Nourrir l’Afrique : une urgence humanitaire, une opportunité pour les PME africaines

13 mars 2017

Jérémy Hajdenberg, directeur général adjoint d’I&P (Investisseurs & Partenaires),
co-auteur avec Jean-Michel Severino d’Entreprenante Afrique[1] 



L’émergence de véritables petites et moyennes entreprises africaines de l’agroalimentaire est un phénomène récent. Pendant longtemps, l’idée de modernité a été associée à la ville et à l’industrie, et les difficultés opérationnelles décourageaient l’entrepreneuriat rural : conditions climatiques, droit foncier, faiblesse des infrastructures, insuffisante maîtrise des techniques agro-alimentaires,  manque d’accès au capital, faible protection douanière du marché intérieur.


Chez Agrisatch au Benin, une entreprise avicole qui emploie 300 personnes.
Crédit photo : © Joan Bardeletti, Les Grands Moyens (2016)


Malgré tous ces obstacles, la PME agricole africaine est en train de s’imposer. L’entrepreneuriat est une voie maintenant valorisée par la jeunesse africaine et l’agroalimentaire est de plus en plus prisé. Car l’agroalimentaire est vu aujourd’hui comme une immense opportunité, qui tient en une réalité toute simple : l’Afrique subsaharienne a faim (223 millions de Subsahariens étaient sous-alimentés en 2013[2]). C’est terrifiant mais, du point de vue des entrepreneurs africains, c’est tout un continent à servir. L’agriculture et l’agrobusiness représenteront pour l’Afrique subsaharienne une industrie de  1 000 milliards de dollars en 2030 contre 313 milliards en 2010[3].Dans un contexte où les terres arables ne manquent pas (même si leur mise en valeur suppose des investissements massifs), et où on note des progrès significatifs dans la diffusion des techniques de production, notamment grâce à l’usage des nouvelles technologies, l’envie d’entreprendre s’impose. D’autant plus que le marché intérieur africain grandit rapidement, porté par sa classe moyenne émergente.

Les poules aux œufs d’or

On l’observe particulièrement dans le secteur de l’aviculture. Les œufs constituent sans doute l’une des meilleures armes de l’Afrique dans le combat pour l’autosuffisance en protéines animales[4]. Des entrepreneurs africains créent des unités de production modernes, là où il n’existait traditionnellement que des petites exploitations familiales et des comptoirs d’importation. Au Kenya,

Pwani Feeds[5] collecte des œufs auprès des fermiers locaux pour les revendre sur le marché à Mombasa, évitant aux fermiers de devoir y aller eux-mêmes, sur des routes africaines pas toujours bien adaptées au transport d’une denrée aussi fragile qu’un œuf. L’entreprise, qui compte 300 employés, propose à ces mêmes fermiers des aliments pour leurs volailles, qu’elle produit elle-même, principalement à partir de céréales et offre également des services gratuits de formation, ce qui contribue à fidéliser les fermiers à long terme.  Cet exemple illustre bien l’importance décisive de l’accès à l’aliment destiné aux poussins et poules, poste qui représente en général 60 % du coût de production des produits avicoles[6]. – si bien que l’aviculture a un fort effet d’entraînement sur la production céréalière locale.

Le Fermier du Denguele est une exploitation avicole installée à Odienné, dans le Nord-Ouest ivoirien. De 500 poules à l’origine, la ferme compte en 2014 près de 70 000 pondeuses produisant 17 000 poussins par semaine, ce qui fait d’elle l’une des plus grandes entreprises de toute la région. La ferme emploie directement une cinquantaine de personnes auxquelles s’ajoutent les emplois créés chez les fournisseurs d’aliments pour la volaille, soit environ 150 personnes. Afin d’assurer une base locale d’alimentation pour son élevage l’entreprise importe des semences de maïs qu’elle distribué aux paysans des environs contre la promesse d’acheter le maïs grain, à un prix supérieur à celui du marché.

Au Burkina Faso on ne compte qu’une seule ferme que l’on puisse qualifier de moderne, Moablaou. Avant de voir son élevage récemment décimé par l’épidémie de grippe aviaire qui a ravagé le Burkina en 2015, Moablaou avait connu une réussite tout aussi spectaculaire que celle du Fermier de Denguele.  Créée en 1987, elle a conquis en 25 ans une part de marché de près de 45 % de la production nationale et détenait environ 30 % de l’effectif national de poules pondeuses. Sur sa ferme d’élevage, près de Ouagadougou, la production sous atmosphère contrôlée se montait à 120 000 poussins en 4 unités et 110 000 pondeuses en 2 poulaillers. L’épidémie de grippe aviaire de 2015 n’a pas été la seule ni la première qu’elle ait eue à connaître – et nous gageons que Mouablou va l’affronter avec succès comme elle a su le faire dans le passé.

Chez CDPA au Bénin, tout a commencé par l’importation et la distribution de volaille et de poisson congelés dans 4 agences de distribution, avant que démarre la production avicole. Une décision prise en 2004 par son PDG, Jean-Baptiste Satchivi, grâce à la connaissance du marché acquise par la distribution.  Agrisatch[7] emploie aujourd’hui plus de 300 personnes et est certifiée  ISO 9001 depuis 2011. L’entreprise joue un rôle incontestable dans la structuration de la filière avicole dans le pays. La compétitivité de cette filière face aux importations reste toutefois un défi majeur.

Pour donner une chance aux entreprises avicoles de leur pays d’émerger, certains gouvernements africains ont décidé de fermer partiellement ou entièrement leurs frontières aux produits d’importation. C’est notamment le cas de l’Afrique du Sud et du Sénégal[8]. Cette mesure comporte ses effets pervers (comme l’apparition d’un marché noir de la volaille importée). Elle a cependant eu certains impacts positifs, par exemple au Sénégal, où le dynamisme entrepreneurial dans le secteur avicole est fort.

Ce contexte sénégalais a profité à SEDIMA. Nul n’aurait pu deviner que son fondateur, Babacar Ngom, allait devenir un géant des poules et des œufs. En 1976, fraîchement diplômé d’un BEP en mécanique, alors que son père l’encourageait à partir en France poursuivre des études d’ingénieur, il a choisi d’installer dans la maison familiale un petit poulailler de 120 poussins. Portée par une demande toujours soutenue et par les qualités de gestionnaire de Babacar, l’entreprise connut une forte croissance et surtout, osa être la première, vers 1990, à investir dans un couvoir moderne. Ayant réussi à en maîtriser le fonctionnement, et ayant ainsi posé les bases de sa compétitivité par rapport aux productions artisanales locales et aux produits importés, d’autres couvoirs ont été acquis. En 2013, la capacité de production était de plus de 17 millions d’œufs par an ! Dans le même temps l’entreprise s’est dotée d’une usine de production d’aliments pour la volaille entièrement automatisée et de 5 fermes.

Au sein d’I&P, notre travail d’investisseurs aux côtés des entrepreneurs africains nous en a convaincus : l’agroalimentaire est en pleine expansion en Afrique. Certes, la production est encore trop faible, la malnutrition, trop forte. Mais les facteurs de production sont là, les méthodes existent, même si aucun des entrepreneurs que nous avons rencontrés au milieu de ses poules ou d’autres productions ne se considère encore parvenu au bout de son effort, de sa démonstration.
 


 

[1] Entreprenante Afrique, Jean-Michel Severino et Jérémy Hajdenberg, Edition Odile Jacob, 2016.

[2] http://donnees.banquemondiale.org/pays/SSA et http://donnees.banquemondiale.org/region/WLD

[3] Growing Africa: unlocking the potential of Agribusiness. 2013, World Bank.

[4] Jeune Afrique, L’aviculture africaine sort de sa coquille. Publié le 16 avril 2014. Disponible en ligne : http://www.jeuneafrique.com/11009/economie/l-aviculture-africaine-sort-de-sa-coquille/

[5] http://global-growing.org/sites/default/files/GGC_Pwani.pdf et http://global-growing.org/en/content/kenya-pwani-feeds

[6] Jeune Afrique,  L’aviculture africaine sort de sa coquille. Publié le 16 avril 2014. Disponible en ligne : http://www.jeuneafrique.com/11009/economie/l-aviculture-africaine-sort-de-sa-coquille/

[7] http://www.lesgrandsmoyens.fr/agrisatch-bnin/

[8] Jeune Afrique, Le Sénégal maintient l’interdiction d’importer de la volaille jusqu’en 2020. Publié le 3 octobre 2013. Disponible en ligne : http://www.jeuneafrique.com/15965/economie/le-s-n-gal-maintient-l-interdiction-d-importer-de-la-volaille-jusqu-en-2020/


2 commentaire(s)
C'est une très bonne nouvelle que cela se développe et devienne visible... Cela dit, ce n'est quand même pas entièrement nouveau !
Les vrais problèmes : 1/ il faut que ces entreprises trouvent des clients, et, pour cela, que ces derniers aient de quoi payer... C'est le problème classique du développement! 2/ Il faut aussi qu'elles trouvent du financement. Cela est aussi lié aux clients, mais aussi à l'incertitude sur les prix qu'elles peuvent espérer. Ces prix dépendent évidemment des revenus des clients, mais aussi d'autres facteurs, tels que les politiques économiques, y compris mondiales. Et le financement dépend aussi du système bancaire et des risques qu'il est disposé à prendre... 3/Un autre risque important (et je vois l'Afrique s'y précipiter!) est la constitution d'une classe moyenne prospère à côté d'un sous prolétariat de plus en plus précaire - en quelque sorte, la reconstitution d'une société coloniale, même si les "riches" dans cette société ne sont plus des "colons", mais des autochtones. Voici de vrais sujets de recherche à creuser....
Ecrit le 14 mars 2017 par : Jean-Marc Boussard

Le financement de l'amorçage reste à résoudre.
Ecrit le 15 mars 2017 par : Tchoudnowsky

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