-acteurs.

Gr&acirc;ce &agrave; l&rsquo;innovation technologique et &agrave; une coop&eacute;ration &eacute;troite et de long terme entre les acteurs publics et priv&eacute;s, c&rsquo;est un march&eacute; de 430 millions d&rsquo;exploitations agricoles qui s&rsquo;ouvre au secteur de l&rsquo;assurance, c&rsquo;est aussi et surtout la perspective de contribuer de fa&ccedil;on d&eacute;cisive &agrave; la r&eacute;ponse aux grands d&eacute;fis de s&eacute;curit&eacute; alimentaire que soul&egrave;vent l&rsquo;&eacute;volution d&eacute;mographique et le changement climatique. &nbsp;

Pour plus d&rsquo;information sur l&rsquo;assurance agricole, voir l&rsquo;article publi&eacute; dans la revue de Proparco, Secteur Priv&eacute; &amp; D&eacute;veloppement, no25, &laquo;&nbsp;L&rsquo;assurance en Afrique&nbsp;: un futur &agrave; construire&nbsp;&raquo;&nbsp;]]>
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Comment mesurer et améliorer l'impact climatique des programmes de développement agricole ? Pr&egrave;s d&rsquo;un quart des &eacute;missions totales de gaz &agrave; effet de serre (GES), soit 10 &agrave; 12 Gt &eacute;quivalent CO2 par an, proviennent de l&rsquo;agriculture, de la for&ecirc;t et du changement d'affectation des terres. Agir sur ce secteur peut permettre d&rsquo;att&eacute;nuer sensiblement le changement climatique. De nombreuses options techniques sont disponibles et peuvent &ecirc;tre d&eacute;ploy&eacute;es imm&eacute;diatement[1]&nbsp;:

  • r&eacute;duire les &eacute;missions de dioxyde de carbone (CO2) gr&acirc;ce &agrave; la r&eacute;duction de la d&eacute;forestation et de la d&eacute;gradation foresti&egrave;re, l&rsquo;adoption de pratiques agricoles plus durables (r&eacute;duction du travail du sol, gestion int&eacute;gr&eacute;e des intrants et de l&rsquo;eau, etc.) ;
  • r&eacute;duire les &eacute;missions de m&eacute;thane (CH4) et d&rsquo;oxyde nitreux (N2O) via l&rsquo;am&eacute;lioration des syst&egrave;mes d&rsquo;&eacute;levage (notamment la gestion des effluents) et une gestion plus efficiente des syst&egrave;mes d&rsquo;irrigation rizicoles et des intrants ;
  • stocker le carbone par l&rsquo;utilisation de pratiques agricoles ad&eacute;quates, l&rsquo;am&eacute;lioration de la gestion des pratiques foresti&egrave;res, l&rsquo;afforestation et la reforestation, l&rsquo;am&eacute;lioration des p&acirc;tures et la restauration des sols d&eacute;grad&eacute;s.


Figure
1: Exemple de syst&egrave;me agroforestier en Afrique, source&nbsp;: FAO

Des investissements importants sont n&eacute;cessaires pour soutenir la transition mondiale vers une agriculture &agrave; faible &eacute;mission de carbone et r&eacute;siliente au changement climatique. Au-del&agrave; des fonds publics, la mobilisation des investisseurs &nbsp;priv&eacute;s sera essentielle pour atteindre un changement significatif, transformationnel, avec des impacts durables sur toutes les &eacute;conomies[2].

La mise en &oelig;uvre des politiques publiques dans le secteur agricole se fait &agrave; travers un ensemble d&rsquo;incitations et de r&eacute;glementations destin&eacute;es &agrave; influencer les acteurs dans leurs choix strat&eacute;giques en mati&egrave;re d&rsquo;orientation et de transformation des activit&eacute;s de production. A travers le financement du secteur agricole, on dispose ainsi d&rsquo;un ensemble d&rsquo;outils pour inciter au changement, promouvoir de nouvelles pratiques agricoles plus durables, moins polluantes, r&eacute;duire les externalit&eacute;s n&eacute;gatives (pollution de l&rsquo;eau) ou appuyer les externalit&eacute;s positives (fixation de carbone dans le sol ou la biomasse, biodiversit&eacute;).

Dans le cadre du changement climatique, il s&rsquo;agit par exemple de l&rsquo;acc&egrave;s aux :

  • fonds climat pour les projets publics,
  • taux bonifi&eacute;s et subventions pour les investissements priv&eacute;s fixateurs de carbone,
  • paiements de services environnementaux aux producteurs pour des pratiques agro-&eacute;cologiques ou climato-intelligentes ou renfor&ccedil;ant la r&eacute;silience aux chocs climatiques,
  • fonds de garantie ou d&rsquo;assurance climat, ou encore
  • obligations labellis&eacute;es &laquo; climat &raquo;.

Ces outils permettent d&rsquo;accompagner la cr&eacute;ation de partenariats public-priv&eacute; et donc de mettre en place un v&eacute;ritable effet de levier pour des pratiques climato-intelligentes.

Pour s&rsquo;assurer que les programmes/projets d&rsquo;investissement public en agriculture et au titre de l&rsquo;aide au d&eacute;veloppement, ainsi que les investissements priv&eacute;s, sont identifi&eacute;s et con&ccedil;us pour optimiser leur impact en termes d&rsquo;adaptation et d&rsquo;att&eacute;nuation du changement climatique, il faut pouvoir les &eacute;valuer sur ces crit&egrave;res. Depuis 2015, cette &eacute;valuation ex-ante sur l&rsquo;impact carbone est devenue un pr&eacute;alable obligatoire &agrave; l&rsquo;approbation des projets d&rsquo;investissement notamment dans l&rsquo;agriculture et les for&ecirc;ts.

Gr&acirc;ce aux donn&eacute;es de coefficients carbone et aux m&eacute;thodologies d&rsquo;analyse du bilan carbone publi&eacute;es par le Groupe d&rsquo;experts intergouvernemental sur l&rsquo;&eacute;volution du climat (GIEC), la FAO a pu d&eacute;velopper l&rsquo;outil EX-ACT[3]&nbsp;(Ex-Ante Carbon-balance Tool) d&egrave;s 2009. Il s&rsquo;agit d&rsquo;un syst&egrave;me d&rsquo;&eacute;valuation qui fournit des estimations ex-ante de l&rsquo;impact des projets, programmes et politiques de d&eacute;veloppement agricole et forestier sur le bilan carbone. Celui-ci se d&eacute;finit comme le bilan net de toutes les &eacute;missions de GES, exprim&eacute;es en &eacute;quivalent CO2, &eacute;mises ou s&eacute;questr&eacute;es lors du projet. Il correspond ainsi &agrave; la diff&eacute;rence entre un sc&eacute;nario &laquo; avec projet &raquo; et un sc&eacute;nario &laquo; sans projet &raquo; ou sc&eacute;nario de r&eacute;f&eacute;rence.

Prenons l&rsquo;exemple du Plan Maroc Vert (PMV), qui illustre parfaitement la convergence entre politique et financement de l&rsquo;agriculture dans le cadre de politiques &laquo; vertes &raquo; influant &agrave; la fois sur l&rsquo;att&eacute;nuation du changement climatique et sur l&rsquo;adaptation &agrave; ses effets. Un zoom sur la fili&egrave;re ol&eacute;icole y d&eacute;voile une strat&eacute;gie &agrave; grande &eacute;chelle d&rsquo;expansion et d&rsquo;intensification de cette fili&egrave;re par l&rsquo;installation de 440 000 ha de nouvelles plantations d&rsquo;olivier, la r&eacute;habilitation de 300 000 ha de plantations existantes et l&rsquo;&eacute;quipement de 136 000 ha de vergers en micro-irrigation.

Dans ce cas, le Cr&eacute;dit Agricole du Maroc (CAM) agit comme intervenant principal car il distribue non seulement le cr&eacute;dit, mais aussi les subventions (350-600 euros/ha pour les nouvelles plantations, 80-100 % du co&ucirc;t d&rsquo;installation du syst&egrave;me d&rsquo;irrigation&hellip;). L&rsquo;investissement global pour la fili&egrave;re sur la p&eacute;riode 2009-2020, au titre de ce partenariat public-priv&eacute;, s&rsquo;&eacute;l&egrave;ve &agrave; 2,7 milliards d&rsquo;euros dont 0,8 milliard financ&eacute; par l&rsquo;Etat (33 %).

L&rsquo;impact de ce programme d&rsquo;investissement en termes de bilan carbone a &eacute;t&eacute; estim&eacute; &agrave; 61 millions t CO2 s&eacute;questr&eacute;es sur 20 ans, soit en moyenne 3 millions t CO2 d&rsquo;att&eacute;nuation par an. L&rsquo;essentiel provient des nouvelles plantations d&rsquo;oliviers qui permettent de fixer 56 millions t CO2 et la r&eacute;habilitation de plantations existantes &agrave; hauteur de 6,7 millions t CO2. Cet impact compense les &eacute;missions annuelles de gaz &agrave; effet de serre d&rsquo;un pays comme Madagascar (3,08 millions t CO2/an).&nbsp;

&nbsp;


Figure 2 : une oliveraie marocaine[4]

L'adaptation au changement climatique et l'att&eacute;nuation de ses effets ayant pris une importance majeure dans les priorit&eacute;s des gouvernements, il devient n&eacute;cessaire de mesurer les performances climat de tout projet d&rsquo;investissement public en mati&egrave;re d&rsquo;att&eacute;nuation des &eacute;missions de GES et de capacit&eacute; d&rsquo;adaptation au changement climatique. La mobilisation croissante des fonds climatiques dans le cofinancement des investissements publics et priv&eacute;s de d&eacute;veloppement&nbsp; conduit ainsi les bailleurs de fonds et les banques &agrave; mettre en place progressivement des syst&egrave;mes de suivi-&eacute;valuation des impacts du changement climatique. Cela assure une meilleure orientation des investissements et une concr&eacute;tisation des avantages attendus de telles actions[5].

Le secteur de l&rsquo;agriculture, de la for&ecirc;t et du changement d&rsquo;affectation des terres peut ainsi contribuer de 20 &agrave; 60 % au potentiel d&rsquo;att&eacute;nuation des &eacute;missions de GES d&rsquo;ici &agrave; 2030. Pour accro&icirc;tre cet objectif, il faut une forte mobilisation des institutions de d&eacute;veloppement agricole qui financent le secteur et fournissent l&rsquo;appui technique aux producteurs. Dans le cadre de partenariats public-priv&eacute;, la transition vers de nouvelles pratiques d'att&eacute;nuation pourrait demander de nouvelles formes de cr&eacute;dit, de gestion de risque ou m&eacute;canismes d'assurance, des fonds cibl&eacute;s de d&eacute;veloppement agricole, s&rsquo;inscrivant comme les outils d&rsquo;une politique sectorielle incitative comme dans l&rsquo;exemple du Plan Maroc Vert.

&nbsp;La COP22 a &eacute;t&eacute; une &eacute;tape cl&eacute; pour mobiliser des partenariats public-priv&eacute; dans le secteur agricole africain. En ce sens, l&rsquo;initiative &laquo;&nbsp;Triple A&nbsp;&raquo; (&laquo; Adaptation de l&rsquo;Agriculture Africaine &raquo;) propos&eacute;e par le Maroc constitue un premier pas vers la mise en &oelig;uvre de mesures conjuguant l&rsquo;am&eacute;lioration de la productivit&eacute; agricole, le stockage du carbone dans le sol et la lutte &nbsp;contre la s&eacute;cheresse, afin d&rsquo;aider le continent le plus touch&eacute; par les changements climatiques.

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http://www.fondation-farm.org/zoe.php?s=blogfarm&w=wt&idt=3144 2016-11-28 text/htmlfr
L'intelligence économique au service des filières céréales d'Afrique de l'Ouest Dans les fili&egrave;res agricoles lib&eacute;ralis&eacute;es, les producteurs, commer&ccedil;ants, exportateurs et transformateurs sont confront&eacute;s &agrave; une importante volatilit&eacute; des prix, g&eacute;n&eacute;rant des risques dans leur activit&eacute;. S&rsquo;il existe une abondante litt&eacute;rature sur les outils de gestion de ces risques, peu de solutions sont actuellement propos&eacute;es aux op&eacute;rateurs des cha&icirc;nes de valeur en Afrique de l&rsquo;Ouest.

C&rsquo;est pour r&eacute;pondre &agrave; ce besoin que RONGEAD a cr&eacute;&eacute; en 2010 un service d&rsquo;information et de conseil nomm&eacute; Nkalo[1]. Ce service, bas&eacute; sur des outils de l&rsquo;intelligence &eacute;conomique et organis&eacute;&nbsp;en partenariat avec l&rsquo;entreprise ODA, d&eacute;crypte les march&eacute;s agricoles mondiaux et fournit pour les op&eacute;rateurs &eacute;conomiques ouest-africains une information adapt&eacute;e &agrave; leurs besoins&nbsp;: pour les producteurs, des SMS simples et clairs permettant de prendre des d&eacute;cisions sur la commercialisation de leurs produits&nbsp;; pour les commer&ccedil;ants et transformateurs, des bulletins de march&eacute; permettant d&rsquo;affiner leurs strat&eacute;gies commerciales.

A terme, 10 000 producteurs et productrices recevront des informations sur les march&eacute;s des c&eacute;r&eacute;ales par SMS.&nbsp;


Ce service est fonctionnel pour des fili&egrave;res particuli&egrave;rement dynamiques en Afrique de l&rsquo;Ouest&nbsp;: la noix de cajou, le s&eacute;same et le karit&eacute; (en 2013, ces trois fili&egrave;res repr&eacute;sentaient plus de 700 millions d&rsquo;euros et constituaient une source de revenu pour plus de 800&nbsp;000 familles). Le service Nkalo est disponible actuellement dans quatre pays : C&ocirc;te d&rsquo;Ivoire, Burkina Faso, Mali et S&eacute;n&eacute;gal. Le service, loin d&rsquo;avoir r&eacute;v&eacute;l&eacute; tout son potentiel, doit s&rsquo;am&eacute;liorer en continu, en particulier sur l&rsquo;accessibilit&eacute; des informations, l&rsquo;efficacit&eacute; des syst&egrave;mes de diffusion et l&rsquo;ergonomie des services propos&eacute;s. Nkalo est actuellement financ&eacute; par ses utilisateurs (abonn&eacute;s aux bulletins et SMS) et par la vente d&rsquo;expertise sur-mesure.

Sur la base de cette exp&eacute;rience, il est apparu opportun de la d&eacute;multiplier sur le secteur des c&eacute;r&eacute;ales. L&rsquo;&eacute;quipe s&rsquo;est lanc&eacute;e en juillet 2016 sur ce nouveau d&eacute;fi : appuyer les op&eacute;rateurs &eacute;conomiques des fili&egrave;res c&eacute;r&eacute;ali&egrave;res d&rsquo;Afrique de l&rsquo;Ouest en d&eacute;veloppant une information sur ces march&eacute;s. Ce d&eacute;fi vise une am&eacute;lioration des strat&eacute;gies de commercialisation et de stockage pour quatre c&eacute;r&eacute;ales (riz, ma&iuml;s, mil et sorgho) par le secteur priv&eacute; en Afrique de l&rsquo;Ouest, gr&acirc;ce &agrave; une meilleure gestion des risques commerciaux.&nbsp; Pour ce faire, l&rsquo;&eacute;quipe est associ&eacute;e au R&eacute;seau Ouest-Africain des C&eacute;r&eacute;aliers (ROAC), et cible les Comit&eacute;s Interprofessionnels C&eacute;r&eacute;aliers de 8 pays membres de la CEDEAO (S&eacute;n&eacute;gal, Mali, Burkina Faso, C&ocirc;te d&rsquo;Ivoire, Ghana, Togo, B&eacute;nin et Niger). Le projet a &eacute;galement pour objet de transf&eacute;rer des outils bas&eacute;s sur l&rsquo;intelligence &eacute;conomique &agrave; des analystes nationaux membres du ROAC, afin d&rsquo;ancrer l&rsquo;expertise dans les pays.

Les c&eacute;r&eacute;ales, une production hautement strat&eacute;gique

La production c&eacute;r&eacute;ali&egrave;re en Afrique de l&rsquo;Ouest connait une forte croissance - elle a tripl&eacute; entre 1982 et 2007 - et s&rsquo;&eacute;levait en 2014 &agrave; 57,6 millions de tonnes. Cette production couvre 80 % des besoins locaux et deux tiers des c&eacute;r&eacute;ales locales sont consomm&eacute;s en milieu rural. Le march&eacute; africain est globalement lib&eacute;ralis&eacute;&nbsp;: les taux de protection &agrave; l&rsquo;importation sont faibles voire inexistants, les interventions publiques sur les stocks repr&eacute;sentent moins de 10 % du march&eacute; global. Les op&eacute;rateurs priv&eacute;s sont donc soumis &agrave; d&rsquo;importants risques commerciaux endog&egrave;nes, tandis que les risques exog&egrave;nes (achats et ventes publics, distributions alimentaires des institutions &laquo; urgentistes &raquo;, impact des march&eacute;s internationaux) sont nombreux et parfois peu transparents ou pr&eacute;visibles. Il est donc essentiel de d&eacute;velopper des outils par et pour les professionnels de ces march&eacute;s.

Dans ce contexte, le projet vise &agrave; construire une offre d'information et de conseil adapt&eacute;s aux besoins du secteur c&eacute;r&eacute;alier, de d&eacute;velopper un r&eacute;seau d&rsquo;organismes de stockeurs priv&eacute;s, f&eacute;d&eacute;r&eacute;s par le ROAC et de renforcer l&rsquo;expertise technique et l&rsquo;implication des op&eacute;rateurs dans la gouvernance et la r&eacute;gulation du secteur en Afrique de l&rsquo;Ouest. Par la production d&rsquo;informations qualitatives, ind&eacute;pendantes et robustes, le projet vise &eacute;galement &agrave; construire des plaidoyers solides pour le d&eacute;veloppement des fili&egrave;res locales.

Concr&egrave;tement, le projet produira des bulletins mensuels sur les march&eacute;s des c&eacute;r&eacute;ales, incluant une analyse prospective et des conseils sur les strat&eacute;gies de commercialisation, se distinguant ainsi des suivis purement statistiques ou descriptifs r&eacute;pondant &agrave; d&rsquo;autres objectifs. Il visera &eacute;galement la diffusion d&rsquo;informations &agrave; destination de plus de 10 000 producteurs via SMS[2]. Le premier bulletin &laquo;&nbsp;Les C&eacute;r&eacute;aliers&nbsp;&raquo;, publi&eacute; le 31 ao&ucirc;t en anglais et en fran&ccedil;ais, a &eacute;t&eacute; diffus&eacute; &agrave; plus de 800&nbsp;professionnels et institutionnels du secteur. L&rsquo;information a &eacute;t&eacute; relay&eacute;e dans plusieurs r&eacute;seaux d&rsquo;informations et les premiers retours sont positifs. La demande d&rsquo;informations fiables sur ces march&eacute;s est forte. Suite aux crises alimentaires de 2008, les ministres de l&rsquo;Agriculture des pays du G20 avaient suscit&eacute; la cr&eacute;ation d&rsquo;un observatoire mondial des march&eacute;s alimentaires strat&eacute;giques (bl&eacute;, riz, ma&iuml;s, soja), cr&eacute;&eacute; en 2011 sous l&rsquo;&eacute;gide de la FAO[3]. Nous esp&eacute;rons, avec modestie, que &laquo;&nbsp;Les C&eacute;r&eacute;aliers&nbsp;&raquo; contribuera &agrave; une meilleure analyse strat&eacute;gique du secteur en Afrique de l&rsquo;Ouest.&nbsp;]]>
http://www.fondation-farm.org/zoe.php?s=blogfarm&w=wt&idt=3129 2016-11-14 text/htmlfr
La grande majorité des pauvres vivent de l’agriculture… et vice-versa Eliminer l&rsquo;extr&ecirc;me pauvret&eacute; d&rsquo;ici &agrave; 2030&nbsp;: c&rsquo;est le premier des objectifs de d&eacute;veloppement durable (ODD) adopt&eacute;s par l&rsquo;Organisation des Nations unies. L&rsquo;ODD n&deg;&nbsp;10 vise quant &agrave; lui &agrave; r&eacute;duire les in&eacute;galit&eacute;s entre pays et au sein de chaque pays. Ces deux objectifs sont distincts mais compl&eacute;mentaires, souligne la Banque mondiale dans son rapport Poverty and Shared Prosperity 2016: Taking on Inequality, rendu public d&eacute;but octobre. Son message est clair&nbsp;: si les taux de croissance &eacute;conomique d&rsquo;ici &agrave; 2030 restent aux niveaux observ&eacute;s durant la derni&egrave;re d&eacute;cennie, il faudra r&eacute;duire fortement les in&eacute;galit&eacute;s de revenu pour &eacute;radiquer l&rsquo;extr&ecirc;me pauvret&eacute;, qui atteignait encore 11 % (41 % en Afrique subsaharienne) en 2013.



Mais qui sont les pauvres&nbsp;? Un autre rapport de la Banque mondiale, publi&eacute; simultan&eacute;ment, livre une moisson d&rsquo;informations[1]. Une &eacute;quipe de chercheurs a pass&eacute; au peigne fin les statistiques disponibles pour 89 pays qui regroupent 84 % de la population des pays en d&eacute;veloppement. Dans l&rsquo;&eacute;chantillon &eacute;tudi&eacute;, 12,5 % des habitants, en 2013, vivaient en moyenne avec moins de 1,90&nbsp;dollar par jour et tombaient donc sous le seuil de l&rsquo;extr&ecirc;me pauvret&eacute;. Pr&egrave;s de 20 %, ayant un pouvoir d&rsquo;achat compris entre 1,90 et 3,10 dollars par jour, souffraient en outre de pauvret&eacute; &laquo;&nbsp;mod&eacute;r&eacute;e&nbsp;&raquo;[2]. Soit un taux global de pauvret&eacute;, extr&ecirc;me et mod&eacute;r&eacute;e, de 32&nbsp;%.

La pauvret&eacute; touche &laquo;&nbsp;de mani&egrave;re disproportionn&eacute;e&nbsp;&raquo; le milieu rural, notent les auteurs de l&rsquo;&eacute;tude. Environ 46 % des ruraux vivent avec moins de 3,10 dollars par jour, contre 16 % des urbains. Cela tient au fait&nbsp; que la majeure partie des ruraux travaillent dans l&rsquo;agriculture et que la moiti&eacute; des actifs agricoles sont pauvres, contre 16 % pour les personnes employ&eacute;es hors de l&rsquo;agriculture[3].

On peut regarder les choses d&rsquo;une autre fa&ccedil;on&nbsp;: 57 % des pauvres (et 65 % des extr&ecirc;mement pauvres) travaillent dans l&rsquo;agriculture. Ce ratio varie sensiblement selon les r&eacute;gions&nbsp;; il est particuli&egrave;rement &eacute;lev&eacute; en Afrique subsaharienne[4].&nbsp;

Ces observations sont lourdes de cons&eacute;quences pour les politiques publiques. Le rapport Poverty and Shared Prosperity 2016 avance des solutions transversales, consistant essentiellement &agrave; mener des politiques sociales ambitieuses (&eacute;ducation, sant&eacute;, aides directes aux plus d&eacute;munis) et am&eacute;liorer les infrastructures rurales (routes, &eacute;lectrification). Mais il ne discute pratiquement pas de mesures sectorielles. Or, si deux tiers des personnes extr&ecirc;mement pauvres vivent de l&rsquo;agriculture, la priorit&eacute; des Etats et des bailleurs, pour atteindre l&rsquo;ODD n&deg; 1, devrait &ecirc;tre d&rsquo;am&eacute;liorer le revenu des actifs concern&eacute;s. Comment&nbsp;? D&rsquo;abord en augmentant la productivit&eacute; de l&rsquo;agriculture, comme le recommande la Banque mondiale dans un troisi&egrave;me document, publi&eacute; &agrave; peu pr&egrave;s au m&ecirc;me moment[5]. Mais aussi en cr&eacute;ant des emplois non agricoles dans les zones rurales, pour permettre aux petits agriculteurs de diversifier leurs sources de revenu et pour offrir une alternative &agrave; ceux qui ne vivent pas d&eacute;cemment de la production agricole. Les industries et services d&rsquo;amont et d&rsquo;aval de l&rsquo;agriculture (transformation, agrofourniture, m&eacute;canisation&hellip;) constituent, de ce point de vue, des gisements d&rsquo;emplois encore largement sous-exploit&eacute;s. &nbsp;&nbsp;&nbsp;

En outre, si le taux de pauvret&eacute; est en moyenne trois fois plus grand parmi les actifs agricoles qu&rsquo;au sein des urbains (et m&ecirc;me quatre fois plus &eacute;lev&eacute; si l&rsquo;on consid&egrave;re l&rsquo;extr&ecirc;me pauvret&eacute;), les politiques mises en &oelig;uvre dans le secteur agricole peuvent contribuer fortement &agrave; r&eacute;duire les in&eacute;galit&eacute;s, donc &agrave; atteindre l&rsquo;ODD n&deg; 10. C&rsquo;est bien ce qui s&rsquo;est pass&eacute; dans les pays d&eacute;velopp&eacute;s qui ont appliqu&eacute;, historiquement, de vigoureuses politiques agricoles.

Ce n&rsquo;est donc pas seulement parce qu&rsquo;elle conditionne la s&eacute;curit&eacute; alimentaire et joue un r&ocirc;le crucial en mati&egrave;re de changement climatique qu&rsquo;il est justifi&eacute; de soutenir l&rsquo;agriculture et d&rsquo;y investir massivement. Le secteur agricole est le vecteur potentiel d&rsquo;&eacute;normes progr&egrave;s sociaux, en termes de r&eacute;duction de la pauvret&eacute; et des in&eacute;galit&eacute;s et, si l&rsquo;on raisonne au niveau des fili&egrave;res agroalimentaires, sur le plan de la cr&eacute;ation d&rsquo;emplois, th&egrave;me du colloque annuel de la fondation FARM qui se tiendra le 8 d&eacute;cembre &agrave; l&rsquo;OCDE. La Banque mondiale le soulignait d&eacute;j&agrave; il y a pr&egrave;s de dix ans, dans un rapport qui a fait date[6]. Ses derni&egrave;res analyses confirment ce diagnostic et plaident pour un effort accru des gouvernements et des bailleurs en faveur de l&rsquo;agriculture et, plus largement, du monde rural. &nbsp;

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http://www.fondation-farm.org/zoe.php?s=blogfarm&w=wt&idt=3117 2016-10-26 text/htmlfr
Des raisons d’être optimiste pour les économies agricoles subsahariennes Un ralentissement g&eacute;n&eacute;ralis&eacute; de l&rsquo;Afrique subsaharienne&nbsp;? Plut&ocirc;t une divergence entre les &eacute;conomies

Les indicateurs macro&eacute;conomiques des pays africains sont en berne et avec eux, l&rsquo;optimisme portant sur le continent africain qui pr&eacute;valait depuis la d&eacute;cennie 2000.[1] Symbole des &laquo;&nbsp;lions africains&nbsp;&raquo;, l&rsquo;Afrique du Sud peine en 2016 &agrave; sortir de la stagnation alors que le Nig&eacute;ria devrait &ecirc;tre en forte r&eacute;cession. La conjoncture ext&eacute;rieure est peu porteuse&nbsp;: 1) le cours de la plupart des mati&egrave;res premi&egrave;res export&eacute;es est tr&egrave;s en dessous des niveaux d&rsquo;avant mi-2014&nbsp;; 2) la locomotive de la demande chinoise d&eacute;c&eacute;l&egrave;re&nbsp;; 3) la politique mon&eacute;taire am&eacute;ricaine, orient&eacute;e vers une augmentation du taux d&rsquo;int&eacute;r&ecirc;t directeur, conduit &agrave; un surench&eacute;rissement du dollar et rend plus co&ucirc;teux l&rsquo;endettement en devises.

Face &agrave; ces &eacute;l&eacute;ments adverses, il faut n&eacute;anmoins faire preuve de discernement car tous les pays africains n&rsquo;ont pas la m&ecirc;me vuln&eacute;rabilit&eacute;. Les structures &eacute;conomiques des pays sont plus diversifi&eacute;es qu&rsquo;elles ne l&rsquo;&eacute;taient dans les ann&eacute;es 1980 et 1990, &laquo;&nbsp;d&eacute;cennies perdues du d&eacute;veloppement&nbsp;&raquo;. Les services sont aujourd&rsquo;hui le c&oelig;ur de l&rsquo;activit&eacute; dans les &eacute;conomies subsahariennes&nbsp;: ils repr&eacute;sentent plus de 50 % du PIB dans la majorit&eacute; des pays de la zone. Et puisque les services sont le secteur majoritaire dans la plupart des &eacute;conomies subsahariennes, la distinction entre les types d&rsquo;&eacute;conomies se fait plus sur leur positionnement sur les cha&icirc;nes de valeur mondiales que sur leur structure sectorielle. Le panier des exportations est donc le meilleur indicateur de positionnement d&rsquo;un pays sur les cha&icirc;nes de valeur. Se distinguent ainsi trois groupes&nbsp;: les pays exportateurs de mati&egrave;res min&eacute;rales et fossiles (Angola, Gabon, Mozambique, Nigeria, RDC, Zambie), les pays exportateurs de mati&egrave;res d&rsquo;origine agricole (Kenya, Ethiopie, C&ocirc;te d&rsquo;Ivoire) et les pays exportant les deux types de produits (Ghana).

Horticulture en Ethiopie

Les pays les plus touch&eacute;s par les &eacute;l&eacute;ments externes adverses sont avant tout les pays p&eacute;troliers et miniers. Les difficult&eacute;s du Nigeria sont symptomatiques de celles de nombreux pays africains. En 2013, le pays affichait un exc&eacute;dent commercial de 8 % du PIB, une croissance de 5,4 % et un d&eacute;ficit public de -2,3 % du PIB. En 2016, son solde commercial devrait &ecirc;tre d&eacute;ficitaire, l&rsquo;activit&eacute; en r&eacute;cession (-2 % estim&eacute; en 2016), et sa devise, le naira, a perdu 50 % de sa valeur dans les deux mois suivant la lib&eacute;ralisation du r&eacute;gime de change en juin 2016.

Gare cependant &agrave; une g&eacute;n&eacute;ralisation trop h&acirc;tive, car tous les pays africains ne sont pas concern&eacute;s par ces chocs. D&rsquo;autres &eacute;conomies font preuve d&rsquo;une forte r&eacute;sistance &agrave; la conjoncture ext&eacute;rieure morose&nbsp;: les &eacute;conomies exportatrices de mati&egrave;res agricoles (et importatrices nettes de p&eacute;trole) d&rsquo;Afrique de l&rsquo;Ouest francophone et d&rsquo;Afrique de l&rsquo;Est. Le prix des produits agricoles a moins diminu&eacute; que le prix des mati&egrave;res fossiles et min&eacute;rales&nbsp;: le cacao, le th&eacute; et le caf&eacute; d&eacute;notent par des cours relativement stables depuis la mi-2014. Enfin, les effets d&rsquo;entra&icirc;nement sur l&rsquo;&eacute;conomie nationale sont moins &eacute;lev&eacute;s pour les mati&egrave;res renouvelables que pour les mati&egrave;res fossiles et min&eacute;rales. La fiscalit&eacute; des pays p&eacute;troliers et miniers est plus volatile et d&eacute;pendante des cours des mati&egrave;res export&eacute;es et leurs exportations sont beaucoup plus concentr&eacute;es.

Par cons&eacute;quent, comme le r&eacute;v&egrave;le le graphique ci-dessous, les &eacute;conomies en nette d&eacute;c&eacute;l&eacute;ration sont avant tout les pays miniers et p&eacute;troliers, alors que les perspectives sont bonnes pour les &eacute;conomies agricoles.

Les moteurs internes, consommation et investissement, assurent la stabilit&eacute; de la croissance &agrave; moyen terme

Une analyse de la demande agr&eacute;g&eacute;e des &eacute;conomies agricoles permet de d&eacute;celer le principal &nbsp;moteur de ces pays&nbsp;: la consommation des m&eacute;nages. Ce n&rsquo;est pas le client &eacute;tranger consommant des produits d&rsquo;origine africaine qui tire la croissance &eacute;conomique mais la consommation locale. L&rsquo;Afrique de l&rsquo;Est est, par exemple, assez peu extravertie&nbsp;: les exportations repr&eacute;sentent &agrave; peine plus de 16 % du PIB, ce qui limite de fait l&rsquo;exposition &agrave; la conjoncture internationale. La croissance est-africaine est &agrave; ce titre majoritairement autoentretenue par la consommation des m&eacute;nages et l&rsquo;investissement public (cf. graphique suivant).

La dynamique est similaire &agrave; l&rsquo;&eacute;chelle subsaharienne. Si le PIB r&eacute;gional a plus que doubl&eacute; entre 2000 et 2014 (+105 %), pr&egrave;s des trois quarts de cette hausse proviennent de la consommation des m&eacute;nages (+75 %). A l&rsquo;&eacute;chelle du temps long, la forte croissance d&eacute;mographique coupl&eacute;e &agrave; une lente mais r&eacute;elle sortie de la pauvret&eacute; des populations devraient p&eacute;renniser ce dynamisme de la consommation.

Enfin, le second moteur de la demande des &eacute;conomies agricoles est l&rsquo;investissement. A titre d&rsquo;illustration, le taux d&rsquo;investissement s&eacute;n&eacute;galais (27 % du PIB en 2015 selon la Banque mondiale) est &agrave; un plus haut historique. En Ethiopie, ce taux est pass&eacute; de 32 % en 2011 &agrave; 39 % en 2015, des niveaux se rapprochant de ceux de la Chine. Le manque d&rsquo;infrastructures de transport et une fourniture limit&eacute;e d&rsquo;&eacute;nergie ont longtemps constitu&eacute; des goulots d&rsquo;&eacute;tranglement pour les productions nationales. Aujourd&rsquo;hui, les investissements promus par les autorit&eacute;s vont donc dans le sens d&rsquo;une dynamique clairement positive, aussi bien pour r&eacute;pondre &agrave; la demande locale que pour favoriser l&rsquo;exportation.

De l&rsquo;industrie d&rsquo;exportation &agrave; l&rsquo;industrie locale : l&rsquo;exemple de l&rsquo;horticulture en Ethiopie

Se basant sur ses avantages comparatifs (une main d&rsquo;&oelig;uvre importante, une proximit&eacute; g&eacute;ographique avec le march&eacute; europ&eacute;en) et sur le poids de son secteur agricole (38 % du PIB), le gouvernement &eacute;thiopien a entam&eacute; une vigoureuse politique d&rsquo;industrialisation durant les ann&eacute;es 2000. Un des premiers succ&egrave;s de cette politique volontariste men&eacute;e par le gouvernement est le d&eacute;veloppement rapide du secteur horticole. En dix ans, l&rsquo;Ethiopie est pass&eacute; du statut de petit exportateur horticole (34&nbsp;millions de dollars d&rsquo;exportations en 2005) au statut de cinqui&egrave;me exportateur mondial (417&nbsp;millions de dollars en 2015).

Cette r&eacute;ussite est le r&eacute;sultat d&rsquo;une politique sectorielle volontariste, avec la mise en place de facilit&eacute;s d&rsquo;importations de biens d&rsquo;&eacute;quipement, des exemptions d&rsquo;imp&ocirc;t et la construction d&rsquo;infrastructures d&eacute;di&eacute;es. Cette politique a permis de d&eacute;velopper une industrie avec une valeur ajout&eacute;e certes mod&eacute;r&eacute;e, mais qui a de fortes externalit&eacute;s positives. Le d&eacute;veloppement progressif &nbsp;de l&rsquo;industrie d&rsquo;exportation &agrave; partir des mati&egrave;res premi&egrave;res produites localement permet de surmonter l&rsquo;&eacute;troitesse du march&eacute; local. Aujourd&rsquo;hui, le march&eacute; &eacute;thiopien est devenu lui-m&ecirc;me attractif pour les entreprises, en t&eacute;moigne l&rsquo;ouverture d&rsquo;une ligne d&rsquo;assemblage &agrave; destination du march&eacute; local par le constructeur automobile Peugeot en juillet 2016.



&nbsp;

[1] Selon la Banque mondiale, apr&egrave;s avoir chut&eacute; &agrave; 3 % en 2015, la croissance &eacute;conomique en Afrique subsaharienne devrait atteindre 1,6 % en 2016, son taux le plus bas depuis plus de vingt ans (World Bank Group. 2016. Africa&rsquo;s Pulse, No 14, October 2016, World Bank, Washington, DC).
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http://www.fondation-farm.org/zoe.php?s=blogfarm&w=wt&idt=3106 2016-10-17 text/htmlfr
Mais pourquoi donc produire du lait fermier en Côte d'Ivoire ? A l&rsquo;heure o&ugrave; l&rsquo;Europe cherche &agrave; r&eacute;duire sa production laiti&egrave;re et o&ugrave; les exportations de lait en poudre des pays d&eacute;velopp&eacute;s inondent les march&eacute;s mondiaux, &nbsp;des fermes laiti&egrave;res en Afrique croient en leur d&eacute;veloppement malgr&eacute; les difficult&eacute;s li&eacute;es notamment &agrave; la concurrence internationale. Visite chez l&rsquo;une d&rsquo;entre elles, &agrave; Bingerville, C&ocirc;te d&rsquo;Ivoire.

On part visiter une ferme, alors on s&rsquo;attend &agrave; quitter le b&eacute;ton, direction la campagne&hellip; Mais on ne quitte pas vraiment la ville car Bingerville est maintenant reli&eacute;e &agrave; Abidjan du fait de l&rsquo;urbanisation galopante. En passant &agrave; travers une succession de lotissements, on arrive enfin dans un petit havre de paix (toutefois entour&eacute; de nouvelles constructions en plein travaux annon&ccedil;ant un futur voisinage tr&egrave;s proche). Les vaches sont belles et imposantes dans les pr&eacute;s, les petits veaux se reposent sagement dans leur parc, l&rsquo;herbe des mangeoires est grasse. Nous sommes chez Nouvelle Normandia, une ferme laiti&egrave;re qui existe depuis vingt ans.

Les vaches laiti&egrave;res&nbsp;proviennent de quatre races (Holstein, Montb&eacute;liard, Abondance, Normande) crois&eacute;es avec la race locale.


&Agrave; l&rsquo;origine, Normandia &eacute;tait une entreprise de production et de transformation de lait cr&eacute;&eacute;e par la famille Sanson venue tenter un pari un peu fou&nbsp;: importer des races fran&ccedil;aises et les croiser&nbsp;avec les races locales[1], vendre le lait et les produits transform&eacute;s localement. Rachet&eacute;e en 2005 par Charles Emmanuel Yace, PDG d&rsquo;EXAT, elle devient alors Nouvelle Normandia.

A Bingerville, ce sont aujourd&rsquo;hui 100 t&ecirc;tes de b&eacute;tail dont 50 laiti&egrave;res (une trentaine en production) qui fournissent chaque jour 500 litres de lait. Docteur Kalidou Ba, le directeur, ne cache pas les difficult&eacute;s rencontr&eacute;es avant que le cheptel ne produise entre 18 et 20 litres de lait par jour pendant 10 mois (alors que la production journali&egrave;re d&rsquo;une vache d&rsquo;un &eacute;levage traditionnel, en C&ocirc;te d&rsquo;Ivoire, est en moyenne de 0,8 &agrave; 0,9 litre avec au maximum 180 litres annuels par vache). Le succ&egrave;s est arriv&eacute; gr&acirc;ce &agrave; un effort soutenu sur la g&eacute;n&eacute;tique, l&rsquo;am&eacute;lioration de la nutrition des vaches et une surveillance accrue de la sant&eacute; du b&eacute;tail. La ferme produit aujourd&rsquo;hui du lait pasteuris&eacute;, du fromage blanc, des yaourts (1 600 sont fabriqu&eacute;s et &eacute;coul&eacute;s par jour), du lait caill&eacute;, de la cr&egrave;me fra&icirc;che et de la tomme, nomm&eacute;e &laquo;&nbsp;le Bing&eacute;&nbsp;&raquo;.

La demande est bien pr&eacute;sente, elle augmente deux fois plus vite que l&rsquo;offre

La distribution des produits est bien rod&eacute;e, une partie en supermarch&eacute;, livr&eacute;e par le v&eacute;hicule r&eacute;frig&eacute;r&eacute; et une partie dans les magasins Le Terroir, auxquelles s&rsquo;ajoute &nbsp;la vente directe aux particuliers.

Circuits courts&nbsp;: les magasins Le Terroir (une quinzaine dans l&rsquo;agglom&eacute;ration d&rsquo;Abidjan) commercialisent uniquement les produits laitiers de Nouvelle Normandia et les produits de la boucherie et charcuterie de Sics (Soci&eacute;t&eacute; Internationale de Charcuterie et de Salaison). Les deux entit&eacute;s et Le Terroir appartiennent &agrave; EXAT, groupe familial qui a choisi d&rsquo;int&eacute;grer son activit&eacute;.


Le march&eacute; est donc l&agrave; et la demande en lait&nbsp;fermier se fait croissante, indique Docteur Ba. Ainsi Nouvelle Normandia souhaite s&rsquo;&eacute;toffer et recherche des partenaires. Des chiffres sont avanc&eacute;s&nbsp;: parvenir &agrave; produire 10 000 litres de lait par jour&nbsp;; soit multiplier par 20 le cheptel actuel. Mais pour cela il faudra s&rsquo;agrandir, ce qui suppose de composer avec la ville qui avance. La pression fonci&egrave;re devra certainement obliger la ferme &agrave; se d&eacute;localiser.

Le lait fermier, un march&eacute; de niche&nbsp;?

Le continent africain produit 5 % du lait de vache mondial soit 33 millions de tonnes (en 2012). La C&ocirc;te d&rsquo;Ivoire produirait environ 31&nbsp;000 tonnes de lait (chiffres de 2011) soit 15 % de la consommation totale estim&eacute;e &agrave; 200&nbsp;000 tonnes. La part de poudre de lait import&eacute;e reste donc tr&egrave;s majoritaire.

D&rsquo;apr&egrave;s l&rsquo;analyse de l&rsquo;OCDE-FAO 2012-2021[2], la demande en produits laitiers a augment&eacute; en Afrique de 22 % de 2006 &agrave; 2012. Et les besoins augmentent deux fois plus vite que l&rsquo;offre. L&rsquo;arr&ecirc;t des quotas de production de lait en Europe en 2015 favorise donc le flux de lait en poudre sur le continent africain, tout comme en Inde ou en Chine o&ugrave; les consommateurs chinois n&rsquo;ont plus confiance dans le lait local depuis le scandale, en 2008, du lait contenant de la m&eacute;lamine. Les industriels europ&eacute;ens d&eacute;veloppent maintenant une politique d&rsquo;installation durable sur le continent africain avec la vive intention de transformer du lait collect&eacute; ou/et du lait en poudre.

Localement, la production du lait se heurte &agrave; de multiples barri&egrave;res dont la premi&egrave;re est la concurrence avec le lait en poudre import&eacute; qui b&eacute;n&eacute;ficie d&rsquo;un bas niveau de taxation[3]. &nbsp;Ce sont aussi les pouvoirs publics qui pourraient d&eacute;veloppant la production de lait soit en imposant des barri&egrave;res tarifaires r&eacute;gionales &agrave; l&rsquo;importation du lait en poudre, soit en diminuant la TVA sur les produits laitiers locaux. Mais surtout en favorisant la production laiti&egrave;re tant au niveau des installations, des moyens de conservation et de collecte, &nbsp;et en favorisant la recherche en g&eacute;n&eacute;tique. En C&ocirc;te d&rsquo;Ivoire, une nouvelle r&eacute;glementation, dat&eacute;e du 11 mars 2016, qui limite &agrave; trois mois au lieu de huit mois la date limite de consommation apr&egrave;s fabrication des produits alimentaires, a r&eacute;cemment bouscul&eacute; le landerneau. En effet, la solution pour se conformer &agrave; cette r&eacute;glementation est d&rsquo;implanter des laiteries directement sur le sol ivoirien. C&rsquo;est d&eacute;j&agrave; le cas pour Eurolait, qui produit du lait UHT &agrave; base de poudre de lait sous licence Candia, du groupe Sodiaal.

Trouver la bonne dose entre lait local et poudre de lait

Si la motivation est l&agrave;, tant au niveau des grands groupes que des petites laiteries et &agrave; l&rsquo;&eacute;chelle des &nbsp;gouvernements, soucieux notamment de r&eacute;duire les d&eacute;ficits commerciaux, des choix strat&eacute;giques restent &agrave; engager. La laiterie du Berger, au S&eacute;n&eacute;gal, incorpore dor&eacute;navant du lait en poudre pour r&eacute;pondre &agrave; la demande, tout en continuant &agrave; se fournir aupr&egrave;s de 800 &eacute;leveurs locaux. Car la difficult&eacute; d&rsquo;approvisionnement (faibles rendements en lait, carences des transports&hellip;) provoque immanquablement une non-comp&eacute;titivit&eacute; avec le lait en poudre import&eacute;[4]. De fait, la grande majorit&eacute; des laiteries qui collectent du lait incorporent du lait en poudre.

Selon une &eacute;tude r&eacute;cente[5], les consommateurs perdent ainsi peu &agrave; peu le go&ucirc;t du &laquo;&nbsp;vrai lait&nbsp;&raquo;. C&rsquo;est peut-&ecirc;tre pour apporter une r&eacute;ponse qu&rsquo;&agrave; Bingerville, la ferme ne dit jamais non aux nombreuses sollicitations de visites de la ferme par des &eacute;coles, des touristes et des officiels. Le consommateur, s&rsquo;il demande haut et fort plus de produits fermiers, pourra aussi peser dans les choix d&rsquo;investissements.

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http://www.fondation-farm.org/zoe.php?s=blogfarm&w=wt&idt=3091 2016-10-03 text/htmlfr
Comment améliorer l’offre semencière en Afrique de l’Ouest et du Centre ?

Cette question a fait l&rsquo;objet d&rsquo;un forum &eacute;lectronique et d&rsquo;un atelier de travail organis&eacute;s par la fondation FARM et le Centre ouest et centre africain pour la recherche et le d&eacute;veloppement agricoles (CORAF/WECARD), respectivement en mars-avril 2015 et juillet 2016. Les recommandations issues de ces r&eacute;flexions ne sont pas encore publi&eacute;es, mais quelques pistes d&rsquo;action se d&eacute;gagent.

Malgr&eacute; la mondialisation croissante des &eacute;changes et des r&eacute;gimes alimentaires, il est important de distinguer la sp&eacute;cificit&eacute; du contexte et des syst&egrave;mes agraires africains, compar&eacute;s &agrave; ceux des pays &eacute;mergents ou d&eacute;velopp&eacute;s. Le faible pouvoir d&rsquo;achat des agriculteurs, le manque de connaissances des syst&egrave;mes de production paysans par les acteurs des fili&egrave;res semenci&egrave;res et les capacit&eacute;s r&eacute;duites des services publics (notamment en mati&egrave;re de recherche, de certification et de contr&ocirc;le) imposent de &nbsp;r&eacute;orienter le mod&egrave;le de production semenci&egrave;re.

Du fait, en particulier, de la pr&eacute;dominance des petits producteurs familiaux, de l&rsquo;extr&ecirc;me diversit&eacute; des conditions du milieu,&nbsp; l&rsquo;&eacute;l&eacute;ment cl&eacute; de ce changement est la prise en compte fine des syst&egrave;mes de production paysans dans la s&eacute;lection vari&eacute;tale, gr&acirc;ce &agrave; la recherche participative. En effet, au-del&agrave; du potentiel de rendement, la qualit&eacute; d&rsquo;une vari&eacute;t&eacute; se mesure par sa capacit&eacute; &agrave; accro&icirc;tre la production au moindre co&ucirc;t (c&rsquo;est-&agrave;-dire &agrave; optimiser la valeur ajout&eacute;e nette[1]) et par son adaptation &agrave; un contexte socio-&eacute;conomique (itin&eacute;raire technique des syst&egrave;mes de culture, valeur nutritionnelle des produits, utilisation, etc.) et p&eacute;doclimatique (climat, ensoleillement, pression des ravageurs, texture des sols, nutrition min&eacute;rale, etc.) sp&eacute;cifique. Les crit&egrave;res de s&eacute;lection des vari&eacute;t&eacute;s doivent &ecirc;tre &eacute;tablis par la recherche, en &eacute;troite concertation avec les communaut&eacute;s paysannes &agrave; travers des organisations de producteurs agricoles (OP) structur&eacute;es. Ce mod&egrave;le de recherche participative a par exemple &eacute;t&eacute; suivi, au cours des ann&eacute;es 2000, entre deux organismes de recherche (le CIRAD[2] et l&rsquo;INERA[3]) et une OP burkinabaise (l&rsquo;UGCPA-BM[4], partenaire de la fondation FARM depuis 2008) pour la s&eacute;lection de nouvelles vari&eacute;t&eacute;s de sorgho.

En ce sens, il est n&eacute;cessaire que les pouvoirs publics contribuent au renforcement des capacit&eacute;s et des responsabilit&eacute;s des OP au sein des fili&egrave;res agricoles, notamment sur le volet semences (s&eacute;lection, formation/conseil, production, stockage de proximit&eacute;, emballage, certification, commercialisation). Cela permettrait de mettre en place des subventions sur les semences plus coh&eacute;rentes (subventions mon&eacute;taires plut&ocirc;t qu&rsquo;en nature afin de donner la possibilit&eacute; au producteur d&rsquo;acheter la vari&eacute;t&eacute; de son choix, vers&eacute;es directement &agrave; l&rsquo;agriculteur ou transitant par les OP) et ce dans le cadre d&rsquo;une politique agricole syst&eacute;mique, visant &agrave; cr&eacute;er un environnement &eacute;conomique plus stable pour les producteurs, gr&acirc;ce notamment &agrave; des protections douani&egrave;res, des assurances contre les al&eacute;as climatiques et des dispositifs de gestion des risques de prix.

Pour organiser les fili&egrave;res semenci&egrave;res dans le but de favoriser leur efficience et leur efficacit&eacute;, il serait &eacute;galement utile de cr&eacute;er ou renforcer&nbsp;:

- des plateformes d&rsquo;&eacute;change et d&rsquo;innovation r&eacute;gionales int&eacute;grant des informations relatives aux vari&eacute;t&eacute;s disponibles (catalogue recensant les lieux de production, les itin&eacute;raires techniques, les types de sols, etc.), aux march&eacute;s, aux aspects r&egrave;glementaires et aux politiques de soutien&nbsp;;
- des cadres de concertation multi-acteurs nationaux (comme celui existant d&eacute;j&agrave; au Ghana) au niveau des interprofessions, associant repr&eacute;sentants des producteurs, de la recherche, des entreprises semenci&egrave;res, des institutions financi&egrave;res et des organismes publics. Ceci permettrait de dresser le &nbsp;bilan offre/demande des semences (production, stocks, &eacute;changes, taux d&rsquo;utilisation, etc.) pour la saison &eacute;coul&eacute;e et de pr&eacute;parer la campagne suivante&nbsp;;
- des banques de semences pouvant conserver l&rsquo;ensemble des vari&eacute;t&eacute;s commercialis&eacute;es (paysannes et industrielles) afin de disposer d&rsquo;une palette la plus large possible en cas de crise (s&eacute;cheresse, inondations, conflits, etc.) et pour la s&eacute;lection de nouvelles vari&eacute;t&eacute;s &agrave; partir de celles pr&eacute;sentant des caract&egrave;res jug&eacute;s pertinents. Il est important que ces vari&eacute;t&eacute;s soient &agrave; la disposition des producteurs et parfaitement r&eacute;f&eacute;renc&eacute;es. &nbsp;&nbsp;&nbsp;

Un fonctionnement efficient des fili&egrave;res semenci&egrave;res requiert un accompagnement public performant en mati&egrave;re r&egrave;glementaire, de certification et de tra&ccedil;abilit&eacute;. M&ecirc;me s&rsquo;ils existent sur le papier, les certificats d&rsquo;obtention vari&eacute;tale (COV) peinent &agrave; trouver leur place en Afrique, faute de moyens financiers et humains suffisants. C&rsquo;est regrettable, car outre qu&rsquo;ils prot&egrave;gent les d&eacute;tenteurs de vari&eacute;t&eacute;s, ces certificats ont le m&eacute;rite, &agrave; la diff&eacute;rence des brevets, de permettre la libre utilisation des ressources g&eacute;n&eacute;tiques pour la cr&eacute;ation de nouvelles vari&eacute;t&eacute;s et de laisser la possibilit&eacute; aux producteurs de ressemer (semences de ferme).

Par ailleurs, afin d&rsquo;augmenter la s&eacute;curit&eacute; alimentaire, la r&eacute;silience des syst&egrave;mes de production face aux changements climatiques et la diversit&eacute; des r&eacute;gimes alimentaires, il importe de ne pas laisser des semences &laquo;&nbsp;orphelines&nbsp;&raquo;, c&rsquo;est-&agrave;-dire sans effort concert&eacute; d&rsquo;am&eacute;lioration g&eacute;n&eacute;tique. Outre les c&eacute;r&eacute;ales les plus communes (ma&iuml;s, riz) et les plantations p&eacute;rennes (cacao, h&eacute;v&eacute;a, palmier &agrave; huile), les esp&egrave;ces traditionnelles africaines (sorgho, manioc, mil, taro, fonio, ni&eacute;b&eacute;, etc.) devraient elles aussi b&eacute;n&eacute;ficier de l&rsquo;attention des chercheurs.



&nbsp;

[1] Celle-ci exprime la cr&eacute;ation de richesse du syst&egrave;me de production et se mesure par le produit brut dont on d&eacute;duit la valeur des biens et services partiellement (d&eacute;pr&eacute;ciation de capital fixe) et totalement consomm&eacute;s (consommations interm&eacute;diaires) dans le processus de production. &nbsp;

[2] CIRAD&nbsp;: Centre de coop&eacute;ration internationale en recherche agronomique pour le d&eacute;veloppement.&nbsp;

[3] INERA&nbsp;: Institut de l&rsquo;environnement et de recherche agricole du Burkina Faso.

[4] UGCPA-BM&nbsp;: Union des groupements pour la commercialisation des produits agricoles de la Boucle du Mouhoun.&nbsp;

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http://www.fondation-farm.org/zoe.php?s=blogfarm&w=wt&idt=3080 2016-09-13 text/htmlfr
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Susciter l&rsquo;&eacute;change d'id&eacute;es et d&rsquo;opinions, participer aux d&eacute;bats des enjeux de l&rsquo;agriculture et de l&rsquo;agroalimentaire dans les pays en d&eacute;veloppement, tels sont les objectifs de cette tribune. Nous attendons des articles rigoureux et respectueux des opinions.&nbsp;


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  • &agrave; toute personne ext&eacute;rieure qualifi&eacute;e souhaitant apporter son point de vue
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Entre 4 000 et 6 000 signes (caract&egrave;res et espaces compris).

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http://www.fondation-farm.org/zoe.php?s=blogfarm&w=wt&idt=1329 2016-07-25 text/htmlfr
Comment l’agriculture peut-elle répondre à l’arrivée massive de jeunes Sénégalais sur le marché du travail ? [1]. Au S&eacute;n&eacute;gal, le ph&eacute;nom&egrave;ne a connu un &eacute;cho particulier du fait de la d&eacute;termination des jeunes &agrave; rejoindre l&rsquo;Europe (&laquo;&nbsp;Bar&ccedil;a ou Barsakh&nbsp;&raquo;[2]), souvent avec la b&eacute;n&eacute;diction de leurs parents. Pour juguler le ph&eacute;nom&egrave;ne, le gouvernement du S&eacute;n&eacute;gal, avec l&rsquo;appui financier de l&rsquo;Espagne et de la France, avait propos&eacute; un Plan de retour vers l&rsquo;agriculture (REVA).

En r&eacute;alit&eacute;, la crise migratoire n&rsquo;est que le r&eacute;v&eacute;lateur d&rsquo;un probl&egrave;me plus d&eacute;licat : chaque ann&eacute;e, environ 300 000 nouveaux actifs arrivent sur le march&eacute; du travail alors que les structures &eacute;conomiques peinent &agrave; cr&eacute;er des opportunit&eacute;s d&rsquo;emplois pouvant absorber ces flux. La population s&eacute;n&eacute;galaise (13,5 millions d&rsquo;habitants en 2013) est caract&eacute;ris&eacute;e par sa jeunesse, la moiti&eacute; de la population &eacute;tant &acirc;g&eacute;e de moins de 18 ans, et un taux d&rsquo;accroissement annuel moyen de 2,7 %, encore &eacute;lev&eacute;.

Comme dans les autres pays d&rsquo;Afrique, les r&eacute;ponses de l&rsquo;Etat ont souvent consist&eacute; &agrave; cr&eacute;er des agences et des fonds de promotion de l&rsquo;emploi des jeunes et &agrave; soutenir l&rsquo;apprentissage. Partout, les r&eacute;sultats de ces initiatives ont &eacute;t&eacute; g&eacute;n&eacute;ralement d&eacute;cevants, mettant en exergue le d&eacute;calage entre les strat&eacute;gies propos&eacute;es et la r&eacute;alit&eacute; des structures &eacute;conomiques. De plus, ces initiatives ont souvent peu pris en compte les besoins des jeunes ruraux, se concentrant davantage sur la situation des jeunes dipl&ocirc;m&eacute;s plus visibles et mieux organis&eacute;s.

R&eacute;cemment, de nouvelles orientations ont &eacute;merg&eacute;, consid&eacute;rant l&rsquo;agriculture comme la solution id&eacute;ale. Au S&eacute;n&eacute;gal, d&rsquo;importants moyens financiers ont &eacute;t&eacute; d&eacute;ploy&eacute;s dans le cadre des projets de l&rsquo;Agence nationale d&rsquo;insertion et de d&eacute;veloppement agricole (ANIDA, ex Plan REVA) et du Programme des domaines agricoles communautaires (PRODAC). Il reste &agrave; &eacute;valuer&nbsp;rigoureusement ces exp&eacute;riences, en particulier leur efficience et leur efficacit&eacute;. En plus de comparer le niveau&nbsp; d&rsquo;engagement financier avec le nombre d&rsquo;emplois cr&eacute;&eacute;s, il faudrait aussi interroger la viabilit&eacute; et la durabilit&eacute; de ces mod&egrave;les. Le co&ucirc;t approximatif du PRODAC est de 100 milliards FCFA sur cinq ans[3].

Entre 2008 et 2010, l&rsquo;Agence nationale du Plan de retour vers l&rsquo;agriculture (AN-REVA), devenue l&rsquo;ANIDA en 2012, a mobilis&eacute; 10,199 milliards FCFA, dont 7,156 milliards provenant des partenaires techniques et financiers et 3,043 milliards du budget de l&rsquo;Etat. Le fonctionnement repr&eacute;sente 15 % de ce financement. Le budget cumul&eacute; de 2011 et 2012 s&rsquo;&eacute;l&egrave;ve &agrave; 8,423 milliards. Au d&eacute;but de l&rsquo;ann&eacute;e 2016, le directeur g&eacute;n&eacute;ral de l&rsquo;ANIDA a indiqu&eacute; que sa structure a r&eacute;alis&eacute;, entre 2008 et 2015, 79 fermes villageoises et familiales dans lesquelles travaillent 10 000 jeunes agriculteurs s&eacute;n&eacute;galais, pour un budget d&rsquo;environ 17&nbsp;milliards FCFA.

Conditions requises pour que l&rsquo;agriculture absorbe une bonne partie des nouveaux actifs

La transformation structurelle de l&rsquo;agriculture est une condition pr&eacute;alable pour accro&icirc;tre la productivit&eacute; du travail et le niveau des revenus. Elle suppose des investissements cons&eacute;quents dans la recherche, le conseil agricole, la m&eacute;canisation, la disponibilit&eacute; d&rsquo;intrants de qualit&eacute; (semences et engrais), le bon fonctionnement des march&eacute;s d&rsquo;intrants et de produits avec des incitations appropri&eacute;es et un cr&eacute;dit adapt&eacute;.&nbsp; Elle doit s&rsquo;ins&eacute;rer dans une strat&eacute;gie globale de d&eacute;veloppement des entreprises et des services le long des cha&icirc;nes de valeur.&nbsp;

En d&eacute;veloppant un tissu de petites entreprises adoss&eacute;es &agrave; des cha&icirc;nes de valeur porteuses, celles-ci vont constituer un r&eacute;servoir d&rsquo;emplois pour des jeunes form&eacute;s. L&rsquo;exemple de la fili&egrave;re du riz irrigu&eacute; au S&eacute;n&eacute;gal est assez illustratif. Dans la vall&eacute;e du fleuve S&eacute;n&eacute;gal, il existe 458 d&eacute;cortiqueuses priv&eacute;es qui transforment pr&egrave;s de 77 % du riz paddy (c&rsquo;est-&agrave;-dire un riz non d&eacute;cortiqu&eacute;, qui a conserv&eacute; sa balle)&nbsp; produit dans la vall&eacute;e. En m&ecirc;me temps, 28 rizeries ou mini-rizeries fonctionnelles proposent un riz de qualit&eacute;, appr&eacute;ci&eacute; des consommateurs urbains. Une politique agricole et industrielle qui se pr&eacute;occupe de cr&eacute;ation d&rsquo;emplois devrait proposer des strat&eacute;gies sp&eacute;cifiques d&rsquo;appui &agrave; ces petites entreprises afin de les faire &eacute;voluer vers des standards de qualit&eacute; et accompagner celles qui sont capables de grandir[4]. Malheureusement, les options politiques sont souvent plus favorables &agrave; l&rsquo;investissement priv&eacute; &eacute;tranger &agrave; grande &eacute;chelle[5] et &nbsp;ne sont pas forc&eacute;ment cr&eacute;atrices d&rsquo;emplois.

Par ailleurs, le d&eacute;veloppement de la cha&icirc;ne de valeur du riz irrigu&eacute;, avec les investissements publics et priv&eacute;s dans les am&eacute;nagements et la m&eacute;canisation, ouvre la voie &agrave; l&rsquo;&eacute;mergence de petites et moyennes entreprises de prestations de services&nbsp;et des m&eacute;tiers qui en d&eacute;coulent : services d&rsquo;entretien et de maintenance, gestion, logistique, conduite d&rsquo;engins&hellip; Une politique r&eacute;fl&eacute;chie de formation professionnelle ciblant les jeunes et int&eacute;gr&eacute;e &agrave; la politique agro-industrielle de d&eacute;veloppement de la cha&icirc;ne de valeur permettra de r&eacute;aliser un saut qualitatif durable.

On le voit, l&rsquo;enjeu fondamental est de rep&eacute;rer les fili&egrave;res porteuses, d&rsquo;y investir de fa&ccedil;on massive et cibl&eacute;e, en privil&eacute;giant la connexion des agricultures familiales au march&eacute; par le biais du d&eacute;veloppement de petites entreprises, en amont comme en aval de la production. Il est donc n&eacute;cessaire de repenser la politique agricole, notamment son volet cr&eacute;ation d&rsquo;emplois, en valorisant des initiatives qui connectent les syst&egrave;mes de production et l&rsquo;organisation sociale et qui puissent trouver leur rythme de croisi&egrave;re et se d&eacute;velopper comme de v&eacute;ritables entrepreneurs agricoles.

Enfin, la politique fonci&egrave;re est un aspect fondamental &agrave; prendre en compte, dans la mesure o&ugrave; les jeunes rencontrent souvent de fortes contraintes d&rsquo;acc&egrave;s &agrave; la ressource. Une &eacute;tude r&eacute;cente de l&rsquo;IPAR[6] a montr&eacute; que la croissance d&eacute;mographique et l&rsquo;&eacute;miettement du patrimoine foncier d&ucirc; &agrave; l&rsquo;h&eacute;ritage freinent beaucoup de jeunes dans leur d&eacute;sir d&rsquo;engager des activit&eacute;s agricoles lucratives. Pourtant, dans le delta du fleuve S&eacute;n&eacute;gal, la mobilit&eacute; relative du foncier par la location ou la vente de terres (transactions illicites&nbsp;au regard de la loi)&nbsp; facilite l&rsquo;acc&egrave;s des jeunes au foncier, se traduisant ainsi par leur plus grande implication dans la production agricole. La Loi sur le domaine national interdit toute vente ou location de terres. En fait, sur les terres agricoles sous juridiction du domaine national, les producteurs n&rsquo;ont qu&rsquo;un droit d&rsquo;usage et ne peuvent donc ali&eacute;ner ces terres. Seul le conseil rural a la pr&eacute;rogative d&rsquo;affecter ou de d&eacute;saffecter les terres du domaine national. Cependant, dans la pratique, il existe de nombreuses transactions sur le foncier, surtout dans les zones o&ugrave; il y a une forte pression sur la terre.

Des opportunit&eacute;s &agrave; capter et &agrave; soutenir

Aujourd&rsquo;hui le monde rural repr&eacute;sente 55% de la population s&eacute;n&eacute;galaise, mais la soci&eacute;t&eacute; s&rsquo;urbanise progressivement. Cette tendance et les &eacute;volutions in&eacute;luctables qu&rsquo;elle engendre (changement de modes de consommation, hausse du niveau de vie) constituent des opportunit&eacute;s int&eacute;ressantes si cette demande &eacute;conomique est connect&eacute;e &agrave; une offre agroalimentaire nationale et locale. Ainsi, une politique de d&eacute;centralisation intelligente, qui appuierait le d&eacute;veloppement des villes secondaires, offrirait&nbsp; de nouveaux d&eacute;bouch&eacute;s &agrave; une agriculture familiale de type commerciale, renfor&ccedil;ant ainsi son r&ocirc;le de pourvoyeur d&rsquo;emplois viables et r&eacute;mun&eacute;rateurs pour les jeunes. Si l&rsquo;Etat prenait la r&eacute;solution de d&eacute;velopper de nouveaux p&ocirc;les r&eacute;gionaux, en dehors de Dakar, en les dotant d&rsquo;infrastructures et de ressources et en leur permettant une gestion d&eacute;centralis&eacute;e de ces ressources, ces p&ocirc;les secondaires constitueraient un d&eacute;bouch&eacute; naturel pour une agriculture en transformation connect&eacute;e au march&eacute; local. Outre les maillons aval des cha&icirc;nes de valeur agricoles, les activit&eacute;s non agricoles peuvent constituer une source d&rsquo;emplois non n&eacute;gligeable pour les jeunes. Dans la situation actuelle, la plupart des villes secondaires sont d&eacute;pourvues de tout et ne peuvent offrir aucune alternative aux jeunes, oblig&eacute;s de partir &agrave; Dakar ou en Europe.

[1] Hathie I. (2014), Youth employment: a potential destabilizing force in Senegal?, Southern Voice, Africa Up Close blog series, 28 April 2014.

[2] &laquo;&nbsp;Barcelone ou la mort&nbsp;&raquo;

[3]100 FCA = 0,1524 euro

[4]&nbsp;Dans la vall&eacute;e du fleuve S&eacute;n&eacute;gal, de petites entreprises de d&eacute;corticage ont pu &eacute;voluer pour devenir de grandes entreprises offrant de multiples services (rizerie, prestations pour le labour et la moisson). On peut citer l&rsquo;entreprise Coumba Nor Thiam, le GIE Naxadi Deret &agrave; Thiagar et le GIE Mbodj et fr&egrave;res &agrave; Rosso.

[5]&nbsp;L&rsquo;entreprise CASL est en train de construire &agrave; Ross B&eacute;thio (St-Louis) une rizerie d&rsquo;une capacit&eacute; de 100 000 tonnes par an.

[6] Hathie I., Wade I., Ba S., Niang M., Niang A., Sow M.K., Ndione Y., Ba C.O. (2015), Emploi des Jeunes et migrations en Afrique de l&rsquo;Ouest, rapport final S&eacute;n&eacute;gal.&nbsp;

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http://www.fondation-farm.org/zoe.php?s=blogfarm&w=wt&idt=3048 2016-07-25 text/htmlfr
Vent de jeunesse sur l’entrepreneuriat africain Ils sont jeunes, audacieux, ils se lancent&hellip; Ces entrepreneurs repr&eacute;sentent cette nouvelle g&eacute;n&eacute;ration, pleine de ressources et d&rsquo;id&eacute;es qui pourrait bousculer positivement l&rsquo;environnement entrepreneurial africain. Tr&egrave;s m&eacute;diatis&eacute;s, invit&eacute;s de nombreux colloques, ne sont-ils pas pourtant qu&rsquo;une petite minorit&eacute; qui cache toujours le sous-emploi chronique des jeunes en Afrique&nbsp;?

Et si la boisson la plus consomm&eacute;e au monde devenait africaine&nbsp;? Tel est le slogan (et sans doute l'ambition) des fondateurs de Bana-Bana[1], entreprise de production et distribution de jus de fruits fabriqu&eacute;s au S&eacute;n&eacute;gal. Il faut aller dans le 18&egrave;me arrondissement de Paris pour rencontrer Youssouf et Mamadou Fofana, 55 ans &agrave; eux deux. Ces derniers viennent d&rsquo;ouvrir leur boutique, Les oiseaux migrateurs, qui rassemble leurs premiers projets : Bana-Bana (distribution de Bissap dans un premier temps) et Maison Ch&acirc;teau rouge (ligne de v&ecirc;tements en wax). Car c&rsquo;est bien un projet global dans lequel ils se lancent, un projet visant &agrave; faire conna&icirc;tre les possibilit&eacute;s du continent africain en les &laquo;&nbsp;marketant&nbsp;&raquo; correctement. Pour Bana-Bana, le bissap est enti&egrave;rement fabriqu&eacute; et embouteill&eacute; au S&eacute;n&eacute;gal, en partenariat avec Esteval, dans une usine qui emploie une dizaine de personnes, l&rsquo;approvisionnement en hibiscus se faisant aupr&egrave;s de 800 femmes de la r&eacute;gion de Thi&egrave;s et Kaolack. Bana-Bana conna&icirc;t un franc succ&egrave;s notamment par la vente &agrave; travers des &eacute;v&egrave;nements parisiens, ce qui am&egrave;ne les cr&eacute;ateurs &agrave; se poser la question de l'augmentation de leur capacit&eacute; de production.


Etiquetage du jus de bissap au S&eacute;n&eacute;gal (Cr&eacute;dit photo : Bana-Bana)

Isol&eacute;e, cette initiative&nbsp;? Non. Il n&rsquo;y a qu&rsquo;&agrave; parcourir la presse.

Avec la population la plus jeune du monde, le r&eacute;servoir d&rsquo;entrepreneurs en puissance est particuli&egrave;rement important sur le continent africain. Dans un rapport r&eacute;cent de l&rsquo;OCDE[2], la population africaine est estim&eacute;e &agrave; 1,2 milliard en 2016, avec une pr&eacute;vision &agrave; 1,7 en 2030 et 2,5 en 2050, soit un quart de la population mondiale. La jeunesse africaine repr&eacute;sente plus de 60 % de cette population et les 15-24 ans sont d&eacute;j&agrave; plus de 200 millions aujourd&rsquo;hui. Dans vingt ans, ils seront 350&nbsp;millions. D&rsquo;apr&egrave;s la derni&egrave;re enqu&ecirc;te Ipsos Africap ax&eacute;e particuli&egrave;rement sur la jeunesse en Afrique, les 15-24 ans aspirent &agrave; &laquo;&nbsp;s&rsquo;instruire, travailler, consommer, se divertir, b&eacute;n&eacute;ficier de l&rsquo;&eacute;lectricit&eacute; et d&rsquo;internet &agrave; volont&eacute;&nbsp;&raquo;, comme le mentionne Florence de Bigault dans une interview donn&eacute;e au Point Afrique. Mais l&rsquo;enqu&ecirc;te (men&eacute;e aupr&egrave;s de 1 816 r&eacute;pondants) a montr&eacute; aussi que cette jeunesse n&rsquo;attend rien des gouvernements et pr&eacute;f&egrave;re dessiner son avenir par&nbsp;elle-m&ecirc;me &agrave; travers l&rsquo;entrepreneuriat et l&rsquo;innovation. Le 13 juin dernier, lors de la 5&egrave;me conf&eacute;rence de l&rsquo;African Business Lawyers' Club, &agrave; Paris, Ndidi Okonkwo Nwuneli, fondatrice d&rsquo;AACE Foods, au Nig&eacute;ria, insistait sur le fait que l&rsquo;Etat devait laisser les entreprises se monter, sans proposer des appuis ponctuels qui sont sources de distorsion et sont in fine dangereux lorsqu&rsquo;ils disparaissent. CQFD.

Alors la recette serait de laisser les jeunes se lancer dans l&rsquo;entrepreneuriat&hellip; Mais est-ce aussi simple que cela&nbsp;? Pas tout &agrave; fait, car le financement est aussi le nerf de la guerre. Des solutions existent, comme en t&eacute;moigne A&iuml;ssata Diakit&eacute;, fondatrice &agrave; tout juste&nbsp;27 ans de ZABBAN Holding.

A&iuml;ssata Diakit&eacute; fait partie de cette jeunesse audacieuse. N&eacute;e au Mali, elle part faire des &eacute;tudes sup&eacute;rieures en France en agrobusiness et l&agrave;, le d&eacute;clic se produit&nbsp;: l&rsquo;envie d&rsquo;entreprendre pousse cette jeune femme sur le chemin de la cr&eacute;ation. Son entreprise de conseils, de production et de commercialisation de jus de fruit nutritionnel au Mali sera lanc&eacute;e en juillet 2016. Son credo est d&rsquo;oser, de s&rsquo;entourer de conseillers - notamment de Gyin (cf. plus bas) et d&rsquo;Entrepreneurs en Afrique de Campus France, qui apportent conseils, &eacute;tudes en recherche et d&eacute;veloppement, appui technique, &eacute;tude de faisabilit&eacute; et un pr&ecirc;t d&rsquo;honneur - et surtout de partager son exp&eacute;rience. Pour les financements, il aura fallu frapper &agrave; plusieurs portes : un fonds de d&eacute;veloppement de la Banque mondiale et un fonds de garantie de l&rsquo;African Guarantee Fund. De plus, la mobilisation des fonds propres aura permis d'obtenir des cr&eacute;dits, en compl&eacute;ment d'un pr&ecirc;t d&rsquo;honneur.&nbsp;&nbsp;

Coaching et formation sont les deux autres nerfs de la guerre. On voit fleurir des incubateurs, des labs, des startup weekend ou des startups bus o&ugrave; au cours d&rsquo;un p&eacute;riple en bus, ponctu&eacute; de rencontres avec des entrepreneurs inspirants, les cr&eacute;ateurs en herbe affinent leurs projets en groupe. Ces lieux d&rsquo;innovations et de partages existent aussi en virtuel, notamment avec le Global Youth Innovation Network (Gyin[3]), un r&eacute;seau international de jeunes aux services des jeunes adoss&eacute; &agrave; l&rsquo;universit&eacute; de Columbia, aux Etats-Unis, et &agrave; des organisations internationales comme le CTA ou le FIDA (Fonds international de d&eacute;veloppement agricole). Gyin intervient &eacute;galement dans la n&eacute;gociation de pr&ecirc;ts pour les jeunes au moment de la cr&eacute;ation d&rsquo;entreprises, ce qui permet d&rsquo;obtenir des taux plus attractifs. De &nbsp;m&ecirc;me, l&rsquo;International Trade Center, &agrave; Gen&egrave;ve a lanc&eacute;, fin 2015, un cours en ligne (en anglais) destin&eacute; aux jeunes souhaitant se lancer dans le montage d&rsquo;une PME. Enfin, la Tony Elumelu Foundation, qui propose aussi un programme d&rsquo;entrepreneuriat sur 12 mois[4] et a l&rsquo;ambition de cr&eacute;er 10 000 startups en 10 ans, initie r&eacute;guli&egrave;rement des &laquo;&nbsp;Agribusiness Twitter chat&nbsp;&raquo;. Il s&rsquo;agit d&rsquo;un lieu de discussion, durant une petite heure, avec un sp&eacute;cialiste de l&rsquo;agrobusiness. Le dernier en date (Agripreneuship in Africa) s&rsquo;est d&eacute;roul&eacute; le 18&nbsp;juin avec Calestous Juma, professeur sp&eacute;cialiste en d&eacute;veloppement international &agrave; Harvard.

2 jeunes actifs sur 3 ne sont pas form&eacute;s efficacement

Cette effervescence d&rsquo;initiatives ne doit pas toutefois cacher qu&rsquo;en 2014, pr&egrave;s de 37 % des 199&nbsp;millions de ch&ocirc;meurs dans le monde &eacute;taient des jeunes, selon l&rsquo;OIT[5]. En Afrique subsaharienne, les taux de ch&ocirc;mage restent relativement faibles car la grande majorit&eacute; des jeunes ne peut pas se permettre de ne pas travailler, mais ces jeunes se retrouvent en situation de sous-emploi et n&rsquo;ont pas de travail d&eacute;cent. Et la situation peine &agrave; changer en raison de la pi&egrave;tre formation des jeunes Africains : deux-tiers d'entre eux ne poss&egrave;dent pas le niveau d&rsquo;instruction n&eacute;cessaire pour travailler de mani&egrave;re productive. Encore moins pour entreprendre !

On esp&egrave;re voir &eacute;merger beaucoup de Ndidi, d&rsquo;A&iuml;ssata ou de Mamadou et Youssouf, des entrepreneurs qui pourront aussi &ecirc;tre vecteurs d&rsquo;emplois et &agrave; l&rsquo;initiative de fili&egrave;res de production rentables et durables. Des entrepreneurs inspirants pour leur g&eacute;n&eacute;ration, mais pas seulement.

[1] En wolof, Bana-Bana veut dire &laquo;&nbsp;pour moi, pour moi&nbsp;&raquo;, nom donn&eacute; aux marchands ambulants des rues au S&eacute;n&eacute;gal.

[2] Perspectives &eacute;conomiques en Afrique 2016, http://dx.doi.org/10.1787/aeo-2016-fr

[3] http://www.gyin.org/

[4]&nbsp;http://tonyelumelufoundation.org/teep/

[5]&nbsp;Tendances mondiales de l&rsquo;emploi des jeunes 2015&nbsp;

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http://www.fondation-farm.org/zoe.php?s=blogfarm&w=wt&idt=3024 2016-06-30