Au Rwanda : agriculture, industrie et tourisme, des perspectives prometteuses dans un pays où beaucoup reste à faire

10 juillet 2018

Matthias Loise, économiste junior, direction des Etudes de Crédit Agricole S.A.



N.D.L.R. : Le Rwanda séduit, le Rwanda dérange. Certains vantent les progrès accomplis depuis une dizaine d’années par ce petit pays (moins de 12 millions d’habitants), grâce notamment à de gros investissements dans le secteur agricole. Le Rwanda arrive d’ailleurs en tête du classement établi par l’Union africaine pour le respect des engagements de la Déclaration de Malabo, visant à la croissance et la transformation de l’agriculture[1]. D’autres contestent les chiffres annoncés et dénoncent les dérives d’une révolution verte accomplie à marche forcée, sous la férule d’un pouvoir autoritaire[2]. Pour mettre ce débat en perspective, FARM a souhaité, dans un premier temps, faire le point sur les performances structurelles de l’économie rwandaise et de son agriculture. Tel est l’objectif du présent article.    

L’économie rwandaise présente une croissance solide du produit intérieur brut (PIB)qui s’établit à 6,1 % en 2017, tirée par une progression à la fois des secteurs agricole, industriel et des services mais aussi par une augmentation des investissements. Cette croissance devrait se renforcer en 2018 et 2019, notamment grâce au secteur industriel qui est en phase de développement. En effet, la Banque africaine de développement (BAD) prévoit une croissance du PIB de 6,5 % en 2018 et 7,2 % en 2019, alors que le Fonds monétaire international (FMI) est un peu plus optimiste, annonçant une croissance de 7,2 % dès 2018, puis 7,8 % en 2019. En 2017, l’agriculture contribue pour 33 % au PIB, contre 17 % pour l’industrie et 50 % pour les services. La croissance rwandaise est historiquement assez volatile, notamment en raison de la place importante qu’occupe l’agriculture dans la croissance du PIB, qui dépend beaucoup des aléas climatiques et dont les prix à l’exportation dépendent des cours mondiaux des matières premières. Cette importance du secteur agricole dans la croissance du PIB est illustrée par la forte corrélation qui existe entre ces deux variables (74,5 % sur la période 2001-2017).


L’agriculture revêt en effet une importance prépondérante dans l’économie du Rwanda : elle absorbe encore plus de 65 % des actifs (contre près de 90 % au début des années 2000) et les deux tiers de la surface du pays sont des terres agricoles. Kigali a fait de la croissance agricole l’un de ses principaux objectifs, en cherchant à maximiser les rendements des cultures et à se diriger vers une autosuffisance alimentaire. Ainsi, la valeur ajoutée par actif agricole a progressé de près de 40 % sur les 15 dernières années, et l’Union africaine a évalué qu’il s’agissait du pays le plus performant d’Afrique dans l’objectif d’atteindre l’autosuffisance alimentaire.

La production agricole rwandaise est assez variée, mais les exportations se concentrent majoritairement sur le café et le thé. En effet, ces deux produits représentent près de 20 % des exportations totales du pays en 2016. Le secteur agricole n’est donc pas uniquement prépondérant pour la population rwandaise, mais également pour son économie et son commerce.

Néanmoins, la quête du rendement et de la production de masse pénalise les petits producteurs, et une grande partie de la population ne vit pas à sa faim. Selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), plus de 40 % de la population est en situation de sous-alimentation, ce qui correspond à près de 5 millions d’individus. De plus, les choix de développement ont un impact non négligeable sur l’environnement, avec des émissions (en équivalent CO2) qui ont plus que doublé depuis le début des années 2000. Enfin, l’importance du secteur agricole rend l’économie rwandaise tributaire des conditions climatiques.


Même si la croissance du PIB est robuste, le Rwanda présente de forts déséquilibres macroéconomiques, avec une balance budgétaire et une balance courante toutes deux fortement déficitaires. En effet, le déficit courant s’élève à 6,8 % du PIB en 2017 selon la Banque centrale du Rwanda, mais est en fort déclin (14,3 % du PIB en 2016), grâce notamment à une meilleure performance des exportations et à la volonté du gouvernement de limiter la progression des importations (qui sont élevées, car l’appareil industriel du pays est insuffisant pour combler la demande interne).


De plus, le déficit budgétaire s’est creusé en 2017, même si son niveau n’est pas communiqué par la Banque centrale ni par l’agence nationale de statistiques. Selon le FMI, il atteindrait 2,5 % du PIB en 2017 (contre 2,3 % en 2016), alors que pour la BAD, il correspondrait à 4,8 % du PIB (contre 3,5 % en 2016). Quel que soit son niveau réel, le gouvernement souhaite le réduire et affiche une volonté de consolidation fiscale (hausse des taxes, extension de la base fiscale…) afin d’accroître les revenus de l’Etat. Cela permettrait également de ralentir la croissance de la demande et donc des importations, mais pourrait en revanche dégrader quelque peu le climat des affaires. En outre, ce déficit budgétaire alimente la dette publique, qui n’atteint pas encore un niveau préoccupant, mais dont la trajectoire est très dangereuse puisqu’elle a été multipliée par deux en cinq ans (40 % du PIB en 2017 contre 20 % en 2012, selon le FMI).

L’inflation était également source de préoccupations il y a quelques mois, mais elle s’est ralentie considérablement, atteignant 1,8 % en glissement annuel en mai 2018, contre 11,7 % en mai 2017, selon la Banque centrale. L’inflation est ainsi ramenée bien en-deçà de la cible de la Banque centrale, qui est de 5 % à moyen terme, ce qui lui laisse de la marge pour une politique monétaire plus accommodante. Quant au franc rwandais, il se déprécie lentement face au dollar (le taux de change s’établit actuellement à environ 850 francs rwandais pour 1 dollar).

Par ailleurs, le Rwanda est un pays attractif pour les investisseurs car de nombreuses mesures ont été prises pour améliorer l’environnement des affaires, avec succès puisque le pays se classe désormais 41ème sur 190 dans le rapport de la Banque mondiale Doing Business 2018. Des procédures administratives facilitées, une lutte résolue contre la corruption, des frais légaux réduits ou encore des améliorations dans les infrastructures ont contribué à cette attractivité. La stabilité politique constitue un autre facteur très important pour l’attractivité du pays auprès des investisseurs. Au Rwanda, cette stabilité politique a un nom, celui de son président au pouvoir depuis 2000, Paul Kagame. Réélu en août 2017 pour un troisième mandat de façon presque unanime (face à une opposition faible et morcelée), le président rwandais concentre la majeure partie du pouvoir entre ses mains. Néanmoins, il assure une stabilité politique forte et cherche à lutter contre la corruption et à améliorer la gouvernance du pays, avec des standards bien au-dessus de la moyenne régionale. Les échéances électorales à venir, notamment les élections législatives en septembre prochain, n’impacteront pas cette stabilité. Le parti de P. Kagame, le Front patriotique rwandais, devrait selon toute vraisemblance s’imposer assez aisément et garder une majorité confortable au parlement.

Ainsi, le Rwanda bénéficie de nombreux atouts qui le rendent attrayant pour les investisseurs. Cependant, les flux d’investissements directs entrants sont moins élevés que ce à quoi l’on pourrait s’attendre : l’équivalent de 4,9 % du PIB en 2016 selon la CNUCED[3]. De nombreuses raisons peuvent expliquer cette situation, au premier rang desquelles un système bancaire de petite taille et un accès limité aux marchés financiers. Les infrastructures se développent mais présentent toujours des lacunes, notamment en termes de raccordement à l’électricité. L’instabilité politique des voisins du Rwanda a également un impact négatif sur son attractivité. En effet, la République démocratique du Congo vit une période instable autour de son président très contesté Joseph Kabila, et le Burundi est en crise politique et humanitaire depuis désormais près de trois ans, provoquant des afflux de migrants au Rwanda. Enfin, malgré une amélioration des conditions de vie (le PIB/habitant a plus que doublé sur les 15 dernières années, à environ 1 900 $ PPA), 43 % de la population vivraient encore dans l’extrême pauvreté selon le World Poverty Clock, et le pays reste parmi les moins bien classés en termes d’Indice de développement humain (167e en 2015).

Quant au tourisme, le Rwanda espère devenir une destination majeure en Afrique. Il investit donc dans ses infrastructures ainsi que dans sa compagnie aérienne RwandAir, qui continue de se développer. Kigali tente également d’améliorer sa visibilité en effectuant du sponsoring sportif, avec un slogan, « Visit Rwanda », qui apparaîtra sur le maillot de l’équipe de football londonienne d’Arsenal pendant les trois prochaines années. Ce choix, controversé, montre la volonté du Rwanda d’attirer sur ses terres des touristes du monde entier.

Ainsi, malgré une performance économique solide en termes de croissance du PIB, ainsi qu’un environnement des affaires attrayant et un secteur agricole en expansion, le Rwanda reste confronté à des défis majeurs qui se traduisent notamment par des déséquilibres macroéconomiques importants ainsi que par une pauvreté persistante, qui freine considérablement son développement.


 

[1] « Rapport inaugural d’examen biennal de la Commission de l’Union Africaine sur la mise en œuvre de la Déclaration de Malabo sur la croissance et la transformation accélérées de l’Agriculture pour une prospérité partagée et de meilleures conditions de vie », présenté à la 30ème session ordinaire de la Conférence de l’Union, les 28-29 janvier 2018 à Addis-Abeba.

[2] « Au Rwanda, la transformation agricole à marche forcée », Le Monde Afrique, 14 juin 2018.

[3] Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (UNCTAD en anglais).


3 commentaire(s)
Le Rwanda démontre que l'Agriculture n'est pas ou n'est plus l'alpha ni l'omega.
Ecrit le 16 juillet 2018 par : j-m bouquery bouquery@noos.fr 3617

je dirai même plus: "pas uniquement en termes de performances économiques"; revoir l'article de notre cher directeur en juillet 2017; bon anniversaire !
D'abord fractionner le tsunami démographique.
Ecrit le 16 juillet 2018 par : j-m bouquery bouquery@noos.fr 3618

"Malgré une amélioration des conditions de vie (le PIB/habitant a plus que doublé sur les 15 dernières années, à environ 1 900 $ PPA), 43 % de la population vivraient encore dans l’extrême pauvreté selon le World Poverty Clock, et le pays reste parmi les moins bien classés en termes d’Indice de développement humain (167e en 2015)." Cette affirmation indique que le Rwanda demeure un pays en difficulté du point de vue du développement. Le niveau et la qualité des investissements ne sont certainement pas bons. Aussi, les mesures de redistribution ne seraient pas significatives et appropriées, de sorte que le niveau des inégalités demeurerait certainement élevé. D'où, la persistance de la pauvreté. Les efforts à fournir au plan macroéconomique demeurent donc énormes, mais pas trop compliqués.
Ecrit le 16 juillet 2018 par : Dr Emile N. Houngbo enomh2@yahoo.fr 3619

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