Doubler le revenu des petits agriculteurs, objectif réaliste ?

21 février 2017

Jean-Christophe Debar, directeur, FARM



Selon la FAO, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, plus de 80 % des 570 millions d’exploitations agricoles dans le monde ont une superficie inférieure à 2 hectares. Dans les pays à revenu faible ou intermédiaire, ces fermes occupent 30 à 40 % de la surface agricole. Leur part dans la production agricole est sans doute encore plus élevée, car elles ont généralement des rendements supérieurs à la moyenne. Les petits agriculteurs jouent donc un rôle essentiel dans la sécurité alimentaire ; ils constituent en outre la majorité des personnes vivant dans l’extrême pauvreté. D’où l’enjeu des Objectifs de développement durable (ODD) adoptés par les Nations unies en 2015, qui visent notamment « d’ici à 2030, [à] doubler la productivité agricole et les revenus des petits producteurs alimentaires (...) »[1].



Cet objectif peut-il être atteint ? C’est peu probable, si l’on en croit une étude publiée par la FAO en septembre dernier[2]. Selon les auteurs de l’étude, dans les 140 pays qu’ils ont passés en revue, la productivité des agriculteurs atteignait en moyenne 552 dollars par hectare et 1 973 dollars par actif agricole en 2015. Pour doubler d’ici à 2030, ces indicateurs devraient augmenter à un taux  moyen de 4,62 % par an pendant quinze ans. Or, historiquement, leur croissance a été beaucoup plus faible : 1,96 % par an pour la productivité par hectare sur la période 1961-2012 et 1,32 % par an pour la productivité par actif agricole sur la période 1980-2012.

Il n’existe malheureusement pas de données sur la productivité des exploitations agricoles par classe de surface. Les auteurs ont donc réparti les pays en fonction du ratio du nombre d’hectares disponibles par actif agricole (0-2 ha, 2-5 ha, 5-20 ha, 20-50 ha, plus de 50 ha), en faisant l’hypothèse que ce ratio croît avec la taille de l’exploitation, car les petites fermes tendent à utiliser plus intensivement la terre et la main d’œuvre dont elles disposent. Ils observent que dans la catégorie de pays qui ont la plus petite surface par actif agricole (0-2 ha), la productivité de la terre et du travail a progressé historiquement à un rythme de 2,7-2,8 % par an, généralement bien supérieur à celui enregistré dans les autres catégories[3]. Mais ce rythme reste sensiblement inférieur au taux de 4,62 % requis pour un doublement de la productivité.    

Un examen plus attentif révèle cependant que certains pays ayant moins de 2 hectares par actif agricole ont réussi à doubler leur productivité dans une période de quinze ans. Sept pays y sont parvenus pour la productivité de la terre[4], cinq pour la productivité du travail[5]. Seuls trois pays – le Cap-Vert, le Malawi et la Corée du Sud – ont pu, au terme de quinze années successives, doubler à la fois la productivité de la terre et du travail (mais à des périodes différentes pour chaque indicateur).

Une brève analyse de quelques success stories (Ethiopie, Malawi, Rwanda, Cap-Vert, Cambodge, Vietnam) suggère, selon les auteurs, que des politiques publiques « proactives » ont joué un rôle clé dans l’amélioration des performances économiques des petites exploitations agricoles. Ces politiques ont pris des formes diverses : réforme agraire, subventions aux engrais, investissements dans les infrastructures rurales, etc. 

Il est certes très intéressant de tirer les enseignements du passé. Mais l’avenir présente de nouveaux défis. L’intensification du changement climatique va peser sur les rendements des cultures. Le boom démographique, notamment en Afrique subsaharienne, risque de réduire la surface disponible par actif agricole. Il faudra donc fournir encore plus d’efforts pour doubler, d’ici à 2030, le revenu des petits agriculteurs. Et s’appuyer, pour atteindre cet objectif, non seulement sur une augmentation de la productivité de la terre et du travail, mais aussi sur les revenus que les petits agriculteurs peuvent tirer d’activités non agricoles, ainsi que sur des mesures visant à diminuer les pertes pré et post-récolte, comme le préconisent d’ailleurs les ODD. 


 

[1] Paragraphe 2.3 de l’Objectif 2, « Eliminer la faim, assurer la sécurité alimentaire, améliorer la nutrition et promouvoir l’agriculture durable ».  

[2] FAO. 2016. Can smallholders double their productivity and incomes by 2030?, Orsolya Mikecz and Rob Vos. ESA Working Paper No. 16-04. Rome, FAO.

[3] A l’exception de la productivité du travail dans les pays ayant entre 20 et 50 hectares par actif agricole et dans les pays ayant plus de 50 hectares par actif agricole, qui a crû légèrement plus vite que dans les pays disposant de moins de 2 hectares par actif agricole. 

[4] Cap-Vert, Ethiopie, Malawi, Rwanda, Cambodge, Corée du Sud, Vietnam.

[5] Cap-Vert, Egypte, Malawi, Japon, Corée du Sud.


3 commentaire(s)
Par rapport aux ODD, Il conviendrait de s'interroger sur les conséquences des politiques agricoles et de leur mise en œuvre aux niveaux local, régional et international : politiques de structure, de régulation des marchés, subventions...
Les success stories dont il est fait mention devraient inciter la FAO à aller dans cette direction. Jacques Loyat
Ecrit le 21 février 2017 par : Loyat Jacques

J’ai lu avec beaucoup d’intérêt cet article qui relance au fait les questions sur les théories de la croissance agricole. Il semble indiquer que des positions théoriques pouvant guider l’amélioration de la productivité agricole des petits producteurs n’existe pas, et déloppe uniquement thèse optimiste de la pression foncière sur l’évolution agricole. Cela n’est pas totalement vrai aujourd’hui. C’est pourquoi, je voudrais apporter un éclairage qui permet de ne plus se focaliser aujourd’hui sur cette thèse optimiste de Boserup (1970) comme il a été développé dans l’article. J’en veux pour preuve qu’il a été affirmé que « les petites fermes tendent à utiliser plus intensivement la terre et la main d’œuvre dont elles disposent ». Des exemples en Afrique ont a contrario permis de déduire que cela n’est pas toujours vrai. Les cas de Yatenga au Sénégal, du pays Serer au Burkina Faso et même du plateau Adja au Bénin ont démenti cette thèse boserupienne. J’ai soutenu une thèse de doctorat en 2008 dans laquelle j’ai développé une position théorique à cet effet, thèse accessible en ligne (https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00680042). Afin de rendre le document moins lourd et plus accessible à un public plus large, je viens d’extraire de cette thèse un livre intitulé « Pauvreté chronique et évolution agricole en milieu rural africain » paru et disponible aux Editions Universitaires Européennes (EUE). Dans ces deux documents et d’autres, j’ai démontré combien la pauvreté chronique des producteurs est le véritable frein à cette croissance de la productivité agricole. Une modélisation a été faite à la fin de ces documents pour expliquer le mécanisme de la pauvreté chronique et quels processus aideraient à relever la productivité agricole en situation de pression foncière. Ce modèle renforce votre affirmation selon laquelle « des politiques publiques « proactives » ont joué un rôle clé dans l’amélioration des performances économiques des petites exploitations agricoles ».
Ecrit le 21 février 2017 par : Dr Emile N. Houngbo

En Afrique de l'Ouest les moyens consacrés à l'aide aux agriculteurs sont considérables mais l'objet et le circuit emprunté pour diffuser ces moyens financiers sont inefficaces et créent parfois des obstacles supplémentaires alors qu'il est possible de faire mieux avec les mêmes moyens :
1/ Aujourd'hui les aides sont attribués "en amont" à de multiples intervenants pour organiser les filières et les professions, former les paysans, améliorer les outils, les techniques, déplacer des milliers de conseillers, ... Cela contribue au développement du commerce de véhicules, des hôtels, des ONG, des institutions techniques, des intermédiaires multiples qui prospèrent avec l'argent de l'aide. Mais les revenus des paysans ne s'accroissent pas, l'exode continue et la paysannerie dans cette région est condamnée à subir le même sort qu'en Europe. 2/ Pourquoi ne pas affecter "en aval", au moins la moitié des moyens sur la commercialisation des produits à un meilleurs prix en facilitant l'accès aux clients : grossistes, transformateurs, distributeurs et en fluidifiant un marché alimentaire local et urbain afin que localement la pénurie soit évitée et qu'au niveau des villes les produits paysans soient concurrentiel avec les marchés des produits importés qui se développent à grand renfort de publicité. Les gains des intermédiaires qui spéculent sur les cours et l'argent des classes moyennes qui se tournent vers des produits transformés à l'extérieur sont les plus puissantes ressources du développement de l'agriculture paysanne. Les paysans auront alors les moyens de financer leur propre développement, en se regroupant et en exprimant leurs besoins. Les technologies le permettent. Une place de marché SMS/Web indépendante de tout opérateur téléphonique, sans redevance ni prélèvement de marge, cela coûte le prix d'un seul véhicule !! Les solutions de conditionnement et de transformation proches du producteur et centralisées (pour favoriser la création d'emploi, réduire les transports, centraliser les moyens plus lourds, se rapprocher des circuits de distribution) restent à mettre au point. Il ne s'agit pas de copier les modèles pilotés par la grande distribution en Europe mais de favoriser le grand nombre de paysans qui entretiennent la terre, les paysages, le milieu naturel. Cela vise à faire sortir les paysans de la pauvreté chronique en les faisant accéder plus directement au marché et en leur procurant un revenu décent venant de leur travail et pas d'une aide quelconque distribuée selon des critères artificielle (je pourrais citer de nombreux exemples ou l'aide sert à renforcer la position de prédateurs aux dépens des paysans qui n'ont pas accès aux circuits d'information et de décision). Cela inversera la relation aux intervenants de l'aide. De prescripteurs et commanditaires, ils deviendront prestataires des véritables commanditaires que sont les paysans et transformateurs qui produisent la valeur. Cela augmentera d'année en année les moyens du développement en réduisant les besoins d'apport extérieur. C'est donc l'intérêt de tous. Paysans, consommateurs de villes et des campagnes, bailleurs qui acceptent d'écouter. Le changement sera difficile à accepter pour les dizaines de milliers d'intervenants sur les circuits financiers qui ne vivent que de cet écoulement d'argent. L'Afrique est la dernière chance de l'Europe : Un milliard de nouveaux habitants d'ici 40 ans, des terres encore disponibles mais fragiles, un exode rural qui explose, des villes ou les investissements en aménagement ne sont pas réalisés et qui sont des bombes à retardement. Le vieux modèle de l'aide en amont ne suivra pas. Le changement de paradigme de l'aide est urgent. Le coût d'un seul véhicule de fonction permet de commencer. Pourquoi s'en priver ?? Patrick CHEVALIER : économiste
Ecrit le 23 février 2017 par : CHEVALIER Patrick

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